‹ uvre poétiqueChapitre 21 sur 54 · LIVRE MODERNE · texte numérisé non relu

LIVRE MODERNE

Poème

Yo atno mas a tu amor que a tu vida. J'aime mieux ton amour que ta vie.

(Prov. espagnol.)

EST-CE la Volupté qui, pour ses doux mystères,

Furtive, a rallumé ces lampes solitaires?

La gaze et le cristal sont leur pâle prison.

Aux souffles purs d'un .soir de l'ardente saison

S'ouvre sur le balcon la moresque fenêtre ;

Une aurore imprévue à minuit semble naître.

Quand la lune apparaît, quand ses gerbes d'argent

Font pâlir les lueurs du feu rose et changeant ;

Les deux clartés à l'œil offrent partout leurs pièges.

Caressent mollement le velours bleu des sièges,

La soyeuse ottomane où le livre est encor,

La pendule mobile entre deux vases d'or,

La Madone d'argent, sous deux roses cachée,

Et sur un lit d'azur une beauté couchée.

Oh ! jamais dans Madrid un noble cavalier

Ne verra tant de grâce à plus d'art s'allier ;

Jamais pour plus d'attraits, lorsque la nuit commence,

N'a frémi la guitare et langui la romance ;

Jamais dans nulle église on ne vit plus beaux yeux

Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ;

Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre

On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre

Sous la mantille noire et ses paillettes d'or,

Applaudissant, de loin, l'adroit toréador.

Mais, ô vous ! qu'en secret nulle œillade attentive Dans ses rayons brillants ne chercha pour captive. Jeune foule d'amants, Espaj^ols à l'œil noir. Si sous la perle et l'or vous l'adoriez le soir. Qui de vous ne voudrait (dût la dague andalouse Le frapper au retour de sa pointe jalouse) Prosterner ses baisers sur ses pieds découverts, Ce col, ce sein d'albâtre, à l'air nocturne ouverts. Et ces longs cheveux noirs tombant sur son épaule. Comme tombe à sea pieds le vêtement du saule?

Dolorida n'a plus que ce voile incertain.

Le premier que revêt le pudique matin

Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre.

L'amour ose enlever d'une main idolâtre.

Ses bras nus à sa tête offrent un mol appui.

Mais ses yeux sont ouverts, et bien du temps a fui

Depuis que, çur l'émail, dans ses douze demeures.

Ils suivent ce compas qui tourne avec les heures.

Que fait-il donc, celui que sa douleur attend?

Sans doute il n'aime pas celui qu'elle aime tant.

A peine chaque jour l'épouse délaissée

Voit un baiser distrait sur sa lèvre empressée

Tomber seul, sans l'amour ; son amour cependant

S'accroît par les dédains et souffre plus ardent.

Près d'un constant époux, peut-être, ô jeune femme ! Quelque infidèle espoir eût égaré ton âme ; Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant. Foule d'un pied volage une rose immobile, Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.

Pourquoi Dolorida seule en ce grand palais. Où l'on n'entend, ce soir, ni le pied des valets. Ni, dans la galerie et les corridors tristes. Les enfantines voix des vives caméristes?

Trois heures cependant ont lentement sonné ; La voix du temps est triste au cœur abandonné ;

Ses coups y réveillaient la douleur de l'absence. Et la lampe luttait; sa flamme sans puissance Décroissait inégale, et semblait un mourant Qui sur la vie encor jette un regard errant. A ses yeux fatigués tout se montre plus sombre. Le crucifix penché semble agiter son ombre ; Un grand froid la saisit ; mais les fortes douleurs Ignorent les sanglots, les soupirs et les pleurs : Elle reste immobile, et, sous un air paisible. Mord, d'une dent jalouse, une main insensible.

Que le silence est long ! Mais on entend des pas ! La porte s'ouvre, il entre : elle ne tremble pas ! Elle ne tremble pas à sa pâle figure Qui de quelque malheur semble traîner l'augure; Elle voit sans effroi son jeune époux, si beau. Marcher jusqu'à son lit comme on marche au tombeau. Sous les plis du manteau se courbe sa faiblesse ; Même sa longue épée est un poids qui le blesse. Tombé sur ses genoux, il parle à demi-voix :

« — Je viens te dire adieu ; je me meurs, tu le vois.

Dolorida, je meurs ! une flamme inconnue.

Errante, est dans mon sang jusqu'au cœur parvenue.

Mes pieds sont froids et lourds, mon œil est obscurci ;

Je suis tombé trois fois en revenant ici.

Mais je voulais te voir ; mais, quand l'ardente fièvre

Par des frissons brûlants a fait trembler ma lèvre.

J'ai dit : « Je vais mourir ; que la fin de mes jours

» Lui fasse au moins savoir qu'absent j'aimais toujours. »

Alors je suis parti, ne demandant qu'une heure

Et qu'un peu de soutien pour trouver ta demeure.

Je me sens plus vivant à genoux devant toi.

— Pourquoi mourir ici, quand vous viviez sans moi ?

— O cœur inexorable ! oui, tu fus offensée ! Mais écoute mon soufile. et sens ma main glacée ; Viens toucher sur mon front cette froide sueur ; Du trépas dans mes yeux vois la terne lueur.

Donne, oh ! donne une main; dis mon nom. Fais entendre

Quelque mot consolant, s'il ne peut être tendre.

l3es jours qui m'étaient dus je n'ai pas la moitié ;

Laisse en aller mon âme en rêvant ta pitié !

Hélas ! devant la mort montre un peu d'indulgencel

— La mort n'est que la mort et n'est pas la vengeance.

— O dieux ! si jeune encor ! tout son cœur endurci ! Qu'il t'a fallu souffrir pour devenir ainsi !

Tout mon crime est empreint au fond de ton langage,

Faible amie, et ta force horrible est mon ouvrage.

Mais viens, écoute-moi, viens, je mérite et veux

Que ton âme apaisée entende mes aveux.

Je jure, et tu le vois, en expirant, ma bouche

Jure devant ce Christ qui domine ta couche,

Et, si par leur faiblesse ils n'étaient pas liés.

Je lèverais mes bras jusqu'au sang de ses pieds ;

Je jure que jamais mon amour égarée

N'oublia loin de toi ton image adorée ;

L'infidélité même était pleine de toi.

Je te voyais partout entre ma faute et moi.

Et sur un autre cœur mon cœur rêvait tes charmes.

Plus touchants par mon crime et plus beaux par tes larmes;

Séduit par ces plaisirs qui durent peu de temps.

Je fus bien criminel ; mais, hélas ! j'ai vingt ans.

— T'a-t-elle vu pâlir ce soir dans tes souffrances ?

— J'ai vu son désespoir passer tes espérances. Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs ; Quand j'ai crié ton nom, elle a versé des pleurs ; Car je ne sais quel mal circule dans mes veines ; Mais je t'invoquais seule avec des plaintes vaines. J'ai cru d'abord mourir et n'avoir pas le temps D'appeler ton pardon sur mes derniers instants. Oh I parle ; mon cœur fuit ; quitte ce dur langage ;

Qu'un regard... Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d'un air insensé?

— Le reste du poison qu'hier je t'ai versé. »

Écrit en 1823, dans le? Pyrénées.

SUIVI du Suicide impie, A travers les pâles cités.

Le Malheur rôde, il nous épie.

Près de nos seuils épouvantés.

Alors il demande sa proie ; La jeunesse, au sein de la joie, L'entend, soupire et se flétrit ; Comme au temps où la feuille tombe.

Le vieillard descend dans la tombe.

Privé du feu qui le nourrit.

Où fuir ? Sur le seuil de ma porte

Le Malheur, un jour, s'est assis;

Et depuis ce jour je l'emporte

A travers mes jours obscurcis.

Au soleil, et dans les ténèbres.

En tous lieux ses ailes funèbres

Me couvrent comme un noir manteau;

De mes douleurs ses bras avides

M'enlacent ; et ses mains livides

Sur mon cœur tiennent le couteau.

J'ai jeté ma vie aux délices.

Je souris à la volupté;

Et les insensés, mes complices.

Admirent ma félicité.

Moi-même, crédule à ma joie.

J'enivre mon cœur, je me noie

Aux torrents d'un riant orgueil ;

Mais le Malheur devant ma face

A passé : le rire s'efface.

Et mon front a repris son deuil.

En vain je redemande aux fêtes Leurs premiers éblouissements.

De mon cœur les molles défaites Et les vagues enchantements :

Le spectre se mêle à la danse ; Retombant avec la cadence, Il tache le sol de ses pleurs.

Et de mes yeux trompant l'attente.

Passe sa tête dégoûtante Parmi les fronts ornés de fleurs.

Il me parle dans le silence.

Et mes nuits entendent sa voix ; Dans les arbres il se balance Quand je cherche la paix des bois; Près de mon oreille il soupire ; On dirait qu'un mortel expire :

Mon cœur se serre épouvanté.

Vers les astres mon œil se lève, Mais il y voit pendre le glaive De l'antique fatalité.

Sur mes mains ma tête penchée Croit trouver l'innocent sommeil.

Mais, hélas ! elle m'est cachée.

Sa fleur au calice vermeil. Pour toujours elle m'est ravie, La douce absence de la vie ; Ce bain qui rafraîchit les jours.

Cette mort de l'âme affligée.

Chaque nuit à tous partagée.

Le sommeil m'a fui pour toujours.

a Ah ! puisqu'une étemelle veille Brûle mes yeux toujours ouverts.

Viens, ô Gloire ! ai- je dit ; réveille Ma sombre vie au bruit des vers.

Fais qu'au moins mon pied périssable Laisse une empreinte sur le sable. »

La Gloire a dit : « Fils de douleur, Où veux-tu que je te conduise?

Tremble ; si je t'immortalise.

J'immortalise le Malheur. »

Malheur ! oh ! quel jour favorable De ta rage sera vainqueur ?

Quelle main forte et secourable Pourra t'arracher de mon cœur, Et dans cette fournaise ardente.

Pour moi noblement imprudente.

N'hésitant pas à se plonger.

Osera chercher dans la flamme.

Avec force y saisir mon âme.

Et l'emporter loin du danger ?

Écrit en 1830.

Poème

XVIIe SIÈCLE

« OH ! ne vous jouez plus d'un vieillard et d'un prêtre !

Étranger dans ces lieux, comment les reconnaître?

Depuis une heure au moins, cet importun bandeau

Presse mes yeux souffrants de son épais fardeau.

Soin stérile et cruel ! car de ces édifices

Us n'ont jamais tenté les sombres artifices.

Soldats ! vous outragez le ministre et le Dieu,

Dieu même que mes mains apportent dans ce lieu. »

Il parle ; mais en vain sa crainlc les prononce :

Ces mots et d'autres cris se taisent sans réponse.

On l'entraîne toujours en des détours savants.

Tantôt crie à ses pieds le bois des ponts mouvants,

Tantôt sa voix s'éteint à de courts intervalles.

Tantôt fait retentir l'écho des vastes salles ;

Dans l'escalier tournant on dirige ses pas ;

Il monte à la prison que lui seul ne voit pas.

Et, les bras étendus, le vieux prêtre timide

Tâte les murs épais du corridor humide.

On s'arrête ; il entend le bruit des pas mourir.

Sous de bruyantes clés des gonds de fer s'ouvrir

Il descend trois degrés sur la pierre glissante,

Et, privé du secours de sa vue impuissante,

La chaleur l'avertit qu'on éclaire ces lieux ;

Enfin, de leur bandeau l'on délivre ses yeux.

Dans un étroit cachot dont les torches funèbres

Ont peine à dissiper les épaisses ténèbres.

Un vieillard expirant attendait ses secours :

Du moins ce fut ainsi qu'en un brusque discours

Ses sombres conducteurs le lui firent entendre.

Un instant, en silence, on le pria d'attendre.

« Mon prince, dit quelqu'un, le saint homme est venu.

— Eh 1 que m'importe, à moi ! » soupira l'inconnu.

Cependant, vers le lit que deux lourdes tentures Voilent du luxe ancien de leurs pâles peintures. Le prêtre s'avança lentement, et, sans voir Le malade caché, se mit à son devoir.

LE PRÊTRE

Écoutez-moi, mon fils.

LE MOURANT

Hélas ! malgré ma haine.

J'écoute votre voix, c'est une voix humaine. J'étais né pour l'entendre et je ne sais pourquoi Ceux qui m'ont fait du mal ont tant d'attrait pour moi. Jamais je ne connus cette rare parole Qu'on appelle amitié, qui, dit-on, vous console ; Et les chants maternels qui charment vos berceaux N'ont jamais résonné sous mes tristes arceaux ; Et pourtant, lorsqu'un mot m'arriva moins sévère. Il r,e fut pas perdu pour mon cœur solitaire. Mais, puisque vous m'aimez, ô vieillard inconnu, Pourquoi jusqu'à ce jour n"êtes-vous pas venu ?

LE PRÊTRE

O, qui que vous soyez ! vous que tant de mystère. Avant le temps prescrit, sépara de la terre. Vous n'aurez plus de fers dans l'asile des morts : Si vous avez failli, rappelez les remords. Versez-les dans le sein du Dieu qui vous écoute ; Ma. main du repentir vous montrera la route. Entrevoyez la Ciel par vos maux acheté : Je suis pré Ire, et vous porte ici la liberté. De la confession j'accomplis l'œuvre sainte; Le tribunal divin siège dans cette enceinte. Répondez, le pardon déjà vous est oSert ; Dieu-même...

LE MOURANT

Il est un Dieu ? J'ai pourtant bien souffert 1

S'i — LA PRISON

LE PRÊTRE

Vous avez moins soufifcrt qu'il ne l'a fait lui-même.

Votre dernier soupir sera-t-il un blasphème?

Et quel droit avez-vous de plaindre vos malheurs,

Lorsque le sang du Christ tomba dans les douleurs?

O mon fils, c'est pour nous, tout ingrats que nous somme?,

Qu'il a daigné descendre aux misères des hommes ;

A la vie, en son nom, dites un m.âle adieu.

LE MOURANT

J'étais peut-être Roi.

LE PRÊTRE

Le sauveur était Dieu ; Mais, sans nous élever jusqu'à ce divin Maître, Si j'osais, après lui, nommer encor le prêtre. Je vous dirais : Et moi, pour combattre l'enfer. J'ai resserré mon sein dans un corset de fer ; Mon corps a revêtu l'inflexible ciliée.

Où chacun de mes pas trouve un nouveau supplice. Au cloître est un pavé que, durant quarante ans, Ont usé chaque jour mes genoux pénitents. Et c'est encor trop peu que de tant de souffrance Pour acheter du Ciel l'ineffable espérance. Au creuset douloureux il faut être épuré Pour conquérir son rang dans le séjour sacré. Le temps nous presse ; au nom de vos douleurs passées. Dites-moi vos erreurs pour les voir effacées ; Et devant cette croix où Dieu monta pour nous, Souhaitez avec moi de tomber à genoux.

— Sur le front du vieux moine, une rougeur légère Fit renaître une ardeur à son âge étrangère ; Les pleurs qu'il retenait coulèrent un moment; Au chevet du captif il tomba pesamment ; Et ses mains présentaient le crucifix d'ébène. Et tremblaient en l'offrant, et le tenaient à peine. Pour le cœur du Chrétien demandant des remords. Il murmurait tout bas la prière des morts. Et, sur le lit, sa tête, avec douleur penchée. Cherchait du prisonnier la figure cachée.

Un flambeau la révèle entière : ce n'est pas

Un front décoloré par un prochain trépas.

Ce n'est pas l'agonie et son dernier ravage ;

Ce qu'il voit est sans traits, et sans vie, et sans âge :

Un fantôme immobile à ses yeux est oSert,

Et les feux ont relui sur un masque de fer...

Plein d'horreur à l'aspect de ce sombre mystère.

Le prêtre se souvient que, dans le monastère,

Une fois, en tremblant, on se parla tout bas

D'un prisonnier d'État que l'on ne nommait pas ;

Qu'on racontait de lui des choses merveilleuses.

De berceau dérobé, de craintes orgueilleuses.

De royale naissance et de droits arrachés,

Et de ses jours captifs sous un masque cachés.

Quelques pères disaient qu'à sa descente en France,

De secouer ses fers il conçut l'espérance ;

Qu'aux geôliers un instant il s'était dérobé,

Et, quoique entre leurs mains aisément retombé,

L'on avait vu ses traits ; et qu'une Provençale,

Arrivée au couvent de Saint-François de Sale

Pour y prendre le voile, avait dit, en pleurant.

Qu'elle prenait la 'Vierge et son Fils pour garant

Que le Masque de fer avait vécu sans crime.

Et que son jugement était illégitime ;

Qu'il tenait des discours pleins de grâce et de foi,

Qu'il était jeune et beau, qu'il ressemblait au Roi,

Qu'il avait dans la voix une douceur étrange.

Et que c'était un prince ou que c'était un ange.

Il se souvint encor qu'un vieux Bénédictin,

S'étant acheminé vers la tour, un matin,

Pour rendre un vase d'or tombé sur son passage.

N'était pas revenu de ce triste voyage ;

Sur quoi, l'abbé du lieu pour toujours défendit

Les entretiens touchant le prisonnier maudit !

« Nul ne devait sonder la récente aventure ;

Le Ciel avait puni la coupable lecture

Des mystères gravés sur ce vase indiscret. »

Le temps fit oublier ce dangereux secret.

Le prêtre regardait le malheureux célèbre ;

Mais ce cachot tout plein d'un appareil funèbre.

Et cette mort voilée, et ces longs cheveux blancs.

Nés captifs et jetés sur des membres tremblants.

L'arrêtèrent longtemps en un sombre silence.

Il va parler enfin ; mais, tandis qu'il balance.

L'agonisant du lit se soulève et lui dit :

« Vieillard, vous abaissez votre front interdit ;

Je n'entends plus le bruit de vos conseils frivoles ;

L'aspect de mon malheur arrête vos paroles.

Oui, regardez-moi bien, et puis dites après

Qu'un Dieu de l'innocent défend les intérêts ;

Des péchés tant proscrits, où toujours l'on succombe,

Aucun n'a séparé mon berceau de ma tombe ;

Seul, toujours seul, par l'âge et la douleur vaincu.

Je meurs tout chargé d'ans, et je n'ai pas vécu.

Du récit de mes maux vous êtes bien avide :

Pourquoi venir fouiller dans ma mémoire vide,

Où, stérile de jours, le temps dort effacé?

Je n'eus point d'avenir et n'ai point de passé ;

J'ai tenté d'en avoir; dans mes longues journées.

Je traçais sur les murs mes lugubres années ;

Mais je ne pus les suivre en leur douloureux cours.

Les murs étaient remplis, et je vivais toujours.

Tout me devint alors obscurité profonde ;

Je n'étais rien pour lui, qu'était pour moi le monde ?

Que m'importaient des temps où je ne comptais pas?

L'heure que j'invoquais, c'est l'heure du trépas.

Écoutez, écoutez : quand je tiendrais la vie

De l'homme qui toujours tint la mienne asservie.

J'hésiterais, je crois, à le frapper des maux

Qui rongèrent mes jours, brûlèrent mon repos;

Quand le règne inconnu d'une impuissante ivresse

Saisit mon cœur oisif d'une vague tendresse,

J'appelais le bonheur, et ces êtres amis

Qu'à mon âge brûlant un songe avait promis.

Mes larmes ont rouillé mon masque de torture ;

J'arrosais de mes pleurs ma noire nourriture ;

Je déchirais mon sein par mes gémissements ;

J'effrayais mes geôliers de mes longs hurlements ;

Des nuits, par mes soupirs, je mesurais l'espace;

Aux hiboux des créneaux je disputais leur place,

Et, pendant aux barreaux où s'arrêtaient mes pas. Je vivais hors des murs d'où je ne sortais pas. »

Ici tomba sa voix. Comme après le tonnerre De tristes sons encore épouvantent la terre. Et, dans l'antre sauvage où l'effroi l'a placé. Retiennent en grondant le voyageur glacé. Longtemps on entendit ses larmes retenues Suivre encore une fois des routes bien connues ; Les sanglots murmuraient dans ce cœur expirant. Le vieux prêtre toujours priait en soupirant. Lorsqu'un des noirs geôliers se pencha pour lui dire Qu'il fallait se hâter, qu'il craignait le délire. Un nouveau zèle alors ralluma ses discours. « O mon fils ! criait-il, votre vie eut son cours ; Heureux, trois fois heureux, celui que Dieu corrige ! Ga.rdons de repousser les peines qu'il inflige : Voici l'heure où vos maux vous seront précieux, Il vous a préparé lui-même pour les cieux. Oubliez votre corps, ne pensez qu'à votre âme ; Dieu lui-même l'a dit : « L'homme né de la femme » Ne \àt que peu de temps, et c'est dans les douleurs ^. Ce monde n'est que vide et ne vaut pas des pleurs. Qu'aisément de ses biens notre âme est assouvie ! Me voilà, comme vous, au bout de cette vie : J'ai passé bien des jours, et ma mémoire en deuil De leur peu de bonheur n'est plus que le cercueil. C'est à moi d'envier votre longue souffrance. Qui d'un monde plus beau vous donne l'espérance ; Les anges à vos pas ouvriront le saint Heu : Pourvu que vous disiez un mot à votre Dieu, Il sera satisfait. » Ainsi, dans sa parole, Mêlant les saints propos du livre qui console. Le vieux prêtre engageait le mourant à prier. Mais en vain : tout à coup on l'entendit crier. D'une voix qu'animait la fièvre du délire. Ces rêves du passé : « Mais enfin je respire ! O bords de la Provence ! ô lointain horizon ! Sable jaune où des eaux murmure le doux son !

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