I. Job, cb. XIV, V. I
Ma prison s'est ouverte. Oh l que la mer est grande f
Est-il vrai qu'un vaisseau jusque là-bas se rende?
Dieu I qu'on doit être heureux parmi les matelots !
Que je voudrais nager dans la fraîcheur des flots !
La terre vient, nos pieds à marcher se disposent,
Sur nos mâts arrêtés les voiles se reposent.
Ah ! j'ai lui les soldats; en vain ils m'ont cherché;
Je suis libre, je cours, le masque est arraché ;
De l'air dans mes cheveux j'ai senti le passage,
Et le soleil un jour éclaira mon visage.
— Oh ! pourquoi fuyez-vous? restez sur vos gazons.
Vierges ! continuez vos pas et vos chansons ;
Pourquoi vous retirer aux cabanes prochaines?
Le monde autant que moi déteste donc les chaînes?
Une seule s'arrête et m'attend sans terreur :
Quoi ! du Masque de fer elle n'a pas horreur !
Non, j'ai vu la pitié sur ses lèvres si belles,
Et de ses yeux en pleurs les douces étincelles.
Soldats ! que voulez- vous? quel lugubre appareil !
J'ai mes droits à l'amour et ma part au soleil ;
Laissez-nous fuir ensemble. Oh ! voyez-la ! c'est elle
Avec qui je veux vivre, elle est là qui m'appelle ;
Je ne fais pas le mal ; allez, dites au Roi
Qu'aucun homme jamais ne se plaindra de moi ;
Que je serai content si, près de ma compagne,
Je puis errer longtemps de montagne en montagne.
Sans jamais arrêter nos loisirs voyageurs !
Que je ne chercherai ni parents ni vengeurs ;
Et, si l'on me demande où j'ai passé ma vie.
Je saurai déguiser ma liberté ravie ;
Votre crime est bien grand, mais je le cacherai.
Ah ! laissez-moi le Ciel, je vous pardonnerai.
Non... toujours des cachots... Je suis né votre proie...
Mais je vois mon tombeau, je m'y couche avec joie.
Car vous ne m'aurez plus, et je n'entendrai plus
Les verrous se fenner sur l'étemel reclus.
Que me veut donc cet homme avec ses habits sombres?
Captifs morts dans ces murs, est-ce une de vos ombres?
Il pleure. Ah ! malhcuieux ! est-ce ta liberté ? »
LE PRÊTRE
Non, mon fils, c'est sur vous : voici l'éternité.
LE MOURANT
A moi? je n'en veux pas ; j'y trouverais des chaînes.
LE PRÊTRE
Non, vous n'y trouverez que des faveurs prochaines. Un mot de repentir, un mot de votre foi, Le Seigneur vous pardonne.
LE MOURANT
O prêtre ! laissez-moi I
LE PRÊTRE
Dites : « Je crois en Dieu. » La mort vous est ravie.
LE MOURANT
Laissez en paix ma mort, on y laissa ma vie.
— Et d'un dernier effort l'esclave délirant
Au mur de la prison brise son bras mourant.
« Mon Dieu ! venez vous-même au secours de cette âme ! >
Dit le prêtre, animé d'une pieuse flamme.
Au fond d'un vase d'or, ses doigts saints ont cherché
Le pain mystérieux où Dieu même s'est caché :
Tout se prosterne alors en un morne silence.
La clarté d'un flambeau sur le ht se balance ;
Le chevet sur deux bras s'avance supporté.
Mais en vain : le captif était en liberté.
Resté seul au cachot, durant la nuit entière. Le vieux rehgieux récita la prière ; Auprès du lit funèbre il fut toujours assis. Quelques larmes souvent, de ses yeux obscurcis. Interrompant sa voix, tombaient sur le saint livre ; Et, lorsque la douleur l'empêchait de poursuivre. Sa main jetait alors l'eau du rameau béni Sur celui qui du Ciel peut-être était banni.
Et puis, sans se lasser, il reprenait encore.
De sa voix qui tremblait dans la prison sonore.
Le dernier chant de paix ; il disait : « O Seigneur I
Ne brisez pas mon âme avec votre fureur ;
Ne m'enveloppez pas dans la mort de l'impie. »
Il ajoutait ainsi : « Quand le méchant m'épie.
Me ferez-vous tomber. Seigneur, entre ses mains?
C'est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins ;
Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.
J'ai crié vers le Ciel du plus profond abîme.
O mon Dieu ! tirez-moi du milieu des méchants ! »
Lorsqu'un rayon du jour eut mis fin à ses chants.
Il entendit monter vers les noires retraites,
Et des voix résonner sous les voûtes secrètes.
Un moment lui restait, il eût voulu du moins
Voir le mort qu'il pleurait sans ces cruels témoins ; i.
Il s'approche, en tremblant, de ce fils du mystère H
Qui vivait et mourait étranger à la terre ;
Mais le Masque de fer soulevait le linceul,
Et la captivité le suivit au cercueil.
Écrit en 1821, à Vincennes (du i^' au 8 avril).
Poème du XV P siècle