LA TRAVERSÉE
Quand la belle Sérieuse Pour l'Egypte appareilla, Sa figure gracieuse Avant le jour s'éveilla ; A la lueur des étoiles Elle déploya ses voiles.
Leurs cordages et leurs toiles, Comme de larges réseaux, Avec ce long bruit qui tremble, Qui se prolonge et ressemble Au bruit des ailes qu'ensemble Ouvre une troupe d'oiseaux.
Dès que l'ancre dégagée
Revient par son câble à bord,
La proue alors est changée,
Selon l'aiguille et le Nord.
La Sérieuse l'observe.
Elle passe la réserve,
Et puis marche de conserve
LA FRÉGATE — i\l
Avec le grand Orient :
Sa voilure toute blanche Comme un sein gonflé se penche ; Chaque mât, comme une branche.
Touche la vague en pliant.
Avec sa démarche leste.
Elle glisse et prend le vent.
Laisse à l'arrière l'Alceste, Et marche seule à l'avant.
Par son pavillon conduite, L'escadre n'est à sa suite Que lorsque, arrêtant sa fuite.
Elle veut l'attendre enfin :
Mais, de bon marins pourvue.
Aussitôt qu'elle est en vue.
Par sa manœuvre imprévue.
Elle part comme un dauphin.
Comme un dauphin elle saute.
Elle plonge comme lui Dans la mer profonde et haute, Où le feu Saint- Elme a lui. Le feu serpente avec grâce ; Du gouvernail qu'il embrasse Il marque longtemps la trace.
Et l'on dirait un éclair Qui, n'ayant pu nous atteindre, l3ans les vagues va s'éteindre, Mais ne cesse de les teindre Du prisme enflammé de l'air.
Ainsi qu'une forêt sombre La flotte venait après.
Et de loin s'étendait l'ombre De ses immenses agrès.
En voyant le Spartiate, Le Franklin et sa frégate, Le bleu, le blanc, l'écarlate.
De cent mâts nationaux.
L'année, en convoi, remise Comme en garde à l'Artémise, Nous nous dîmes : « C'est Venise Qui s'avance sur les eaux. »
Quel plaisir d'aller si vite, Et de voir son pavillon.
Loin des terres qu'il évite.
Tracer un noble sillon !
Au large on voit mieux le monde.
Et sa tête énorme et ronde Qui se balance et qui gronde Comme éprouvant un affront.
Parce que l'homme se joue De sa force, et que la proue.
Ainsi qu'une lourde roue.
Fend sa route sur son front.
Quel plaisir I et quel spectacle Que l'élément triste et froid Ouvert ainsi sans obstacle Par un bois de chêne étroit I Sur la plaine humide et sombre, La nuit reluisaient dans l'ombre Des insectes en grand nombre.
De merveilleux vermisseaux.
Troupe brillante et frivole.
Comme un feu follet qui vole, Ornant chaque banderole Et chaque mât des vaisseaux I
Et surtout la Sérieuse Était belle nuit et jour ;
La mer, douce et curieuse, La portait avec amour.
Comme un vieux lion abaisse Sa longue crinière épaisse.
Et, sans l'agiter, y laisse Se jouer le lionceau ; Comme sur sa tête agile Une femme tient l'argile.
Ou le jonc souple et fragile D'un mystérieux berceau.
Moi, de sa poupe hautaine Je ne m'absentais jamais.
Car, étant son capitaine.
Comme un enfant je l'aimais :
J'aurais moins aimé peut-être L'enfant que j'aurais vu naître; De son cœur on n'est pas maître, Mci, je suis un vrai marin ; Ma naissance est un mystère ; Sans famille, et solitaire. Je ne connais pas la terre.
Et la vois avec chagrin.
Mon banc de quart est mon trône.
J'y règne plus que les Rois ; Sainte Barbe est ma patronne ; Mon sceptre est mon porte-voix ; Ma couronne est ma cocarde ; Mes officiers sont ma garde ; A tous les vents je liasarde Mon peuple de matelots.
Sans que personne demande A quel bord je veux qu'il tende.
Et pourquoi je lui commande D'être plus fort que leè flots.
Voilà toute la famille
Qu'en mon temps il me fallait ;
Ma frégate était ma fille.
« Va ! » lui disais-je. — Elle allait.
S'élançait dans la carrière,
Laissant l'écueil en arrière.
Comme un cheval sa barrière ;
Et l'on m'a dit qu'une fois
(Quand je pris terre en Sicile)
Sa marche fut moins facile :
Elle parut indocile
Aux ordres d'une autre voix.
On l'aurait crue animée I Toute l'Egypte la prit.
Si blanche et si bien formée, Pour un gracieux Esprit Des Français compatriote, Lorsqu'en avant de la flotte.
Dont elle était le pilote.
Doublant une vieille tour'.
Elle entra, sans avarie.
Aux cris : « Vive la patrie ! »
Dans le port d'Alexandrie, Qu'on appelle Abou-Mandour.