‹ uvre poétiqueChapitre 33 sur 54 · I. La tour des Arabes, près d'-Alexandrie · texte numérisé non relu

I. La tour des Arabes, près d'-Alexandrie

Sa tête nonchalante, en arrière appuyée,

Se cache dar.s la plume au soleil essuyée :

Son poitrail est lavé par le flot transparent,

Comme un écueil où l'eau se joue en expirant ;

Le duvet qu'en passant l'air dérobe à sa plume

Autour de lui s'envole et se mêle à l'écume ;

Une aile est son coussin, l'autre est son éventail ;

Il dort, et de son pied le large gouvernail

Trouble encore, en ramant, l'eau tournoyante et douce,

Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse,

De feuilles et de joncs, et d'herbages errants

Qu'apportent près de lui d'invisibles courants.

LE COiVIBAT

Ainsi près d'Aboukir reposait ma Frégate ; A l'ancre dans la rade, en avant des vaisseaux, On voyait de bien loin son corset d'écarlate Se mirer dans les eaux.

Ses canots l'entouraient, à leur place assignée. Pas une voile ouverte, on était sans dangers. Ses cordages semblaient des filets d'araignée. Tant ils étaient légers.

Nous étions tous marins. Plus de soldats timides Qui chancellent à bord ainsi que des enfants ; Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides, Montant des éléphants.

Il faisait beau. — La mer, de sable environnée, BriUait comme un bassin d'argent entouré d'or; Un vaste soleil rcuge annonça la journée Du quinze Thermidor.

La Sérieuse aiois s'ébranla sur sa quille : Quand venait un combat, c'était toujours ainsi : Je le reconnus bien, et je lui dis : « Ma fille. Je te comprends, merci ! »

J'avais une lunette exercée aux étoiles ; Je la pris, et la tins ferme sur l'horizon. — Une, deux, trois, — je vis treize et quatorze voiles ; Enfin, c'était Nelson.

Il courait entre nous en avant de la brise ; La Sérieuse à l'ancre, immobUe, s'ofErant, Reçut le rude abord sans en être surprise, Comme un roc un torrent.

Tous passèrent près d'elle en lâchant leur bordée ; Fière, elle répondit aussi quatorze fois. Et par tous les vaisseaux elle fut débordée, Mais il en resta trois.

Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate I Est-ce l'art d'un marin? le trait d'un amiral? Un écumeur de mer, un forban^ un pirate. N'eût pas agi si mal !

N'importe ! elle bondit, dans son repos troublée. Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs, Et rendit tous les coups dont elle était criblée. Feux pour feux, fers pour fers.

Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes. Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron, [ormes S'enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands Le coin du bûcheron.

Un brouillard de fumée où la flamme étincelle L'entourait ; mais, le corps brûlé, noir, écharpé. Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle. Comme un serpent coupé.

Le soleil s'éclipsa dans l'air plein de bitume. Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ; Et, lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume On ne vit pas la nuit.

Nous étions enfermés comme dans un orage : Des deux flottes au loin le canon s'y mêlail ;

On tirait en aveugle à travers le nuage : Toute la mer brûlait.

Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre. Les trois vaisseaux flot-taient démâtés, et si las ■'Qu'ils n'avaient plus de force assez pour la manœuvre ; Mais ma Frégate, hélas !

Elle ne voulait plus obéir à son maître : Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ; Sans gouvernail, sans mât, on n'eût pu reconnaître La merveille de l'art !

Engloutie à demi, son large pont à peine, S 'affaissant par degrés, se montrait sur les flots ; Et là ne restaient plus, avec moi capitaine, Que douze matelots.

Je les fis mettre en mer à bord d'une chaloupe. Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ; Et je revins tout seul me coucher sur la poupe Au pied du pavillon.

J'aperçus des Anglais les figures livides. Faisant pour s'approcher un inutile effort Sur leurs vaisseaux flottants comme des tonneaux vides. Vaincus par notre mort.

La Sérieuse alors semblait à l'agonie : L'eau dans ses cavités bouillonnait sourdement ; Elle, comme voyant sa carrière finie.

Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige. Un mouvement honteux ; mais bientôt l'étoufîant : « Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ; Adieu donc, mon enfant ! »

Elle plonge d'abord sa poupe, et puis sa proue ; Mon pavillon noyé se montrait en dessous ; Puis elle s'enfonça, tourna comme une roue. Et la mer vint sur nous.

Hélas ! deux mousses d'Angleterre

Me sauvèrent alors, dit-on,

Et me voici sur un ponton ; —

J'aimerais presque autant la terre !

Cependant je respire ici

L'odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins. Dieu merci !

Nous causons de combats, de prises,

Nous fumons, et nous prenons l'air

Qui vient aux sabords de la mer.

Votre voix m'anime et me flatte;

Aussi je vous dirai souvent :

— « Qu'elle était belle, ma frégate.

Lorsqu'elle voguait dans le vent ! »

A Dieppe, 1828.

LES AMANTS DE MONTMORENCY

Elévation

ÉTAIENT-ILS malheureux, Esprits qui le savez !

Dans les trois derniers jours qu'ils s'étaient réservés,

Vous les vîtes partir tous deux, l'un jeune et grave,

L'autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,

Suspendue au bras droit de son rêveur amant.

Comme à l'autel un vase attaché mollement.

Balancée en marchant sur sa flexible épaule

Comme la harpe juive à la branche du saule ;

Riant, les yeux en l'air, et la main dans sa main,

EUe allait en comptant les arbres du chemin.

Pour cueillir une fleur demeurait en arrière.

Puis revenait à lui, courant dans la poussière.

L'arrêtait par l'habit pour l'embrasser, posait

Un œillet sur sa tête, et chantait, et jasait

Sur les passants nombreux, sur la riche vallée

Comme un large tapis à ses pieds étalée ;

Beau tapis de velours chatoyant et changeant.

Semé de clochers d'or et de maisons d'argent.

Tout pareils aux jouets qu'aux enfants on achète

Et qu'au heisard pour eux par la chambre l'on jette.

Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds

Répandu des bijoux brillants, multipHés,

En forme de troupeaux, de village aux toits roses

Ou bleus, d'arbres rangés, de fleurs sous l'onde écloses,

De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts,

Et de chênes tordus, par la poitrine ouverts ;

EUe voyait ainsi tout préparé pour elle :

Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle.

Toute blonde, amoureuse et fière ; et c'est ainsi

Qu'ils allèrent à pied jusqu'à I.iontmorency.

124 — LES AMANTS DE MONTMORENCY

Ils passèrent deux jours d'amour et d'harmonie,

De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,

De regards confondus, de soupirs bienheureux.

Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.

La nuit, on entendait leurs chants ; dans la journée.

Leur sommeil ; tant leur âme était abandonnée

Aux caprices divins du désir ! Leurs repas

Étaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.

Us allaient, ils allaient au hasard et sans heures,

Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,

Se regardant toujours, laissant les airs chantés

Mourir, et tout à coup restaient comme enchantes.

L'extase avait fiai par éblouir leur âme.

Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.

Troublés, ils chancelaient, et, le troisième soir.

Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir

Que les feux mntuels de leurs yeux. La nature

Étalait vainement sa confuse peinture

Autour du front aimé, derrière les cheveux [bleus.

Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux

Ils tombèrent assis sous des arbres : peut-être...

Ils ne le savaient pas. Le soleil allait naître

Ou s'éteindre... Ils voyaient seulement que le jour

Etait pâle, et l'air doux, et le monde en amour...

Un bourdonnement faible emplissait leur oreille

D'une musique vague au bruit des mers pareille,

Et formant des propos tendres, légers, confus.

Que tous deux entendaient, et qu'on n'entendra plus.

Le vent léger disait de la voix la plus douce :

« Quand l'amour m'a troublé, je gémis sous la mousse. »

Les mélèzes touffus s'agitaient en disant :

(I Secouons dans les airs le parfum séduisant

Du soir, car le parfum est le secret langage

Que l'amour enflammé fait sortir du feuillage. »

Le soleil incliné sur les monts di encor :

« Par mes flots de lumière et par mes gerbes d'or.

Je réponds en élans aux élans de votre âme ;

Pour exprimer l'amour mon langage est la flamme. »

Et les Heurs exhalaient de suaves odeurs.

Autant que les rayons de suaves ardeurs ;

LES AMANTS DE MONTMORENCY — U-

Et l'on eût dit des voix timides et flûlées Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées ; Et, comme un seul accord d'accents harmonieux, Tout semblait s'élever en chœur jusques aux cieux ; Et ces voix s'éloignaient, en rasant les campagnes, Dans les enfoncements magiques des montagnes ; Et la terre sous eux palpitait mollement, Comme le flot des mers ou le cœur d'un amant ; Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême, Accompagnait leurs voix qui se disaient : « Je t'aime ! >'

Or c'était pour mourir qu'ils étaient venus là.

Lequel des deux enfants le premier en parla?

Comment dans leurs baisers \ant la mort? Quelle balle

Traversa les deux cœurs d'une atteinte inégala

Mais sûre? Quels adieux leurs lèvres s'unissant

Laissèrent s'écouler avec l'âme et le sang?

Qui le saurait? Heureux celui dont l'agonie

Fut dans les bras chéris avant l'autre finie !

Heureux si nul des deux ne s'est plaint de souffrir !

Si nul des deux n'a dit : « Qu'on a peine à mourir! »

Si nul des deux n'a fait, pour se lever et vivre.

Quelque effort en fuyant celui qu'il devait suivre ;

Et, reniant sa mort, par le mal égaré,

N'a repoussé du bras l'homicide adoré?

Heureux l'homme surtout s'il a rendu son âme,

Sans avoir entendu ces angoisses de femme.

Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux

Qu'on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux.

Pour un chagrin ; mais qui, si la mort les arrache, [cach:

Fon; que l'on tord ses bras, qu'on blasphème, qu'on

Dans ses mains son front pâle et son cœur plein de fiel.

Et qu'on se prend du sang pour le jeter au ciel. —

Mais qui saura leur fin? —

Sur les pauvres murailles D'une auberge où depuis l'on fit leurs funérailles. Auberge où pour une heure ils vinrent se poser, Ployant l'aile à l'abri pour toujours reposer,

-> LES AMANTS DE MONTMORENCY

Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture. Nous avons lu des vers d'une double écriture. Des vers de fou, sans rime et sans mesure. — Un mot Qui n'avait pas de suite était tout seul en haut; Demande sans réponse, énigme inextricable, Question sur la mort. — Trois noms sur une table. Profondément gravés au couteau. — C'était d'eux Tout ce qui demeurait... et le récit joyeux D'une fille au bras rouge. « Ils n avaient, disait-elle, Rien oublié. » La bonne eut quelque bagatelle Qu'elle montre en suivant leurs traces, pas à pas. — Et Dieu? — Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas.

Écrit à Montmorency, 27 avril 1830.

H'«tlliit^\l!i5"/

Elévation

a PRENDS ma main, Voyageur, et montons sur la tour. Regarde tout en bas, et regarde à l'entour. Regarde jusqu'au bout de l'horizon, regarde Du nord au sud. Partout où ton œil se hasarde. Qu'il s'attache avec feu, comme l'œil du serpent Qui pompe du regard ce qu'il suit en rampant. Tourne sur le donjon qu'un parapet prolonge. D'où la vue à loisir sur tous les points se plonge Et règari, du zénith, sur un monde mouvant Comme l'éclair, l'oiseau, le nuage et le vent. Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l'espace. Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse?

— Je vois un cercle noir si large et si profond, Que je n'en aperçois ni le bout ni le fond.

l3es collines, au loin, me semblent sa ceinture.

Et pourtant je ne vois nulle part la nature.

Mais partout la main d'homme et l'angle que sa main

Impose à la matière en tout travail humain.

Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l'ombre.

L'un sur l'autre entassés, et sans ordre et sans nombre.

Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.

— Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux. Brillant sur cet abîme où l'air pénètre à peine Comme des diamants incrustés dans l'ébène.

— Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours. Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours. Des ombres de palais, de dômes et d'aiguilles.

De tours et de donjons, de clochers, de bastilles. De châteaux forts, de kiosks et d'aigus minarets ; De formes de remparts, de jardins, de forêts.

De spirales, d'arceaux, de parcs, de colonnades,

D'obélisques, de ponts, de portes et d'arcades.

Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant.

Se courbe, se replie, ou se creuse ou s'étend.

— Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.

La tour où nous voilà dans le cercle s'élève.

En le traçant jadis, c'est ici, n'est-ce pas,

Que Dieu même a posé le centre du compas?

Le vertige m'enivre, et sur mes yeux il pèse.

Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise? »

— Oui, c'est bien une Roue ; et c'est la main de Dieu Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu. Vers le but inconnu sans cesse elle s'avance. On la nomme Paris, le pivot de la France. Quand la vivante Roue hésite dans ses tours. Tout hésite et s'étonne, et recule en son cours. Les rayons effrayés disent au cercle : « Arrête. » Il le dit à son tour aux cercles dont la crête S'enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi. L'un le redit à l'autre ; et l'impassible roi, Paris, l'axe immortel, Paris, l'axe du monde. Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde. Les communique à tous, les inaprime à chacun. Les impose de force, et n'en reçoit aucun. Il se meut : tout s'ébranle, et tournoie, et circule ; Le cœur du ressort bat et pousse la bascule ; L'aiguille tremble et court à grands pas ; le levier Monte et baisse en sa hgne, et n'ose dévier. Tous marchent leur chemin, et chacun d'eux écoute Le pas régulateur qui leur creuse la route. Il leur faut écouter et suivre ; il le faut bien : Car lorsqu'il arriva, dans un temps plus ancien. Qu'un rouage isola son mouvement diurne. Dans le bruit du travail demeura taciturne, Et brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort. Comme un bras que l'on coupe, il fut frappé de mort. Car Paris l'étemel de leurs efiforts se joue. Et le moyeu divin tournerait sans la Roue ; Quand même tout voudrait revenir sur ses pas, Seul il irait ; lui seul ne s'arrêterait pas.

Et tu verrais la force et l'union ravie

Aux rayons qui partaient de son centre de vie.

— C'est donc bien. Voyageur, une Roue en effet.

Le vertige parfois est prophétique. — Il fait

Qu'une Fournaise ardente éblouit ta paupière.

C'est la Fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière

Teint de rouge les bords du ciel noir et profond ;

C'est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond ;

Là, dans les nuits d'hiver et d'été, quand les heures

Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures.

Parce que l'homme y dort, là veillent des Esprits,

Grands ouvriers d'une œuvre et sans nom et sans prix.

La nuit, leur lampe brûle, et, le jour, elle fume ;

Le jour, elle a fumé : le soir, elle s'allume.

Et toujours et sans cesse alimente les feux

De la Fournaise d'or que nous voyons tous deux,

Et qui, se reflétant sur la sainte coupole.

Est du globe endormi la céleste auicole.

Chacun d'eux courbe un front pâle, il prie, il écrit.

Il désespère, il pleure ; il espère, il sourit ;

Il arrache son sein et ses cheveux, s'enfonce

Dans l'énigme sans fin. dont Dieu sa't la réponse,

Et dont l'humanité, demandant son décret,

Tous les mille ans rejette et cherche le secret.

Chacun d'eux pousse un cri d'amour vers une idée.

L'un ' soutient en pleurant la croix dépossédée.

S'assied près d'un sépulcre et seul, comme un banni,

Il se frappe en disant : Lamna Sahacthani :

Dans sou sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il plonge

La couronne d'épine, et la lance, et l'éponge.

Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit :

0 Reparais, Roi des Juifs, ainsi qu'il est prédit;

Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.

L'Église meurt : renais dans sa cendre et la nôtre,

Règne, et sur les débris des schismes expiés.

Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds. » [homme,

. — Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier

Prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.

Le cadavre adoré de ses cluus immortels

Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels ;

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