POST-SCRIPTUM
Mais pourquoi de leur cendre évoquer ces journées
Que les dédains publics effacent- en passant?
Entre elles et ce jour ont marché douze années ;
Oublions et la faute, et la fuite, et le sang.
Et les corruptions des pâles adversaires.
— Non. Dans l'his'oire il est de noirs anniversaires
Dont le spectre revient pour troubler le présent.
ÎI
Il revient quand l'orgueil des obstinés coupables
Sort du limon confus des révolutions
Où pêle-mêle on voit tomber les incapables,
Pour nous montrer encor ses vieilles passions
Et hurler à grands cris quelque sombre horoscope.
En observant la vase aux feux d'un microscope,
On voit dans les serpents ces agitations.
S'agiter et blesser est l'instinct des vipères ;
L'homme ainsi contre l'homme a son instinct fatal :
Il retourne ses dards et nourrit ses colères
Au réservoir caché de son poison naïal.
Dans quelque cercle obscur qu'on les ait vus descendre.
Homme ou serpent, blottis sous le verre ou la cendre.
Mordront le diamant ou mordront le cristal.
Le cristal, c'est la vue et la clarté du Juste, Du principe éternel de toute vérité.
L'examen de soi-même au tribunal auguste Où la raison, l'honneur, la bonté, l'équité,
La prévoyance à l'œil rapide et la science Délibèrent en paix devant la conscience Qui, jugeant l'action, régit la liberté.
Toujours, sur ce cristal, rempart des grandes âmes,
La langue du sophiste ira heurter son dard.
Qu'il se morde lui-même en ses détours infâmes.
Qu'il rampe aveugle et sourd, dans l'étemel brouillard
Oublié, méprisé, qu'il conspire et se torde.
Ignorant le vrai beau, qu'il le souille et qu'il morde
Ce diamant que cherche en vain son faux regard.
Le Diamant ! c'est l'art des choses idéales.
Et ses rayons d'argent, d'or, de pourpre et d'azur,
Ne cessent de lancer les deux lueurs égales
Des pensers les plus beaux, de l'amour le plus pur.
Il porte du génie et transmet les empreintes.
Oui, de ce qui survit aux nations éteintes.
C'est lui le plus brillant trésor et le plus dur.
2â mars 1862
SOLITUDES que Dieu fit pour le Nouveau Monde,
Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde
A d'étemelles nuits que les brûlants soleils
N'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils
(Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore
Glisser obliquement au pied du sycomore).
Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès?
Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et frais?
Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies?
De quels peuples éteints étiez-vous les patries?
Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,
Sont-ils entrelacés sur la tête des morts?
Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes
Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes?
Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus.
Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus?
Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.
Une peur inconnue accable la nature.
Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs.
Et tous les animaux ferment leurs reposoirs
Sous l'écorce, ou la mousse, ou parmi les racines,
Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.
— - L'orage sonne au loin, le bois va se courber.
De larges gouttes d'eau commencent à tomber ;
Le combat se prépare et l'immense ravage
Entre la nue ardente et la forêt sauvage.
— Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux? Une pauvre Indienne au visage fiévreux.
Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure. Sur un sapin tombé, pont tremblant qu'elle effleure,
Elle passe, et sa main tient sur l'épaule un poids
Qu'elle baise : autre enfant pendu comme un carquois.
Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force.
Elle frissonne encor sous le pagne d'écorce
Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais.
Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix.
— Après avoir longtemps examiné les herbes
Et la trace des pieds sur leurs épaisses gerbes
Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants.
Elle s'arrête et cherche avec des yeux ardents
Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées
L'homme de la Peau-Rouge aux guerres insensées.
Comme la lice errante, affamée et chassant.
Elle flaire l'odeur du sauvage passant,
Indien, ennemi de sa race indienne.
Et de qui la famille a massacré la sienne.
Elle écoute, regarde et respire à la fois
La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;
Un cri lointain l'effraye, et dans la forêt verte
EUe s'enfonce enfin par une route ouverte.
Elle sait que les blancs, par le fer et le feu.
Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu,
Et, promenant au loin la flamme qui calcine.
Pour labourer la terre ont brûlé la racine,
L'arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait.
Ces Anglais qu'autrefois sa tribu méprisait
Sont maîtres sur sa terre, et l'Osage indocile
Va chercher leur foyer pour demander asile.
Elle entre en une allée où d'abord elle voit
La barrière d'un parc. — Un chemin large et droit
Conduit à la maison de forme britannique.
Où le bois est cloué dans les angles de brique,
Où le toit invisible entre un double rempart
S'enfonce, où le charbon fume de toute part.
Où tout est clos et sain, où vient blanche et luisante
S'unir à l'ordre froid la propreté décente.
Fermée à l'ennemi, la maison s'ouvre au jour.
Légère comme un kiosk, forte comme une tour.
Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes,
Et des blonds serviteurs les agiles cohortes
S'empressent en silence aux travaux familiers,
Et, les plateaux en main, montent les escaliers.
Deux filles de six ans aux lèvres ingénues
Attachaient des rubans sur leurs épaules nues ;
Mais voyant l'Tndienne, elles courent ; leur main
L'appelle et l'introduit par le large chemin
Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière ;
Et caressant déjà la pâle aventurière :
« As-tu de beaux colliers d'azaléa pour nous?
Ces mocassins musqués, si jolis et si doux.
Que ma mère à ses pieds ne veut d'autre chaussure?
Et les peaux de castor, les a-t-on sans morsure?
Vends-tu le lait des noix et la sagamité ^ ?
Le pain anglais n'a pas tant de suavité.
C'est Noël aujourd'hui, Noël est notre fête,
A nous, enfants ; vois-tu ? la Bible est déjà prête ;
Devant l'orgue ma mère et nos sœurs vont s'asseoir,
Mon frère est sur la porte et mon père au parloir, a
L'Indienne aux grands yeux leur sourit sans répondre,
Regarde tristement cette maison de Londre
Que le vent malfaiteur apporta dans ses bois,
Au lieu d'y balancer le hamac d'autrefois ;
Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave
Près duquel tout regard est un regard d'esclave.
Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ;
Le père y lit la Bible à tous les gens du lieu.
Sa femme et ses enfants sont debout et l 'écoutent,
Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent.
Défricheurs de forêts et tueurs de bison,
Valets et laboureurs, composent la maison.
Le maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère D'aspect, et d'un maintien qui veut qu'on le révère. L'Anglais-Américain, nomade et protestant. Pontife en sa maison, y porte, en l'habitant. Un seul livre, et partout où, pour l'heure, il réside. De toute question sa papauté décide :