Livre son aile blanche à l'onde fugitive
Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait
Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,
Enchantait les regards des teintes de l'opale.
Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;
C'était une couronne ou peut-être un fardeau :
L'or en était vivant comme ces feux mystiques
Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse ;
Mollement entourés d'anneaux mystérieux.
Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
Il agite sa main d'un sceptre d'or armée.
Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée.
Et, craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas.
D'un geste impatient accuse tous ses pas.
Son front est inquiet ; mais son regard s'abaisse.
Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse.
Il veuille ne montrer d'abord que par degrés
Leurs rayons caressants encor mal assurés.
Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.
Tel que dans la forêt le doux vent du matin
Commence ses soupirs par un bruit incertain
Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde ;
Élevant lentement sa voix douce et profonde.
Et prenant un accent triste comme un adieu.
Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu :
« D'où viens-tu, bel Archange? où vas-tu? quelle voie
Suit ton aile d'argent qui dans l'air se déploie?
Vas-tu, te reposant au centre d'un Soleil,
Guider l'ardent foyer de son cercle vermeil ;
Ou, troublant les amants d'une crainte idéale.
Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale ;
Partager la rosée aux calices des fleurs,
Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs?
Tes soins ne sont-ils pas de sur\'eiller les âmes
Et de parler, le soir, au coeur des jeunes femmes ;
De venir comme un rêve en leurs bras te poser,
Et de leur apporter un fils dans un baiser?
Tels sont tes doux emplois, si du moins j'en veux croire
Ta beauté merveilleuse et tes rayons- de gloire.
Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant
Qu'instruit à me haïr mon rival trop puissant?
Ah ! peut-être est-ce toi qui, m 'offensant moi-même.
Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême ;
Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant
Le regard d'une vierge ou la voix d'un enfant.
Je suis un exilé que tu cherchais peut-être ;
Mais, s'il est vrai, prends garde au Dieu jaloux ton maître ;
C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé,
Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.
Chaste beauté 1 viens-tu me combattre ou m'absoudre?
Tu descends de ce Ciel qui m'envoya la foudre.
Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi
Tu viens aussi d'en haut, bel Ange, contre moi. »
Ainsi l'Esprit parlait. A sa voix caressante. Prestige préparé contre une âme innocente, A ces douces lueurs, au magique appareil De cet Ange si doux, à ses frères pareil. L'habitante des Cieux, de son aile voilée, Montait en reculant sur sa route étoilée. Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux Fuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux. Mais en vain ses deux pieds s'éloignaient du nuage, Autant que la colombe en deux jours de voyage Peut s'éloigner d'Alep et de la blanche tour D'où la sultane envoie une lettre d'amour : Sous l'éclair d'un regard sa force fut brisée ; Et, dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée. L'ennemi séducteur continua tout bas :
« Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas. Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme. Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme, Dans les liens des corps, attraits mystérieux. Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux. C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes ; La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges Je leur donne des nuits qui consolent des jours. Je suis le Roi secret des secrètes amours.
J'unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses, Comme le papillon sur ses ailes poudreuses Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs. Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs. J'ai pris au Créateur sa faible créature; Nous avons, malgré lui, partagé la Nature : Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil, Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un Soleil ; Moi, jai l'ombre muette, et je donne à la terre La volupté des soirs et les biens du mystère.
« Es-tu venue, avec quelques Anges des cieux. Admirer de mes nuits le cours délicieux? As-tu vu leurs trésors? Sais-tu quelles merveilles Des Anges ténébreux accompagnent les veilles?
« Sitôt que, balancé sous le pâle horizon.
Le soleil rougissant a quitté le gazon.
Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres
En secouant dans l'air nos chevelures sombres :
L'odorante rosée alors jusqu'au matin
Pleut sur les orangers, le lilas et le thym.
La Nature, attentive aux lois de mon empire.
M'accueille avec amour, m'écoute et me respire ;
Je redeviens son âme, et pour mes doux projets
Du fond des éléments j'évoque mes sujets.
Convive accoutumé de ma nocturne fête,
Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.
Vers le ciel étoile, dans l'orgueil de son vol.
S'élance, le premier, l'éloquent rossignol ;
Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue.
De mon heure chérie annonce la venue ;
Il vante mon approche aux pâles alisiers.
Il la redit encore aux humides rosiers ;
Héraut harmonieux, partout il me proclame ;
Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.
Le vermisseau reluit ; son front de diamant
Répète auprès des fleurs les feux du firmament.
Et lutte de clartés avec le météore
Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.
L'étoile des marais, que détache ma main. Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin.
« Dédaignant le remords et sa triste chimère,
Si la Vierge a quitté la couche de sa mère.
Ces flambeaux naturels s'allument sous ses pas.
Et leur feu clair la guide et ne la trahit pas.
Si sa lèvre s'altère et vient près du rivage
Chercher comme une coupe un profond coquillage.
L'eau soupire et bouillonne, et devant ses pieds nus
Jette aux bords sablonneux la Conque de Vénus.
Des Esprits lui font voir de merveilleuses choses,
Sous les bosquets remplis de la senteur des roses ;
Elle aperçoit sur l'herbe, où leur main la conduit.
Ces fleurs dont la beauté ne s'ouvre que la nuit,
Pour qui l'aube du jour aussi sera cruelle.
Et dont le sein modeste a des amours comme elle.
Le silence la suit ; tout dort profondément ;
L'ombre écoute un mystère avec recueillement.
Les vents des prés voisins apportent l'ambroisie
Sur la couche des bois que l'amant a choisie. ••,
Bientôt deux jeunes voix murmurent des propos
Qui des bocages sourds animent le repos.
Au front de l'orme épais dont l'abri les accueille.
L'oiseau réveillé chante et bruit sous la feuille.
L'hymne de volupté fait tressaillir les airs.
Les arbres ont leurs chants, les buissons leurs concerts,
Et, sur les bords d'une eau qui gémit et s'écoule,
La colombe de nuit languissamment roucoule.
« La voilà sous tes yeux l'œuvre du Malfaiteur ;
Ce méchant qu'on accuse est un Consolateur
Qui pleuie sur l'esclave et le dérobe au maître.
Le sauve par l'amour des chagrins de son être,
Et, dans le mal commun lui-même enseveli.
Lui donne an peu de charme et quelquefois l'oubli. •
Trois fois, durant ces mots, de l'Archange naissante
La rougeur colora la joue adolescente.
Et, luttant par trois fois contre un regard impur.
Une paupière d'or voila ses yeux d'azur.