CHUTE
D'OU venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère, Qu'au temps de son enfance a vu naître la terre. Fleurs de ses premiers jours qui germez parmi nous. Rose du Paradis ! Pudeur, d'où venez- vous ? Vous pouvez seule encor remplacer l'innocence, Mais l'arbre défendu vous a donné naissance ; Au charme des vertus votre charme est égal. Mais vous êtes aussi le premier pas du mal; D'un chaste vêtement votre sein se décore : Eve avant le serpent n'en avait pas encore ; Et, si le voile pur orne votre maintien, C'est un voile toujours, et le crime a le sien ; Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière. Mais l'enfant ne craint rien, et cherche la lumière. Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait. Elle tombait déjà, car elle rougissait ; Déjà presque soumise au joug de l'Esprit sombre. Elle descend, remonte, et redescend dans l'ombre. Telle on voit la perdrix voltiger et planer Sur des épis brisés qu'elle voudrait glaner. Car tout son nid l'attend ; si son vol se hasarde. Son regard ne peut fuir celui qui la regarde... Et c'est le chien d'arrêt qui, sombre surveillant, La suit, la suit toujours d'un œil fixe et brillant.
O des instants d'amour ineffable délire ! Le cœur répond au cœur comme l'air à la lyre. Ainsi qu'un jeune amant, interprète adoré. Explique le désir par lui-même inspiré.
Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée. Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée. Tout enivré d'espoir, plus qu'à demi vainqueur. Prononce les serments qu'elle fait dans son cœur. Le prince des Esprits, d'une voix oppressée. De la Vierge timide expliquait la pensée,
A. D£ VIGMy. — FOéSIBS.
Éloa, sans parler, disait : « Je suis à toi ; «
Et l'Ange ténébreux dit tout bas : « Sois à moi !
« Sois à moi, sois ma sœur ; je t'appartiens moi-même;
Je t'ai bien méritée, et dès longtemps je t'aime.
Car je t'ai vue un jour. Parmi les fils de l'air
Je me mêlais, voilé comme un soleil d'hiver.
Je revis une fois l'ineffable contrée.
Des peuples lumineux la patrie azurée,
Et n'eus pas un regret d'avoir quitté ces lieux
Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.
Toi seule m 'apparus comme une jeune étoile
Qui de la vaste nuit perce à l'écart le voile ;
Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours,
Ce que l'homme poursuit dans l'ombre de ses jours,
Le dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
Et la Reine qu'attend mon trône solitaire.
Enfin, par ta présence, habile à me charmer,
Il me fut révélé que je pouvais aimer.
« Soit que tes yeux, voilés d'une ombre de tristesse.
Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,
Soit que ton origine, aussi douce que toi,
T'ait fait une patrie un peu plus près de moi.
Je ne sais, mais, depuis l'heure qui te vit naître.
Dans tout être créé j 'ai cru te reconnaître ;
J'ai trois fois en pleurant passé dans l'Univers ;
Je te cherchais partout : dans un souffle des airs.
Dans un rayon tombé du disque de la lune,
Dans l'étoile qui fuit le ciel qui l'importune.
Dans l'arc -en-ciel, passage aux Anges familier.
Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier ;
Des parfums de ton vol je respirais la trace ;
En vain j'interrogeai les globes de l'espace.
Du char des astres purs j'obscurcis les essieux,
Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,
J'osai même, enhardi par mon nouveau délire,
Toucher les fibres d'or de la céleste lyre.
Mais tu n'entendis rien, mais tu ne me vis pas.
Je revins à la Terre, et je glissai mes pas
Sous les abris de l'homme où tu reçus naissance. Je croyais t'y trouver protégeant l'innocence, Au berceau balancé d'un enfant endormi, Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami ; Ou bien comme un rideau développant ton aile, Et gardant contre moi, timide sentinelle, Le sommeil de la Vierge aux côtés de sa sœur, Qui, rêvant, sur son sein la presse avec douceur. Mais seul je retournai sous ma belle demeure, J'y pleurai comme ici, j'y gémis, jusqu'à l'heure Où le son de ton vol m'émut, me fit trembler, Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler.
Il disait ; et bientôt comme une jeune Reine,
Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,
Et fait à ses sujets un geste gracieux.
Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,
Éloa, soulevant le voile de sa tête,
Avec un doux sourire à lui parler s'apprête.
Descend plus près de lui, se penche, et mollement
Contemple avec orgueil son immortel amant.
Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire.
Pour la première fois se soulève et soupire ;
Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,
S'approche sans effroi lentement étendu ;
Sa bouche parfumée en s'ouvrant semble éclore.
Comme la jeune rose aux faveurs de l'aurore.
Quand le matin lui verse une fraîche liqueur.
Et qu'un raj'on du jour entre jusqu'à son cœur.
Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble
Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble ;
Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois.
Et l'oiseau qui se plaint pour la première fois,
Et la mer quand ses flots apportent sur la grève
Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,
Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,
Ou fait gémir les joncs de la fuite des eaux :
« Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute ; Car, sitôt que des Cieux une âme prend la route.
Comme un saint vêtement nous voyons sa bonté
Lui donner en entrant l'étemelle beauté.
Mais pourquoi vos discours m'inspirent-ils la crainte?
Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte?
Comment avez-vous pu descendre du saint lieu?
Et comment m'aimez-vous, si vous n'aimez pas Dieu?
Le trouble des regards, grâce de la décence. Accompagnait ces mots, forts comme l'innocence ; Ils tombaient de sa bouche, aussi doux, aussi purs, Que la neige en hiver sur les coteaux obscurs ;
Et comme, tout nourris de l'essence première.
Les Anges ont au cœur des sources de lumière,
Tandis qu'elle parlait, ses ailes à l'entour.
Et son sein et son bras répandirent le jour :
Ainsi le diamant luit au milieu des ombres.
L'Archange s'en effraie, et sous ses cheveux sombres
Cherche un épais refuge à ses yeux éblouis ;
Il pense qu'à la fin des Temps évanouis,
Il lui faudra de même envisager son maître.
Et qu'un regard de Dieu le brisera peut-être ;
Il se rappelle aussi tout ce qu'il a souffert
Après avoir tenté Jésus dans le désert.
Il tremble ; sur son cœur où l'enfer recommence.
Comme un sombre manteau jette son aile immense,
Et veut fuir. La terreur réveillait tous ses maux.
Sur la neige des monts, couronne des hameaux, L'Espagnol a blessé l'aigle des Asturies, Dont le vol menaçait ses blanches bergeries ; Hérissé, l'oiseau part et fait pleuvoir le sang. Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend. Regarde son Soleil, d'un bec ouvert l'aspire. Croit reprendre la vie au flamboyant empire ; Dans un fluide d'or il nage puissamment. Et parmi les rayons se balance un moment : Mais l'homme l'a frappé d'une atteinte trop sûre ; Il sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure ; Son aile se dépouille, et son royal manteau Vole comme un duvet qu'arrache le couteau.
ÈLOA - 3-
Dépossédé des airs, son poids le précipite ; Dans la neige du mont il s'enfonce et palpite, Et la glace terrestre a d'un pesant sommeil Fermé cet œil puissant respecté du Soleil.
Tel, retrouvant ses maux au fond de sa mémoire, L'Ange maudit pencha sa chevelure noire. Et se dit, pénétré d'un chagrin infernal : « Triste amour du péché ! sombres désirs du mal ! De l'orgueil, du savoir gigantesques pensées ! Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ? Maudit soit le moment oii j'ai mesuré Dieu ! Simplicité du cœur, à qui j'ai dit adieu ! Je tremble devant toi, mais pourtant je t'adore ; Je suis moins criminel puisque je t'aime encore ; Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas I Loin de ce que j 'étais, quoi ! j 'ai fait tant de pas ! Et de moi-même à moi si grande est la distance Que je ne comprends plus ce que dit l'innocence ; Je souffre, et mon esprit, par le mal abattu. Ne peut plus remonter jusqu'à tant de vertu.
« Qu'êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes?
Quand j'allais, le premier de ces Anges modestes.
Prier à deux genoux devant l'antique loi.
Et ne pensais jamais au delà de la foi?
L'éternité pour moi s'ouvrait comme une fête ;
Et, des fleurs dans mes mains, des rayons sur ma tête.
Je souriais, j'étais... J'aurais peut-être aimé ! »
Le Tentateur lui-même était presque charmé ; Il avait oublié son art et sa victime. Et son cœur un moment se reposa du crime. Il répétait tout bas, et le front dans ses mains : « Si je vous connaissais, ô larmes des humains ! »
Ah ! si dans ce moment la Vierge eût pu l'entendre, Si sa céleste main qu'elle eût osé lui tendre
L'eût saisi repentant, docile à remonter...
Qui sait? le mal peut-être eût cessé d'exister.
Mais, sitôt qu'elle vit sur sa tête pensive
De l'Enfer décelé la douleur convulsive,
Étonnée et tremblante, elle éleva ses yeux ;
Plus forte, elle parut se souvenir des Cieux,
Et souleva deux fois ses ailes argentées,
Entr 'ouvrant pour gémir ses lèvres enchantées.
Ainsi qu'un jeune enfant, s'attachant aux roseaux,
Tente de faibles cris étouffés sous les caUx.
11 la vit prête à fuir vers les cieux de lumière.
Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière.
Aussitôt en lui-même, et plus fort désonixais.
Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais.
Ce noir esj^rit du mal qu'irrite l'innocence.
Il rougit d'avoir pu douter de sa puissance,
Il rétablit la paix sur son front radieux.
Rallume tout à coup l'audace de ses yeux.
Et longtemps en silence il regarde et contemple
La victime du Ciel qu'il destine à son temple ;
Comme pour lui montrer qu'elle résiste en vain,
Et s'endurcir lui-même à ce regard divin.
Sans amour, sans remords, au fond d'un cœur de glace.
Des coups qu'il va porter il médite la place.
Et, pareil au guerrier qui, tranquille à dessein.
Dans les défauts du fer cherche à frapper le sein.
Il compose ses traits sur les désirs de l'Ange ;
Son air, sa voix, son geste et son maintien, tout change ;
Sans venir de son cœur, des pleurs fallacieux
Paraissent tout à coup sur le bord de ses yeux.
La Vierge dans le Ciel n'avait pas vu de larmes,
Et s'arrête ; un soupir augmente ses alarmes.
Il pleure amèrement comme un homme exilé.
Comme une veuve auprès de son fils immolé ;
Ses cheveux dénoués sont épars ; rien n'arrête
Les sanglots de son sein qui soulèvent sa tête.
Éloa vient et pleure ; ils se parlent ainsi :
a Que vous ai-je donc fait? Qu'avez-vous? Me voici. — Tu cherches à me fuir, et pour toujours peut-être. Combien tu me punis de m 'être fait connaître 1
ÉLOA — ô\)
— J'aimerais mieux rester; mais le Seigneur m'attend. Je veux parler pour vous, souvent il nous entend.
— Il ne peut rien sur moi, jamais mon sort ne change, Et toi seule es le Dieu qui peut sauver un Ange,
— Que puis-je faire? Hélas ! dites, faut-il rester?
— Oui.dcscends jusqu'à moi, car je ne puis monter, [mêmes.
— Mais quel don voulez-vous? — Le plus beau, c'est nous- Viens ! — M 'exiler du Ciel? — Qu'importe, si tu m'aimes ? Touche ma main. Bientôt dans un mépris égal
Se confondront pour nous et le bien et le mal. Tu n'as jamais compris ce qu'on trouve de charmes A présenter son sein pour y cacher des larmes. Viens, il est un bonheur que moi seul t'apprendrai ; Tu m'ouvriras ton âme, et je l'y répandrai. Comme l'aube et la lune au couchant reposée Confondent leurs rayons, ou comme la rosée Dans une perle seule unit deux de ses pleurs Pour s'empreindre du baume exhalé par les fleurs, Comme un double flambeau réunit ses deux flammes. Non moins étroitement nous unirons nos âmes.
— Je t'aime et je descends. Mais que diront les Cieux? »
En ce moment passa dans l'air, loin de leurs yeux.
Un des célestes chœurs, où, parmi les louanges.
On entendit ces mots que répétaient des Anges :
« Gloire dans l'Univers, dans les Temps, à celui
Qui s'immole à jamais pour le salut d 'autrui. »
Les Cieux semblaient parler. C'en était trop pour elle.
Deux fois encor levant sa paupière infidèle, Promenant des regards encore irrésolus, Elle chercha ses Cieux qu'elle ne voyait plus.
Des Anges au Chaos allaient puiser des mondes. Passant avec terreur dans ses plaines profondes. Tandis qu'ils remplissaient les messag3S de Dieu, Ils ont tous vu tomber un nuage de feu. Des plaintes de douleur, des réponses cruelles, Se mêlaient dans la flamme au battement des ailes
« Où me conduisez-vous, bel Ange ? — Viens toujours.
— Que votre voix est triste, et quel sombre discours ! N'est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne ?
J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.
— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu ! Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu !
— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
— Tu paraissais si bon ! Oh ! qu'ai-je fait ? — Un crime.
— Seras-tu plus heureux ? du moins es-tu content ?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan. »
Écrit en 1823, dans les Vosges.
Mystère
« Serait-il dit que vous fassiez mourir le Juste avec le méchant ? »
Genèse.
LA Terre était riante et dans sa fleur première ; Le jour avait encor cette même lumière Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs. Rien n'avait dans sa forme altéré la nature, Et des monts réguliers l'immense architecture S'élevait jusqu'aux Cieux par ses degrés égaux, Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux. La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes. Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes, Et des fleuves aux mers le cours était réglé Dans un ordre parfait qui n'était pas troublé. Jamais un voyageur n'aurait, sous le feuillage, Rencontré, loin des flots, l'émail du coquillage. Et la perle habitait son palais de cristal : Chaque trésor restait dans l'élément natal. Sans enfreindre jamais la céleste défense ; Et la beauté du monde attestait son enfance; Tout suivait sa loi douce et son premier penchant. Tout était pur encor. Mais l'homme était méchant.
Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres. Avaient vu jusqu'au fond des sciences obscures;
Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;
Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;
Trente religions avaient eu leurs prophètes.
Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs défaites,
Leur temps d'indifférence et leur siècle d'oubli ;
Chaque peuple, à son tour dans l'ombre enseveli,
Chantait languissamment ses grandeurs effacées
La mort régnait déjà dans les âmes glacées ;
Même plus haut que l'homme atteignaient ses malheurs.
D'autres êtres cherchaient ses plaisirs et ses pleurs.
Souvent, fruit inconnu d'un orgueilleux mélange,
Au sein d'une mortelle on vit le fils d'im Ange^
Le crime universel s'élevait jusqu'aux cieux.
Dieu s'attrista lui-même et détourna les yeux.
Et cependant, un jour, au sommet soUtaire Du mont sacré d'Arar, le plus haut de la Terre, Apparut une vierge et près d'elle un pasteur, Tous deux nés dans les champs, loin d'un peuple imposteur; Leur langage était doux, leurs mains étaient unies Comme au jour fortuné des unions bénies ; Ils semblaient, en passant sur ces monts inconnus. Retourner vers le Ciel dont ils étaient venus ; Et, sans l'air de douleur, signe que Dieu nous laisse, Rien n'eût de leur nature indiqué la faiblesse, Tant les traits primitifs et leur simple beauté Avaient sur leur visage empreint de majesté.
Quand du mont orageux ils touchèrent la cime, La campagne à leurs pieds s'ouvrit comme un abîme. C'était l'heure où la nuit laisse le Ciel au jour : Les constellations pâlissaient tour à tour ; Et, jetant à la terre un regard triste encore, Couraient vers l'Orient se perdre dans l'aurore, Comme si pour toujours elles quittaient les yeux Qui lisaient leur destin sur elles dans les Cieux. Le Soleil, dévoilant sa figure agrandie. S'éleva sur les bois comme un vaste incendie ;
I, Cl Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour femmes celles qui leur avaient plu. • {Gfn-, ch. vi, v. z.)
LE DÉLUGE - 4:j
Et la Terre aussitôt, s'agitant longuemeut,
Salua son retour par un gémissement.
Réunis sur les monts, d'immobiles nuages
Semblaient y préparer l'arsenal des orages ;
Et sur leurs fronts noircis qui partageaient les Cieux
Luisait incessamment l'éclair silencieux.
Tous les oiseaux, poussés par quelque instinct funeste.
S'unissaient dans leur vol en un cercle céleste ;
Comme des exilés qui se plaignent entre eux,
Ils poussaient dans les airs de longs cris douloureux.
La Terre cependant montrait ses lignes sombres Au jour pâle et sanglant qui faisait fuir les ombres ; Mais, si l'homme y passait, on ne pouvait Je voir : Chaque cité semblait comme un point vague et noii-, Tant le mont s'élevait à des hauteurs immenses ! Et des fleuves lointains les faibles apparences Ressemblaient au dessin par le vent effacé Que le doigt d'un enfant sur le sable a tracé.
Ce fut là que deux voix, dans le désert perdues, Dans les hauteurs de l'air avec peine entendues. Osèrent un moment prononcer tour à tour Ce dernier entretien d'innocence et d'amour :
— « Comme la Terre est belle en sa rondeur immense !
La vois-tu qui s'étend jusqu'où le Ciel commence?
La vois-tu s'embellir de toutes ses couleurs?
Respire un jour encor le parfum de ses fleurs,
Que le vent m.atinal apporte à nos montagnes.
On dirait aujourd'hui que les vastes campagnes
Élèvent leur encens, étalent leur beauté,
Pour toucher, s'il se peut, le Seigneur irrité.
Mais les vapeurs du Ciel, comme de noirs fantômes.
Amènent tous ces bruits, ces lugubres symptômes
Qui devaient, sans manquer au moment attendu.
Annoncer l'agonie à l'Univers perdu.
Viens, tandis que l'horreur partout nous environne
Et qu'une vaste nuit lentement nous couronne,
Viens, ô ma bien-aimée ! et, fermant tes beaux yeux. Qu'épouvante l'aspect du désordre des Cieux, Sur mon sein, sous mes bras repose en cor ta tête. Comme l'oiseau qui dort au sein de la tempête ; Je te dirai l'instant où le Ciel sourira. Et durant le péril ma voix te parlera. »
La vierge sur son cœur pencha sa tête blonde ; Un bruit régnait au loin, pareil au bruit de l'onde ; Mais tout était paisible et tout donnait dans l'air ; Rien ne semblait vivant, rien, excepté l'éclair. Le pasteur poursuivit d'une voix solennelle : « Adieu, Monde sans borne, ô Terre maternelle ! Formes de l'horizon, ombrages des forêts. Antres de la montagne, embaumés et secrets ; Gazons verts, belles fleurs de l'Oasis chérie. Arbres, rochers connus, aspects de la patrie ! Adieu ! tout va finir, tout doit être effacé. Le temps qu'a reçu l'homme est aujourd'hui passé; Demain rien ne sera. Ce n'est point par l'épée. Postérité d'Adam, que tu seras frappée.
Ni par les maux du corps ou les chagrins du cœur ; Non, c'est un élément qui sera ton vainqueur, La Terre va mourir sous des eaux étemelles. Et l'Ange en la cherchant fatiguera ses ailes. Toujours succédera, dans l'Univers sans bruits. Au silence des jours le silence des nuits. L'inutile Soleil, si le matin l'amène.
N'entendra plus la voix et la parole humaine ; Et quand sur un flot mort sa flamme aura relui, Le stérile rayon remontera vers lui.
Oh ! pourquoi de mes yeux a-t-on levé les voiles? Comment ai-je connu le secret des étoiles? Science du désert, annales des pasteurs ! Cette nuit, parcourant vos divines hauteurs Dont l'Egypte et Dieu seul connaissent le mystère. Je cherchais dans le Ciel l'avenir de la Terre ; Ma houlette savante, orgueil de nos bergers. Traçait l'ordre éternel sur les sables légers. Comparant, pour fixer l'heure oxx l'étoile passe. Les cailloux de la plaine aux lueurs de l'espace.
« Mais un Ange a paru dans la nuit sans sommeil ;
Il avait de son front quitté l'éclat vermeil.
Il pleurait, et disait dans sa douleur amère :
« Que n'ai-je pu mourir lorsque mourut ta mère I
» J'ai failli, je l'aimais, Dieu punit cet amour,
» EUe fut enlevée en te laissant au jour.
M Le nom d'Emmanuel que la Terre te donne,
» C'est mon nom. J'ai prié pour que Dieu te pardonne;
» Va seul au mont Arar, prends ses rocs pour autels,
» Prie, et seul, sans songer au destin des mortels,
» Tiens toujours tes regards plus hauts que sur la Terre;
» La mort de l'Innocence est pour l'homme un mj'stère;
» Ne t'en étonne pas, n'y porte pas les yeux ;
» La pitié du mortel n'est point celle des Cieux.
» Dieu ne fait point ds pacte avec la race humaine :
» Qui créa sans amour fera périr sans haine.
» Sois seul, si Dieu m'entend, je viens. » Il m'a quitté ;
Avec combien de pleurs, hélas ! l'ai-je écouté !
J'ai monté sur l'Arar, mais avec une femme. »
Sara lui dit : « Ton âme est semblable à mon âme, Car un mortel m'a dit : « Venez sur Gelboé, » Je me nomme Japhet, et mon père est Noé. » Devenez mon épouse, et vous serez sa fille ; » Tout va périr demain, si ce n'est ma famille. » Et moi, je l'ai quitté sans avoir répondu. De peur qu'Emmanuel n'eût longtemps attendu. » Puis tous deux embrassés, ils se dirent ensemble : « Ah ! louons l'Étemel, il punit, mais rassemble ! » Le tonnerre grondait ; et tous deux à genoux S'écrièrent alors : « O Seigneur, jugez-nous ! »
Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblèrent. Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent, Et du sombre horizon dépassant la hauteur. Des vengeances de Dieu l'immense exécuteur.
L'Océan, apparut. Bouillonnant et superbe,
Entraînant les forêts comme le sable et l'herbe,
De la plaine inondée envahissant le fond.
Il se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui comme de grands trophées
Les débris inconnus des villes étouffées,
Et, là, bientôt plus calme en son accroissement,
Semble, dans ses travaux, s'arrêter un moment,
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde
Les membres arrachés au cadavre du Monde.
Ce fut alors qu'on vit des hôtes inconnus Sur les bords étrangers tout à coup survenus ; Le cèdre jusqu'au Nord vint écraser le saule ; Les ours noyés, flottant sur les glaçons du pôle. Heurtèrent l'éléphant près du Nil endormi. Et le monstre, que l'eau soulevait à demi, S'étonna d'écraser, dans sa lutte contre elle. Une vague où nageaient le tigre et la gazelle. En vain des larges flots repoussant les premiers. Sa trompe tournoyante arracha les palmiers ; Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides. Regrettant ses roseaux et ses sables arides, Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert. Et jusqu'au vent de flamme exilé du désert.
Dans l'effroi général de toute créature, La plus féroce même oubhait sa nature ; Les animaux n'osaient ni ramper ni courir : Chacun d'eux résigné se coucha pour mourir. En vain fuyant aux Cieux l'eau sur ses rocs venue. L'aigle tomba des airs, repoussé par la nue. Le péril confondit tous les êtres tremblants. L'homme seul se livrait à des projets sanglants. Quelques rares vaisseaux qui se faisaient la guerre Se disputaient longtemps les restes de la Terre ; Mais, pendant leurs combats, les flots non ralentis Effaçaient à leurs yeux ces restes engloutis. Alors un ennemi plus terrible que l'onde Vint achever partout la défaite du Monde ;
La faim de tous les cœurs chassa les passions :
Les malheureux, vivant après leurs nations.
N'avaient qu'une pensée, efifroyable torture,
L'approche de la mort, la mort sans sépulture.
On vit sur un esquif, de mers en mers jeté,
L'œil affamé du fort sur le faible arrêté ;
Des femmes, à grands cris, insultant la nature,
Y réclamaient du sort leur humaine pâture ;
L'athée, épouvanté de voir Dieu triomphant.
Puisait un jour de vie aux veines d'un enfant ;
Des derniers réprouvés telle fut l'agonie.
L'amour sui'vivait seul à la bonté bannie ;
Ceux qu'unissaient entre eux des serments mutuels,
Et que persécutait la haine des mortels.
S'offraient ensemble à l'onde avec un front tranquille.
Et contre leurs douleurs trouvaient un même asile.
Mais sur le mont Arar, encor loin du trépas. Pour sauver ses enfants, l'Ange ne venait pas ; En vain le cherchaient-ils : les vents et les orages N'apportaient sur leurs fronts que de sombres nuages.
Cependant sous les flots montés également Tout avait par degrés disparu lentement : Les cités n'étaient plus, rien ne \'ivait, et l'onde Ne donnait qu'un aspect à la face du monde. Seulement quelquefois sur l'élément profond Un palais englouti montrait l'or de son front ; Quelques dômes, pareils à de magiques îles. Restaient pour attester la splendeur de leurs villes. Là parurent encore un moment deux mortels : L'un la honte d'un trône, et l'autre des autels ; L'un se tenant au bras de sa propre statue, L'autre au temple élevé d'une idole abattue. Tous deux jusqu'à la mort s'accusèrent en vain De l'avoir attirée avec le flot divin.
Plus loin, et contemplant la solitude humide. Mourait un autre roi, seul sur sa pyramide. Dans l'immense tombeau, s'était d'abord sauvé Tout son peuple ouvrier qui l'avait élevé ;
Mais la mer implacable, en fouillant dans les tombes,
Avait tout arraché du fond des catacombes :
Les mourants et leurs Dieux, les spectres immortels.
Et la race embaumée, et le sphinx des autels;
Et ce roi fut jeté sur les sombres momies
Qui dans leurs lits flottants se heurtaient endormies.
Expirant, il gémit de voir à son côté
Passer ses demi-Dieux sans immortalité,
Dérobés à la mort, mais reconquis par elle
Sous les palais profonds de leur tombe éternelle;
Il eut le temps encor de pen^^er une fois
Que nul ne saurait plus le nom de tant de rois.
Qu'un seul jour désormais comprendrait leur histoire.
Car la postérité mourait avec leur gloire.
L'arche de Dieu passa comme un palais errant, Le voyant assiégé par les flots du courant. Le dernier des enfants de la famille élue Lui tendit en secret sa main irrésolue, Mais d'un dernier effort : « Va-t-en, lui cria-t-il. De ton lâche salut je refuse l'exil; Va, sur quelques rochers qu'aura dédaigné l'onde. Construire tes cités sur le tombeau du monde; Mon peuple mort est là, sous la mer je suis roi. Moins coupables que ceux qui descendront de toi. Pour étonner tes fils sous ces plaines humides. Mes géants i glorieux laissent les pyramides ; Et sur le haut des monts leurs vastes ossements, De ces rivaux du Ciel terribles monuments. Trouvés dans les débris de la terre inondée, Viendront humilier ta race dégradée. »
Il disait, s'essayant par le geste et la voix A l'air impérieux des hommes qui sont rois. Quand, roulé sur la pierre et touché par la foudre. Sur sa tombe, immobile, il fut réduit en poudre.
1. B Or il y avait des géants sur la terre. Car, depuis que les fils de Dieu eurent épousé les filles des hommes, U en sortit des enfants fameux et puissants dans le siècle. »
(Genèse, cb. vi, v. 4.)
Mais sur le mont Arar l'Ange ne venait pas ; L'eau faisait sur les rocs de gigantesques pas, Et ses flots rugissants vers le mont solitaire Apportaient avec eux tous les bruits du tonnerre.
Enfin le fléau lent qui frappait les humains Couvrit le dernier point des œuvres de leurs mains ; Les montagnes, bientôt par l'onde escaladées. Cachèrent dans son sein leurs têtes inondées. Le volcan s'éteignit, et le feu périssant Voulut en vain y rendre un combat impuissant ; A l'élément vainqueur il céda le cratère. Et sortit en fumant des veines de la Terre.
Rien ne se voyait plus, pas même des débris ; L'univers écrasé ne jetait plus ses cris. Quand la mer eut des monts chassé tous les nuages, On vit se disperser l'épaisseur des orages ; Et les rayons du jour, dévoilant leur trésor. Lançaient jusqu'à la mer des jets d'opale et d'or ; La vague était paisible, et molle et cadencée, En berceaux de cristal mollement balancée ; Les vents, sans résistance, étaient silencieux ; La foudre, sans échos, expirait dans les cieux ; Les cieux devenaient purs, et, réfléchis dans l'onde, Teignaient d'un azur clair l'immensité profonde.
Tout s'était englouti sous les flots triomphants Déplorable spectacle 1 excepté deux enfants. Sur le sommet d'Arar tous deux étaient encore. Mais par l'onde et les vents battus depuis l'aurore. Sous les lambeaux mouillés des tuniques de lin, La vierge était tombée aux bras de l'orphelin ;
oO — LE DÉLUGE
Et lui, gardant toujours sa tête évanouie, Mêlait ses pleurs sur elle aux gouttes de la pluie. Cependant, lorsqu'enfin le soleil renaissant Fit tomber un rayon sur son front innocent, Par la beauté du jour un moment abusée. Comme un lis abattu, secouant la rosée. Elle entr'ouvrit les yeux et dit : k Emmanuel 1 Avons-nous obtenu la clémence du Ciel ? J'aperçois dans l'azur la colombe qui passe, Elle porte un rameau ; Dieu nous a-t-il fait grâce?
— La colombe est passée et ne vient pas à nous.
— Emmanuel, la mer a touché mes genoux.
— Dieu nous attend ailleurs à l'abri des tempêtes.
— Vois-tu l'eau sur nos pieds? — Vois le ciel sur nos têtes.
— Ton père ne vient pas ; nous serons donc punis?
— Sans doute après la mort nous serons réunis.
— Venez, Ange du Ciel, et prêtez-lui vos ailes !
— Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles ! »
Ce fut le dernier cri du dernier des humains. Longtemps, sur l'eau croissante élevant ses deux mains, Il soutenait Sara par les flots poursuivie ; Mais, quand il eut perdu sa force avec la vie. Par le ciel et la mer le monde fut rempli, Et l'arc-en-ciel brilla, tout étant accompli.
Écrit à Oloron, dans les Pyrénées, en 1823.