SUR LES ENTERREMENS GRECS
Après m'étre entretenue des danses avec vous. Monsieur, je vais, comme vous, passer à un objet plus triste: je vais ajouter quelque chose à ce que vous avez dit des enterremens. Tai été extrêmement attendrie par le portrait que vous faites de cette mère qui suit le convoi de sa fille , et qui , par la force de ses expressions, peint l'agitation de son âme et l'excès de sa douleur '. Il n'appartient qu'aux Grecs, comme vous l'observez très-bien, de peindre aussi fortement ce qu'ils sentent. Une imagination très-vive, avec une
I. Voyez la dix-huitième lettre du Voyage littéraire de la Grèce de M. Guys. Elle est intitulée : Enterremens grecs,
{Note de l'Éditeur.)
DE MADAME CHÉNIER. 34i
langue fort expressive, leur donne peut-être plus de moyens de rendre les mouTemens de la nature; et les usages de leurs pères, qu'ils ont fidèlement conservés,- donnent à ces mouveraens plus de liberté. Les descriptions que vous faites sont si vraies qu'elles mettent les objets sous Les yeux. En lisant le détail de l'enterrement dont vous nous faîtes le récit, j'ai cru me trouver à Constantinople , où j'ai été témoin d'un spectacle tout aussi touchant, dans une occasion à-peu-près semblable.
Une dame grecque , que vous connaissez , Monsieur, aussi distinguée par son état que par la beauté de son âme, et qui joignait à tous les agrémens de son sexe ceux d'une belle éducation, vivait avec un frère cadet , qui , par excès de vertu , avait renoncé aux honneurs et aux places auxquels son état et ses. alliances lui donnaient droit d'aspirer *. 11 avait pour sa sœur toute la tendresse d'un frère , et toute l'amitié d'un ami vertueux.' Ce frère chéri fut attaqué d'une fièvre maligne à Buyuk-déré " ; et il mourut après quatre jours de maladie , malgré tous les secours que lui prodi-
I. M. T.... y, dont UD des frères avait été interprète de Ift Porte , et plusieurs fois agent des princes de Valachie et de Moldavie, auxquels cette famille était alliée. (N- de M. Gnjrt.)
a. Village sur le canal de la mer Noire, et vis-à-vis de son
34a LETTRES
guaient Taisance et l'ainitié. Sa sœur, suivant Fusage du pays , accompagna le convoi , précédée et suivie d'une partie de la noblesse grecque. Tout annonçait l'abattement de cette âme sensible; le désordre de son voile et de ses habits , la négligence de sa coiffure , ajoutaient de nouveaux traits à toutes les marques de sa douleur. Le corps fut reçu à la porte de l'église par le patriarche de Constantinople. Après les prières d'usage, il fit la cérémonie que les Grecs ont conservée et qu'on nomme 6 ujrepoç âairaafjKÎç , le dernier adieu. Après que le patriarche eut embrassé le corps', les parens, et ceux qui formaient le convoi , en firent de même. Cette scène^ que l'idée d'un éternel adieu ne rend que trop attendrissante, le devint encore plus quand cette sœur éplorée, qui n'écoutait que les mouvemens de sa douleur, déchira ses habits, et arracha ses cheveux, pour en couvrir le cercueil d'un frère qu'elle voit encore, et qu'elle ne doit bientôt plus voir. On fit des efforts pour abréger cette
embouchure; sa position est très-agréable. Les ministres et plusieurs particuliers y ont des maisons de campagne. Ce village est à huit milles de Constantinople. {Note de M. Guys.) I. Les Grecs ont conservé l'usage d'habiller les morts de leurs plus beaux habits , et de les porter au tpmbean avec le visage découvert. (Idem^)
D£ MADAME CHËNIER. 343
scène lugubre, et pour ramener sa sœur affligée dans sa maison. Ses sens alors étaient moins agités, et sa douleur un peu plus calme. Comme les circonstances du tableau que je veux vous faire dépendent beaucoup de la disposition de cette maison, je suspends ici votre sensibilité pour vous en donner une idée.
Cette maison, située sur le bord du canal de la mer Noire, a son entrée par un jardin, d'où l'on découvre tout ce que le canal a de plus beau et de plus magnifique. Ce jardin était orné de belles fleurs, et de quelques arbres fruitiers. Il y avait d'un côté une volière pleine d'oiseaux de toute espèce; et, de l'autre, un réservoir, rafrdchî par les eaux de la mer, renfermait toutes sortes de poissons. Ce jardin, ces oiseaux, ces poissons, faisaient tout l'amusement du sage' quela mort venait de ravir à sa sœur et à ses amis. Vous sentez déjà, Monsieur, combien le fond de ce tableau peut intéresser la scène. « Où est mon frère ? « disait cette sœur accablée, en parcourant le jar- « din de ses yeux... 11 n'est plus... Il a passé comme « une ombre... Vous, fleurs, qu'il cultivait avec « tant de plaisir! vous n'avez déjà plus cette fraî-
1 . II méritait ce nom A juste titre. Il avait appris la B pour pouvoir secourir les pauvres ; et il refusait d'aller chez lei riches, en disant qu'il n'était pas assez savant pour eux.
( Note de M. Guys.)
a cheur que tous deviez à ses soins... périssez avec <K lui... Courbez-Yous, séchez jusqu'à la racine.... «( Vous , poissons ! puisque vous n'avez plus de a maître ni d'ami qui veille à votre conservation... ff retournez dans les grandes eaux... allez courir a après une vie incertaine... Et vous, petits oîa seaux! si vous survivez à votre tristesse... que « ce ne soit que pour accompagner mes soupirs <c de vos chants lugubres... Mer tranquille ' ! vos « flots à présent sont agités... seriez-vous, aussi, ff sensible à ma peine? » Jugez, Monsieur, de l'effet que faisait sur les spectateurs cette touchante apostrophe, faite avec cette tranquillité que la douleur ne permet qu'aux grandes âmes. Cette dame , se tournant ensuite vers ses esclaves : ff Pleurez, mes enfans! leur dit-elle... vous n'avez « plus de père... Mon frère n'est plus... la mort ce cruelle nous l'a enlevé... Il a disparu comme tf l'ombre... et nous ne le verrons plus... Ces lieux « que sa présence rendait agréables ne doivent a être pour nous qu'un séjour de tristesse et a d'affliction. » Il n'est pas possible, Monsieur, de donner à la Nature plus d'expression, plus de
I. La mer est presque toujours tranquille le matin et le soir dans le canal ; elle ne commence à être agitée que vers les dix heures, jusqu'aux approches du coucher du soleil. Cest ce moment qui jastifie Tallégorie.
( Pfote de madame Chénier.)
DE MADAME CHËNIER. 345
force , plus de naïveté. J'ai cm que vous verriez avec plaisir ce petit échantillon de l'éloquence grecque dans ces momeas de délire où une imagination féconde peint si vivement tous les seotimens de l'âme.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, 30 férrier 1774-