‹ Œuvres anciennes d'André ChénierChapitre 24 sur 26 · SUR LES BAISSES GRECQUES · texte numérisé non relu

SUR LES BAISSES GRECQUES

Je relis toujours avec un nouveau plaisir, Monsieur, ce que vous avez écrit sur les Grecs. Le parallèle que vous faites de cette nation parvenue à la célébrité avec les Grecs modernes asservis et subjugués par un peuple barbare est de la plus grande justesse. La Grèce ancienne, peuplée de cette foule de héros que la fable a divinisés, arrosée par les eaux fécondes de l'Hippocrène , illustrée par la naissance des Muses ^ ressemblait à un jardin toujours paré des seules mains de la Nature. La Grèce moderne, ayant perdu sa liberté, n'a plus les mêmes ornemens; mais la Nature, qui n'est point marâtre, lui a conservé son génie; et l'on ne peut disconvenir, d'api^ès vous, que les Grecs, tout défigurés qu'ils sont, ne soient encore reconnaissables. Quoique Athènes et Lacédémone n'aient plus de législateurs, de philosophes, ni de guîerriers; quoique la Grèce n'ait plus d'Homère, elle iie laisse pas ,* cormme vous l'ob*

3i8 LETTRES

servez très-judicieusement, de conserver son caractère et son génie, qui, aidés de la Liberté, feraient encore renaître de ses cendres les mêmes ^hommes et les mêmes vertus '. Telles sont. Monsieur, les réflexions que j'ai faites à la lecture de votre livre, dont je voudrais pouvoir vous dire tout le bien qu'il mérite, et tout celui que j'en pense ; mais comme mon suffrage pourrait parsutre intéressé, je me borne à vous £ûre, au nom de la Grèce moderne, le plus juste hommage de notre reconnaissance , puisqu'en remuant les cendres de nos pères, vous tirez les Grecs de l'oubli où le tems, les préjugés, et la barbarie de leurs conquérans les avaient ensevelis.

Encouragée par votre exemple. Monsieur, autant que par vos conseils , je me suis hasardée à ajouter quelques observations à celles que vous avez vous-même faites sur les danses grecques, dans votre treizième lettre. Les remarques savantes dont vous avez embelli cette partie des amusemens de la Grèce rendent vos recherches d'autant plus intéressantes qu'elles ne permettent pas

I. Que Madame Chénier connaissait bien le génie de ses compatriotes I Que n'est^elle aujourdliui témoin de leurs bé* roïques efforts pour recouvrer leur antique indépendance! Oui sans doute , aidé de la Liberté, un peuple illustre par ses aïeux s*indigne bientôt des chaînes que lui imposé un conquérant vil et barbare. La Liberté, ce premier besoin des hommes, reçot du ciel la Grèce pour berosau : la Liberté sauvera la Grèce.

{Note de l'Editeur.)

DE MADAME GHÉISIER. 819

même de douter que les Grecs n'ont rien fait au hasard, et qu'ils ont voulu apprendre à la Postérité que, jusqu'aux amusemens les plus simples, tout doit concourir au bien de la société et à son avantage. Ce n'est pas seulement sur des monumens périssables, exposés à la rigueur des tems et à la barbarie des hommes, que les Grecs ont voulu nous conserver le souvenir de leurs goûts 9 de leurs usages, et du rapport qu'ils avaient avec les événemens : des tableaux vivans qui se reproduisent sans cesse ; les danses , dont les mères , dans le sein de leur famille, ont soin de donner la leçon et Texemple à leurs enfians, retracent encore aujourd'hui aux yeux clairvoyans ce que la Grèce a eu de remarquable dans les siècles les plus reculés.

La danse appelée la Candiote j moins intéres* santé par elle-même que par. son origine et par les grâces dont vous la peignez, s'est conservée telle qu'elle a dû être dans les siècles fabuleux; et j'y Irouve avec vous une partie de l'histoire de Dédale, de Thésée et d'Ariadne. « De là Candiote, « dites-vous * , est venue la danse grecque que les a Insulaires ont conservée. Pour vérifier la com- « paraison, il reâste à voir comment cette danse a de Dédale en a produit une autre qui n'était

I. Voyage littéraire y pag. 175, édition de 1783, 4 vol. in-8®

{Note de l'Éditeur,)

3ao LETTRES

« que rimitation plus composée du même dessin. » Voici , Monsieur , quelle serait knon opinion sur les variations de cette danse, qui, quoique toujours la même quant au fond, ne diffère que par les circonstances. Dédale composa sa danse pour conserver la mémoire de son ingénieux édifice, et pour que la belle Ariadne pût en connaître tous les détours : alors, la candiote se danse sans rien tenir à la main , parce qu'il ne s'agit que de désigner les détours du labyrinthe.

Quand on danse la Candiote avec un cordon, je croirais assez que c'est en mémoire du peloton de fil qu'Ariadne avait donné à Thésée, et par le secours duquel ce héros, après avoir vaincu le Minotaure, sortit triomphant du labyrinthe.

Si Ton danse plus souvent encore la Candiote avec un mouchoir à la main ( et alors elle exige plus de vivacité), il est vraisemblable que c'est pour rappeler et peindre la douleur d' Ariadne, quand elle fut abandonnée par Thésée dans l'ile de Naxos ( Nàxie ). On croit voir cette princesse désolée, entourée de ises femmes, les cheveux épars, sa robe, négligemment traînante, son voile déchiré , dont elle tient une partie dans sa main , tantôt pour eâ&uyer ses larmes , tantôt pour faire un. signal à Thésée, qui est emporté par son vaisseatr. Agitée entre la crainte, Tespérance et l'amour, elle aime encore trop Thésée pour vouloir l'ac-

DE MADAME CHÉNIER. 3a i

cuser, elle accuse les élémens : « Non , doit -elle a dire, Thésée n'est point infidèle: Un héros aussi « grand que lui ne saurait ternir par une trahison « l'éclat de ses actions. Non, Thésée n'est point <c assez ingrat pour oublier une princesse qui ce l'a tant, aimé, qui, pour le suivre, a aban- « donné son père et son pays. C'est toi, onde fîigitive, qui, par ta nature, n'es jamais stable, « qui seule emportes mon cher Thésée ! » Cette apostrophe m'a paru nécessaire pour donner à cette circonstance de la danse la liaison historique quelle doit avoir; puisque Ariadne, s'adressant ensuite au vaisseau même de Thésée, lui dit : KapàSt, ÔTTOU è[xta6^6ç x' èir^peç tov xaXov [aou , toc (iiaTta xal TO fcôç(JLOu, 8iOL 9Tpl^ou, féft (Jie Tova, yià eXa, iràpe

ce Navire y qui êtes parti et qui m'enlevez mon ce bien-aimé, la lumière de mes yeux, revenez ou « pour me le rendre ou pour m'emmener aussi. »

Vous vous rappellerez peut-être, Monsieur, d'avoir entendu cette chanson ^ quand on danse la Candiote^ que l'on appelle plus communément aujourd'hui la danse grecque : le choeur répond sur le même air:

Kapaêaxupi, aùOevTY) [xou, xai vauxXepe, ^^X'^ t^^^9

I. On appelle cette chanson, et Tair même, le karavino: mot composé des deux premiers mots grecs de la chanson.

{Note de M, Guys.) Œavres andennes. ^ 1

3m lettres

xopi x' jfiiva.

« Maître du navire ^ mon seigneur; et tous, no- « cher, mon âme, que ferai -je de ma vie? Rêve- « nez, ou pour me le rendre, ou pour m'emmeet ner aussi ? »

C'<;st donc dans la différence des positions de Dédale, de Thésée et d'Ariadne, que je crois avoir trouvé les différences que vous observez dans la façon de danser ia Candiote ^ d'autant plus que le mouvement même de ces danses doit exprimer la diversité des circonstances ; et je serais infiniment flattée si je me rencontrais, à cet égard, de même opinion avec vous.

Je vais vous parler de XJrnaoute. C'est avec rai«son. Monsieur, que vous mettez cette danse an nombre des danses militaires : elle en a tous les caractères; et je ne Fai jamais vu danser telle que les Grecs la dansent publiquement à leurs fêtes de Pâques' que je nç me sois représenté la

I. Autant que le grand Visir leur en donne la permission, que l'on demande en vertu de la Capitulation par laquelle Mahomet II accorda aux Grecs la conservation de lenrs usages «t de leur culte, dont la danse, dans cette AccafîoD, senble faire une partie; car, parmi les Grec<s, aussi fidèles observateurs du carême qu'avides de danses, le commun ne croit pas participer au mérite^de la résurrection, quand il ne danse pa» à Pâques. {Noie de M. Guyt. )

DE MADAME GHÉNIER. 3a3

marche et les mouveraens de la phalange macédonienne, ayant à sa tête Alexandre-le-Grand.

Cette danse a reçu son nom des Arnaouts^ peu^ pies qui habitent Tancienne Macédoine, et qui paraissent conserver dan^ leur figure ainsi que dans leurs habits ce caractère militaire qui a tou* « jours distingué les Macédoniens, et qui, dans les différentes confédérations de la Grèce , les a mis au-déssùs du reste des Grecs.

TSuémaoutey que vous auriez décrite bien mieux que moi^ Monsieur, se danse à Péra, et plus com* munément encore à la place de THippodrome à Conâtantinople, par deux ou trois cents Kassab* Oglan , et quelquefois davantage. Ils sont rangés Tun à coté de Fautre , et se tieaonent par la c^t ture, pour .être serrés de plus près; ils font -le mième pas,. et semblent ne former qu'un corps» Ils ont à leur tête deux danseurs détachés, qui ont ^ un long couteau à U main : l'un des deux est dis«* jbAgué par la richesse de ses habits, et par une hoappe sur son bonnet, qui représente un panache^ Quinze autres danseurs, détachés aussi de cette file, et figurant avec elle,: sont également armés^ les uns avec des couteaux ^ les autres avec des bâ^ tons ou de» camchicks ^ Ne reconnaissez-vous pas

I. Sorte de fouet avec un ]»a|iche un peu long: c'était anciennement une marque de çQ^nmandenient^ que les Turcs

dans les deux premiers Alexandre avec Éphestion , et ne croyez-vous pas voir dans les autres Parménion, Séleucus, Antigone, Ptolémée, Cassandre, et autres capitaines d'Alexandre ? Ces capitaines , dans la mesure et le mouvement de la danse , viennent successivement faire une génuflexion devant leur général , qui , de son arme ou de sa main, leur fait un signe, pour porter ses ordres dans tous les rangs. Ces capitaines, après ce signal, parcourent cette file en diligence. En se partageant dans le centre et les extrémités, ils frappent vivement du pied et du camchik contre terre; et cette milice dansante fait alors un mou* vement en arrière. Ensuite, on la remet au pas ferme; et, pendant qu'elle semble s'ébranler, ou qu'elle danse sans bouger de sa place , le général et son second, suivis de quinze capitaines, parcourent encore la file en cadence, et en font le tour. Le général, alors , a les mains derrière le dos; il regarde fièrement, et avec un air de confiance, chacun des danseurs, qui font des génuflexions, à mesure qu'il passe devant eux. Lorsque le chef revient à son poste, après avoir fait la revue de sa troupe, on voit approcher une autre danse,

eax-mémes ont conservée. Les janissaires ne connaissent de police que celle de leur corps : ils seraient déshonorés s'ils étaient châtiés par d'autres officiers que les leurs, qui, dans ce cas, ne peuvent se servir que du camchick.

( Note de M, Guy s. )

DE MADAME CHÉNIER, 3a5

qui représente sans doute l'armée de Darius. Alors le général; avec les quinze capitaines, font un instant une danse en rond , qui semble figurer un conseil de guerre; après cela, les instrumens jouent plus vite; les capitaines partent en diligence pour hâter la marche de l'armée; et la danse , qui en est l'image , s'avance elle-même à grands pas. L'air des instrumens change ensuite tout-à-coup ' : les danseurs se divisent en pelotons, qui ont chacun à leur tête un coryphée ; et ils s'avancent en sautillant. Je ne sais, Monsieur, si l'on ne serait pas fondé à croire que cette position représente le passage du Granique*;, les danseurs, qui sont ici les soldats d'Alexandre, vont en sautillant, pour marquer, ou la vivacité d'une action, ou plus vraisemblablement les obstacles que le terrain ou l'impétuosité des eaux opposent à leur passage ^. Après que la première danse a

I. On appelle ce changement d*air kata-koptos, tout coupé : ce qui paraît signifier le signal de division.

( Note de madame Ckénier, )

a. La danse divisée en pelotons représente autant de détachemens, parce qu'il n'était pas praticable que la phalange pût passer le Granique sur sa longueur.

( Note de madame Chénier. )

3. Cette danse n*ayant d'autre objet que de peindre quelques actions d'Alexandre , on ne la cite pas comme un mouvement qui doive être assujetti à toute l'exactitude de l'histoire. Cependant, quoique, au passage du Granique, Alexandre ait attaqué les Perses avec sa cavalerie , on voit- dans lie Supplé-^

peint ces difficultés, le premier air recommence; la danse reprend sa première figure, et ne forme qu'une ligne qui se trouve en face de la troupe qui vient lui disputer le terrain. Les deux danses, opposées l'une à l'autre dans une sorte d'agitation, représentent le choc de deux armées; et l'image d'une attaque, qui n'est que de pure convention, dégénère ordinairement en un combat réel entre ces jeunes gens, parce que, échauffés par le vin , ils s'emportent insensiblement ' , et représentent au naturel l'acharnement d'une mêlée, dont la danse ne deyait être qu'une légère imi* tation '.

ment de J. Freinshémlus à l'Histoire de Quinte-Curce, livre II, que la cavalerie des Perses ne prit la fuite qu'à la vue de la phalange macédonienne, qui, ayant aussi passé le fleuve, attaqua le corps de l'armée , et le défit. ( Note de M. Guys, )

1. A la suite de la danse, il y a quelques jeunes gens qui, comme les vivandiers, portent des cruches pleines de vin, destiné à leurs camarades , indépendamment de celui que les dames leur font distribuer, pour retenir long-tems la danse sous leurs fenêtres. ( Note de madame Chénier, )

2. Dans ces combats qui ressemblent à celui des Lapithes, il est resté quelquefois quinze et vingt hommes sur la place. C'est à ces excès qu'il faut attribuer l'interdiction des danses publiques , défendues depuis quelque tems à Constantinople. Les janissaires marquaient aussi quelque jalousie de voir les Infidèles armés, quand eux, vrais croyans, n'ont pas la liberté de l'être.

Les danses publiques, aux fctes de Pâques, étaient chez les

Il semble donc, Monsieur, que nous pouvons annoncer avec quelque fondement que XArnaoute est non-seulement une danse militaire, mais encore que, semblable aux fameux tableaux de le Brun , elle sert à retracer aux yeux observateurs une partie des exploits d'Alexandre. Indépendamment des preuves que la description de la danse peut m'en avoir fournies, il s'en trouve une qui paraît convaincante dans la chanson que les joueurs de lyre chantent pendant XAmcu>ute;^^ commence par ces mots :

Grecs une marque éclatante de réjouissance. Il peut se faire que la dispense appartint au Patriarche, qui, n'ayant plus aujourd'hui la même autorité, va, au nom de la Nation, demander par un placet au grand Yisir la liberté des danses; mais il a soin de faire prévenir par un autre placet, pour qu'elle ne soit point accordée. Il concilie en apparence, par ce moyen, ce qu'il doit au vœu du peuple, ainsi qu'au maintien des privilèges nationaux ; et il prévient le mauvais effet qui résulte de cette tolérance.

Il est à craindre que la conduite que les Grecs ont tenue dans la guerre de Turquie ne soit pour eux une dernière révolution, et n'opère la consommation de leur esclavage. Cette ombre d'autorité, qui du trône des Gonstantins avait été transportée en Yalachie et en Moldavie, paraît être à son terme; et on ne verra peut-être plus dans la capitale ces danses publiques, qui, en conservant l'image de la gaîté et du génie de la nation, nous rapprochaient des tems fabuleux de la Grèce. Cette révolution , si elle a lieu , ajoutera un nouveau prix à vos recherches , puisqu'elles nous retraceront toujours le souvenir des Grecs et les vestiges de leurs usages.

( 'Note de madame Chénier, )

IIou elv' ô ÀXi^ov^poc i Maxe^c^vnc, tcou âpivev tiqv

a OÙ est Alexandre le Macédonien , qui a corntf mandé à tout l'Univers ? »

Si VArnaoute nous rappelle les souvenirs d'Alexandre , comme je le crois, elle aie mérite de ces médailles antiques qu'on a quelque peine à déchiffrer ; elle a même sur elle l'avantage de nous amuser en nous instruisant.

Je crois , Monsieur, pouvoir mettre comme vous la danse valaque au nombre des danses bachiques. Elle est peu intéressante, et son mouvement, assez lent, exige beaucoup de précision. Dans cette danse , les danseurs ne sont jamais en grand nombre ; ils se tiennent par la main , éloignés les uns des autres ; enfin tout consiste à battre du pied droit. On bat une fois, puis deux; on se quitte, et on bat des mains; le mouvement alors est plus vif : on bat en cadence des mains, et trois fois de chaque pied. Cette danse parait être la figure des vendangeurs qui foulent le raisin, chacun dans son cuvier, ainsi que cela se pratique dans la Grèce. Il peut se faire que les Valaques aient reçu cette danse des Daces, comme vous l'observez; mais, par le rapport que je lui trouve avec les vendanges des (irecs, je suis portée à croire qu'elle leur appartient, et que l'on ne l'appelle valaque que parce que les Grecs, libres dans la

Valachie, auront pu y conserver plus facilement qu'ailleurs une danse purement bachique. Mahomet et Bacchus ne se concilient guère ; et ce n'est que par contravention qu'on les trouve ensemble.

« La danse, comme vous l'observez vous-même, «Monsieur, était chez les Grecs une imitation fi- « gurée des actions et des mœurs. »

Par conséquent, chaque divinité, chaque saison, avait des danses qui lui étaient consacrées. Outre la danse bachique que je viens de vous décrire sur ce que j'en ai vu moi-même, c'est encore un usage commun à tous les villages grecs que les familles entières aillent, au mois de septembre , passer les dimanches et les fêtes dans leurs vignes à boire et à manger, et reviennent le soir chez eux en dansant avec cette même gaîté qui rappelle l'idée des Bacchanales: car, dans ce moment de liberté ou de tolérance , un peuple esclave se livre à la joie avec moins de réserve qu'une nation indépendante.

Vous connaissez. Monsieur, les danses cham* pêtres en l'honneur de Flore ; vous aurez souvent vu, le premier de mai, à Belgrade, à l'île des Princes et ailleurs , les femmes et les filles de village aller danser dans la prairie, cueillir et ré» paudre des fleurs , et s'en orner de la tête aux pieds. Celle qui conduit la danse, toujours mieux parée que les autres , représente Flore et le Prin-

33o LETTRES

tems y dont l'hymne qu'on chante annonce le retour '. Une des danseuses chante :

« Soyez la bien venue, nymphe, déesse du mois a de mai» ; et le chœur à chaque couplet répète : a Déesse du mois de mai , déesse du mois de mai. » L'air de l'hymne est tendre , plein d'expression et de sentiment; tout dans cette danse peint les charmes de Flore et les douceurs du printems ^.

Dans les villages grecs , ainsi que chez les Bulgares , on observe encore les fêtes de Cérès. Quand la moisson approche de sa maturité , on va, en dansant au son de la lyre, visiter les champs; on en revient de même , la tête ornée de quelques épis

I. Quoique, dans les capitales , on connaisse moins les plaisirs consacrés aux saisons , les dames ne laissent pas d'en rappeler le souvenir dans leurs omemens; elles ont en pierreries et en émail des fleurs de toutes les saisons , comme aussi de petits raisins et des épis d'or dont elles ornent leur tète.

( Note de madame Chérder, )

a. Les Marseillais, descendans des Grecs, ont eux-mêmes conservé l'idée de cette fête. Dans les quartiers de la vieille ville, où l'on voit ces anciens monumens consacrés anx divinités payennes, la Major et les Accoules, et qu'un culte plus pur rend aujourd'hui plus respectables , on trouve, le premier de mai , de jeunes filles bien parées sur des autels garnis de fleurs à la Mayo , qui représentent Flore et le retour du Printems. ( Note de M. Guys, )

DE MADAME CHÉISIER. 33 1

entrelacés daiis les cheveux; et le plus ou le moins de gaîté est un présage d'une abondante récolte. Le jour marqué pour la moisson, on va aux champs, en dansant avec la faux pendue à l'épaule. Le joueur de lyre chante un air auquel on répond en chœur; et, jusqu'au bruit que fait la faux en sciant le blé^ tout concourt à l'harmonie de cette musique champêtre. Le chant chez les gens de la campagne, ainsi que chez les ouvriers, est partout un aiguillon et un délassement du travail.

La danse Ionienne et le pas de deux dont vous parlez, Monsieur, sont, sans contredit, une danse nuptiale; j'oserais presque mettre dans le même rang toutes les danses à deux usitées partout , qui ont conservé plus de liberté , suivant le goût , les mœurs ou même les progrès de l'éducation chez les nations qui ont retenu l'usage des danses. JJlo^ nienne ne serait-elle pas ce qu'on appelle dans l'Archipel le Balaristo ? On le danse beaucoup à Smyrne ; mais , tel qu'on l'exécute , il ne fait qu'une partie de ta danse nuptiale qu'on danse encore aujourd'hui chez les Grecs. Cette danse , comme toutes les danses grecques , se forme par un choro ou une file , qui est conduite par le marié. Tous les parens et les convives en sont : ils se tiennent sous le bras ; et Ton observe avec soin qull y ait alternativement une femme à côté d'un homme.

Le marié présente son bras gauche à la mariée ,.

33a LETTRES

qui lui donne son bras droit, en tenant un mou* choir à sa main ; elle est soutenue du bras gauche par la paranymphe ' ; et de la même main elle s'appuie sur sa ceinture. Les convives viennent en file dans Tordre de la parenté. Cette marche nuptiale fait quelques tours dans la salle; puis elle s'arrête. Le marié, et la mariée, soutenue de la paranymphe, continuent la danse, à laquelle le marié met beaucoup plus de gaîté; mais la nym-phi(^2i mariée), les yeux toujours baissés, fait en

I. Quoique ce mot soit masculin en français , j'ai osé hasarder de l'employer pour les deux genres. Les Grecs appellent ii iroipavufAf m celle qui conduit la mariée y et & iropccvufif oc celui qui accompagne le marié : la Paranymphe et le Paranymphe offrent la même idée. Du reste , c'est toujours une parente on une personne mariée qui fait l'office de Paranymphe , et qui est chargée des détails de la fête. Cette agréable cérémonie semble exiger plus d'apprêts dans les pays on les filles se marient jeunes, et sans avoir participé à la société, que dans ceux où l'on ne suit pas les mêmes usages. En général , chez les nations orientales , la noce se faisait et se fait encore dans la maison de la mariée. Les Juifs , qui , malgré leur dispersion , ont conservé religieusement leurs usages, et qui, par leur ancienneté, doivent servir de modèle, pratiquent la même chose : ils se marient fort jeunes; et leurs Paranymphes sont des femmes, n en est de même chez les Arabes orientaux et occidentaux, n est surprenant que, chez les Romains, ce fussent toujours trois garçons qui conduisaient la mariée chez son époux. ( Voyez le Dictionnaire de l'Académie, au mot Paranymphe J)

( Note de madame Chénier.)

dansant de très-petits pas, sans oser regarder le cavalier à qui elle présente le mouchoir, à mesure que celui-ci s'empresse de lui prendre la main. Le marié, toujours en cadence, mêle quelques génuflexions à toutes les expressions de son empressement. Enfin la paranymphe se retire; alors la danse, réduite au pas de deux, sous l'expression d'une vivacité réciproque, représente un nouvel intérêt. Il est naturel que cette danse ait été ou soit encore susceptible de plus ou de moins de liberté, suivant le tems, le goût et toutes les nuances qu'il y a dans les façons de penser.

Sans en donner précisément la raison , Monsieur, je mets au nombre des danses nuptiales le Menuet y X Aimable Vainqueur^ le Rigodon, la Bourrée, X Allemande, le Fandango , et tant d'autres danses à deux que je ne connais pas; car chaque pays et chaque province a les siennes; et le plus ou le moins de liberté peut tenir au climat, ou dépendre, comme je viens de dire, du goût, et de l'éducation. Il Aimable Vainqueur et le Menuet, par leur décence et leur majesté , semblent avoir été consacrés à peindre le mariage de héros. Les autres danses à deux n'ont pas la même noblesse ; mais, en général, tous les pas-de-deux semblent avoir eu le même esprit et la même origine. La Polonaise me paraît être une imitation natiu-elle de la promenade.

Vous l'avez dît , et cela est vrai , Monsieur : les danses ont été chez les Grecs une image vivante des actions et des mœurs ; elles le sont encore. Le labyrinthe de Crète n'existe plus ; mais Dédale , Thésée et Arîadne, qui dansent encore chez les Grecs, semblent, par les charmes delà danse, se reproduire à nos yeux. Nous voyons par le même secours les marches d'Alexandre et la tactique de Pyrrhus. Le peuple, qui agit en tout machinalement, et qui ne voit dans ce qu'il fait que ce qui flatte son goût , se livre aveuglément à ses usages ; il n'appartient qu'à l'œil observateur d'en pénétrer les raisons.

Il peut se faire que toutes les nations aient célébré par des danses historiques les événemens qui les intéressaient; mais ces danses ne se sont point conservées comme celles des Grecs. Je n'en chercherai pas la raison : cette recherche est audessus de moi, et n'est pas, d'ailleurs, de mon sujet. Je croirais cependant que la danse perfectionnée, et devenue un art comme elle l'est en Europe , peut avoir foit négliger ces danses simples, qui, faites pour tout le monde, pouvaient bien plus aisément perpétuer le souvenir des faits mémorables.

Il n'y a point de maîtres à danser chez les Grecs : une disposition , plus particulière peutêtre, y rend les maîtres de danse moins néces-

saires. Une mère , au sein de sa famille , apprend à ses enfans la même danse que sa mère lui a apprise ; elle la danse avec eux , et leur chante , tout en dansant, l'histoire dont la danse exprime le sujet. En Europe , au contraire , les maîtres de danse, à l'envi les uns des autres , étudient sans cesse de nouvelles variations; et, comme c'est le goût de la nouveauté qui décide la préférence , les danses n'y ont rien conservé de leur origine; elles n'y ont plus le même esprit. Peut-être ai-je trop con^ suite mon inclination dans les remarques que je viens de faire sur la danse; permettez -moi d'y ajouter encore quelques réflexions.

Il me parait que les Français , qui ont adopté tout ce que l'antiquité leur a présenté de grand et de solide, qui ont perfectionné tout ce qu'il y avait d'agréable, ont une grande conformité avec les Athéniens. Ils conservent dans l'Europe la supériorité que cette célèbre république avait sur les États de la Grèce. Avec l'esprit, les connaissances, les talens, la bravoure et la politesse des Athéniens, ils en ont la gaîté et le même goût pour les modes , pour les galanteries et pour les spectacles ; mais , bien loin de leur ressembler par le goût pour la <iani9e , ils ont répandu du ridicule sut les personnes qui , passé trente ans , oseraient encore danser. Il est surprenant que le beau sexe ,

qui a tant de pouvoir sur cette nation aimable et sensible , n'ait pas réclamé contre une décision si rigoureuse. Les dames ont oublié que la danse fait une partie des agrémens de leur sexe. Pourquoi donc y renoncer ? Pourquoi en faire le seul attribut de la jeunesse ? La danse est inséparable des grâces ; or les grâces sont de tous les âges : ainsi la voulu le maître des Dieux. On. dit que, lorsque Jupiter assignait à chaque Divinité ses attributs et sa puissance , les Grâces arrivèrent trop tard; et, comme elles ne purent obtenir aucun culte particulier, Jupiter, pour les en dédommager, leur donna le pouvoir de se trouver partout Depuis ce tems, on trouve les Grâces dans tous les pays ; elles sont de tout âge et de tout sexe. Si, d'après cette description, les grâces sont le partage de tous les âges de Fhomme , la danse et le chant , qui servent à les faire briller, pourraient être aussi de tous les âges.

Que nos usages, Monsieur, sont différens de ceux du reste de l'Europe! On multiplie chez nous les visites pour multiplier les occasions de se voir; chaque visite est une petite fête dont la danse fait tous les frais. On défère poliment à la personne la plus apparente , sans aucune distinction d'âge , l'honneur de commencer la danse , si elle vjeut ; et nous avons vu quelquefois , vous et moi , la grand'-

mère danser avec sa petite-fille. A Paris , au contraire, on ne danse plus à trente ans. S'il est un âge pour renoncer aux agrémens de la société , je voudrais savoir qui a eu le droit d'en fixer le terme : car, enfin, les grâces, la santé, une constitution heureuse, sont des dons de la nature contre lesquels personne, ce me semble, n'a droit de ré* clamer. Est - ce une convention ? qui l'a établie ? Serait-ce la jeunesse? elle y perd assurément la première, puisque chaque instant la rapproche elle-même du terme si court qu'elle avait mis à ses amusemens ; car, on l'a déjà dit, et l'expérience ne le confirme que trop , on a peu de tems à être jeune, et long -tems à ne l'être pas. Sont-ce les personnes de l'âge mûr qui ont établi cette con* Vention ? elles y perdent encore davants^ge. S'il y en a dans le nombre qui n'ont aucun ^oût pour la danse , ne craignent - elles pas qu'on leur fasse l'application du renard de La Fontaine , qui propose à ses confrères de se couper la queue , parcç que lui-même n'en avait pa§. Au reste , je ne prétends pas, à beaucoup près, que tout le monde doive danser sans être obligé de produire son extrait baptistaire. La comparaison des usages des deux pays auxquels je tiens par les mênies. sentimens m^a fait naître ces réflexions. Q'^iJjieurs, ea parlant en faveur de la danse, je ne fai^.que

ŒnTres axicîeimes. ^ ^

revendiquer, au nom de la société , le droit qu'elle a sur les talens agréables , sans exclusion d'âge ; parce que , tout bien pesé , Tautomne a ses agré«mens, comme le printems a les siens.

M. Balegser, de Genève, auteur estimé , a prouvé dans son Éducation physique que la gaîté contribue beaucoup à la santé. Les sages, parmi les Anciens, pensaient la même chose de la danse. Socrate, que vous citez, disait qu'elle empêche Tesprit de s'appesantir. Ces philosophes , qui trouvent dans la danse un moyen de conserver la santé, n'ont fait aucune exception, parce que la santé est nécessaire à tous les âges. Socrate lui-même , qui fut reconnu pour le plus sage des hommes, dansait à soixante ans, et conseillait à ses disciples d'en faire de même. Voilà bien des autorités ed faveur de la danse , qui , considérée dans les rapports qu'elle peut avoir avec la santé , devrait être, ce me semble, d'un usage plus général dans les pays où l'on fait peu d'exercice. Je vous avoue que, si j'avais l'honneur d'être de la fsiculté, j'ordonnerais de préférence l'usage de la danse ; mais vous me direz peut-être que je ressemblerais à ce médecin qui, parce qu'il aimait le café, l'ordonnait à tous ses malades.

Vous me trouverez bien téméraire. Monsieur , d'avoir hasardé mes observations sur les danses

DE MADAME CHÉNIER. SSg

grecques dans une langue qm m'est étrangère.

Pour m'y encourager, il ne fallait pas moins que vos sollicitations et la confiance particulière que j'ai de votre indulgence et de votre amitié.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Paris , janvier 1 77 4«

34o LETTRES

Page 1