‹ ŒuvresChapitre 122 sur 241 · ACTE III, SCENE X · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE X

DU GUESCUIN.

Pour Paris ! et pourquoi ?

LE HÉRAUT

Lisez , monseigneur.

DU GUESCIilNj à la cLun*: du Gnescliu.

Lis.

LA DAME DU GUESCLIN, lisnnt.

« Cher et féal Bertrand , salut : par ces présentes « Nous vous donnons à savoir « Que de notre bon vouloir,

« Et pour causes suffisantes,

« Ouï nos conseillers et la publique voix ,

« Dont notre oreille en vain ne fut jamais frappée ,

« Vous êtes connétable en signe du quel choix « Nous vous envoyons cette épée. ••

CAURELAI.

Choix digne d’un grand souverain !

Notre bonheur passe mon espérance.

DU GUESCLIN

Si jamais cette épée est oisive en ma main ,

C’est que nous n’aurons plus que des amis en France. Caurelai, vous restez ici jusqu’à demain.

Vous, milord, reprenez courage :

Je sens ce que pour vous ce jour a d’affligeant ;

Mais enfin tout s’arrange avec un peu d’argent ; Issacar peut encor vous en prêter.

1SSACA.R.

Sur gage.

DD G U E SCEIN.

Ne pensons qu’à la noce. Officiers ou soldats , Bretons , F rançais , Anglais , ici tout est convive : Aux plaisirs , ainsi qu’aux combats ,

Mes amis , qui m’aime me suive.

NOTES ET REMARQUES

Sun

' PAGE l3o.

M. Crédule.

A force de recherches , nous avons découvert ce qui était échappé à la perspicacité de l’auteur : M. Crédule est le héros d’une pièce faite par un homme qui , après avoir figuré tantôt dessous, tantôt dessus les tréteaux, a fini par prendre le rôle de critique. C’est en cette qualité qu’il citait M. Crédule comme modèle, ce qui est juste au reste : demandez plutôt à LazariUe.

Voilà pourtant un des juges suprêmes de tout mérite littéraire! Des Fontaines et Fréron du moins sortaient des jésuites, et Geoffroi de l’université; tel autre cuistre a catéchisé les petits garçons avant de régenter les grands. Préludant au métier d’Aristarque par celui de pédagogue, ils pouvaient, après tout , se vanter d’avoir fait au collège ou à l’école une espèce de noviciat; mais du trou du souffleur s’élancer au bureau d’un journal ; mais , en habit de paillasse et le Pied de mouton à la main, prétendre dicter des leçons de goût; mais profes-

ü2o NOTES ET REMARQUES

scr l’art sous la livrée du plus ignoble des métiers, cela est aussi par trop bouffon. ^

Quel que soit le sujet de cette note, on a cru lui devoir donner quelque étendue; elle n’est pas inutile, et sera bonne à consulter pour quiconque voudra écrire l’histoire littéraire de l’époque. Ainsi que l’iiistoire naturelle, pour être complète, l’histoire littéraire doit traiter des infiniment petits comme des infiniment grands, et l’article des singes et des puces ne doit pas moins s’y trouver que celui des lions et des baleines.

’ PAGE i35.

Fidôîc observateur de la loi de Moïse.

Voici le texte : Fœnerahis gentibus multis , Vous prêterez à intérêt ù beaucoup de nation.s. (Deutér., chap. xv, v. 6. ) Cet intérêt n’étant pas déterminé par le législateur, l’usure est réellement autorisée par ce passage avec toutes les nations du monde. De là les procédés des Juifs envers les peuples, et les préventions des peuples envers les Juifs, persécutés, dans le moyen âge, avec toute la fureur de l’avarice et du fanatisme.

Le sort des Juifs, déplorable partout hors à Rome, fut affreux en France sous les trois races, et particulièrement sous les Valois. Leur expulsion, tantôt ordonnée, tantôt révoquée, fut surtout une opération de finance jusqu’à Charles VI, qui, non moins injuste, mais moins avide que scs prédéces- i seurs, les chassa définitivement, mais sans les dépouiller.

Pendant les intervalles où ils ont été tolérés chez nous, il n’y a pas d'humiliation à laquelle l’autorité ne les ait assujettis. Tantôt il ne leur était pas permis de paraître en pu-

blic sans porter une marque jaune en forme de roue; tantôt ils étaient obligés d’arborer une corne en guise de bonnet; défense à eux de se baigner dans la Seine; et quand on les pendait , ce qui n’était pas rare , puisque la confiscation s’en suivait, c’était toujours entre deux chiens.

Sans excuser de si atroces injustices, la raison les explique : il lui est impossible de n'y pas voir des conséquences que toute législation immuable doit tôt ou tard entraîner. La loi de Moïse est aussi préjudiciable aux Juifs , depuis leur dispersion, qu’elle peut leur avoir été utile pour les former en corps de nation quand ils sortirent d’Égypte ; et c’est tout simple. Toutes les nations ont dû ne voir qu’un ennemi dans un peuple que ses lois font ennemi de toutes les nations. A son exemple , on ne lui a fait que des guerres d’extermination; et il est tombé au-dessous de la condition humaine dès qu’il a cessé d’étre au-dessus, c’est-è-dire d’être le plus fort.

C’est à cette condition que tendent les Turcs, gouvernés aussi par une législation théocratique. Cette législation, ne pouvant recevoir aucune modification du temps ou de l’expérience , s’oppose à ce qu’un peuple participe aux progrès toujours croissants de la civilisation, le rend stationnaire au milieu du mouvement général , et prépare son asservissement ou sa destruction.

Loin donc de féliciter les Juifs éparpillés et non confondus parmi les peuples, de ce qu’ils sont encore ce qu’ils étaient dans la Palestine, et de les admirer, ainsi que l’a fait M. Raynouard , en ce qu’ils n’ont pas changé pendant que tout changeait autour d’eu.x , plaignons-les de cela même ; car c’est à leur opiniâtre immobilité qu’ils doivent l’état d'infériorité et

232 NOTES ET REMARQUES

d’avilissement où ils resteront éternellement. Dans l’étroite circonscription où leur loi les renferme, ils ont, il est vrai, étendu la science du commerce et l’art de tirer parti de l’argent ; mais c’est moins avoir acquis de nouveaux talents qu’avoir perfectionné d’anciens vices.

Et mène an régiment anui bien qu’un chapitre.

Plus d’un ecclésiastique, dans ces temps-là, faisait ces deux métiers. Un évêque de Beauvais combattait à la bataille de Bovines ; un archevêque de Sens se fit tuer à la bataille d’Azincourt. En i3i3, Henri Spencer, évêque de Norxvich, ravageait la Flandre à la tête d’une armée anglaise. C’est sans doute pour rappeler des prouesses de cette nature que l’évêque de Castres, en Languedoc, n’ofliciait pas sans faire placer sur l’autel ud harnois complet, dont il semblait s’être dépouillé un niomem pour dire sa messe.

Dans des temps moins éloignés, le vieux Jules II, jetant dans le Tibre les clefs de saint Pierre pour s’armer de l'épct de saint Paul, mit en personne le siège devant la Mirandole, et le cardinal Ximénès, conduisant les Espagnols contre les Maures, fit en habits pontificaux la conquête d’Oran. Le cardinal Hippolyte de Médicis porta plus souvent la cuirasse que la chasuble; le cardinal Lavalette fut lieutenant-général; le cardinal de Richelieu, proviseur de Sorbonne, commanda les armées ; et le capucin Joseph remplissait quelquefois les fonctions d’aide-de-camp près de son éminence.

De nos jours, le cardinal de Ruffo, renouvelant dans les Calabres l’exemple du prêtre Matathias , qui s’arma pour la défense de «son pays, s’est acquis une assez belle réputation comme chef de partisans. Tout récemment enfin, et chez nous, l’abbé Bernier, curé de Saint-Lo, ne s’est pas moins signalé à la bataille que frère Jean des Entomurcs, qui assommait aussi les gens avec le bâton de la croix, comme on peut le voir dans le chapitre xxvii du livre 1*'' de YHistoire de Gargantua, par maître François Rabelais, docteur en théologie et en médecine.

4 page 145 .

Cliarles de £lois.

Charles de Châtillon-sur-Marne, comte de Guise, cpmtede Blois, fils de Marguerite de France, sœur de Philippe de Valois. Il avait épousé Jeanne de Penthièvre, héritière du duché de Bretagne d’après les lois de cette province , et appuyée dans son droit par le roi de France. Jean, comte de Montfort, appuyé de son côté par le roi d’Angleterre Édouard III, dont il était gendre, contestait à Jeanne sa nièce ce bel héritage. La noblesse bretonne se partagea entre les deux prétendants. Après plusieurs campagnes et plusieurs traités inutiles , on en vint à une bataille sous les murs de la petite ville d’ Aurai, où la mort du comte de Blois livra la Bretagne à son rival. Du Guesclin, qui commandait l’armée de ce prince, se rendit à Chandos, le plus illustre capitaine de celle de Montfort.

824 NOTES ET REMARQUES

* PACK l/|5.

Je suis trop loyal chevalier Pour vous souhaiter réussite.

Ce discours est tout-à-fait conforme au caractère de loyauté qui distinguait Hue de Caurelai ou de Caureléc. Cet Anglais était uu des chefs de ws grandes compagnies , de ces malandrins , qui, après la pai.'C, ravageaient, comme brigands, la France, qu’avant ils avaient ravagée comme soldats : du Gucsclin les entraîna tous avec lui en Castille, Anglais comme Français. Mais le prince Noir ayant pris fait et cause pour don Pèdre, les Anglais furent obligés d’abandonner Henri de Transtamare; et Hue de Caurelai, combattant de nouveau contre du Guesclin, sous les ordres duquel il venait de servir, fit la guerre pour remettre sur le trône le prince qu’il venait de détrôner. C’est ainsi que les choses se passaient alon d’un bout de l’Europe à l’autre : les chevaliers n’en restaient pas moins bons amis.

Plébi, Fclton , Brembro , Grévaques, faisaient le mémo métier que Caurelai : les faits rappelés à leur occasion sont historiques.

De tous les capitaines anglais de ce temps, le plus illustre, sans contredit, après le prince Noir, est Jean Chaudos, connétable d’Aquitaine. C’est à lui que du Gueselin se rendu après la bataille d’Aurai. « Messire Bertrand , cette joumer n’est pas des vôtres, » criait Chandos au héros breton , auquel il ne restait plus pour défense que ses poings, dont il faisait assez bon usage.

Chandos fut tué d’un coup de lance par Guillaume Boistel , dans un engagement près la Rocheposai en Poitou. Son frère, au désespoir, voulait le venger par la mort des Français prisonniers; Chandos eut la générosité de l’empécher. Cela se passait en iSça.

Mons Bertrand.

Ce nom de Bertrand est celui sous lequel du Guesclin est le plus souvent désigné. Les princes comme le peuple l’appelaient sire oü messire Bertrand.

Les expressions employées ici par Felton sont celles que l’histoire lui prête. « Je vais m’établir en place.d’où je vien- « drai souvent manger vos chapons,» disait-il à du Guesclin, qui faisait alors ses noces à Pontorson. A cela du Guesclin répondit qu’il irait bientôt le chercher, lui Felton et ses beaux guiliediru. En effet, dès le lendemain, Felton et ses beaux guUledins étaient prisonniers du chevalier breton.

11 sanva la Bretagne, et ne savait pas lire.

On trouve quelques traits analogues à celui-ci dans une tragédie allemande intitulée Otto de [Vittebspach , laquelle n’est pas une imitation de Shakspeare , mais bien un ouvrage original sous tous les rapports. Quiconque aime à retrouver

226 NOTES ET REMARQUES

dans un drame les mœurs du pays et celles du siècle auxquels l’action appartient, reconnaîtra dans celui-ci un mérite particulier; il y trouvera aussi des caractères hardiment tracts et des scènes fortement conçues , quoique bizarrement exécutées.

A Sage et docte Tipbainc.

Tiphaine ( Stephana), nom familier de la première femme de du Guesclin. Cette, dame était fille de Robert Raguenelle, vicomte de la Bellière,et seigneur breton. Elle était aussi belle que son mari était brave, et l’égalait en grandeur d’àme. Oubliant, comme lui, ses propres besoins pour ceux d’autrui, elle avait engagé les revenus de toutes leurs terres, vendu sa vaisselle et ses propres bijoux, pour aider les pauvres chevaliers. Une somme de cent mille francs, que du Guesclin avait rapportée de sa première campagne de Castille, et mi,se en dépôt à l’abbaye du Mont-Saint-Michel , et sur laquelle il comptait pour sa rançon, avait été employée aussi par Tiphaine à racheter les Bretons, pendant que son mari devait se racheter lui-méme. Il est difficile de ne pas rire, tout en l’admirant, de cette héroïque imprévoyance.

La belle Tiphaine était très versée dans l’astrologie judiciaire , art de lire au ciel ce qui doit se passer sur terre; c’est à ses connaissances dans cette science quelle dut le surnom de fée. Elle avait rédigé pour l'usage de son époux des instructions qu’elle l’engagea à consulter dans les circonstances difficiles. 6>i l’on en croit les historiens, les mésaventures du che-

valier y étaient toutes prédites ; mais il ne pensa jamais à y recourir que le lendemain de l’évènement.

Du Guesclin n’a pas laissé de postérité , soit de Tiphaine Raguenelle, soit de Jeanne de Laval, qu’il épousa en secondes noces; mais il eut trois enfants naturels , de l’un desquels sont issus, dit-on, les marquis de Fuentes.

Au champ dlionneur il nous attend ,

Au champ d’honneur il nous appelle.

Ce chant guerrier, qu’on pourrait appeler le chant breton, a été mis en musique par les deux premiers compositeurs de notre temps, par cet excellent MéhuI que nous venons de perdre, et par M. Chérubini, que Dieu veuille nous conserver.

N’ai-je pas combattu sous les murs de Poitier 7 J’y fus pris comme un auti*e.

Cet autre est le roi Jean, dit le bon, qui, par son imprudence , se fit battre et prendre avec l’élite de sa noblesse , à Poitiers , par le prince de Galles. L’armée anglaise était quatre fois moins forte que l’armée française, et n’était pas quatre fois plus brave : mais le prince Noir était un général , et le roi Jean n’^tait qu’un chevalier.

NOTES ET REMARQUES

Ces champs meurlriers , A Charles de Blois si funestes.

Les plaines d’ Aurai, où Charles de Blois fut défait et tué, ainsi qu’on l’a dit plus haut.

Un vendredi tn venx qu’il se mette en voyage.

Les hommes qui ont vécu avant nous ont été sots avant nous. Les anciens connaissaient des jours heureux et malheureux. Le vendredi, si redouté au quatorzième siècle, est encore redoutable, si l’on en croit les bonnes femmes du siècle présent. n N’entreprenez rien le vendredi , » disent-elles. Demandez-leur pourquoi : « Pareeque, le vendredi, rien ne réussit. >

ClissoE , dans ce qu’il est , fait voir ce qu’il sera.

Olivier de Clisson. Il était fils d’un seigneur breton qui portait les mêmes noms, et auquel Philippe de Valois fit couper la tète sur un soupçon d’intelligence avec les Anglais. Jeanne de Belleville, veuve du décapité, mère de Clisson, et Tune des plus belles femmes de son temps, fit passer d’abord son

DU GUESCLIN. a3i

lonue I habit.

^gnifiquenicnt un héraut, duc de Lancastrc ( Jean Intes , oit du Guesclin s’étnir voir dans son camp, levalier, ordonna à son it florins d’or et un jupon I fins d’or et un cheval au lui fit porter des propo- ^tercl, et quatorze marcs du général Grandson lui

|u’il portait au héraut éable. « La reine, dit I fils le 4 février i435, raut nommé Constance de Bourgogne; de lafort joj'eux, et donna )c brodée dont il était

^■tte magnificence que cet habit-ci ( le vieil peu usé. »

NOTES ET REMARQUES

PAGE l88.

De la prise d’Essai te sonvient-il , ma chère ?

Essai , château fort fcn Poitou. Il était occupé par les Anglais. Du Guesclin l’assiégea et le prit de concert avec Jean de Xaintré, qui pourrait bien avoir été ce petit Jehan de Saintré dont l’éducation fut si gentiment faite par la dame des belles cousines ( voyez les romans du comte de Tressan ). Le fait consigné dans cette scène , quoiqu’il ressemble à une fable, est dans tous ses détails conforme à l’histoire.

PAGE igi.

Est-il on femme on fille en France Qoi ne file ponr ma rançon ?

Du Guesclin fit cette réponse au prince de Galles, auquel il avait rendu son épée à la bataille de Navaret. Mis â ranroc et invité à la fixer lui-mème, il s’était taxé à 70,000 florins d’or. Pauvre comme vous l’êtes , où prendrez-vous une si forte somme ? lui dit le prince. « J’ai des amis , répondit O Bertrand : les rois de France et de Castille ne me laissen ront pas en arrière pour si peu de chose; il y a en Brr- « tagne cent chevaliers qui vendront leurs terres pour m’ac- « quitter ; enfin, les femmes de France fileront assez en un an « pour faire ma somme. » Quoi de plus honorable pour k héros et pour la nation qu’une pareille confiance ? Elle n’a pas été trompée.

SUR LA RANÇON DE DU GUESCLIN. aSi

Qu’oa lai donue

Cent florins... mon pins bel habit.

C’était l’iisagc de récompenser magnifiquement un héraut, quelque nouvelle qu’il apportât. Le duc de Lancastre ( Jean de Gaunt), pendant le siège de Nantes, où du Guesclin s’était jeté , l’ayant fait inviter à le venir voir dans son camp, celui-ci, qui n’était que simple chevalier, ordonna à son chambellan de donner au héraut cent florins d’or et un jupon de velours. 11 fit donner aussi cent florins d’or et un cheval au héraut par lequel le captai de Buch lui fit porter des propositions le jour de la bataille de Cocherel, et quatorze marcs d’argent au héraut qui vint de la part du général Grandson lui demander bataille à Pont-Valin.

Un prince donnait même l’habit qu’il portait au héraut qui lui annonçait une nouvelle agréable. « La reine, dit « Jean Chartier, étant accouchée d’un fils le 4 février i4^5, a le roi ( Charles VII ) dépêcha le héraut nommé Constance « pour en porter la nouvelle au duc de Bourgogne; de la-, « quelle nouvelle le duc témoigna être fort joyeux, et donna « à ce héraut cent riders d’or et une robe brodée dont il était « alors vêtu. »

Peut-être est-ce par imitation de cette magnificence que Géronte dit à Scapin : « Je te promets cet habit-ci ( le vieil » habit qu’il porte), quand je f aurai un peu usé.»

NOTES ET REMARQUES

'7 PAGE ao4-

II suffit, fusscDt-ils ouverts de toutes parts,

De mes avis et de cette arme.

Il faut qu’un pareil propos soit dans la boiirhe de du Guesclin pour qu’on n’y voie pas une rodomontade. Il est cependant analogue à son earactère , qui mêlait souvent la raillerie à la menace: il est aussi fondé sur l’histoire.

Ce héros, prisonnier sur parole, n’en aida pas moins de ses conseils le duc d’Anjou , qui faisait le siège de Tarascon. n Je suis accouru pour vous y servir, dit-il à ce prince, et « si je ne suis pas en liberté de m’armer, du moins ai-je deux « poings dont je ferai usage. « Et, comme on l’a vu, il savait s’en servir. '

Il se rendit en effet sous les murs de la ville assiégée, n’ayant en main qu’une baguette : tout désarmé qu’il était, sa présence amena la reddition de la place.

PAGE 2o5.

J’assomme bien les gens.

Mais je ne dois pas les pourfendre.

Guérin , évêque de Beauvais , avait de pareils scrupules. Ce brave ecclésiastique ne tuait son monde qu’à coups de massue , « quia ecelesia abhorret a sanguine. » Pourquoi cette horreur de l’église pour le sang n’a-t-elle jamais sauvé la vie à un homme? Jean IIus et Jérôme de Prague ont été mis à mort par un concile. L’inquisition, qui abhorre le sang, comme on

sait, a fait périr un million d’hommes: il est vrai qu’elle les grille au lieu de les égorger.

Dans le roman intitulé Guérin de Montglave, le Sarrasin Robastre , géant converti à la vraie foi , se fait ermite , mais il ne renonce pas pour cela à ses habitudes belliqueuses; par horreur pour le sang , il quitte seulement l’épée pour s’escrimer avec un levier de fer, et le diable n’y perd rien. En lisant les romans on croit souvent lire l’histoire.

Au reste , si les ecclésiastiques , en ee temps-là , faisaient les fonctions des militaires, ceux-ci faisaient quelquefois aussi les fonctions des ecclésiastiques. Un soldat, au besoin, confessait son camarade et meme le communiait, à charge de revanche. On en trouve la preuve dans l’histoire même de notre connétable. En rendant compte des dispositions qui précédèrent la bataille de Pont-Valin , un de ses historiens dit en son vieux langage : « Et en icelle place se desjeunèrent de pain et de vin « qu’ils avoyent apporté avec eux , et prennoyent les aucuns « d’iceux du pain , et le signoyent au nom du Saint-Sacrement; « et après qu’ils estoyent confessez l’un à l’autre de leurs pe- « chiez, le usoyent en lieu d’escommichement. Après dirent « mainte oroison, en dépriant Dieu qu’il les gardast de mort , « de mahaing et de prison. » ( Histoire de messire Bertrand du Guesclin, connétable de France , imprimée à Paris, chez Sébastien Cramoisi, en 1618.)

Toat doit combattre ici, tout, jusqu’aux femmes.

Les femmes alors ne craignaient pas, ainsi que nous l’avons

234 NOTES ET REMARQUES

dit, de prendre les armes dans l’occasion. On a vu la dame de Clisson faire, à la tête d’une escadrille, le métier de pirate. L’épouse de Jean de Haperdanne, commandant de Fontenayle-Comte , défendit cette place pendant quelques jours contre le connétable lui-même.

Mais ce qui est aussi héroïque, et peut-être plus plaisant, c’est qu’une religieuse ait sauvé le château de du Gueselin.

Felton, ayant habité quelque temps ce château comme prisonnier, s’y était ménagé des intelligences : profitant de l’absence du seigneur, il essaya de se rendre maître de la place par surprise: il n’y restait que la dame Tiphaiiic et sa belle-sœur Julienne du Gueselin, abbesse de Saint-George. A.u milieu de la nuit, l’Anglais s’approche des murs et tente l’escalade; déjà scs soldats atteignaient aux fenêtres de l’appartement des femmes de chambre qu’il avait séduites, quand la religieuse, réveillée par le bruit sans doute, mais, s’il faut en croire l’historien, par un avertissement divin, se saisit d’une épée, court à la hâte au lieu menacé, renverse l’échelle d’un bras vigoureux, et culbute les assaillants dans le fossé, où plusieurs meurent de leur chute. L’alarme une fois donnée, Felton fut obligé de battre en retraite; mais, pour comble de disgrâce, il est rencontré par du Gueselin, et ramené de nouveau, comnit prisonnier, à Pontorson, où Tiphaine le félicite d’avoir été battu deux fois en douze heures ; une fois par la sœur, et une fois par le frère.

p.eCE a 12.

La ducheue ds Bretagne.

Ce trait appartient à la princesse de Galles. Digne épouse |

SUR LA RANÇON DE DU GUESCLIN. a35

d’un héros, elle voulut contribuer pour trente mille florins d’or à la rançon de du Guesclin. Le chevalier accepta la somme , mais ce fut pour la partager entre ceux de ses compagnons d’armes et d’infortune qui ne pouvaient pas se racheter; puis il partit pour aller chercher en Bretagne la somme dont il avait besoin pour se racheter lui-méme. « Oh gran bontà de’ a cavalieri antiqui / » ( Ahiosto. )

” PAGE ai a.

Je m'étaifl cm josqa'ici Le plas laid chevalier de France.

Cette opinion très fondée que du Guesclin avait de sa figure est consignée dans le remerciement naïf qu’il fit à la princesse de Galles relativement au trait mentionné dans la note précédente. « Madame, dit-il en se jetant aux genoux de cette prin- « cesse, J’ai toujours cru jusqu’ici être le plus laid chevalier « qu’il y eût en France, mais je commence à avoir, meilleure « opinion de ma personne, puisque les dames me font de si « magnifiques présents, je n’en puis refuser un qui me vient a de la plus belle et la plus illustre main du monde. »

Pour mon premier seigneur j’aurai toujours des larmes.

Tant pis pour le prince aux ycu.x duquel la reconnaissance gardée à son rival est un crime. Ce ne fut pas le tort de Jean

NOTES ET REMARQUES

de Montfort ; une fois duc de Bretagne , en confimaant les dons que Charles de Blois avait faits à du Guesclfn, il récomptesa des services rendus contre lui-même, et se créa par là des droits au dévouement de cette dme loyale. Cette politique, et c’est celle des grandes âmes, est de peu d’usage: on n’encourage guère que les défections, on ne récompense guère que les ingrats, qui se font récompenser le plus souveut qu’ils peuvent.

Ceux qa’il a secoarns.

Du Guesclin ayant employé toutes ses ressources à délivrer les autres, était revenu à Bordeaux se constituer prisonnier, lorsqu’on lui apporta de nouveau les fonds dont il avait besoin, et cent mille florins en sus pour se mettre en campagne. Des inconnus avaient tout fourni. Du Guesclin avait droit à un pareil service : en défendant la France, il a toujours protégé le faible. « Souvenez-vous, - disait-il en toute occasion à ses compagnons d’armes, et leur répétait-il encore au lit de mort, « souvenez-vous que, partout où vous ferez la guerre, a les ecclésiastiques, le pauvre peuple, les femmes et les enn fants ne sont pas vos ennemis, et que vous ne portez les aro mes que pour les protéger. »

On remarquera que la rançon de notre chevalier avait été fixée par lui à une somme de soixante-dix mille florins, et qu’à la même époque une tête couronnée ( le roi de Majorque ' se racheta pour vingt-huit mille.

SUR LA RANÇON DE DU GUESCLIN. aS;

*4 PAGE ai G.

Un meMllger do roi.

Votre rançon.

Sachez ijn’il vona envoie

Charles V fît en effet payer la rançon de du Guesclin; mais ce ne fut qu’à titre d’avance. On voit que quelques années plus tard , quand ce prince économe fît rembourser le connétable des sommes avancées par lui pour le service de l’armée , « déduction fut faite des sommes payées des deniers n royaux, pour sa rançon, au prince de Galles et à Jean << Chandos. »

Voilà l’histoire dans sa vérité. Mais au théâtre, où tout se peint en beau , on ne montre pas le revers de la médaille quand il est moins héroïque que la face.

Vous êtes connétable.

Du Guesclin ne reçut l’épée de connétable qu’en 1370, c’est-à-dire six ans après l’époque où l’action est censée se passer. On le répète, tous les détails de cette pièce sont vrais, mais on neles présente pas dans l’ordre où ils se sont succédé. Ce sont des faits disséminés qu’on a rassemblés dans un seul cadre et rattachés à une même action. Ayant surtout pour but de peindre du Guesclin ressemblant, on a réuni en un seul tableau les traits les plus propres à le caractériser. Tel

238 NOTES ET REMARQUES

est peut-être le mérite de cet ouvrage. C’est au moins un drame national.

Terminons ces notes par quelques réflexions générales sur

les drames nationaux.

Ce genre n’est pas aussi encouragé en France que l’intérêt général le demanderait peut-être. A une époque où le goût du spectacle s’est communiqué à toutes les classes, où il est devenu pour le peuple une passion dominante, quel parti ne pourrait-on pas tirer du théâtre pour répandre la morale et former l’esprit public ? Il pourrait suppléer la chaire , dont l’austérité ii’a jamais eu un grand attrait pour la multitude, et qui , très malheureusement sans doute, est aujourd’hui plus désertée que jamais.

Le peuple, avide d’émotions vives, se porte partout où il ! croit les trouver. C’est dans cet espoir qu’il court aux théâtres des boulevarts : et voyez comme il y applaudit avec transport à des prouesses fictives, comme il s’y passionne pour des héros imaginaires! S’intéresserait-il moins à des drames dont le sujet serait tiré de sa propre histoire et dont les héros auraient illustré des noms français ?

Une des causes auxquelles il faut peut-être attribuer le peu d’affection que le peuple a pour^es grandes familles ( et ce nom n’est dù qu’aux familles historiques ) , c'est qu’il ne connaît pas l’histoire ; c’est qu’il ne voit dans un Montmorcnci, dans un Luxembourg, dans un Condé même, fpi’un homme élevé au-dessus des autres par le hasard ; c’est qu’il ne sait pas que les honneurs dont ils jouissent leur ont été acquis ou sont justifiés par des actions utiles ou glorieuses pour la France. ,

Rien ne serait plus facile que de lui faire trouver l’instruc- I

SUR LA RANÇON DE DU GUESCLIN. aSg

tion dans l’amusement, que de le familiariser à l’aide de la scène avec les époques et .les noms héroïques qu’il ne va pas étudier dans nos fastes.

C’est un service que le père du théâtre anglais a rendu dès l’origine à sa nation. Non seulement le sujet d’un grand nombre des pièces de Shakspeare est tiré des chroniques nationales, mais c’est un cours d’histoire presque complet, à dater du commencement du règne de Richard II jusqu’à la fin de celui de Richard III. Et que de faits glorieux, que d’hommes célèbres sont offerts par ce poète à l’admiration du peuple anglais, dans la peinture de cette longue série d’évènements mémorables, entre lesquels se trouve ce qu’il appelle la conquête de France ! C’est là que la nation anglaise va puiser l’affection quelle conserve à son Henri V; c’est là qu’elle apprend à respecter les noms de Talbot, de Percy, de Warwick; c’est là qu’elle prend de sa propre valeur une opinion trop favorable peut-être, mais une opinion dont un gouvernement peut obtenir de grands résultats.

Nous avons peu d’ouvrages pareils chez nous. Voltaire , Dubelloi, Chénier, Legouvé, M. Rajmouard, ont fait retentir des noms français sur notre scène; ils ont enrichi le répertoire tragique , mais ils n’ont pas atteint le but où semble continuellement tendre Shakspeare. Il n’en est pas du théâtre national de France comme de celui d’Angleterre, qui, par cela même qu’il n’est pas épuré, est resté à la portée du peuple. Les formes imposantes de notre tragédie, la pompe du style qui lui est propre, la sévérité de ce genre, qui repousse tout mélange, font des représentations tragiques un plaisir exclusivement réservé à la classe instruite. Enfin si nous avons des pièces nationales , nous n’en avons pas de populaires.

a4o NOTES ET REMARQUES

C’est donc sous d’autres formes qu’il faut communiquer avec la classe inférieure. Sans se rabaisser au niveau du peuple, ne pourrait-on pas se mettre à sa portée, et conserver aux héros leur grandeur en prêtant à leurs sentiments des expressions plus simples?

Nous ne voulons pas qu’on imite Shakspearc , qui est descendu quelquefois jusqu’au dernier degré de trivialité et même de grossièreté. Si un fort de la halle parlait jamais d’un prince de Galles sur le plus infime de nos théâtres, nous ne voudrions pas trouver dans ses invectives l’équivalent du propos suivant, débité contre le dauphin ( Charles VII), sur le premier des théâtres anglais. Jean Cade, qui était vers 1460 à Londres ce que Marat était chez nous en 1792, dit au lord Say, de qui il exige des comptes :

« What canst thou answer to my majesty, for giving up ol « Normandy unto monsieur ^aw/zecu, the dauphin of France?» Que peux-tu répondre à ma majesté pour te justifier d’avoir abandonné la Normandie h monsieur Basimecu * , le dauphin de France? ( Deuxième partie de Henri FI, acte IV, scène vn.'

De pareilles grossièretés ne doivent être tolérées dans la bouche d’aucun personnage, si abject qu’il puisse être.

Mais entre cette brutalité, que nos tréteaux même repoussent, et la recherche que la scène noble semble exiger’, n’est-il pas un milieu qui concilierait la décence et le naturel, le goût et la vérité?

On s’occupe dans ce moment des moyens de prévenir la décadence de l’art dramatique. C’est bien, et l’on y réussira en rétablissant deux théâtres tragiques : car ce ne sont pas

* Il n’est pas absoinment nécessaire de savoir l’anglais pour comprendrr le sens de ce mot , qne non) n’osons tradnire.

les tragédies qui manquent au théâtre , mais les théâtres qui manquent à la tragédie.

Mais, tout en s’occupant des plaisirs de la classe instmite , pourquoi ne s’occuperait-on pas de ceux de la classe ignorante? Ne serait-ce pas bien aussi de rendre utile au peuple le genre de spectacle qu’il afTectionne; de tâcher de rectifier ce genre puisqu’on ne peut le réformer? Je veux parler du mélodrame. Ne serait-il pas possible de lui imprimer une bonne direction? Tout en réservant les honneurs et les récompenses d’un ordre supérieur pour les. poëtes qui soutiendraient la gloire de notre premier théâtre, pourquoi ne pas iuviter par des encouragements les auteurs qui se livrent à ce genre inférieur à lui donner au moins un but que la raison puisse approuver? Au lieu d’aller chercher leurs sujets dans les Contes de ma mère l’oie ou dans les Annales de la Grève, s’ils les puisaient dans notre histoire, ils la feraient du moins connaître à la multitude. Et quelles ressources les fabricateurs des pièces à grand spectacle ne trouveraient-ils pas dans la vie des du Guesclin, des Tanneguy du Châtel, des Dunois, des Bayard, des Grillon, et de tant d’autres!

Ainsi, pendant que la bonne compagnie applaudit aux nobles sentiments exprimés en style héroïque, par nos preux , sur les grands théâtres; aux petits théâtres, le peuple applaudirait à leurs grandes actions, présentées sous des formes toujours nobles, quoique familières; ainsi les grands évènements et les grands hommes dont nos fastes sont remplis ne seraient plus ignorés des quatre-vingt-dix neuf centièmes de la nation , qui sait à peine l’histoire du présent, et ne connaît pas à beaucoup près tous scs titres de noblesse.

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PHROSINE

ET MÉLIDORE

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