‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 17 sur 41 · ÉCRITE PAR ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME

L'extravagante fantaisie d'écrire m'a séduite, et déterminée à donner mon Histoire au Public. Je sens que rien n'est plus déraisonnable que de dévoiler à tout un monde, sous des couleurs peu avantageuses (lorsqu'on se propose de ne rien déguiser) son caractère, sa conduite, et des moeurs assez corrompues. C'est un travers, j'en conviens; mais dans le cas où je suis, un travers de plus ne tire point à conséquence, et je conserve mon caractère en agissant contre la raison, que j'ai toujours moins consultée que le désir de me satisfaire. La démangeaison de rendre mes petites aventures publiques l'emporte au-dessus des plus sensées réflexions. Que dirai-je enfin? cela me suffit, il faut que je me contente.

Ma naissance est si incertaine que ma mère, ennemie du mensonge, m'a avoué qu'elle ne pouvoit m'assûrer un positive paternité. Mais si l'inclination avoit contribué à me donner le jour, je le devois à un gros Chanoine qui se disoit Gentilhomme, et qui du tems qu'elle me conçut, possédoit son affection, au préjudice d'un nombre de Ri\'aux également favorisés. Elle avoit encore le nom de fille lorsque je vins au monde, et je suis sans doute le fruit de ses complaisances générales. Ma raison se dévelopant avec l'âge, je compris bientôt à quel état j'étois destinée. Mon imagination se remplit des douceurs qui y sont attachées. Mon penchant se trouva d'accord avec les devoirs essentiels de cet état. Pour me rendre plus digne de plaire, j'ornai mon esprit par des lectures instructives et amusantes. Brantôme, Allozia l'embellirent de mille jolies choses ; les Estampes fines qu'on y trouve faisoient les délices de mes yeux, et j'attendois avec impatience l'heureux moment d'en réaliser les figures.

Ma bonne Maman, enyvrée de joïe de me voir de si heureuses dispositions, forma des projets d'opulence, fondez sur le trafic de mes charmes naissans.

Enfin, je parvins à cet âge qui devoit ramener l'abondance, éloignée de la maison depuis que ma mère se trouvoit dans un âge un peu avancé. Déjà nous commencions à sentir les désagréments de la nécessité, lorsqu'elle me tint ce discours d'une manière toute pathétique :

" Te voilà, ma chère fille, dans l'état où je te souhaite " depuis long-tems. La nature et mes soins t'ont rendue propre " à donner de l'amour. Sans être précisément jolie, ta petite " figure chiffonnée, soutenue de la jeunesse d'un certain " enjouement, d'un petit badinage que je vois régner dans tes " discours et dans tes actions, va faire naître des désirs qu'il " faut ménager avec art ; ce sont ces désirs que tu vas inspirer, " qui doivent être le riche domaine qui produira les revenus " nécessaires à notre entretien. La foiblesse de l'homme, et son " penchant à la volupté, sont des sources de richesses pour une " fille capable de plaire : sans peine, elle vit dans l'opulence, " en partageant les plaisirs qu'elle procure : mais il faut une " certaine conduite. La galanterie est un art méthodique, où " l'on n'excelle jamais quand on s'écarte des règles, et ces " règles sont différentes selon les divers caractères des Amans. " Ce qui plait à l'un, souvent répugne à l'autre. Il faut quel- " quefois affecter de la modestie, de la circonspection, et sans " ôter l'espérance, laisser entrevoir des difficultés. Ce sont " des ennemis que les hommes aiment à combattre ; il faut " dans des circonstances paroître plus facile à vaincre, céder à " propos, et toujours attribuer le sacrifice, à l'excès d'un " amour suposé.

" Ce sera moi, ma chère Fille, à qui une longue expé- " rience tient lieu d'esprit et de bon sens, qui te guiderai dans " la brillante carrière que tu vas ouvrir. Je t'enseignerai ces " moyens sûrs d'attirer, d'enflammer, de conserver un Amant

" prêt à s'échaper : mais il faut que tu sois, docile à mes con- " seils. Ta jeunesse ne te permet point de sçavoir encore ce " manège, qui sert à tromper les hommes les plus rusez; " manège avec lequel on persuade à dix Adorateurs, égale- " ment bien traités, que chacun est le seul favorisé. Manège, " enfin, qui nous fait employer à propos la perfidie, le men- *' songe, le parjure, le désintéressement affecté, les froideurs " simulées, les inconstances apparentes, pour piquer de jalousie " un Amant indolent, qui s'endort dans la tranquillité d'une " passion heureuse et satisfaite. C'est par lui que de l'Amant, " même le moins libéral, on arrache sans peine tantôt une " robe, un bijou, de la porcelaine, quelques pièces d'argenterie, " un trumeau, des meubles, et souvent de l'argent comptant ".

J'assurai ma mère qu'elle pouvoit compter sur ma docilité ; que je me conduirois uniquement par ses a\ is : et que je me sentois naturellement les heureuses qualités nécessaires pour acquérir ce manège convenable à la perfection de mon état.

Dès le lendemain, pour me faire connoître, elle me produisit aux Thuileries. J'y fis mon entrée au mois de Mai vers les huit heures du soir. C'est le moment où tout ce qu'il y a d'aimable dans Paris se promène autour du grand Bassin. Les ris, les jeux, les grâces badinent sur les bords, l'amour y voltige, et voit avec plaisir les tendres effets de sa puissance, où sur un thrône de fleurs, il distribue des chaînes que tout le monde s'empresse de recevoir : on n'y voit que des Amans heureux où prêts à le devenir.

Les noirs chagrins, la triste jalousie, plus loin sont relégués dans les sombres allées du Jardin, et ne viennent point troubler les enfants de Cithère, qui folâtrent dans ce bel endroit.

Ma mère crût que mes charmes m'attireroient dés mon arrivée une cour d'adorateurs, elle s'enyvroit d'avance de la vapeur de l'encens qu'elle pensoit qui m'aloit être offert; mais il en lût tout au contraire. A peine fus-je regardée. Ce fâcheux début la déconcerta, j'en fus troublée, et nous nous retirâmes par dépit.

J'avouerai que j'avois fait fort peu d'attention aux femmes que j'y avois rencontrées, mais pas un seul homme n'étoit échappé à mes regards. Je n'avois point senti d'impression particulière, mais je connus que j'en aimois le Sexe en général.

Cette passion se trouva fortifié en moi par un tempéramment assez vif, dont m'avoit fait présent la nature.

Ma mère cherchoit à réparer le malheur de ma première sortie, aucun moyen jusqu'alors n'avoit réussi pour me procurer quelque connoissance utile. Je m'étois fait voir aux Spectacles, au Palais Royal, et il me parut que l'on y avoit assez tranquillement soutenu l'éclat de mes jeunes attraits.

J'en fus surprise, ma petite taille assez bien arrondie me paroissoit devoir attirer- l'attention des jeunes gens les plus délicats, quoique je ne fisse pas voir de gorge, parce que je n'en avois point : je me croyois un air qui devoit inspirer le désir de s'en éclaircir. Brune à l'excès, j'en devois paroître plus piquante.

Malgré tant de charmes, on ne me fit aucune de ces tendres propositions que j'aurois écoutées si volontiers, et auxquelles je me serois rendue avec tant de plaisir : cette indifférence de la part de ces hommes auxquels je m'étois flâtée d'inspirer si facilement de l'amour, me plongea dans un chagrin épouvantable.

La misère augmentoit dans la maison, la dépense que l'on avoit faite pour me mettre en état de paroître, et dont nous avions suposé que nous serions bien-tôt dédommagées, nous avoit mis dans le cas de manquer presque du nécessaire. D'ailleurs la pétulence de mes désirs s'irritoit de plus en plus. J'avais déjà treize ans ; j'étois formée d'un sang qui n'étoit pas tranquille à cet âge, et les adoucissemens que j'apportois à leur violence, par un badinage secret, n'étoient pas suffisans pour apaiser les émotions intérieures qui m'agitoient.

Ma situation étoit triste, ma mère' confia nos peines à un fort honnête homme avec lequel elle avoit entretenu une certaine liaison d'amitié : cet honnête homme n'étoit pas riche, il

ne pouvoit nous ser\ir que par ses conseils et ses talens ; il vivoit modestement d'un emploi d'Intendant des plaisirs de la jeunesse voluptueuse de Paris. Cet emploi le faufîloit extrêmement dans le monde, et lui donnoit un libre accès chez les gens riches et de qualité. Il formoit leurs partis d'amusement, il désignoit les lieux propres à leurs innocentes récréations, et y faisoit trouver les sujets les plus capables de faire naître les délices et la joie,

M. l'Intendant s'intéressa particulièrement à notre sort malheureux ; il nous promis de le taire changer en peu de tems ; nous fûmes d'autant plus tranquilles sur les assurance de ce bon ami, que son emploi le mettoit à portée de nous dispenser les secours dont nous a\'ions besoin. Il fut dès ce moment une tierce partie, qiii travailloit de concert a\ ec nous à l'établissement de ma fortune.

Il venoit ?u logis avec beaucoup d'assiduité, ma mère le recevoit avec attention ; je le voyois avec plaisir, je m'apperçus qu'il cherchoit à me plaire : cette découverte me flata, et devinant ses intentions, je lui facilitai les moyens de me voir tête à tête.

Il eut avec moi des façons libres et aisées qui m'enchantèrent. Le cérémonial me déplaisoit, sa familiarité me charma. Il s'attendrit, j'étois émue : mes désirs, d'accord avec les siens, ne me laissèrent pas réfléchir sur la conséquence de la perte que j'allois faire, et que je croyois irréparable : enfin, Monsieur l'Intendant cueillit une fleur que ma Mère destinoit à un Duc et Pair, ou tout au moins à un riche Financier.

En vain aurois-je voulu m'en deffendre, j'avois des passions mutines et trop difficiles à gouverner, sur-tout dans une occasion de les satisfaire.

Je n'étois cependant pas sans inquiétude, j'avois perdu ce trésor que ma Mère m'avoit dit de conserver avec soin, jusqu'à ce qu'un Amant libéral me contraignit à m'en défaire, en faveur des grands a\ antages qu'il me feroit du côté de la fortune.

Ma bonne Maman, qui n'avoit aucune connoissance de mon aventure avec l'Intendant, assuroit tout Paris que je jouissois encore de ces prémices que les hommes souvent sans succès recherchent avec beaucoup d'empressement, et mettoit en conséquence ma petite personne à un prix considérable. Quelqu'un pouvoit être tenté d'une chose si rare, je croyois que l'on n'en pouvoit imposer aux hommes sur cet article, et je craignois les suites de l'éclaircissement.

Je communiquai ma peine à celui qui en étoit l'auteur ; il rit de ma simplicité, et me désabusa de l'erreur ou j'étois de penser que ce fût un mal sans remède.

Il m'apprit un secret, dont l'usage me rendoit en apparence les grâces de mon premier état.

Je fus bien charmée d'être instruite de cette partie essentielle de ma profession. Quoique j'eusse toujours eu le noble désir d'étendre mes connoissances, et que je n'eusse pas négligé des recherches dans le sein de la nature et de mon imagination, ceci m'étoit échapé, ma Mère avoit eu ses raisons pour me le cacher jusqu'alors : dans la suite, je me livrai sans inquiétude aux transports de mon cher Intendant, mais j'avois grand soin de faire les réparations convenables aux nouveaux dérangemens qu'il faisoit au temple caché de mes charmes secrets.

Ma Mère ne soupçonnoit point notre intelligence ; elle se persuadoit que les visites fréquentes étoient une suite de la confiance qu'elle avoit en lui. Elle le pressoit toujours de nous donner de preuves de cette bonté généreuse qui le faisoit entrer si volontiers dans nos intérêts ; mais cette bonté généreuse n'avoit point ses effets : soit que l'occasion lui manquât, soit qu'il fût bien aise de me conserver encore à lui pour quelque tems sans partage, il nous faisoit les promesses les plus obligeantes sans exécution. Ma Mère, enfin, se lassa de ce retardement, je parus moi-même mécontente, je le reçus avec froideur, et,malgré les murmures du tempéramment, je suprimai mes bontés.

Il sentit la nécessité de nous abaisser par une prompte négociation. Des le lendemain il vint nous dire qu'il avoit inspiré le désir de me voir à un riche Allemand fort neuf, et qui faisoit à Paris une figure considérable. Ma bonne Maman pensa devenir folle à ce discours.

Un Etranger riche et sans expérience, quelle fortune, me dit-elle, ma chère Fille, si tu peux lui plaire ! allons vite, Mademoiselle, sous les armes 1

Je courus à ma toilette, l'art répara les défauts de la nature, et je me rendis tout ensemble un petit laidron assez piquant. Monsieur l'Intendant fut député pour annoncer à l'Etranger qu'on le \'erroit avec plaisir, et fut chargé du soin de l'amener dans l'instant, de peur que quelque scène Bachique n'éloignât cette entrevue.

Je demandai à ma Mère quel maintien je devois avoir a\'ec l'Allemand ; quel ressort il falloit monter pour le déterminer vers un amour généreux.

Je connois la Nation, me répondit-elle, j'ai voyagé dans ma jeunesse et demeuré quelques années dans une ville dont la Garnison étoit Allemande. J'ai toujours aimé la bonne compagnie, je n'en connois pas de meilleures que le militaire ; je fis connoissance avec tout un Régiment, dont les Officiers venoient souvent faire chez moi des petits soupers tranquilles.

Un commerce aussi étroit me fit connoître leur façon de penser ; ils ont le cœur tendre, mais la résistance les rebute ; ainsi, ma fille, quand il vous aura vue, s'il s'explique et que nous nous convenions, vous pourrez sans façon passer à la ratification du traité ; s'il reste à souper, buvez avec aisance: l'amour animé d'un verre de vin lui paroîtra plus charmant.

Cette leçon fut fort de mon goût, et je n'avois pour la suivre exactement qu'à ne pas gêner mon naturel.

J'entendis arrêter sous ma fenêtre un Carosse, je regardai, je vis un équipage superbe, d'où sortoit un jeune homme bien rais, suivi de M. l'Intendant. Le Carosse et les Laquais furent

renvoyés : enfin je les vis entrer dans mon appartement ; c'étoit un grand garçon bien fait, qui paroissoit avoir vingtdeux ans, il nous salua ma Mère et moi d'un air fort honnête, et me fit un compliment que je ne me compris point; j'y répondis au hazard, il feignit de m'entendre, je le fis asseoir prés de moi, et dans la suite je démêlai de son mauvais françois des discours fort obligeans: ses regards plus intelligibles que ses paroles m'assuroient que ma petite figure avoit fait sur son cœur une impression des plus vives, ce qui m'inspira une gayeté qui le rendit le plus amoureux des hommes. Monsieur le Baron de Mélisse (c'est ainsi qu'il se nommoit) ne se connoissoit plus, il s'émancipoit déjà jusqu'à prendre des petites libertés qui ne me déplaisoient point. Mais ma Mère, qui nous examinoit avec attention, crut devoir, arrêter, en s'approchant de nous, des transports ausquels mon nouvel Amant n'étoit point encore autorisé par une explication précise. L'Allemand soupçonna la raison de cette incommode surveillante, il lui demanda si pour vingt louis elle n'auroit pas la légère complaisance de lui permettre de m'expliquer ces sentiments tête à tête. Ma mère, qui se pique de politesse, répondit, en femme qui sçait son monde, à l'honnêteté de ce procédé: elle prit les vingt louis, et lui faisant beaucoup d'excuses de ce que ses affaires l'obligeoient de sortir avec Monsieur l'Intendant, elle se retira en m'ordonnant de tenir bonne compagnie à Monsieur le baron. Tout cela se traita dans les règles d'une bienséance.

Dès que nous fûmes seuls, ses transports éclatèrent sans contrainte ; les Allemands n'aimant pas la résistance, je dus plaire à celui-ci, puisque, sans affecter une deffense hors de saison, je lui fis connoître, par une ardeur égale à la sienne, que je répondois avec plaisir à ses tendres emportemens ; mais, par un malheur imprévu nos plaisirs furent imparfaits.

J'avois été annoncée comme une fleur que l'on n'avoit point encore moissonnée, j'avois, dans cette importante occasion, complément usé du secret que je tenois de l'Intendant, de peur

que l'on ne s'apperçut du contraire, et la dose fut sans doute un peu trop forte. L'inégalité des proportions devint un obstacle à la consommation de ce grand ouvrage; j'en parus cependant mille fois plus aimable au Baron, la nature eut tout l'honneur de l'artifice.

Ma Mère et son conducteur arrivèrent dans ces entrefaites, nous fûmes surpris dans ce désordre, charmant signe peu équivoque des galantes orgies que nous venions de célébrer, ou du moins de nos tendres essais. Ma Mère nous en plaisanta joliment: Monsieur l'Intendant, avec un fin sourire, me fît un compliment malin.

Le Baron se proposant bien avec le tems de remporter une pleine victoire, nous fûmes tous de la belle humeur du monde. On servit un souper délicat que l'amour avoit ordonné. Le Baron but largement, je lui tint tête, nous fumes plus d'accord dans cet exercice bachique que dans celui qui l'avoit précédé ; le vin l'anima, je lui trouvai beaucoup d'esprit; nous chantâmes ensuite ; j'ai la voix passable, j'accompagnai mes chansons polissonnes de gestes et de regards qui firent perdre à mon Allemand le peu de raison que le vin lui laissoit, il faisoit mille extravagances, il tomboit à mes genoux, baisoit mes mains, me protestoit un amouré ternel: "Oui, charmante. petite, me disaitil, dans son baragouin, je vous aimerai toujours, je n'ai rien qui ne soit à vous, ma vie, mes biens et tout ce que je possède est en votre pouvoir, si vous répondez à l'excès de ma tendresse."

Ma Mère pensa s'évanouir de joye à qes tendres expressions. "Mon adorable Seigneur, lui disoit-elle, pourroit-on ne pas vous aimer ? vous répandez dans vos discours une grâce qui m'enchante, j'en suis attendrie, et ma Fille sans doute est dans les mêmes sentimens." J'assurois le baron que je me sentois pour lui l'amour le plus tendre, dont il me verroit tous les jours lui donner de plus en plus des preuves convaincantes.

Mon intention étoit de lui en donner dans l'instant même. La table m'avoit mise dans des dispositions à désirer un second

tête à tête, je me flatois qu'il y réussiroit mieux qu'au premier, ou du moins qu'il y feroit quelque progrés, qui auroient quelque chose d'amusant ; je pris une bougie, et sous prétexte de lui faire voir la Maison, je le priai de passer dans un autre appartement, mais le pauvre garçon se trouvoit mal ; il rendoit avec effort le vin de Champagne qu'il avoit avalé de bonne grâce, je fus outrée d'un contretems qui blessoit ma volupté. L'Intendant, qui devinoit ce qui se passoit en moi, m'en fit une plaisanterie, que je pris mal dans la mauvaise humeur ou j'étois, il m'offrit pour m'appaiser de prendre la place du Baron dans la visite des appartemens, cela m'adoucit, mais j'y voyois de l'impossibilité. J'imaginai cependant d'aller chercher dans ma chambre quelques essences que je supposais devoir soulager le sobre Allemand, je me fis éclairer par Monsieur l'Intendant. Ma Mère, qui ne soupçonnoit rien, nous laissa partir : elle étoit occupé à tenir la tête du malade. Dès que nous fûmes dans ma chambre, nous usâmes de l'instant de liberté que nous avions pendant ces deux moments. Mon cher Baron se trouvoit plus mal, ma Mère,allarmée, ne me voyant point revenir,crut que je ne sçavois où j'avois mis mes essences, et me vint dire où elles étoient : mais elle nous trouva dans une occupation qui n'avoit rien d'interressant pour la santé du malade. Loin de chercher ces essences salutaires, nous en faisions d'un autre genre un ample sacrifice à l'amour. Mon petit lit sans rideaux étoit le riche autel sur lequel il étoit offert. Mes yeux fermez par recueillement pendant la cérémonie, ne voyoient point ma Mère interdite ; mais enfin, le sacrifice achevé, re\enus à nousmêmes, nous l'apperçumes immobile et déconcertée. Un froid silence régna quelques momens entre nous et je démêlai que l'irrégularité du coup d'oeil l'avoit choquée. Malgré cela je ne pus arrêter un grand éclat de rire qui partit comme un éclair. Monsieur l'Intendant en fit de même. Je courus embrasser ma bonne Maman, elle m'aimoit, le service que nous avoit rendu mon complice par la connoissance qu'il nous avoit procurée

du Baron étoit encore récent. Enfin, l'avanture lui parût si comique qu'elle pensa mourir de rire à son tour et dans nos ris immoderez, nous avions oublié qu'il avoit besoin de notre secours.

Nous le rejoignimes : il parut qu'il s'étoit assez bien soulagé sans vomitif; nous le trouvâmes endormi, son équipage se fit entendre dans le moment. Je ^■oulois qu'on le renvoyât, craignant qu'il ne fut incommodé par le mouvement dans l'état où il étoit, ce qui me fit proposer à ma Mère de le faire mettre au lit. Je m'offris même de le veiller, bien persuadée que les vapeurs bachiques étant dissipées, il m'auroit marqué sa reconnoissance de mon attention : mais ma Mère, qui est une femme d'ordre, ne voulut pas permettre qu'il couchât dans la maison. On le porta dans son carosse, M. l'Intendant l'accompagna, et j'allai dans les bras du sommeil me reposer des voluptueuses fatigues de cette journée. Ma mère voulut cependant le lendemain traiter dans un goût de reproche l'histoire des essences.

La conquête du Baron me rendoit fière, je ne me sentois pour ses volontés la même docilité, je voulois vivre dans l'indépendance.

Je lui fermai la bouche, et lui dis d'un ton ferme, que je ne prétendois plus être gênée dans mes actions ; que la vie douce et commode que j'allois lui procurer meritoit bien qu'elle me laissât jouir sans tracasserie d'une ample liberté. Qu'à cette condition nous serions amies, mais qu'autrement je sçaurois prendre mon parti.

La résolution avec laquelle je lui tins ce discours l'allarma, elle ne pouvoit plus se soutenir par elle-même, je lui devenois nécessaire. Elle sentit qu'elle avoit à me ménager, nous fîmes la paix, parce qu'elle promit de ne me plus contraindre, et de supprimer toute remontrance.

M. l'Intendant entra dans ce moment, elle nous laissa seuls pour me prouver qu'elle vouloit exécuter de bonne foi ce dont

nous venions de convenir. Je n'aimois pas l'Intendant, j'ignorois encore ce qu'on appelle amour, mais j'adorois le plaisir, et l'intérêt des sens me tenoit lieu de sentimens. Ce charmant Garçon avoit les plus jolis talens du monde pour traiter les mistères de la volupté, il en connoissoit les plus doux rafînements, tendre, emporté, badin, ces titres avoient formé les nœuds qui m'attachoient à lui. Un valet de chambre de M. le baron m'aporta ce qu'il falloit d'une riche étoffe pour me faire une robe, et m'annonça que son Maître amèneroit deux amis de sa Nation, mais qu'il les précéderoit de quelques momens. Je reçus le présent avec reconnoissance, et lui fis dire de venir le plutôt qu'il seroit possible. Je devinai les desseins du Baron dans l'avis qu'il me donnoit qu'il devanceroit ses amis. Je l'attendis seule dans mon appartement, il parut bientôt, très rétabli de l'incommodité de la veille. Je lui marquai les allarmes qu'elle m'avoit causées, il me dit que ces petits accidens n'étoient rien, quoi qu'il y fût sujet, mais qu'un peu de repos le retablissoit parfaitement. J'eus dans l'instant la preuve de sa bonne santé.

Le tête à tête que je venois d'avoir avec l'Intendant avoit été une escarmouche préparative, qui facilita au Baron la victoire complette qu'il avoit inutilement tentée le jour précédent, d'autant plus que je n'avois point fait usage du secret, afin de me trouver plus en état de conformité. Il la remporta tout entière, et les mouvemens que je me donnai contribuèrent infiniment à son triomphe.

Je le trouvai fort différent de l'Intendant, mais cette différence le distingua dans mon esprit.

L'Intendant, à la vérité, répétoit avec aisance ses tendres exercices, il y semoit un badinage libidineux, qui touchoit infiniment, mais qui m'émoussoit pas le plaisir.

Le Baron, enrichi des dons les plus extraordinaires de la nature, moins actif, mais plus solide, lent à se communiquer, ne le produisoit qu'autant que mes soins et mon agilité répon-

doient à ses efforts. Dans un plus petit nombre de leçons il remplissoit tous mes désirs, il me plongeoit dans une mer de délices, où, nageant long-tems et sans connoissance dans des torrens de volupté, je ne revenois à moi-même que pour m'apercevoir que je perdois pour quelque-tems la faculté de désirer un plaisir, auquel cependant j'attachois mon vrai bonheur.

Le Baron me parût digne de tous mes menagemens, quoique M. l'Intendant ne fut point à dédaigner, et je me proposai de ne rien négliger pour les conserver l'un et l'autre.

Les Allemans et l'Intendant arrivèrent, nous soupâmes magnifiquement, et Bacchus ne dût point être jaloux de la solemnité de la fête que nous venions de célébrer en l'honneur de l'amour. Pendant trois ou quatre mois, je passai des momens filés par les plaisirs, et par la volupté, tantôt dans les bras du Baron, tantôt dans ceux de l'Intendant, dont il ne s'avisa point d'être jaloux. La mutinerie de mes passions trouvoit l'occasion de s'exercer fréquemment.

La libéralité de l'Allemand faisoit régner l'opulence dans la maison : nous faisions la plus grande chère du monde ; la mode présidoit à ma parure ; j'étois sovivent aux spectacles, je vivois enfin dans l'abondance de tovit ce qui peut flater, lorsqu'un malheur que je me suscitai moi-même me fit tomber de cette brillante situation dans le premier état d'où m'avoit tiré le Baron.

Etant au Bal de l'Opéra, dans le carnaval, le Chevalier de Foliande s'attacha à moi, me tint les discours les plus galans, et me pressa si fort de lui accorder un rendés-vous pour le lendemain, qu'étant née bonne et peu grimacière, je pensai qu'il y auroit de l'incivilité de refuser à un jeune homme qui me le demandoit avec des grâces infinies, une chose de si peu de conséquence.

Je convins avec lui que, ne pouvant le recevoir chez moi, à cause d'un Amant qui pouvoit l'y surprendre, et pour lequel je

devois avoir des égards, j'irois volontiers chez lui au moment qu'il m'indiqueroit.

L'heure fut prise et je me rendis dans un hôtel garni, dont il occupoit le premier appartement.

Quand j'aurois ordonné les dispositions de l'entrevue, elle m'auroit point été mieux préparées. Je trouvois le Chevalier à son aise dans une robe de chambre légère et de bon goût, le cabinet étoit chauffé d'un très grand feu, il avoit un petit buffet chargé de liqueurs fines, de confitures, de biscuits et de truffes; plusieurs peintures, tirées de certains originaux de Clinchetelle, décoroient ce charmant petit réduit.

Nous commençâmes une scène fort galante, dans laquelle je trouvai dans le Chevalier presque les mêmes talens que dans le Baron, qui par le plus grand des malheurs, survint, et nous surprit dans le moment que nous essayons une petite attitude de fantaisie que je venois d'imaginer.

Les Allemands ne sont pas jaloux, celui-ci cependant prit mal la chose, il m'honora dans son emportement de quelques épithétes françoises, qui dans sa bouche étrangère ne perdirent rien de leur énergie. Le Chevalier lui demanda qui l'autorisoit à me traiter ainsi, et qu'il étoit étonné qu'il ignorât qu'un Français ne souffroit pas impunément qu'on insultât des femmes en sa présence, et dans sa maison. "Je vous suplie, dit-il au Baron, de cesser vos apostrophes, ou la qualité d'Ami ne m'arrêtera plus." — "Ah ! Chevalier, répliqua le colère Allemand, si vous trouviez votre Maîtresse dans une infidélité aussi prouvée, seriez-vous plus tranquile ? Je n'ai point été maître du premier mouvement, mais à présent je la méprise trop pour ne m'en plaindre pas."

Le Chevalier vit bien que le Baron étoit l'Amant dont je lui avois parlé; son procédé lui parut excusable.

Je joûois un fort vilain rôle pendant cette explication: j'alléguay de mauvaises excuses que l'Allemand écoutoit d'un air froid et dédaigneux, qui me parut plus piquant que toutes les

gentillesses qu'il venoit de me distribuer si libéralement. Ce mépris m'outra, je m'emportai à mon tour. Je lui dis que tant de délicatesse lui convenoit mal, et qu'il devoit se guérir de l'erreur de croire que pour lui plaire on renonceroit à toute société ; que je l'aimois à la vérité, mais que je m'étois conservée intérieurement le droit d'aimer encore tout ce qui me paroîtroit aimable. Il se retira sans daigner me répondre.

Il paroîtra sans doute extraordinaire que nous ayons été surpris par le Baron : l'événement est tout simple, le hazard seul conduisit l'avanture. Les Laquais du Chevalier avoit par négligence laissé ouvertes les portes des apartemens qui précedoient le Cabinet où nous étions. Le Chevalier, par une inatention d'étourdi, n'avoit pas pris les précautions nécessaires; l'Allemand étoit son ami (je l'ignorois), il venoit le voir sans façon; rien n'étant fermé, il parvint jusqu'à nous sans obstacle, dans le moment même que je consommois l'infidélité.

Après son départ, le Chevalier me parut îrès mortifié de ce que la négligence de ses gens, et son imprudence particulière, m'avoit attiré cette mortification, et me faisoient perdre, selon toute apprence, un Amant libéral. Je croyois qu'il s'offriroit de le remplacer, mais soit qu'il fût effrayé par la dépense qu'exige le titre d'Amant déclaré, soit que la folle complaisance que i'avois eue de venir chez lui si volontiers, lui fit augurer qu'au premier jour il pourroit fort bien me trouver dans le Cabinet de quelque ami, comme le Baron m'avoit trouvée dans le sien: il ne me parût pas dans le goût de former un attachement suivi. Je m'en consolai dans l'espérance que l'Amour que j'avois si bien servi jusqu'alors veilleroit à mes intérêts.

Nos désirs assoupis par ce contretems se réveillèrent, et nous nous livrâmes de nouveau à tous les emportemens qu'ils nous inspirèrent, après avoir pris des mesures contre une seconde interruption.

Le Chevalier, en nous séparant, me marqua sa reconnoissance, par un présent assez honnête pour un Cadet de maison.

Je retrouvai ma mère au logis, inquiète de mon absence, je lui en cachai les raisons, et quelles en avoit été les suites. Elle s'étonna de ce que nous n'avions plus de nouvelles du Baron (j'en étois moins surprise); l'Intendant n'ignoroit pas mon aventure; je le priai de ne lui en rien dire, de sorte qu'elle attribua sa perte à son inconstance.

Elle voulut m'engager à faire quelques démarches pour le ramener, je n'en voulus point bazarder, suposant avec raison qu'elles seroient mal reçues : mais sans me faire part de son dessein, elle alla chez lui, pour s'éclaircir des raisons qui le faisoient rompre si brusquement. On l'anonça; le Baron, sans paroître, la fit congédier assez grossièrement par ses Domestiques. La connoissance qu'il avoit de la noblesse des sentimens de ma mère lui fît croire sans doute, quoiqu'injustement, que ma visite chez le Chevalier pouvoit être l'effet de ses secrètes négociations.

Monsieur l'Intendant, qui n'avoit point eu la délicatesse ridicule de s'offenser du partage, vivoit avec moi dans la plus étroite intelligence, j'étois toujours l'objet de ses empressemens: ardent à me plaire, il adoucissoit un peu la peine secrète que je ressentois de la perte du Baron.

Le zèle de ce cher et constant Ami lui faisoit se donner mille peines pour me procurer un Amant utile à mon intérêt, mais il m'avoua que l'Allemand avoit publié mon Histoire, et que l'indiscret Chevalier peignoit les circonstances de mon rendez-vous avec un pinceau, qui, trempé dans des couleurs de la vérité, barbouilloit un peu ma réputation, et m'otoit toute espérance de devenir l'objet d'un attachement particulier.

" Vous avez encore une ressource, me dit-il : devenez une " de ces idoles publiques, qui de tous et à toute heure reçoivent " de l'encens et des offrandes. Cet état à ses périls, j'en con- " viens, les divinités de cette espèce sont souvent exposées aux " persécutions de la police, leur ennemie, qui, regardant le *' culte qu'on leur rend comme une hérésie en amour, ravage

" leurs Temples, en confisque les Ornemens, enchaîne " l'Idole, et souvent la relègue dans un Séminaire des déïtés " du même ordre, où vêtue grossièrement, on joint aux dégoûts " qu'inspire les vils ouvrages auxquels on l'employé, l'ennui " d'un célibat forcé, et les horreurs d'une dure captivité.

" Il est cependant des moyens, poursuivit-il, pour échaper " à sa vigilance : on peut entretenir une certaine intelligence " avec ses sectateurs.

" L'Idole peut encore, changeant de Temple, transportant " ses Autels sous des noms differens, quoique toujours la même, " recevoir des sacrifices, et se soustraire à la recherche de ses " ennemis ".

Je jugeai à propos de conférer avec ma mère sur le parti délicat que M. l'Intendant m'avoit proposé : les malheurs nous rendent circonspects. Je commençois à moraliser. La perte que j'avois faite du Baron, pour m'être uniquement livrée aux conseils de mes penchans, fut vme expérience qui me persuada de la nécessité d'une conduite plus réservée : je sentis que j'avois besoin d'un guide expert. Ma mère, dans les différentes aventures de sa jeunesse, avoit puisé une prudence d'état qui commençoit de me fraper. Je résolus de suivre quelquefois ses conseils.

Elle rejetta la proposition de l'Intendant. La Police la faisoit trembler ; elle avoit peut être été une victime malheureuse de sa persécution, ayant eu le malheur d'entretenir autrefois les égaremens de cette hérésie.

Je jugeai comme elle que ce parti ne me con\'enoit point, malgré ses apparences séduisantes; la multiplicité des adorateurs chatouilloit mon goût, et ma vanité, le nombre des offrandes flâtoit mon intérêt ; mais je voyois un précipice caché sous des fleurs si brillantes. Il étoit rare de s'en garentir, et cette chute me paroissoit cruelle. J'étois fort incertaine sur l'état que je devois choisir, il falloit cependant me déterminer: nous avions bientôt coiisommé ce que nous restoit des libéralités du Baron;

l'argent manquoit, nous vendions les meubles, il ne nous restoit presque plus que ce dont nous ne pouvions nous passer.

Ma mère crut que par mon assurance naturelle, soutenue d'un grand fond de mémoire je serois un sujet très-propre à paroître à la Cour de Thalie.

Le Théâtre est un point d'Optique avantageux pour une Fille que la fortune a négligée dans la capricieuse distribution de ses biens.

Plus d'une médiocre beauté voit dans ses chaînes les puissances de la terre, et vit dans les bras de l'opulence, qui, sans le titre d'actrice, essûieroit toutes les amertumes de la misère, et pour toujours eût été plongée dans les ombres de l'obscurité.

Le goût bizarre des hommes pour les chimériques Princesses du Théâtre, est un fond inépuisable de trésors, qui sert au luxe des Armides et des Andromaques.

Ils leur font souvent, par un effet des caprices du cœur, le sacrifice d'une beauté plus parfaite, d'un objet respectable par un rang illustre, et par une délicatesse de sentimens rare chez Melpomène et chez Thalie.

On voit le plus grand Héros mêler aux Mirthes grossiers d'un amour de coulisses, les lauriers qui le couronnent, et briguer un cœur souvent préoccupé d'une passion violente pour le comique Valère, que le plus indigne des favoris de Plutus peut espérer comme lui.

Je me flâtai que si je pouvois me faire recevoir à la Comédie, ma jeunesse et mes talens pounoient me procurer quelque Amant libéral et distingué, qui me rendroit l'éclat où j'avois vécu pendant mon intrigue avec le Baron.

Ma mère employa tout ce qu'elle avoit de connoissances pour m'obtenir la permission de débuter au Théâtre Italien, ce que je fis sans doute assez mal, puisqu'après la Comédie on me conseilla de me former quelque tems dans une Troupe de Province, où je puiserois cet Art nécessaire pour plaire à Paris.

Ce compliment exclusif, auquel l'éxiguité de ma taille avoit

un peu contribué, fut un coup de foudre d'autant plus terrible, que mon amour propre m'avoit persuadé que j'entraînerois les aplaudissemens les plus éclatans.

Me voyant sans ressource à Paris, je me proposai pour entrer dans une Troupe qui devoit s'établir à Rouen; on m'y reçut, et je fus enfin enrollée sous les étendarts de Thalie, moyennant cent pistoles d'engagement par année. On honora ma mère d!un emploi considérable dans la même compagnie; elle eut la direction d'un Bureau établi pour la distribution des Billets de Théâtre, Amphithéâtre, premières et secondes Loges, dont elle s'acquita avec beaucoup de distinction, et peut-être de fidélité.

Ce ne fut pas sans peine que je quitai M. l'Intendant, et nos derniers embrassemens furent des plus tendres. Leur vivacité réciproque augmenta les regrets de sa séparation.

Nous arrivâmes en cette Capitale de la Normandie dans une voiture des plus modestes, choix de la nécessité.

La Ville me parut considérable : La Seine qui coule avec majesté sous ses murs, est couverte d'un nombre infini de Navires de toutes Nations qui viennent y trafiquer. Le Commerce, source ordinaire de l'opulence, paroît être l'objet de l'attention particulière de ses Habitans.

Le luxe et le faste y régnent, presque aussi souverainement qu'à Paris.

Les Magistrats et les Négocians, pour le noble usage de leurs grands biens, jettent dans cette grande Ville un air de magnificence qui la rend aimable à ceux même qui sont accoutumés aux grandeurs et aux délices de la Cour.

La Troupe réunie et assemblée, nous fîmes l'Ouverture du Théâtre. Le mérite et le talens des directrices et du Directeur, attirèrent tous les suffrages et firent tolérer les défauts des sujets inférieurs dont je faisois partie.

On a des bontés dans ce pays pour les gens du talent, et celui que j'avois de chanter passablement me fit désirer dans des Maisons respectables.

On ignoroit mes aventures de Paris ; faute d'occasion, je n'avois point encore blessé les bienséances ordinaires : On pouvoit par conséquent me recevoir sans répugnance. Dans les soupers où je me trouvois avec des Dames distinguées, je me trouvois cependant un peu déconcertée ; j'avouerai que jusqu'alors je n'avois jamais vu de bonne Compagnie en Femme, mais mon petit art du Théâtre me tiroit d'affaire, et me tenoit lieu d'usage du monde.

Cette façon de vivre avoit quelques agrémens ; mais je la trouvois trop simple et trop unie ; cela ne me conduisoit à rien ; mes passions s'irritoient par non usage de ce qui leur étoit propre ; et malgré celui que je faisois d'un petit meuble de Fille, image grossière et inaminée de la réalité, je n'en pouvois appaiser la révolte.

Je regrettois mon cher Intendant. Mon imagination l'appelloit au secours de mes désirs, et son phantôme renouvelloit encore mais, imparfaitement, quelquefois mes anciens plaisirs.

Ma Mère étoit peu satisfaite aussi de notre situation ; la dépense rouloit sur mes appointemens ; l'Amour n'avoit point encore jugé a propos d'augmenter ceux que je recevois de Thalie ; il ne m'avoit procuré d'autre hommage que celui de quelque fleurettes passagères que j'avois reçues dans les Coulisses.

La connoissance que je pris du caractère et de la façon de penser des Normands, ne me donna pas l'espérance d'une brillante fortune.

A Rouen, on aime le plaisir, on y connoit l'Amour ; mais les plaisirs qu'on y goutte sont des plaisirs raisonnes, et l'on ne sacrifie guères qu'à l'Amour délicat et de sentiment.

Sans prodiguer ses richesses, on les fait servir aux aisances et commodités de la vie. Chacun se pique d** tenir bonne Maison, de faire bonne chère, et de contribuer aux douceurs et aux amusemens de la société : voilà le plaisir de ce qu'on appelle les honnôtes-gens de la bonne compagnie.

L'intérêt, assez occupé du soin d'allumer le flambeau de l'Himen, n'entre pour rien dans les libres engagemens de l'Amour ; ce n'est que la politesse, la complaisance et les soins qui le font naître : on ne donne son cœur qu'à l'objet véritablement digne de plaire, et l'on ne s'aime enfin que parce l'on se trouve aimable.

Un peuple affermi depuis long-tems dans des principes si raisonnables, est éloigné de sacrifier ses revenus aux entretiens d'une Actrice toujours intéressée, et souvent infidèle : cette connoissance, dis-je, me fit perdre l'espoir de trouver quelqu'un qui \oulût pour moi faire une certaine dépense.

Ma Mère dans ces réflexions spéculatives, ne trouva d'autre moyen pour vivre plus à son aise que d'ouvrir la Maison à tous les jeunes de Famille, qui, pour se dédommager de la contrainte ou de la bienséance qui les retenoit dans les sociétés du grande monde, ne demandoient pas mieux que de pouvoir en liberté faire avec moi quelquefois de petits soupers amusans.

Dès que nous nous fûmes déclarées sur ce ton, la jeunesse abonda dans le logis, qui,i presque tous les soirs nous faisoit la plus grande chère du monde, dont les friands débris suffisoient à l'honnête subsistance du lendemain, quand il ne se formoit pas de nouvelle partie.

Je parus aux yeux de ces jeunes gens mille fois plus aimable à table qu'au Théâtre, leurs cœurs faciles à s'enflâmer ne purent résister à mes agacemens ; ils se rendirent d'autant plus volontiers, que je laissois entrevoir beaucoup de facilités : leur Amour s'expliqua par des présens, par leurs discours, et leur assiduité ; mais ces timides adolescens, malgré les occasions les plus favorables, n'osoient former une entreprise décisive, ce qui m'ennuyoit fort.

Un d'entre eux, un peu plus éveillé que les autres, parut cependant un soir assez animé. La présence de ma Mère arrêtoit à peine ses petits gestes qui m'annonçoient ses désirs. Ma bonne Maman s'en apperçut, et, connoisant quelle étoit

ma mortification de l'austère viduité dans laquelle je vivois depuis mon départ de Paris, pour me faire plaisir, elle nous laissa dans une entière liberté.

Lorsque nous ûmes seuls, mon petit bon-homme ne se contraignit plus ; il avoit dîné en Ville, le vin de Champagne lui inspiroit une certaine audace, qui lui fit hazarder de me donner des baisers assaisonnés, qui l'enflammoient de plus en plus. Ses mains libertines agissoient sans obstacle ; leur activité portoit dans mes sens un trouble qui me deroboit à moi-même; il alloit pousser l'aventure à la conclusion, lors qu'ému par un badinage trop prolongé, il en perdit tout d'un coup le pouvoir, par la subite effusion des plus sensibles effets de l'amour. J'affectai de rire de cet accident, mais j'en eus un dépit sincère, j'étois toute en feu, mon jeune Amant n'avoit plus la faculté de l'éteindre ; et comme je me trouvois dans un état à ne pouvoir attendre que son ardeur se renouvellât, sous prétexte de changer de robe, je me retirai dans ma chambre, où, par un petit secours que je me procurai moi-même, je rendis à mes sens plus de tranquilité.

Quand je fus seule avec lui dans la suite, nous passions diligemment à l'essentiel, pour éviter un pareil malheur, si nous nous fussions arrêtés au prélude. Ses timides rivaux soupçonnèrent que je l'avois rendu heureux ; ils me marquèrent leurs sentimens jaloux ; je les dissuadai facilement (ils étoient jeunes et sans expérience) plusieurs renouvellèrent leurs soins et leurs presens. Devenus enfin plus hardis par mes avances et mes familiarités, les petits téméraires exigèrent par des emportemens, la récompense de leur Amour ; je les traitai tous fort humainement.

L'âge n'avoit cependant point éteint les passions de ma Mère. Les petites caresses que je recevois quelquefois de mes Amans en sa présence, les ranimèrent; elle trouva l'occasion de les satisfaire. Malgré le ravage que prés de dix lustres causoient à ses charmes, l'on ne méprisa point à Rouen de vieux agrémens, que Paris négligeoit depuis vingt années.

Je suis bien persuadée que l'Amour n'eut aucune part aux bontés que plusieurs Etrangers et Normands eurent pour elles ; mais elle y trouvoit toujours son compte, quoiqu'elle ne dût cette bonne fortune qu'aux saillies pressantes de leur tempérament.

Par la bouillante \ivacité du sang, les jeunes gens ont des mouvemens fougueux qui demandent un prompt remède ; ma Mère, par une complaisance infinie, se prêtoit à leur donner tous les secours dont ils avoient besoin. Je l'ai vue souvent quitter la Comédie au signal de quelques Spectateurs enflâmes d'une subite ardeur par les objets séduisans qui s'y rencontrent ; se retirer avec eux au logis qui n'en est pas éloigné, et là, dans une profonde Bergère (théâtre de ses plaisirs et des miens) apaiser en eux la révolte des sens.

On me pardonnera cette petite digression sur le compte de ma chère Maman ; je l'aime trop pour la priver de l'honneur que ces circonstances particulières qui la regardent lui peu\ent faire aux yeux du Public. N'est-il pas glorieux à une Femme de son âge d'a\oir un peu de tems essuyé le feu des transports de dix on douze jeunes gens, dont je n'avois pas moi-môme méprisé l'attachement : J'attendois cependant tous les jours mes conquêtes. Un de nos Comédiens, jeune et d'une figure passable, me marqua l'envie d'augmenter le nombre de mes Adorateurs : il fut heureux dès qu'il parla; quoique ce fût un Amant qui n'étoit d'aucune ressource pour l'intérêt, il m'étoit nécessaire puisqu'il servoit pendant les entr'actes à me désennuyer quelquefois dans ma loge.

Je suis arrivée insensiblement à la partie la plus intéressante de mon Histoire.

On m'a vue jusqu'à présent toujours dans les bras de la volupté, sans connaître le véritable amour ; j'avois conservé jusqu'alors cette liberté de cœur avec laquelle on en peut goûter presque tous les plaisirs, sans en ressentir les peines : mais hélas ! un seul instant me rendit rescla\e de la plus violente passion.

158 COMTE DE CAYLUs

Un jeune homme de seize ans, grand, bien fait, extrêmement formé pour son âge, me fut présenté par un de ses amis et des miens; il joignoit aux grâces de la plus riante jeunesse un teint vif et animé; de beaux cheveux noirs bouclés, avec une négligence aftectée, décoroient sa charmante figure, et ses yeux brillans d'un séduisant éclat lancèrent en un instant dans mon cœur tous les traits de l'amour.

Cher Amant, si tu lis ces Mémoires tu verras que je peins avec plaisir les charmes qui m'ont touchée.

Je sentis à sa vue un trouble aimable se glisser dans mon ame. Un genre de plaisir qui m'avoit été inconnu jusqu'alors s'empara de moi-même ; mes discours furent sans ordre et sans liaison pendant sa \isite, qui me parut courte. Après son départ je tombai dans une sombre mélancolie, uniquement occupée de lui ; je le cherchois avec des yeux distraits dans mon appartement, quoique sûre de ne l'y pas trouver.

Un de mes premiers Amans entra dans le moment que j'étois dans cette langueur que cause un amour naissant ; il débuta par des caresses, j'y répondis par le mouvement de la passion excessive que je sentois déjà pour l'aimr.ble enfant qui venoit de me quitter, et que dans la suite je nommerai Rhidilles : mon imagination frappée cherchoit à se persuader que c'étoit de lui dont je recevois des preuves de tendresse ; cette idée me faisoit goûter des délices inexprimables. Que sera-ce, me disois-je en secret, quand je le posséderai véritablement !

Je l'apperçus à la Comédie le lendemain ; je tâchai de lui faire lire mes sentimens dans mes regards, et je crus voir dans ses yeux quelque chose d'obligeant : je me trouvai sur son passage en sortant du spectacle, il m'aborda poliment en s'informant de ma santé. "Elle est fort mauvaise, Monsieur, lui répondis-je à l'oreille, vous m'avez empêché de dormir cette nuit, vous êtes un homme bien dangereux. Que je suis malheureuse de vous avoir vu!" Je m'évadai après ce discours, et j'en atendis l'effet avec beaucoup d'impatience ; il fut quelques jours

sans me venir voir, pour se faire désirer davantage sans doute : rafinement qui lui étoit inutile; mais enfin, je le vis entrer dans mon apartement avec l'air qui m'avoit enchanté ; je n'avois pour lors d'autre compagnie que mon amour. "Ah? vous voilà, dis-je, aussitôt que je le vis paroître ; que vous êtes cruel ! le discours sincère qui m'échappa l'autre jour meritoit-il que vous en laissassiez écouler plusieurs sans venir ici ? Vous vous faites aimer, vous ne l'ignorez pas, et vous avez la barbarie de ne pas aporter aux maux que vous causez les remèdes convenables." Il reçut mes reproches fort galament ; je ne suis pas difficile à appaiser, il m'avoua que j'avois fait sur lui les mêmes impressions qu'il avoit faites sur moi ; nous étions seuls, mes regards, mes discours, lui faisoient connaître assez qu'il pouvoit tout hasarder ; il vola dans mes bras ; l'amour nous couvrit de ses ailes, je perdis connoissance, et mon âme faillit à m'abandonner dans l'yvresse des plaisirs.

Je sentis toute la différence qu'il y avoit entre la satisfaction d'un désir, qui prend son origine dans le tempérament, et celle d'une passion, qui réside dans le cœur, et déterminée, ne me parut qu'une foible image de la seconde. Il fut convaincu que seul il possédoit mon cœur ; mais il soupçonna que ses rivaux étoient d'ailleurs également bien traités, et sa délicatesse parut s'en offenser.

L'excès de mon amour m'eût porté volontiers à lui en faire le sacrifice, si j'eusse pu me passer du secours que j'en recevois de chacun d'eux, en petits bijoux, en meubles, en cadeaux, en argent comptant. Il me faisoit même un hommage d'une partie de la pension qu'il recevoit de ses parents pour ses menus plaisirs. Rhidilles n'eût pas été en état de me dédommager de la perte que mes intérêts auroient soufferts en les expulsant, et ce cher Amant allumoit trop de feu dans mon âme pour que lui seul eût pu suffire à les éteindre.

J'ai le don des larmes, j'en répandis abondamment, en lui reprochant l'injustice des soupçons. Je le traitai de visionnaire,

il me crût fidèle, et nous vécûmes dans la plus grande intelligence.

Mon bonheur étoit trop parfait pour être durable. Tel est le sort de l'humanité. Elle ne peut jouir constamment d'une félicité suivie. Mille évenemens imprévus en arrêtent le cours.

Mon cher Rhidilles fut obligé de faire un assez long voyage en Angleterre ; mes pleurs ni mon amour ne purent l'arrêter ; un ordre supérieur, auquel il ne pouvoit se refuser, le força de partir.

Je regrettai l'ancienne tranquillité de mon cœur dans le tems de cette fatale absence, et je paye bien cher à l'amour les fa\'eurs dont il m'avoit comblée, par les tourmens que je ressentis de ce cruel éloignement. Je ne trou\ois d'autre plaisir que celui de donner tous les jours des preuves de ma fidélité à ce cher Amant, dans les bras de ceux qui me restoient, par l'application de mon esprit à se persuader qu'il étoit l'objet de mes transports.

Il étoit toujours présent à mon esprit, et la nuit même, souvent dans un songe, l'ofFroit à mes désirs. Ces illusions flateuses faisoient sur mes sens de si viAes impressions, qu'elles opéroient en moi les effets de la réalité.

Toute la Comédie se disposoit à partir pour Caën, les spectacles à Rouen étoient négligés; c'étoit en vain que l'on employoit mille soins pour qu'ils fussent fréquentés davantage.

Quoique la jalousie régne extrêmement dans l'état Comique, je ne peut me dispenser de rendre justice aux Chefs de la troupe.

La jeune Directrice a presque déjà tous les grands talens du Théâtre, et joint au mérite de son état, la conduite et les mœurs d'une Fille qui a de la naissance et de l'éducation.

Tel est l'avantage de la vertu, que le vice même lui rend hommage et le respecte.

Le Directeur unit aux qualités de l'honnête homme, celles d'un excellent Auteur, et le Poëme Dramatique, qu'il vient de

donner au Public, a prouvé l'étendue de son génie. Des sujets si dignes d'estime et d'admiration dévoient attirer l'influence; mais, au contraire, par une injuste préférence pour le jeu, ils furent abandonnés, et j'ai vu souvent les gratis composer le plus grand nombre de leurs Spectateurs.

Ces raisons déterminèrent la troupe à s'établir à Caën pour quelque-tems: je fus charmée que l'on prît ce parti; je me flatai que la dissipation du voyage, qu'un séjour différent, et de nouvelles connoissances, diminueroient un peu la douleur intérieure que me causoit l'absence de Ridhilles.

Nous arrivâmes à Caën, qui me parut une ville fort jolie, et beaucoup mieux bâtie que Rouen, mais moins considérable et moins peuplée. L'Académie et l'Université, avec la jeunesse de la Province, y attirent beaucoup d'Etrangers.

Les Académistes me trouvèrent un petit air mutin, qui leur fît naître l'envie de me proposer un assaut : j'acceptai le défi, j'étonnai mes braves Adversaires, et je soutins avec une intrépidité surprenante plusieurs bottes des plus vigoureuses.

Nous restâmes peu de tems à Caën, et lorsque nous retournâmes à Rouen, je trouvai que la renommée avoit déjà publié mon combat contre les Académistes.

La vérité qu'exige cette Histoire ne me permet pas de passer sous silence cette petite aventure qui arrivra à ma Mère, peu de tems après notre retour; nul prétexte ne doit engager l'Historien à taire les faits importans.

Un jeune homme, assez connu par ses richesses et par son état, lui proposa de faire un petit voyage à Cithère, et se chargea de l'y conduire. Ma bonne Maman accepta la proposition, le tems lui parut fa\orable ; elle leva les voiles dans le moment même, en se flatant d'une heureuse navigation. Déjà son jeune Pilote faisoit avancer la prouë vers le port de son Isle enchanteresse ; il sembloit qu'il alloit traverser rapidement le détroit qui conduit à ces rives délicieuses, lorsque tout d'un coup il changea sa manoeuvre, il désapareilla, et,

revirant subitement, fit perdre à ma Mère toute espérance d'achever le voyage.

Ils se retira, en riant de toute sa force, et la laissa dans la fureur d'une femme que l'on abandonne dans de pareilles circonstances : on rit beaucoup de ce petit événement, dont on fut informé le jour même.

Je vivois cependant toujours dans cette aridité que nous cause l'absence de l'objet aimé, lorsque j'apris enfin que mon cher Ridhilles étoit arrivé.

Son amour n'avoit pu tenir contre une absence de quatre mois: le petit ingrat, par une inconstance assez ordinaire aux gens de son âge, sembloit ne plus penser à moi. Six semaines s'étoient déjà écoulées depuis son arrivée d'Angleterre, sans qu'il me fût venu voir : au désespoir de son indifiFerence, je pris le partie de lui écrire, ma lettre étoit touchante, j'avois des raisons pour ne pas signer ; je mis simplement à la fin : 5'/7 vous reste des sentimens, vous devinez bien qui Je suis.

Elle fit tout l'effet que je pouvois désirer, il m'en apporta luimême la réponse : ma présence réveilla son amour, il m'en donna des marques qui me firent oublier toutes les peines que je souffrois depuis son absence.

Ma Mère ne voyoit point sans douleur l'excès de mon attachement pour lui, parce qu'il nuisoit à notre intérêt.

Je ne pouvois contraindre ma flâme devant ses rivaux, qu'une préférence marquée que je lui donnois sur eux refroidissoit extrêmement, quoique je ne leur refusasse rien de ce qu'il m'étoit libre d'accorder : mais mon cœur qu'ils auroient souhaité, n'étoit plus en ma puissance, et plusieurs désertèrent^ désespérant de me toucher par la préoccupation où ils me voyoient sur le compte de Ridhilles.

Cette désertion tiroit à conséquence ; les cadeaux et les présens devenoient plus rares ; la misère s'avançoit à grands pas, nous avions même été obligées de vendre deux billets de Lotterie, dont une Dame respectable m'avoit fait présent ; cela

me fît faire des réflexions, et je me proposai de concilier par un peu de contrainte mon amour et mon intérêt.

Je marquai moins d'empressement pour Ridhilles; j'attirai de nouveau ceux qui s'étoient éloignés par tout ce que la coquetterie a de plus agaçant. Je forçai mon indifférence pour eux à se parer des dehors de la tendresse, ils en furent la dupe, ils se crurent aimés ; les fêtes, les bijoux me marquèrent leur reconnoissance, et quand j'étois seule avec ce cher Amant, je me dédommageois de la violence que je m'étois faite pouriles tromper.

Ridhilles voulut me faire aussi quelques petites galanteries ; il me donna un étui en or : je l'acceptai ; mais en lui protestant que désormais je ne recevrois rien de sa part. Je l'aimois de façon à ne vouloir pas lui venir à charge. J'imaginai cependant une manière de nous faire réciproquement des présens qui nous flateroient beaucoup et qui nous couteroient peu ; je lui envoyai de la mousse que l'on trouve sur le bord des ontaines, dans les bosquets, ou sur les montagnes de Cithère, en le priant de me donner, en échange de celle qui croît dans les jardins de Priape ; tout cela se faisoit sans dépense.

On a prétendu qu'il n'étoit pas possible d'aimer véritablement deux objets dans le même tems, je ne me jetterai pas dans de longs raisonnemens pour prouver le contraire ; mais je diraique j'ai trouvé, dans le fond de mon coeur, l'expérience de cette possibilité.

Ridhilles avoit un Frère aîné arrivé depuis peu d'Espagne ; on le nommoit Bagerria : il me vint voir, je lui trouvai du mérite, et sans cesser d'aimer le Cadet avec fureur, je sentis pour lui le même emportement. Il dut démêler dans ma façon d'agir que je ne le voyois point avec indifférence ; mais, soit qu'il fut arrêté par le soupçon des liaisons particulières que j'avois avec son Frère, ou qu'il eût pris ailleurs des engagemens qui ne lui permettoient pas de répondre à ma passion, il resta toujours a\ ec moi dans les bornes d'un simple badinage qui ne servoit qu'à m'irriter.

J'avois des mesures à garder; je n'osois expliquer précisément à Bagerria les sentimens qu'il m'avoit inspirés, je craignois que les deux Frères ne se confiassent la conduite que je tiendrois avec eux : je voulois, en conservant l'un, acquérir l'autre, persuader à chacun en particulier que de lui seul je faisois un Amant favorisé, et que je ne regardois son frère que comme un homme que j'estimois. Ce ménagement étoit difficile, mais il étoit nécessaire ; leurs scrupule n'auroient pu leur tolérer le partage des mêmes faveurs.

Je cherchois des expédiens pour conduire heureusement cette intrigue délicate, lorsqu'une petite vérole, dont fut attaqué Bagerria, m'en épargna les embarras. Le pauvre Garçon resta plusieurs mois au lit, et, depuis sa convalescence, je ne l'ai point reçu chez moi, pour des raisons que je dirai dans leur tems.

Les approches du Carnaval animoient les plaisirs; il se passoit peu de jours où il n'y eût chez moi un grand souper avec nombreuse compagnie. J'avois un nouvel Amant, et libéral, qui fixa l'abondance dans la maison tout le tems que j'ai pu le conserver ; il n'épargnoit rien pour me plaire ; il dépensoit son argent avec une aisance et un air de satisfaction inimitable : cet Amant, par ces procédés nobles et généreux, eût touché la Femme de France qui eût pensé le plus délicatement : mais malgré tout l'excès de son mérite et de son amour, par un caprice étonnant de mon cœur, je ne sentis rien pour lui, et ce n'est qu'au tempérament qu'il doit la complaisance que j'eus pour ses désirs. Je dissimulois cependant avec adresse le peu de goût qu'il m'inspiroit; c'étoit un homme qu'il falloit ménager: les agrémens que sa magnificence me procuroit méritoient des égards, aussi me suis-je si parfaitement attachée à le tromper qu'il étoit persuadé que je l'aimois.

Ma Mère ne negligeoit rien, de son côté, de tout ce qui pouvoit flater l'intérêt. Elle fut informée que deux Amans, qui ne pouvoient se voir facilement cherchoient en ville un

apartement secret ; nous avions une troisième petite chambre qui nous étoit inutile, elle l'offrit de la meilleure grâce du monde, sûre qu'un service de cette importance seroit bien récompensé. Les Amans l'acceptèrent. Ma chère Maman avoit soin d'y faire trouver tout ce qui convenoit pour les affaires qui les attiroient ; quand le couple Amoureux étoit arrivé, nous faisions tin petit moment les honneurs de la maison, et les laissions jouir ensuite de la pleine liberté après laquelle ils aspiroient.

Nous fîmes encore une heureuse découverte : ce fut celle du jeune Milord Lope qui logeoit dans mon voisinage depuis quelque temps ; nous sçumes que cet Anglois avoit des lettres de crédit qui le mettoit en état de faire une belle dépense, ce qui nous fît former le projet de l'attirer au logis, en quoi je réussis par un petit stratagème fort simple.

Milord passoit souvent sous mes fenêtres (sans intention cependant); il étoit suivi d'un chien qu'il aimoit fort, dont je sçavois le nom ; je l'appellois, il montoit, et par le moyen de quelque cuisses de poulet, nous fîmes bientôt connoissance. Après un traitement qui étoit fort de son goût, il venoit me voir fort régulièrement ; je lui disois mille choses, qu'il n'entendoit cependant point parce qu'il ne sçavoit pas le François. Ennuyée enfin de ce que toutes les politesses que je faisois au chien, ne m'attiroient aucune civilité du Maître, j'enfermai le doguin, me persuadant que Milord, allarmé de ne le plus voir, en feroit quelques recherches, et supposeroit qu'il seroit chez moi, parce qu'il ne pouvoit ignorer qu'il y venoit très-souvent ; en effet, il le crut, et vint m'en demander des nouvelles ; je le reçus d'un air fort enjoué ; il me demanda si par hazard je n'aurois pas vu son chien ; je lui dis qu'il y en avoit un qui s'étoit attaché à ma cuisine, que s'il lui appartenoit je consentois à le lui rendre ; je le fis paroître ; Milord fut charmé de le retrouver ; il n'en fut plus question.

Je soupçonnai que mes petites façons éveillées avoient

troublé le cœur du jeune Anglois, son assiduité me le prouva dans la suite, et ce fut bien-tôt un Amant déclaré. Il en usoit si généreusement, que je crus ne pas devoir retarder son bonheur, dans une fête qu'il me donna à S, Paul ; nous en foulâmes plusieurs fois les gazons.

Milord s'amusoit presque tous les soirs au logis, où l'on jouoit assez gros jeu ; un grand souper succédoit au passe-dix, ma Mère y perdoit rarement : on essuie peu les caprices d'une fortune contraire, quand on a l'attention de les corriger.

Je conservois toujours pour mon cher Ridhilles le même excès d'amour ; mais sa famille osa trouver mauvais qu'il eût des liaisons avec moi. La vanité de ma Mère en fut choquée ; elle pensoit qu'on auroit dû nous sçavoir obligation du soin que nous prenions de former le cœur et l'esprit de la jeunesse ; elle lui tint en mon absence les discours les plus durs, et peu-à-peu le dégoûta de notre société. Je voulois absolument qu'il vînt au logis maigre elle, mais il ne voulut plus s'exposer à ses mauvais discours, qui (je suis forcé «l'en convenir) alloient véritablement quelquefois jusqu'à l'insolence.

A peu près dans ce tems, on amena souper au logis une personne qui me parut singulière. C'étoit un jeune homme qui me parut froid et silencieux. Je m'aperçus qu'il m'examinoit a\ec attention et qu'il ne répondoit qu'a\ec peine aux petites prévenances que je lui faisois. Il me sembloit même qu'il jettoit sur les autres jeunes gens qui étoient avec nous des regards de compassion, comme s'il les eût blâmés de se livrer trop au plaisir que leur causoient mes caresses et mon badinage.

Cette façon d'agir extraordinaire m'inquiéta. Je n'avois pas encore vu d'homme de ce caractère; je l'engageai dans une conversation pour tâcher de démêler si son silence et sa froideur n'étoient point un effet du défaut de son esprit. Mes allarmes augmentèrent, lorsque par ses discours, je jugeois qu'il nen manquoit pas, et que c'étoit un homme affermi dans les principes d'une philosophie raisonnable, qui lui donnoit

beaucoup d'éloignement pour tout ce qui ressentoit l'égarement du cœur et le libertinage de l'esprit ; un homme enfin qui, quoique jeune, étoit revenu de l'erreur de se livrer aux passions.

Je fus bien fâchée que l'on eût introduit chez moi ce philosophe. Mais comme je le vis revenir plusieurs fois à la maison, je me flattai que ma petite figure avoit dérangé sa sagesse, et je sçavois bon gré à mes charmes de m'avoir acquis un Amant de cette espèce. Il fallut cepedant me désabuser, puisqu'après lui avoir présenté mille occasions d'abjurer dans mes bras l'austérité de la philosophie, il resta toujours dans les termes d'une indifférence polie, qui mortifioit extrêmement ma vanité.

J'en fus si piquée, que je me proposois sérieusement de tout employer pour m'en faire aimer. Je voulus un soir parier avec lui que je le rendrois amoureux avant qu'il fût un mois, il ne me répondit que par un souris moqueur, qu'il prit même la liberté d'assaisonner de quelque dédain.

Malgré tous mes efforts, je ne le pvis séduire, et je fis en sorte de me venger par des mépris affectés de ceux qu'il avoit eus réellement pour les soins que je m'étois donnés pour lui plaire.

La mauvaise humeur que je lui marquai dans la suite, lorsqu'il venoit au logis, ne le fit point changer de conduite. Il paroissoit autant insensible à mes brusqueries qu'il avoit été peu touché de mes agacemens.

J'étois cependant fort intrigué sur les motifs de son assuidité. J'ignorois quelles raisons l'engageoient a me venir voir, lui qui ne devoit trouver chez moi nul agrément, par la froide réception que je lui faisois, et qui ne paroissoit point avoir l'intention de former une liaison particulière. Je donnois la torture à mon esprit, pour démêler quel étoit le but de ses visites fréquentes, lorsqu'enfin j'en fus éclaircie.

Mon Philosophe cessa tout d'un coup de venir au logis, et repandit dans le monde qu'il n'avoit prétendu autre chose.

dans le petit commerce qu'il avoit paru lier avec moi, que m'étudier, me connoître et me dévelopcr ensuite à la jeunesse, séduite et trompée par mes caresses, aveuglée par les aparences d'un amour simulé, dont, par mes artifices, chacun de mes Amans se suposoit être l'unique objet ; il me démasqua tout au mieux.

Ses discours qui brilloient de l'éclat de la vérité, firent contre moi le plus fâcheux effet. Mes Amans s'expliquèrent ensemble, ils n'eurent pas de peine à reconnoitre qu'ils avoient été mes dupes; je me vis presque abandonnée.

Ma Mère étoit furieuse contre le Philosophe. Elle s'en vengea par tout ce que lui pût fournir son imagination féconde en invectives grossières, qui lui furent raportées. Le Sage, toujours inébranlable, charmé d'avoir arraché la jeunesse à ce qu'il appelloit son dérèglement, dédaigna d'y repondre autrement que par le mépris.

Je fus toujours ferme pendant cet orage, je commençois à m'accoutumer aux événemens, et mon esprit, qui de plus en plus devenoit moral, sentoit que la vie n'est qu'un tissu bizarre d'accidens singuliers.

Je ne cessai point de paroître en public, quoique je m'aperçusse bien que j'étois l'objet des plaisanteries.

J'allois régulièrement aux Bals de la Comédie, où je me flatois de trouver mon cher Ridhilles que j'aimois encore, et que je n'avois vu depuis longtems. Je l'y rencontrai, comme je l'avois espéré; nous eûmes une longue conversation, par laquelle je compris que je lui étois toujours chère, malgré l'impression que les discours du Philosophe avoient fait sur son esprit. Quand on est encore aveuglé par l'Amour, on a de la peine à croire coupable ce que l'on aime. Il reçut ma justification, quoiqu'elle dût lui paroître foible contre des preuves assez convaincantes qu'on lui avoit données de mes infidélités.

Un Bal brillant et bien composé, tel que celui de Rouen l'est ordinairement dans les derniers jours du Carnaval, est très-

capable de faire naître les désirs dans les ternperammens même les plus tranquilles.

Mille objets, dont plusieurs sont aimables, qui joignent aux grâces naturelles l'éclat de la plus brillante parure, la douce agitation dans laquelle on se met par la danse, l'enjouement qui règne dans les discours, la charmante liberté dont on y jouit, cet air de satisfaction général répandu sur tous les visages, l'harmonie des instrumens, le badinage des Masques, tout y soulève les passions.

Quelle ne devoit point être la vivacité des miennes, qui a\'ec tant de causes à les animer, se trouvoient encore aiguillonnées par la présence de l'aimable Idole de mon cœur !

Je me trouvai dans un état à souhaiter d'être avec mon cher Ridhilles, je lui proposai de nous échaper chez moi, et de nous dérober à ma mère, ce qui n'étoit pas difficile. La bonne femme étoit pour lors occupée à examiner les Joueurs, pour emprunter, de ceux que la fortune favorisoit, quelques petits écus, qu'elle avoit bien l'intention de ne jamais rendre.

Nous nous retirâmes au plutôt. Mais je fus bien surprise de ne pas trouver la clef de mon apartement, que je croyois avoir.

Notre escalier n'est point du tout propre à l'exécution d'un projet amoureux. Je fus obligée de me contenter de mille baisers, et autres petits riens, le reste nous étant à peu près impossible par la situation des lieux, en quoi mon Amant eût pu cependant réussir, s'il eût voulu sacrifier son aisance à mes désirs, mais c'étoit un garçon qui, quoique jeune, recherchoit déjà ses petites commoditez en amour.

J'eus pour lui plus de complaisance : je lui rendis un de ces services obligeans, qui quoique dénué de plusieurs circonstances de la réalité, se termine par les mêmes effets.

Cet aimable enfant, touché de mes bontés, versa par reconnoissance de ces larmes qui se répandent avec plaisir.

Je fus à Paris, à la fin du Carême, passer le tems de l'interruption des spectacles.

Mon lecteur se ressouviendra d'un Intendant, qui a joué dans le commencement de mon Histoire un rôle assez distingué. Je le fis avertir de mon arrivée, il me vint voir aussi-tôt, et nous réitérâmes les exercices dont il m'avoit donné les premiers principes. IL me trou\a beaucoup d'aquis, et fut bien convaincu qu'en pro\ince je n'étois pas demeurée dans l'oisiveté.

Un jeune homme fort aimable que j'avois connu à Rouen, m'y procura encore beaucoup d'amusemens de plus d'une espèce. Aux plaisirs de la plus fine chère, nous faisions succéder des délices plus flatteuses, qui ne purent cependant me faire oublier mon cher Ridhilles.

Après un séjour de trois semaines, je revins à Rouen. J'y croyois retroviver ce cher Amant toujours tendre, mais je n'aperçus en lui qu'indifférence et que mépris.

Son Frère, bien rétabli de sa petite vérole, avoit été informé par le Philosophe de tout ce qu'il avoit cru découvrir dans ma conduite. Bagerria, qui n'étoit préoccupé d'aucune passion sur mon compte, jugeant sainement que Ridhilles se livroit à un attachement peu honorable, lui fit faire des réflexions sur toute ma façon d'agir depuis que j'étois à Rouen.

Tout cela se passoit dans mon absence, mes yeux ne pouvoient plus combattre l'effet que les remontrances faisoient sur son esprit. Il promit de m'oublier, et qu'il surmonteroit le reste du penchant qu'il avoit encore pour moi.

Pour prouver à ses Amis qu'il ne vouloit plus garder aucun ménagement, il publia toutes les circonstances de nos entretiens secrets. L'avanture de l'escalier ne fut point oubliée. Il distribua même cette mousse que je lui avois envoyée, ou que souvent ie lui avois laissé cueillir ; mousse dont je m'étois dépouillée pour lui plaire, et qui ne renaissoit qu'avec peine.

Les choses étoient dans cet état lorsque j'arrivai de Paris.

Mon amour ne pût tenir contre de si cruelles injures. Dans les premiers mou\'emens de ma colère, Ridhilles me paroissoit

monstre. Je croyois le haïr autant que je l'avois aimé. Je brûlai toutes les lettres que j'avoisde lui, et je ne voulus plus en entendre parler : ses indiscrétions m'avoient rendue la fable de tous ceux dont j'étois connue. On crût se faire tort en me fréquentant d'avantage ; je ne vis plus personne.

Ma mère, après avoir inutilement tenté de ramener quelquesuns de ceux qui s'étoient écartés, écumoit de fureur et de rage, elle vomit contr'eux cent horreurs, quoique nous leur eussions les plus grandes obligations. Je la blâmai de ces emportemens, je prévoyois que cela pourroit nous faire des ennemis, ce qui n'a pas manqué d'arriver. Je tremble encore tous les jours que des personnes respectables, que sans égard pour leur dignité, elle a maltraité dans ses discours, ne lui fassent infliger quelques peines disgracieuses.

Il se passoit peu de jours que nous ne reçussions quelque petite mortification de nos ennemis. Ils employoient tous les moyens qu'ils pouvoient pour nous humilier.

En dernier lieu, ils nous jouèrent un tour qui me fut plus sensible que tous les autres.

On alloit voir avec plaisir un petit spectacle de Marionnettes établi près du Cour. Un jeune homme s'avisa d'informer celui qui faisoit parler Polichinelle d'une partie de mes aventures, et le pria d'en divertir le Public, de sorte qu'un soir, l'assemblée étant nombreuse. Polichinelle qui se supposoit un de mes Amans, adressa à une marionnette femelle, à qui on avoit la bonté de prêter mon nom, tous les reproches que méritoient mes infidélités. L'histoire de l'escalier et la nuit du Bal fut traitée fort au long. On pense aisément le favorable efïet qvie cela fit pour moi, et combien cette scène amusa les spectateurs à mes dépens. J'en fus informée dès le lendemain ; j'en pensai mourir de dépit et de douleur.

Ridhilles, fâché du tort qu'il m'avoit fait dans le monde par ses indiscrétions, m'écrivit une lettre touchante. II me demandoit pardon de ses torts. Il s'excusoit sur ce que l'on avoit

profité de mon absence pour l'obséder, et lui persuader tout ce que l'on avoit voulut contre moi. Je suis coupable^ me disoit-il, fnais votre haine me punit trop cruellement de mon crime ; ne m^aimez-plus, j^y consens ; mais du moins ne me haïssez pas.

Expressions mitigées, dans lesquelles je crus voir encore un peu d'amour !

Malgré tous ces procédés, je me sentis émue à la lecture de sa lettre. Je m'aperçus que l'ingrat n'étoit encore que trop puissant dans mon cœur. La vanité, cependant, me fit étouffer les tendres mouvemens qui s'élevoient dans mon ame. Je ne voulus pas céder si-tôt aux premières marques de son repentir. Je jettai la lettre dans le feu en présence du Porteur, lui disant que c'étoit là ma réponse.

Quoique Milord Loge ne vint plus au logis, je ne desesperois pas de ne le point \oir rentrer dans mes chaînes. Le hasard nous faisoit souvent retrouver ensemble au CafFé de la Comédie : je l'agaçois toujours, et il me faisoit mille petites politesses qui ne me laissoient presque plus lieu de douter qu'incessamment il ne reprît ses fers, malgré toutes les impressions qu'il avoit reçues contre moi.

Je l'avois amené au point de renouer comme auparavant, et presque disposé à me faire un présent d'une robe et de sa montre, lorsque par malheur son père, informé de notre intrigue, lui écrivit une lettre foudroyante, et le menaçoit d'une punition sévère, s'il apprenoit qu'il continuât de me voir. Milord fut obligé par raison de vaincre le penchant où son Coeur se livroit de nouveau. Depuis ce tems je l'ai perdu sans espérance. Il \ient même de donner des preuves du dégagement de son cœur en mettant en pièces et jettant par la fenêtre à mes yeux une garniture de nœuds pour une veste dont je lui avois fait présent, et que j'avois travaillée moi-même.

Il favit que je découvre ici toute la foiblesse de mon cœur pour Ridhilles. Le tems avoit diminué mon ressentiment, sans détruire mon amour. Il ne me paroissoit plus si coupable. Il est

vrai qu'il étoit indiscret, mais j'étois infidèle, et mes infidélités étoient répétées et multipliées : si j'avois des raisons pour lui faire des reproches, il étoit en droit de m'en accabler. Enfin, je fis taire la gloire qui me défendoit de revoir un Amant qui m'avoit outragée, et je n'écoutai plus que ma tendresse.

Je ne me doutois pas que, puisqu'il m'avoit écrit, ma vue au Théâtre n'eût reveillé l'amour assoupi dans son cœur, et que sa flâme renaissante avoit au moins autant dicté sa lettre, que le repentir du tort qu'il m'avoit fait dans le Public.

Je ne pensai plus qu'aux moyens de nous réconcilier. Il falloit une entrevue pour cela. La chose me paroissoit d'autant plus difficile qu'il sembloit avoir pris son parti, depuis qu'il avoit sçû que j'avois jette sa lettre au feu.

' Je le fis prier cependant de ce trou\er au Caffe, lors du troisième Acte de la pièce que l'on representoit ce jour-là, enfin qu'il voulut bien me dire les raisons qui l'avoient déterminé à tenir tous ces discours désobligeans qu'il avoit répandu sur mon compte. Il promit de s'y rendre.

Le Philosophe et Bagerria, instruits, je ne sçai comment, du rendez-vous, entrèrent où nous étions, lorsque sans beaucoup nous expliquer sur tout ce qui s'étoit passé, nos soupirs et nos regards nous prouvoient assez l'un à l'autre que nous étions moins irrités qu'attendris. Je vis bien que les deux fâcheux n'étoient point sur\enus par hazard : les discours équivoques et goguenards qu'ils tenoient entr'eux me firent assez connoître qu'ils n'avoient paru que pour s'opposer par leur présence à la réconciliation qu'ils se doutoient bien que je cherchois à ménager.

Je restai, quoiqu'assez décontenancée. Je croyois qu'ils pourroient se retirer, mais les faquins tinrent bon, et firent entendre qu'ils demeureroient jusques au soir ; enfin je perdis la patience, je sortis, non pas sans marquer ma fureur par quelques épithete, dont j'avois puisé l'élégance dans le stile familier de ma mère, qui dans le moment me revint dans l'esprit. Ils n'y répondirent

que par des ris éclatans, qui me causèrent un désespoir, que j'eus beaucoup de peine à ne pas faire éclater.

Ridhilles se déroba cependant à la surveillance de son frère et de ses amis, et me vint voir au bout de quelque tems, après le spectacle des Sauteurs Anglois. Ma mère étoit restée pour rendre le compte de sa recette.

Il ne doutoit pas que je ne le reçusse avec une joye entière. Le peu que j'avois eu le tems de lui dire au Caffé, mon maintien, mes soupirs, mes yeux lui avoient assez fait connoître qu'il étoit toujours aimé. Enfin, après nous être défait d'un jeune homme qui pour lors étoit par hasard dans ma chambre, nous nous livrâmes à l'ardeur de nos transports. Ses embrassemens me parurent d'autant plus doux, que j'en avois été privée depuis long-tems.

Je finis cette première partie de mon Histoire par cet événement dont le souvenir remplit encore mon cœur d'un plaisir que je ne sçaurois peindre.

Si le Public daigne faire un accueil favorable à ces Mémoires, je lui en donnerai la suite, dans laquelle je me flâte qu'il trouvera des incidens qui pourront l'amuser.

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