‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 23 sur 41 · QUATRIÈME AVENTURE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME AVENTURE

ARRIVEE AU BAL DE l'estRAPADE.

Commère, j'ai vu des mascarades ou l'on ne connoissoit rien» mais rien du tout, et qu'un sorcier n'auroit pas devinées. Vous avez tout pferdu, ma Commère, de ne pas venir voir ça ; falloit laisser gronder votre homme ; on n'a pas du bon tems tous les jours ; il étoit malade, dites-vous, vous n'en pouviez donc rien faire, et le lendemain vous l'auriez tout ragaillardi par les beaux contes et les belles histoires que vous auriez à présent à li faire. Pour ça, ma Commère, j'en ai pour ma vie, moi, à conter et conteras-tu. Y en avoit un entre autres qui n'étoit pas grand, non, ma foi de Dieu, il n'étoit pas plus haut que la petite Manon à la Commère Poirée ; je ne puis m'empêcher de rire de sa drôle de figure ; c'est un facétieux corps, il faut li donner ça; il avoit deux masques sans devant derrière, par ainsi on ne savoit bonnement quand il avançoit ou quand il reculoit ; il avoit un escofion de Demoiselle, et j'aurois juré, de quelque côté que je m'y prisse, que c'étoit une petite fille qui étoit logée à la veuve j'en tenons. Ce qui me chifFonnoit malheur, c'est que devant comme derrière elle paroissoit avoir la même charge. Vous sentez bien. Commère que ça n'étoit pas naturel ; aussi je ne sçavois bonnement qu'en penser, et je ne pouvois cesser de la dévisager, tantôt par ci, tantôt par ila ; tantôt croyant que c'étoit le bon côté, tantôt que ce ne l'étoit pas. J'en étois là, velà-ti pas qu'on lui

marche sur le pied ! elle de crier un gros mot tout à droit d'une petite voix, moi de dire aussitôt : " Bonne vierge, prenez garde à son fruit ! " Tout le monde qui étoit là se presse et lui fait place ; l'un lui va quérir du vin, l'autre du rogum et de staffaire de toutes les couleurs et de toutes les façons ; il vous prend tout ça, ma Commère, comme je ferois me portant bien. Il est vrai, faut tout dire, qu'il ne bûvoit jamais que d'un côté, car je le regardois fixiblement, tandis que nous la tenions dans nos bras pour la réconforter ; qu'en arrivera-t-il ? Le diable de masque ne s'étoit-iî pas saoulé bel et bien, ma Commère ? Ce n'est pas tout ; velà-t-il pas le vin qui vous li porte à la tête, la velà qui se trouve mal, et qui ne connoît plus rien ; enfin finale si saoule qu'elle ne pouvoit dire pain ; de tout çà, ma Commère, je ne m'en doutois pas plus que vous ; je la croyois en travail pour se délivrer. Ah ! si j'avois sçu ce qui en étoit, ça ne se seroit pas passé comme ça ! mais n'importe ; nous la couchons sur un banc, nous la confortons, nous la retournons, nous la tâtons, et nous trouvons toujours la grossesse des deux côtés, nous ne sçavons par quel bout nous y prendre à l'égard de ses deux chiens de visages, vous entendez bien. Mais vessi le bon : vous ne devinez jamais ma Commère, ce que c'étoit que ça. Nous y serions encore, entendez-vous, si je ne l'avois deviné en touchant ; car à la parfin je lui ôtoi tous ces masques de partout, et je vis que c'étoit un vieux vilain Bossu du devant comme du derrière qui s'étoit fagotté en Demoiselle, que j'aurois juré qui étoit grosse comme je ne l'étois pas. Ah dame, voyant ça à n'en pouvoir douter, je ne fus ni sotte ni étourdie, mais je me trouvai penaude et si honteuse de l'avoir pris pour un autre, que nous l'emportâmes par les pieds et par la tête, la grosse Jacqueline et moi, et que nous le portâmes à la porte du Bal, et fort proprement, comme il le méritoit, nous le mîmes fort bien comme ça dans un gros tas de boue où nous le couchâmes tout brandi, si bel et si bien qu'il y étoit encore, j'en jure, le lendemain au matin, qu'une

belle Madame de condition, que l'on dit être de qualité, l'est venu chercher pour l'épouser demain.

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