LE MANTEAU DE FEMME OU LE MANTELET
Pour être ce qu'on appelle dans le monde une jolie femme, il n'est pas toujours nécessaire d'être belle ; mais Thélamire étoit l'une et l'autre ; fort à la mode, fort suivie, vive et dissipée par état autant que par goût, indiscrette dans ses propos, inconstante dans ses affections, inconséquente dans ses idées ; elle se croyait obligée d'être instruite de ^é^'énement du jour, il falloit qu'elle eût tout vu, elle se piquoit de savoir tout.
Chacun de ses amans se flattoit peut-être de fixer l'esprit et le cœur de Thélamire. Leur erreur ne duroit pas long-tems, et et ils n'en étoient que médiocrement humiliés ; les gens du monde savent aussi peu s'affliger d'une rupture que goûter les plaisirs d'une jouissance.
Thélamire avoit depuis quelques jours une intrigue commencée avec Calidon, si connu dans Paris par l'attention et par les soins, mêlés de réflexions profondes, qu'il employoit pour soutenir l'état qu'il avoit embrassé d'homme-à-la-mode. Sa figure étoit fine et jolie, il avoit les larmes à commandement, le son de sa voix étoit susceptible de toutes inflexions possibles, sa conversation étoit légère, badine, sémillante ; on ne pouvoit rien retenir de ce qu'il disoit, mais il occupoit ; les gestes, les regards, la vivacité, les mots heureux, tout plaisoit à des femmes, d'autant plutôt séduites, qu'elles arrivoient ordinairement disposées favorablement pour lui ; car enfin il falloit Vavoir, telles et telles l'avoient eu, comment s'en dispenser ?
Thélamire donc avoit pris Calidon, mais depuis si peu de tems qu'elle n'avoit encore soupe qu'une fois dans sa petite maison ; il en étoit au second rendez-vous, pour lequel Thélamire a\oit pris jour ; mais ce même jour, \'oulant accorder son intrigue avec un soupe brillant qui lui avoit été proposé depuis, elle lui écrivit le matin qu'elle iroit lui rendre une
visite d'après-midi, le priant de remettre le soupe, et de venir avec elle à celui où elle ne pouvoit, disoit-elle, se dispenser d'aller. Elle n'oublia pas de lui faire valoir le sacrifice qu'elle lui faisoit du spectacle. Calidon crut devoir paroître désespéré de ce contre-tems ; il s'en plaignit vivement dans une réponse qu'il fit, exagéra les droits de l'amour, auxquels ceux delà société doivent céder, affecta d'être jaloux, manda cependant qu'il attendroit Thélamire, mais refusa le soupe qu'elle proposoit.
Malgré ces plaintes et ces reproches, il étoit charmé de ce nouvel arrangement ; Mélazie, nouvellement arrivée de province, s'étoit rendue à lui plutôt qu'il ne l'avoit calculé. En effet, les bons airs et la figure de Calidon avoient fait sur le cœur ou plutôt sur la tête de Mélazie, une impression d'autant plus prompte qu'il s'y joignit une curiosité très-vive de savoir ce que c'étoit qu'une petite maison. Elle en avoit entendu parler, mais elle n'en avoit jamais vu, et faisoit à ce sujet mille questions ; Calidon la pressa d'en juger par elle-même. Il fut étonné quand Mélazie consentit à y aller dès le lendemain ; elle avoit tout arrangé pour être maîtresse de son tems, pour se défaire de son mari et de tous les importuns ; ce lendemain étoit le jour du rendez-vous avec Thélamire. Tout autre que Calidon auroit été embarrassé ; loin de le paroître, sa vivacité, ses transports et sa reconnaissance éclatèrent, car rien ne coûte à ceux qui sont dans l'habitude et dans la cruelle nécessité de tromper ; d'ailleurs il étoit résolu, si les circonstances ne le favorisoient point, de prétexter ime affaire, une maladie, enfin un obstacle invincible pour rompre le soupe convenu a\ec Thélamire ; car en ce cas la nou\ elle doit l'emporter sur l'ancienne, c'est la règle. Mais à peine Calidon avoit-il commencé à écrire à Thélamire, pour s'excuser de manquer au rendez-vous, qu'il reçut sa lettre. Au lieu de sa propre justification qu'il croyoit lui de\oir, il se trouva trop heureux d'avoir des reproches à lui faire ; déterminé cependant à conserver Thélamire, il consentit à l'attendre l'après-midi, et cherchant
à se faire un mérite auprès de Mélazie de ce qu'il ne se trouveroit pas à l'opéra, il lui envoya ce billet :
" La nuit n'a-t-elle point dérangé les projets les plus flatteurs " dont une âme puisse être enchantée, et qui doivent com- " mencer le bonheur de ma vie ? Je vous attends après l'opéra, " je prends sur moi de ne point m'y trouver, je ne pourrois " retenir mes regards, les jaloux les pourroient remarquer ; ce " soir, je me paierai avec avidité de cette contrainte, et des " désirs que vous savez si bien inspirer, "
Thélamire arriva comme elle l'avoit mandé ; Calidon avoit fait retirer ses gens, éteindre le feu de la cuisine, pour cacher les apprêts du soupe qu'il destinoità Mélazie. Thélamire trouva peu de bougies dans la maison, nul air de fête, un seul laquais lui ouvrit la porte, l'éclaira et l'annonça ; tout - peignoit avec soin la tristesse dans laquelle Calidon avoit résolu de paroître plongé. Il étoit couché dans un grand fauteuil, et appuyé sur une petite table sur laquelle un 'ivre étoit ouvert. " Etes-vous malade : " lui dit Thélamire dès la porte. "Oui, madame, je ne me trouve pas comme à mon ordinaire, la tristesse que vous me causez!... " Thélamire le regarda et n'eut aucune inquiétude pour sa santé. Flattée en secret de l'impression qu'elle croyoit lui avoir causée, elle se contenta de lui dire avec étonnement : " Etes-vous fou, Calidon r Je vous croyois plus instruit, mais vous n'y pensez pas, j'ai un soupe brillant, il ne tiens qu'à vous
d'en être et " — " Ah, madame, que pourrois-je faire à ce
soupe r répondit Calidon ; je vais manger un triste poulet, et retourner coucher chez moi, car je n'en puis plus. " — " Je conviens, reprit Thélamire, que ce soupe m'en fait manquer un plus agréable, que j'avois désiré moi-même ; mais j'en répare la perte par la visite que je vous rends et par les momens que je vous donne. Oh ! vous êtes trop difficile, ajouta-t-elle, je veux vous corriger de ce défaut. " Elle étoit vive, elle étoit dans son tort, elle ne négligea rien pour le réparer, et fut en effet trèsaimable. Elle avoit ôté son Mantelet presqu'en entrant, elle oublia
de le reprendre en sortant. Calidon m ême ne s'en apperçut pas. A peine fut-elle partie, que la maison changea de face, les valets parurent, les bougies s'allumèrent, les parfums brûlèrent ; Mélazie se seroit trouvée bien reçue à moins de frais. Le véritable amour est plus simple, mais que de choses ne sacrifiet-on pas à la vanité r et de plus, ceux qui trompent en amour, tirent avantage des moindres choses ; ils savent que souvent une bagatelle fait une vive impression, que les attentions multipliées éblouissent, et que celle sur laquelle ils dévoient le moins compter est quelquefois la plus sentie, et produit le plus grand effet.
On se peindra aisément l'enchantement où se trouva Mélazie. Calidon fut vif, empressé, brillant, et persuada tout ce qu'il voulut ; il se donna pour un philosophe qui ne prenoit le monde que pour se délasser de ses occupations, pour un homme qui pensoit aux ambassades ; projet très-avancé, ajouta-t-il, auquel sa nouvelle passion le faisoit renoncer absolument, Mélazie crut en effet que les a\'eux, les procédés, le soupe, la maison, tout étoit un ou\rage de l'amour qu'elle avoit inspiré ; elle réunit ce soir plusieurs sortes de jouissances ; heureuse dans tous les points, si l'espèce d'ivresse où elle étoit ne lui avoit fait emporter le Manteau de Thélamire au lieu du sien.
Les femmes de Thélamire lui demandèrent, le soir, où elle avoit laissé son Manteau ; elle soutint qu'elle n'en avoit point eu de la soirée, et les gronda même d'avoir oublié à lui en donner un par le froid qu'il faisoit. Elles prirent le parti de s'adresser au laquais confident pour retrouver le Manteau. Il se douta qu'il étoit demeuré dans la petite maison, et v alla. Calidon n'étoit pas encore éveillé, il s'adressa à ses gens qui lui rendirent un petit Manteau qu'ils trouvèrent dans l'appartement, c'étoit celui que Mélazie avoit laissé ; le laquais le reporta dans l'appartement de sa maîtresse, où le mari de Thélamire entra auparavant qu'elle fût sortie de sa chambre. Le mari crut reconnoitre le Manteau qu'il avoit donné deux jours auparavant
à Mélazie. Il l'avoit trouvée aimable, et, suivant l'usage, il avoit des maîtresses, pendant que sa femme avoit des amans. Comme il étoit un des premiers, du moins à Paris, qui eût rendu justice aux charmes de Mélazie, il se flatta de réussir. Mais les femmes de province arrivent souvent dans cette grande ville toutes prévenues, et ce qu'elles ont entendu dire d'un homme les a décidées en sa faveur. De plus, une femme en général est toujours plus sensible aux connoissances qu'elle fait elle-même qu'à celles que ses parens ou ses amis lui procurent. Il avoit conçu d'autant plus d'espérance que Mélazie, loin de s'offenser de ses soins, avoit accepté un Manteau d'une mode nouvelle, qu'il lui avoit offert parce qu'elle avoit paru en désirer un de cette espèce ; c'étoit celui-là même qu'il retrouvoit chez lui. Il alla sur-le-champ trouver sa femme avec le Manteau, et lui demanda où elle l'avoit acheté, depuis quand. Il fit, contre son ordinaire, cent questions coup-sur-coup, avec un trouble et une vivacité extraordinaire. Thélamire s'apperçut alors qu'en effet ce n'étoit pas le sien ; mais comme il est de droit de ne donner jamais raison à son mari, et que la négative est toujours le plus sûr pour les femmes, elle lui dit en le\ant les épaules : " A qui en avez-vous donc, monsieur r d'où vient cette nou\'elle folie qui vous prend r Quoi ! ce n'est pas là mon Manteau ? Jamais je n'en ai eu d'autre. " Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées, lui persuadèrent qu'il pouvoit s'être trompé. Mais que devint-il quand il trouva le Manteau de sa femme chez Mélazie où son amour le conduisit aussi-tôt ? Moins hardi avec sa maîtresse, il fit moins de questions; celle-ci, moins faite aux manières de Paris, c'est-à-dire à la tromperie, se coupa dans ses réponses. Le mari lui demanda ensuite si sa femme avoit l'honneur d'être connue d'elle et apprit que Mélazie ne l'avoit jamais vue ; il imagina que sa femme et sa maîtresse avoient au moins des amis communs. Mais Mélazie, toute occupée de Calidon, et qui croyoit encore se donner de la considération, en citant un homme du bel air, dont elle avoit entendu parler
dans sa province, le nomma cent fois et rapporta tout à lui. Cette indiscrétion fixa les idées du mari, qui l'avoit remarqué depuis huit jours chez lui sans y faire aucune réflexion. Quelque argent qu'il donna à un laquais que Mélazie n'avoit que depuis son séjour à Paris, le mit au fait du soupe qu'elle avoit fait la veille ; il en sut des détails qui le mirent en fureur : il alla ensuite reconnoître la petite maison, et s'informant des voisins, il découvrit encore que la veille il y étoit venu une dame dans l'après-midi, reconnut le carosse de sa femme à la description qu'on lui en fit, et, ne gardant plus de ménagemens, il éclata publiquement contre sa maîtresse et contre sa femme. Voilà pour un Mantelet deux femmes déshonorées, et un petit-maître plus à la mode que jamais.