‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 30 sur 41 · LE MANTEAU FOURRE · texte numérisé non relu

LE MANTEAU FOURRE

Monsieur Bardou, \ieux garçon, après avoir \éçu dans les plaisirs et la dissipation, devenu âgé et infirme, avoit pris le parti forcé de la retraite ; il ne savoit guère s'occuper : c'est le malheur que produit nécessairement une jeunesse oisive, et quoiqu'il fût riche, il voyoit peu de monde. On en sera moins surpris quand on saura que son ménage étoit gouverné par mademoiselle Taupin, grosse et grande femme, devenue sa gouvernante après lui avoir été successivement tout autre chose. Soit foiblesse, soit habitude, où si l'on veut reconnoissance, il laissoit mademoisselle Taupin maîtresse absolue dans sa maison. L'intérêt, qui avoit été en elle la source de ses premières assiduités et de ses premières complaisances, étoit resté son unique passion, et en conséquence le seul motif de son attachement, de ses soins constants pour son maître. Elle croyait avoir acquis un droit légitime sur la succession de monsieur Bardou, par la possession où elle étoit de décider de l'emploi des revenus, et par l'utilité dont elle étoit à un homme qui ne voyoit qu'elle,

qui ne pensoit que d'après elle. Cependant, pour s'en assurer d'avantage, elle voulut introduire dans la maison une de ses nièces. Le bon-homme conservoit encore des désirs. Catherine lui fut présentée, c'étoit la nièce de mademoiselle Taupin ; elle étoit jolie, elle fut bientôt reçue et établie dans la maison.

Elle étoit si simple et si naïve qu'elle fut surprise des libertés que monsieur Bardou voulut prendre avec elle ; mais son étonnement redoubla, quand, après en avoir porté ses plaintes à sa tante, celle-ci lui dit : " Tu fais la sotte, laisse-le badiner, ne crains rien, je te reponds de tout. " Cette assurance peut faire croire, sans ajouter foi à la médisance, que mademoiselle Taupin savoit par elle-même le degré du danger. Catherine étant si bien instruite et déterminée à la complaisance, le hasard voulut qu'un petit-neveu de monsieur Bardou, qui devoit être naturellement son héritier, vint lui rendre \isite un matin. Il étoit jeune, joli, et le plus éveillé d'une pension nombreuse dans laquelle il venoit d'achever sa seconde année de philosophie. Monsieur Bardou, qui l'aimoit assez, le retint à dîné pour s'amuser de ses vivacités et de sa conversation. Peu de tems après le dîné, il eut envie de dormir, et pria son neveu de l'aider a passer dans sa chambre à coucher. Elle étoit à coté du salon où ils avoient dîné, et dans lequel il se tenoit ordinairement ; son petit-neveu le conduisit avec soin, le mit sur son lit, et pour le laisser tranquille, revint dans le salon, où se trouvant seul et ne sachant que faire, il imagina, pour s'amuser, de se placer dans la fauteuil de son oncle, de prendre son Manteau fourré, et de mettre un bonnet sur ses yeux, toute son espérance se bornant à causer quelque surprise à ceux de la maison qui pourroient survenir. Dans ce dessein, quoique le jour fut très-bas il prit la précaution de pousser quelques-uns des volets et de tirer les rideaux. A peine avoit-il fait tous ces arrangemens, que Catherine arriva. Voyant son maître seul, elle crut le petit-neveu sorti, et s'approchoit doucement du vieillard dans la crainte de le réveiller, quand elle s'apperçut à quelques mouvemens

qu'il ne dormoit pas. Elle crut alors devoir lui faire sa cour, par de petites coquetteries, de petites attentions, de petites agaceries sur lesquelles mademoiselle Taupin lui avoit donné de très importantes leçons. Après lui avoir taté le poulx, après avoir raccommodé ses oreillers, elle voulut prendre une serviette qu'il portoit ordinairement sur son estomac, dans le dessein de la réchauffer. Le petit coquin, sans dire une seule parole, la baisa, et lui fît quelques caresses. Catherine, trop bien instruite par sa tante, ne fit aucune difficulté, et à^ encore en encore^ le jeu ne lui déplaisant point, elle apprit avec satisfaction ce qu'elle ignoroit, et ce qu'elle fut charmée que sa tante lui eût permis d'apprendre. Cependant, par un mou\ement de pudeur dont elle ne pouvoit se rendre raison à elle-même, elle sortit aussitôt, et le petit-neveu n'osa la retenir, dans la crainte d'être grondé, si l'on decouvroit sa tromperie.

Quelques momens après, monsieur Bardou se réveilla, le petitneveu, qui avoit eu le tems de se démasquer et de remettre les choses dans l'état où il les avoit trouvées, fut à lui, lui donna le bras pour repasser dans le salon, le remercia de l'avoir si bien traité ; car il pensoit en lui-même à la scène de Catherine, et tremblant toujours que quelqu'accident ne découvrît ce qui s'étoit passé, il ne demanda pas son reste, prit congé de son oncle et sortit promptement, fort content de sa journée ; de plus délicats que lui en auroient été satisfaits.

Le soir même, ou le lendemain, monsieur Bardou se trouvant seul avec Catherine, voulut badiner avec elle. Il se préparoit à la gronder de ses refus, il fut charmé de la trouver docile et complaisante. Catherine qui se prêtoit à tout, ne savoit à quoi attribuer la différence qu'elle remarquoit d'avec ce qui s'étoit passé la première fois. S'étant apperçue qu'il n'avoit pas son Manteau fourré, elle lui dit : " Mais aussi, prenez votre Manteau. " Monsieur Bardou en essaya, et sans pouvoir dire comment, il arriva que le bon-homme se crut en droit de se persuader qu'il étoit l'auteur de l'accident qui survint à Cathe-

rine, et dont on s'apperçut quelques mois après. La joi du prétendu père fut au moins aussi grande que la colère de madame Taupin. Son emportement fut d'autant plus fort qu'il étoit affecté ; elle fit pleurer Catherine, elle parut se faire une grande violence pour ne pas la mettre à la porte ; elle menaça de sortir elle-même de la maison et d'abandonner un maître aussi ingrat, disoit-elle, pour reconnoitre aussi mal ses services, et pour abuser de sa confiance, en lui faisant un déshonneur pareil.

L'argent de monsieur Bardou répara tout, madame Taupin s'adoucit, Catherine fut mariée avantageusement, le tout aux dépens d'une succession que le petit-neveu trouva encore assez considérable pour ne point en regretter le dénombrement dont il avoit été la cause.

Cet établissement et cet enfant n'auroient point existé sans un Manteau fourré, qui peut, comme on le \ oit, ser\ ir à autre chose qu'à garantir du froid.

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