‹ uvres badines et galantes du comte de CaylusChapitre 6 sur 41 · AVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVIS AU LECTEUR

Le public a trop d'esprit pour être la dupe des mauvais auteurs ; mais U est disgracieux néanmoins de voir des gens assez osés pour vouloir, comme on dit, lui en couler. C'est ce qui fait qu'on lui écrit la présente pour qu'il ne prenne pas son cul pour ses chausses, ou marte pour renard. Certains écrivains fades, et bête comme trente-six cochons, s'avisent d'envoyer de temps en temps des manuscrits à ruiner les imprimeurs, ce qui fait qu'on voit des Etrennes de la Saint-Martin et des Suites d'histoire d'un gentilhomme amoureux de deux dames, et tant d'autres dont on infecte le beau monde, pour imiter les batailles de chiens, Etrennes de la Saint-Jean, cruauté inouïe, et autres ouvrages reconnaissables aux personnes de goût. Mais de peur qu'on ne s'y méprenne, on conviendra d'un signe particulier avec l'ami public, pour qu'il ne soit pas exposé davantage à se tromper sur la conséquence. Après ce petit avis, que je n'ai pu refuser à l'intérêt de ma réputation, je vais lui rendre compte de ce présent petit recueil, pour continuer à travailler, comme j'en ai déjà rendu compte au public. Je regarde de tout ce que je vois ; car il y a bien des gens qui voient sans regarder, et je puis dire, sans vanité, que je ne suis pas de ceux-là. Ce mois de juillet dernier, me promenant dans Paris, ie fus arrêté par les rires et le ton de la joie que j'entendis faire à cinq ou six bonnes et grosses commères qui écossaient des pois vis-à-vis la boucherie de Saint-Roch ; j'entrai, pour écouter, chez un honnête monsieur, marchand épicier de profession, qui fait le coin dç. la petite rue qu'on appelle du rempart ; et sans

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faire aucun semblant de rien, j'écoutai plusieurs de leurs histoires sur dififérens sujets : je vis bien, à part moi, qu'elles étoient convenues ensemble de faire chacune la leur; car il y en eut une qui dit en finissant : à vous le dez, ma commère, une autre, car chacun le sien ce n'est pas trop; et je suis persuadé qu'elles parloient de ça, faut croire. Or, les histoires me parurent cossues et si pleines de gorges chaudes, qu'elles me donnèrent la pensée de les écrire avec un meilleur style et plus en françois qu'elles n'étoient dites, et de les donner sous le titre des Ecosseuses, parce qu'en effet cette occupation n'empêche pas plus les femmes de parler que les duchesses qui font des nœuds : je pourrai donc rapporter beaucoup d'autres histoires chaque année ou tous les ans, si ce petit essai peut agréer ; je n'ai point rapporté toutes les conversations à la suite ; car il y a bien souvent du fretin, comme l'on peut croire. Je n'ai dit que les choses qui m'ont paru historiales, ou bien instructives et amusantes ; du reste, j'ai ajouté à mes Ecosseuses, sur lesquels je fais un grand fonds, quelques pièces de différens sujets, afin de trouver, comme dans un bouquet, le goût des curieux, si ce n'est sur une chose, c'est sur une autre que l'on le trouve ; et comme la comédie est, à ce qu'on m'a dit, fort à la mode, ma voisine la ravaudeuse m'a fourni un sujet que je n'ai pu me refuser, et que j'ai travaillé tout de mon mieux, parce que les caractères de tous gens de ma connoissance m'ont paru touchans, quoiqu'à la vérité ce ne soit pas ce qui touche le plus ma plume que ces sortes d'ouvrages ; mais il faut bien essayer tout, pour savoir à quoi l'on peut être propre.

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