‹ ŒuvresChapitre 155 sur 336 · LIVRE X, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAPITRE III

est plus conforme au droit des gens des Romains, sur quoi je laisse à juger à quel point nous sommes devenus meilleurs. Il faut rendre ici hommage à nos temps modernes , à la raison présente ; à la religion d'aujourd'hui, à notre philosophie, à nos moeurs.

Les auteurs de notre droit public, fondés sur les histoires anciennes , étant sortis des cas rigides, sont tombés dans de grandes erreurs. Ils ont donné dans l'arbitraire ; ils ont suppbsé dans les conquérants un droit , je ne sais quel, de tiier : ce qui leur a fait tirer des conséquences terribles comme le principe, et établir des maximes que les conque* rants eux-mêmes, lorsqu'ils ont eu le moindre sens, n'ont jamais, prises. Il est clair que lorsque la conquête est faite le conquérant n'a plus le di oit de tuer , puisqu'il n'est plus dans le cas de la défense naturelle et de sa propre conservation.

Ce qui les a fait penser ainsi , c'est qu'ils ont cru que le conquérant avoit le droit de détruire la société : d'où ils ont conclu qu'il avoit celui de détruire les hommes qui la composent, ce qui est une conséquence faussement tirée d'un faux principe. Car , de ce que la société seroit anéantie , il ne s'ensuivrait pas que les hommes qui la forment dussent aussi être anéantis. La société est l'union des hommes et non pas les hommes ; le citoyen peut périr et l'homme rester.

266 DE l'esprit des LOIS.

Du droit de tuer dans la conquête les politiques ont tiré le droit de réduire en servitude : mais la conséquence est aussi mal fondée que le principe.

On n'a droit de réduire en servitude que lorsqu'elle est nécessaire pour la conservation de la conquête. L'objet de la conquête est la conservation :1a servitude n'est jamais l'objet delà conquête; mais il peut arriver qu'elle soit un moyen nécessaire pour aller à la conservation*

Dans ce cas y il est contre la nature de la chose que cette servitude soit étemelle. Il faut que le peuple esclave puisse devenir sujet. L'esclavage dans la conquête est une chose d'accident. Lors* qu'après un certain espace de temps toutes les parties de l'état conquérant se sont liées avec celles de l'état conquis, par des coutumes, des mariages, des lois, des associations, et ime certaine conformité d'esprit, la servitude doit cesser; car les droits du conquérant ne sont fondés que sur ce que ces choses-là ne sont pas , et qu'il y a un éloignement entre les deux nations tel que l'une ne peut pas prendre confiance en l'autre*

Ainsi le conquérant qui réduit le peuple en servitude doit toujours se réserver des moyens (et ces moyens sont sans nombre) pour l'en faire sortir.

Je ne dis point ici des choses vagues. Nos pères, qui conquirent l'empire romain , en agirent ainsi. Les lois qu'ils firent dans le feu, dans Faction , dans

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Fimpétuosité , dans Forgueil de la victoire , il les adoucirent : leurs lois étoient dures j ils les rendirent impartiales. Les Bourguignons, les Goths et les Lombards vouloient toujours que les Romains fussent le peuple vaincu ; les lois d'Ëuric , de Gondebaud et de Rotharis, firent du Barbare et du Romain des concitoyens '.

Charlemagne, pour dompter les Saxons, leur ôta l'ingénuité et la propriété des biens. Louis-le-Débonnaire les affranchit ^ : il ne fit rien de mieux dans tout son règne. Le temps et la servitude avoient adouci leurs mœurs; ils lui furent toujours fidèles.

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