‹ ŒuvresChapitre 6 sur 336 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre il y en avoit quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a pas du moins qui y ait été mise avec mauvaise intention. Je n*ai point naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remercioit le ciel de ce qu'il étoit né du temps de Socrate; et moi, je lui rends grâce de ce qu'il ma fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce qu'il a voulu que j'obéisse à ceux qull m*a fait aimer.

Je demande une grâce que je 'crains qu'on ne 'm'accorde pas; c'est de ne pas juger par la lecture d'un moment d'un travail de vingt années ; d'approuver ou de^ condanmer le livre entier, et hon pas quelques phrases. Si Ton veut chercher le dessein de l'auteur, on ne le peut bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.

J'ai Sl abord examiné les honunes , et j'ai cru que , dans cette infinie diversité de lois et de mœurs , ils n'étoient pas uniquement conduits par leurs fantaisies.

J'ai posé les principes , et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes , les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre plus générale^ ' '

Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre l'esprit, pour ne pas regarder comme sem-

a6 PRiFAGE.

blables des cas réellement différents, et ne pas manquer les diffiérences de ceux qui paroissent semblables.

Je n'ai point tiré mes principefs de mes préjugés, mais de la nature des choses.

Ici bien des vérités ne se feront sentir qu^après qu'on aura vu la chaîne qui les lie à d'autres., Plus on réfléchira sur les détails, plus on sentira la certitude des principes. Ces détails même, je ne les ai pas tous donnés* car qui pourroit dire tout «ans un mortel ennui p. •

On ne trouvera point ici ces traits saillants qui sem- Uent ou'actériser les ouvrages d'aujourd'hui. Pour peu qu'oii vqie^les choses aVec une certaine étendue, les saillies ^s'évanouissent I elles ne naissent d'ordinaire que parce que l'esprit se jette tout d'un côté, et abandonne tous les autres.

Je n'écris point pour censurer Ce qui est établi dans quelque pays que cci soit Chaque nation trouvera ici les raisons de ses maximes ; et on en tirera, naturellement cette conséquence^ qu'il n'appartient de proposer des changement* qu'à ceux qui sont assez heureusement nés pour pénétrer d'un coup de génie toute la constitution i d'un ét9^.

Il n'est paft indifférent que le peuple soit éclairé. Les préjugés des magistrats ont commencé par être les préjugés de U nation. Dans un temps d'ignorance on n'a aucun dou^te , même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dan^ un temps de lumière, on tremble encore IdrsquW fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la correction ; maûs on voit encore les ^us de la correction même. On laisse le mal, si l'on craint le pire ;

PREFACE. a 7

on laisse le bien, si l'on est en doute du mieux. On ne

regarde les parties que pour juger du tout ensemble;

oh examine toutes les causes pour voir les résultats. f Si je pôuvôis faire en sorte que tout le monde eût de

nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, 'sa patrie, ses lois; qu'on pût mieux sentir son bonheur

(dans chaque pays, dans chaque gouvernement, dans chaque po^te, où l'on se trouve, je me croirois le plus heureux des mortels.

Si je pouvois faire en sorte que ceux qui commandent augmentassent leurs connoissances sur ce qu'ik doivent prescrire, et que ceux qui obéissent trouvassent un nou^ veau plaisir à obéir, je me croirois le plus heui^eux des mortels.

Je me croirois le plus heureux des mortels, si je pouvois faire que les homnies pussent se guérir de leurs préjugés. J'appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu'on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu'on s'ignore soi-même.

C'est en cherchant à instruire les hommes que l'on peut pratiquer cette vertu générale qui comprend l'amour de tous. L'homme, cet être flexible , se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres , est également capable de connoître sa propre nature lorsqu'on la lui montre, et d'en perdre jusqu'au sentiment lorsqu'on la lui dérobe.

J'ai bien des fois commencé et bien des fois abandonné cet ouvrage; j'ai mille fois envoyé aux vents ' les feuilles que j'avois écrites; je sentois tous les jours

* Ludlbria yentis.

a 8 PilÊPACE.

les mains paternelles tomber < ; je suivob mon objet sans former de dessein ^ je ne connoissois ni les règles ni les exceptions; je ne trouvois la vérité que pour la ^ perdre : mais, quand j'ai découvert mes principes, tout * ce que je cberchois est venu à moi ; et , dans le cours de vingt années , j'ai vu mon ouvrage cpmmencer , croître , s'avancer et finir.^

Si cet ouvrage a du sucicès , je le devrai beaucoup à la . majesté de mon sujet : cependant je ne crois pas avoir totalement manqué de génie.- Quand j'ai vu ce que tant de grands hommes ^^ en France, en Angleterre et en Allemagne , ont écrit avant moi , j'ai été dans l'admiration ; mais je n'ai point perdu le courage : « Et moi aussi je suis peintre * » , ai-je dit avec le Corrège.

* BU patrlœ cecidere manus...

* £d io anche son pîttore.

DE

Page 1