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MÉMOIRES POLITIQUES

à la rhasse du pays. M. Duclerc', auquel il s'était adfl lui proposa de faire une démarche désespérée el directeauprcs de moi, espérant que j'en serais flatté et que je ne me refuserais pas, dans la nécessité urgente où il se trouvait, d'accepter de lui le principal ministère.

Sans me prévenir, le prince monta à cheval à la nuit tombante et galopa, suivi de M. Duclerc. vers ma maison de Saint-James, an fond du bois de Boulogne; mais, ne voulant pas se compromettre ni me compromettre, il m'envoya M. Duclerc seul pour m'annoncer qu'il étail là etqu'il m'attendait dans une allée de sapins voisine et sombre on il me priait de me rendre pour un entrelien secret.

Je venais de me mettre à table quand Duclerc arriva el me fit demander: il m'avertit en deux mots. Je fis seller mes chevaux et je partis à l'instanl avec lui pour aller, comme par hasard, rencontrer le prince et causer avec lui. Il faisait nuit et il n'y avait plus aucun autre cavalier que nous dans le bois.

J'entrai dans l'allée de sapins où le prince m'attendait. Dès qu'il m'aperçut, il dirigea son cheval vers moi. Duclerc me présenta à lui et se retira pour nous laisser librement nous entretenir.

Le prince aborda toutdpsuitela question en homme d'affaires qui désire avoir une solution. Après quelques compliments sur la manière dont j'avais manié, tantôt énergiquemerit, tantôt habilement les affaires dans le gouvernement le plus difficile qui fût jamais, et traversé l'interrègne en préservantavec mes collègues la France de l'anarchie comme de la guerre : «C'est pour cela, me dit-il, que je viens. J'ai mon ministère à former, je m'en suis occupé exclusivement ces jours-ci ; je me suis adressé à tous les hommes de patriotisme et de talent que leurs noms m'indiquaient; j'ai été mal-

i. Duclerc avait été adjoint au maire tic Paris en iS'18, représentant i\<-< Landes à l'Assemblée Constituante, et ministre des finances de la République jusqu'aux journées de juin.

heureux partout, et, >'d faul vous le dire, je n'ai pas trouvé on eux la résolution et l'intrépidité patriotique que j'avais lieu d'espérer. Je ne connaisqu'un homme qui ait fait preuve de ces qualités et dont j'ose augurer qu'il hic répondra favorablement si je lui fais appel : c'est vous, et c'est pourquoi vous me voyez ici. »

Je remerciai cordialement le prince, .le lui dis qu en eflel

je n'hésiterais pasà me dévouer seconde fois avec lui au

salut du pays désormais remis dans ses main-. -i je*pouvais më croire encore utile, mais que je le priais de me permettre que je lui donnasse les raisons pour lesquelles je me croj lis sincèrement non seulement le moins utile, mais le plus dangereux des ministres pour le nouveau gouvernement qu'il s'agissait <le fonder.

« Je suis, à tort ou à droit, poursuivis-je. le plu-, compromis et le plus dépopularisé de tous les Français; je n examine pas si c'est mérité, mais cela est, je dois le reconnaître et ne pas contester a\ec un fait. Je me suis élancé dans la révolution au moment OÙ elle avait chassé le nu des Tuileries, et j'en ai pris résolument la tête. Ions les orléaniste-, sans examiner si je pouvais fonder une régence de femme et d'enfants seuis sans ministres1, en face dune révolution triomphante, et si cette régence serait autre chose qu'une anarchie de quelques jours, m attribuent une révolution que je n'ai pas plus faite que vous-même ; de là la haine implacable de tout le parti orléaniste que je ne ramènerai jamais. J ai dû proclamer la république provisoire pour donner satisfaction au parti républicain, et parce nom seul j ai tout calmé; mais j'ai suscité les craintes unanimes de i 7g3 par le moyen même dont je rendais son retour impossible, J'ai donc contre moi les monarchistes et tous les peureux. C'est le grand nombre dans une nation habituée à la monarchie et qui vivra encore plusieurs siècles sous la terreur de la démagogie. J ai combattu sur-le-champ et vivement la démagogie par la réfutation du

I. En i848, lorsque Louis-Philippe eut abdiqué, les orléanistes auraient voulu voir couronner son petit-fils le comte de Paris, alors àiré o!e dii an*, avec la duchesse d'Orléans pour régente. Lamartine avait parlé à la Chambre des députés en faveur de la république, et son intervention avait décidé delà formation du Gouvernement provisoire. Ct'. Introduction, p. xxxn.

MÉMOIRES PO! Il IQI l -

socialisme, par la iiippression de l'échafaud politique1 el le drapeau rouge refoulé au risque de nia rie roui ce qui est, démagogie, socialisme, terrorisme dans le parti républi ..un doil donc m'avoix en horreur. Enfin j ai combattu v< propre parti bonapartiste en écartant la guerre avec énei et prudence, pendant mon ministère des affaires étran jir. Tout le parti bonapartiste el militain doit m'abhon

quatre inimitiés, Fondées ou non, me rendent ina< table a i"u> les partis eh France, el vous dépopulariseriez votre gouvernement naissant, en j laissant seulement soupçonne] mon nom. Voilà mes raisons \»»i\ refuseï l'honneur que voua voudriez me faire; bonneui d qui ne sérail qu'une vanité poui moi <'t un péril évident poui vous. Je vous, supplie donc de n'y poinl persister ; je me perdrais sans vous sen ir. »

Je via sur sa figure les marques d'une véritable affliction.

« Pour ce <|ni est de h popularité, me dit-il en souriant, n' \ pensez pas vous-même, yen ai pourdeu.r.

— Je le sais, repfis-je ; mais/ tout en \i>u- donnant, comme je viens de le faire, les raisons irréfutables de mon refus, si «I ici à demain vous n'avez [m- réussi à convaincre cl à rallier les hommes que je n . • i — \>>u- indiquer, je vous dot ni.i parole que j'accepterai, les veux bandés, le ministère à défaut de tout antre, et que non- nous sauverons ou nous perdrons ensemble. Comptez-j d'une manière absolue, ci envoyez-moi soit mon ami Duclerc, soil un de vos aides de camp, demain ou celle nuit, m'apporter vos ordnserai chea v « 'us à l'heure que von- m'assignerez. »

Le prince, continuant à se promener à cheval, à côté il1' moi. dans l'obscurité, insista longtemps comme un homme désespéré qui fait les derniers efforts, liais la raison me rendait aussi obstiné dans mon refus que l'urgence le rendait pressant dans ses offres.

.. Enfin, me dit-il, j'emporte votre parole. Mais quels hommes me conseillez-vous de prendre

Je lui nommai M. Odilon Biarrot, homme de renommée

i . V. p. i36, noU- i .

t. V. ci-dessus, p. 1^7 ot culv.

libérale et d'honneur, e! M. de Tocqueville, homme d'honneur et do vertu ' .

« Los avez-vous abordes? lui dis-je.

— Non. mo dit-il.

— Eli bien, j'ai peine ù croire qu'ils refusent, ot, s'ils refusent, je vous répète que je suis à vous! s

Il mo serra la main cl nous n< >m- séparâmes. Lo lendemain matin, de très bonne heure, il mo fit dire qu'il avail trouvé, et qu'il me dégageait do ma parole.

i. Odilon Barrot fut, en effet, le chef du nouveau ministère ; Tocqueville reçut le portefeuille des affaires étrangères.

MÉMOIRES INEDITS

x 1. 1 II

SCÈA ES m STIQl ES

Comme d.ms les Confidences, mais d'une manière plus sobre el plus pittoresque, Lamartine ;i dépeinl dans ses Mémoires inéiliis M ! 1 1 \ et les scènes de son enfance.

... Quand approchait la saison des vendanges, tout prenait dans la cour un aspect île travail, de vie et de gaieté, qui métamorphosail le pays. Les paysans apportaient de I eau dans leurs chars pour etancher dans !<•> pressoirs les profondes cuves qu'ils devaient bientôt remplir de raisins ; les couples de boeufs, attelés dès l'aurore, élevant et abaissant, sous un joug commun, leur têtes intelligentes, ruminaient, à côté du timon, les brassées de foin que les enfants leur donnaient ; les femmes nous prenaient dans leurs mains, et, nous aidant à gravir les jantes des runes, nous précipitaient debout dans la baignoire. La baignoire est la cuve ovale el portative, dans laquelle le vendangeur va à la vigne recueillir les hennés ' de raisins coupés, pour les ramener au pressoir. Les porteurs de bennes nous prenaient dans leurs bras et QOUs descendaient des baignoires pour nous remplacer par

i. Bennes. Tonne dialectal les bottes ijui servent aux vendanges

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