SCÈNES RUSTIQUES
le contenu de leurs bennes. Des quantités de mouches gluantes et de guêpes qui suivaient de la vigne au village la récolte coupée, et s'enivraient du jus déjà fermentant du raisin, tombaient avec les grappes dans les baignoires, mais conservaient assez d'instinct pour ne pas nous piquer.
Nous allions ainsi de site en site, auprès dé chaque bande de coupeurs et de coupeuses, charger la récolte de leurs celliers ' ou de leurs corbeilles. Les plus alertes filles des villages voisins des montagnes se formaient en bandes, couchaient dans la grange de Milly et se louaient le matin pour la journée aux maîtresses de la maison. Elles s'acheminaient en chantant, leurs celliers sur la tète, ou leurs corbeilles à la main, derrière leur guide, dans les étroits sentiers des vignes, se plaçaient par trente ou quarante, chacune au pied d'un cep, et, le dépouillant avec soin de sa riche maturité blanche ou bleue, l'écrasaient clans leurs doigts et la jetaient dans les bennes aux garçons qui l'emportaient aux chars.
Toutes les vignes chantaient quand on emportait leur richesse ; la toison de la terre semblait se réjouir d'être recueillie. Nous suivions à pied au retour les chars ruisselant du jus des coteaux ; nos tabliers de vendange, tout tachés du sang du raisin, faisaient pousser des cris de joie aux nouvelles bandes que nous rencontrions au retour. La joie ruisselait, comme le vin, de colline en colline. Nous aidions à vider les grappes au pressoir, nous tendions aux bœufs fatigués la poignée d'herbe que nous ramassions pour les rafraîchir ; nous comptions à notre père le nombre des bennes, d'où il conjecturait le nombre des tonneaux de vin qui composaient tout notre revenu pour l'année. Huit jours après, cette même journée recommençait jusqu'à ce que les feuilles de toutes les vignes dénudées fussent jaunies, flétries, n'ayant plus de fruits à couvrir; jusqu'à ce que la vendange terminée et le vin écumant dans les tonneaux eussent laissé la feuille aux chèvres et les cours muettes comme avant.
i . Il faut écrire et prononcer seillers. On appelle seiller, dans la région màconnaise, une sorte de seau en bois, dont on se sert encore aujourd'hui pour les vendanges.
LAMARTINB. jj