LES GIRONDINS
L'Histoire des Girondin* fut publiée en huit volumes, du -20 mars au 19 juin 1SV7. Le (i el le 13 février de la même année avaient paru les premiers volumes de ['Histoire de la. Révolution de Louis Blanc et de l'Histoire de la Révolution de Michelet.
Différentes par leurs tendances et par leurs conclusions, les trois œuvres ont cependant plus d'un trait commun. Elles demandent au passé des leçons de grandeur d'âme el d'énergie pour le temps présent, et s'accordent à rappeler le peuple endormi au sentiment de sa puissance et de sa dignité. Si l'histoire est avant tout une science de scrupule et d'impartialité, aucune d'elles ne mérite à proprement parler le nom d'histoire : car la passion y déborde de toutes parts, aggravée chez Lamartine des libres fantaisies de l'imagination.
Lui-même, dès les premières pages, prévient le lecteur : « Quant au litre de ce livre, nous ne l'avons pris qu'à défaut d'autre mot, pour désigner un récit. Ce livre n'a pas les prétentions de l'histoire... C'est une œuvre intermédiaire entre l'histoire et les mémoires1. » Cela ne l'empêchera pas de se défendre avec vivacité contre les reproches d'ignorance ou
i. Histoire des Girondins, t. I, Avertissement. — Cet Avertissement contient «ne déclaration bien plus curieuse sur la méthode de l'auteur : « Deux ou trois fois, nous avons, pour grouper les choses et les hommes par masses, interverti des dates très rapprochées et sans importance. »
d'inexactitude. Il a eu entre les mains Y Histoire parlement de la Révolution française, publiée par Bûchez et Roux-Lavergne, à laquelle il fait du reste de larges emprunts; il a vu et interrogé en personne l'abbé Lambert, confesseur de plusieurs des Cirondins pendant leur dernière nuit, Mme Lebas, M. de Saint- Albin, le fils de la seconde femme de Danton, le vieux Souberbielle ; il a compulsé, s'il faut l'en croire, des lettres, des mémoires inédits, des papiers et des documents de toute sorte : que veut-on de plus? Le malheur est que tous ces témoignages, de valeur si inégale, il ne songe pas un instant à en faire la critique. Les exagérations, les légendes, les mensonges ont été accumulés par lui de la meilleure foi du monde : si bien qu'il n'y a pas une page des Girondins qu'on puisse lire avec confiance. Faut-il rappeler à sa décharge qu'en 1847, malgré les publications de Mignet, de Thiers, de Michelet, l'histoire, issue du mouvement romantique, n'a pas encore eu le temps de renier ses origines toutes littéraires, que ce n'est pas Montesquieu, mais Chateaubriand — le Chateaubriand des Martyrs — qui avait éveillé la vocation dans l'âme illuminée d'un Augustin Thierry, et que l'histoire, dont larenaissance s'était faite au nom du pittoresque et de la couleur locale, eut longtemps du mal à se débarrasser de ce brillant, mais dangereux patronage ?
Avant Lamartine, d'excellents esprits avaient cru viable le genre, qui nous parait aujourd'hui si faux, du roman et du drame historiques, où se mélangent et se confondent la réalité et la fiction, les personnages historiques et les héros sortis de l'imagination de l'auteur. Ce genre, il est bon de le remarquer, ne tente pas Lamartine. Il préfère écrire l'histoire, mais en prenant avec elle toutes les libertés auxquelles l'entraîne son génie, et qu'excusent du reste en partie le goût et les habitudes de l'époque. Le souci de plaire au public, voire de le flatter, est évident : « Dans les Girondins, a dit méchamment Sainte-Beuve, il y a pour tous les goûts, le Temple poulies royalistes, le Robespierre pour les montagnards, et ainsi pour les autres1. » 11 y a, comme on l'a observé, du « feuil-
i. Causeries du Lundi, t. XI, p. 4Ô2. — Il est vrai que Sainte-Beuve ne s'en tient pas là, et qu'il écrit peu après : « Tout me prouve... le grand
talent déployé par Lamartine dans son Histoire ; les hommes qui ont vu
la Révolution assurent que cela leur en rend l'impression, le mouvement, les tableaux. » Il a raison onGn d'ajouter que « la vérité de la critique serait dans l'assemblage et la concordance de toutes ces fractions de jugements ».