INTRODUCTION XXV
leton » dans les Girondim. ' le qui veut dire que Lamartine, s'il laisse à d'autres le roman historique, verse en revanche dans l'histoire rumanesque, et que le grand défaut de l'œuvre, '. malgré tout, s«>n caractère hybride. Au roman se rattachent 1rs portraits, trop souvent fantaisistes, les épisodes démesurés, poussés à l'horrible <>u à l'idylle, la peinture coml>lai<an ti> des caractères ei des talents en qui Lamartine croit reconnaître une partie de sa propre nature. A l'histoire appartiennent, dans leurs grandes lignes, les tableaux où la foule apparaît, le récit des grands mouvements populaires : car Lamartine a au plus haut degré le don si rare de faire vivre les masses, — don d'intuition d'ailleurs el de divination, si l'on songe qu'il n'a pas assisté en personne aux journées de 1830 * et que les Girondins paraissent plusieurs mois avant la révolution de Février8. De tout cela résulte une «envie puissante, séduisante, mais déconcertante : le lecteur habitué à la rigueur de méthode de la science moderne se défie de son enthousiasme même, et se fatigue dune perpétuelle indécision.
Lue indécision plus gênante encore est celle qui r< dans les jugements de Lamartine sun les hommes et sur les événements de la Révolution. Connue il ne domine pas son œuvre avant de l'entreprendre, il se laisse entraîner par elle : il la i imence en modéré, el l'achève presque en jacobin. Malgré quelques réserves indiquée- dès le début de l'ouvrage8, l'Histoire des Girondins parait bien avoir été conçue dans un esprit d'apologie. On sent assez tout ce qui pouvait, dans les héros qu'il avait choisis, attacher el séduire Lamartine : ce sont des hommes jeunes et ardents; ce sont— ce qu'il a souhaité d'être — des modérés héroïques : ce sont, au moins dans leurs chefs, de grand- orateurs. Les premiers, ils osent prononcer le nom de la République ; c'est par la voix de Vergniaud que la patrie est déclarée en danger. Dans des heures solennelles, ils ont représenté l'élan de la nation tout entière. L'injustice tragique de leur sort promettait enfin à l'écrivainorateur des récits palpitants d'enthousiasme et de pitié. Mais
i. Il était à Aix-les-Bains pendant la révolution de Juillet.
2. Les scènes populaires des Mémoires politiques, laites de souvenirs personnels, ne sont pas plus vivantes, pas plus réelles, que celles Ses Giron-
ins.
3. « J'entreprends d'écrire L'histoire d'un petit nombre d'hommes qui... résument en eux le* idées, les passions, les f;mtes, les vertus d'une époque.... Jamais les Faiblesses n'engendrèrent plus vite les fautes, les fautes les crimes, les crimes le châtiment. » (Girondins, I, i).
quand, obligé de suivre pas à pas l'histoire, Lamartine en vient à examiner en détail leurs opinions et leur conduite, son admiration hésite, et sur plus d'un point fait place au blâme, Ils sont blâmables d'avoir voté la déchéance du roi. blâmables surtout d'avoir voté sa mort, blâmables de ne s'être séparés de la Convention qu'après avoir pris part à ses premières vio lences. Ils périssent, en somme, beaucoup moins par leut fidélité obstinée à un principe que par Jcur> hésitations, leurs concessions, leurs tardifs remords : « Ils eurent trois torts, dit Lamartine : le premier, de n'avoir pas eu l'audace de leur opinion, en hésitant à proclamer la républiqueavant le lOaoût, à l'ouverture de l'Assemblée législative ; le second, d'avoir conspiré contre la constitution de 1791, qu'ils avaient faite et jurée ; d'avoir ainsi réduit la souveraineté nationale à agir comme faction, prêté leur main au supplice du roi, et forcé la Révolution à employer des moyens cruels ; le troisième, d'avoir, sous la Convention, voulu gouverner quand il fallait combattre l. » Lequel de ces trois torts est le plus grave ? Aux yeux du moraliste, ce ne peut être que le second. Mais aux yeux de l'historien, ou pour mieux dire de l'homme politique, qui, en retraçant ces temps troublés, se sent peu à peu saisi du vertige du péril public, c'est le troisième : l'ordre et la loi ne perdent rien de leur prestige au regard de Lamartine, mais il se rend compte que, dans certaines circonstances critiques, vivre est, de tous les devoirs, le plus impérieux. « On ne leur demandait pas d'intelligence, on ne leur demandait que de la volonté, » dit-il très bien à propos des représentants en mission. Les Girondins ont manqué de cette volonté, supérieure, en de pareils moments, à l'intelligence et à la moralité mêmes. S'il fallait une conclusion à cette première partie de YHistoire des Girondins, ce pourrait être : que l'honnêteté politique est impossible et inopportune dans les temps de crise.
Cette volonté si nécessaire, cette volonté impitoyable, elle se manifeste avec éclat dans la personne de Robespierre. Les Girondkis morts, Lamartine entame l'histoire — on a pu dire : rapologie — du jacobinisme. C'est presque une autre œuvre .pji commence, avec une autre inspiration. Il se plait à peindre Robespierre honnête, pur, désintéressé ; il ne craint pas de lécouvrirdans sa politique une parentéavecle christianisme 2; surtout il rencontre en Robespierre cette fidélité rigoureuse
i. Histoire des Girondins, XL VII, xxv 2. Girondins, XXXI, \m\
INTRODUCTION XWII
aux principe? jusque dans leur- plus redoutables conséquen qui est pour lui la vertu suprême de l'homme politique ; e* Robespierre apparaît enfin sous sa plume comme un marlyr de la logique, par contraste avec les Girondins, victimes de l'indécision.
Cette complaisance pour le jacobinisme et pour son héros fut violemment reprochée à Lamartine ; lui-même finit par reconnaître, en 1864, qu'il avait trop volontiers caressé « les détails intimes de cette figure, el que ce soin même du pinceau accusait une certaine indulgence coupable ou malséante pour le modèle »'. 11 lui avait fallu quinze ans pour se rendre compte qu'après les horreurs dont est pleine Y Histoire des Girondins (les massacres, les exécutions y sont relatés avec une abondance de détails qui m' laisse rien à désirer), l'appel final à la concorde est tout au moins inattendu1 : singulière façon de préparer le règne de la paix parmi les hommes, que de leur rappeler avec éclat les crimes dont ils se sont rendus coupables les uns à l'égard des autres ' Mais, pas plus qu'il n'avait compris, se sachant chrétien dans l'âme, qu'on l'accusât d'hérésie à propos de Jocelyn, Lamartine ne comprit d'abord que les récits sanguinaires et la forme révolutionnaire de- Girondins pussent faire douter de ses sentiments modelés. 11 est vrai que les Girondins ont contribué à faire une révolution : il est vrai aussi que le premier acte de cette révolution fut d'abolir la peine de mort en matière politique. Les faits eux-mêmes se refusent à dire si Lamartine, en publiant son livre, servit davantage la cause de la violence ou celle de la modération.
nuoi qu'il en soit, le succès fut immense. Les premières éditions s'enlevèrent en quelques heures. Les éditeurs, qui avaient acheté v250 0*00 francs la propriété de l'ouvrage pour douze ans, n'eurent pas à s'en repentir. Ils déclarèrent à l'auteur « que jamais en librairie un succès pareil n'avait été vu3 ». Lamartine retrouvait, à vingt-sept ans de distance, devant un autre public, plus vaste et plus enthousiaste encore, avec une œuvre prodigieusement différente, l'apothéose des Médita-
i. Critique de F Histoire des Girondins, LXIII.
a. « Pardonnons-nous donc, fils des combattants ou des victimes ! Réconcilions-nous sur leurs tombeaux pour reprendre leur œuvre interrompue !
Le crime a tout perdu en se mêlant dans les rangs de la république
Otons le crime delà cause du peuple ;... laissons son cœur à 1 humanité »
(Girondins, LXI, ira),