‹ Œuvres choisiesChapitre 45 sur 124 · MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND

rapproché, des montagnes de Beauj eu, tachées sur leurs flancs de noirs sapins, et entrecoupées de grandes prairies penchantes où s'engraissent les bœufs du Charolais, et sur la vallée de la Saône, immense océan de verdure surmonté çà et là de nombreux clochers. La ceinture des hautes Alpes couvertes de neiges et le dôme du mont Blanc, qui domine tout, encadrent ce vaste paysage. Tl y a quelque chose de l'infini de la mer; et si par son côté borné il porte au recueillement et à la résignation, par son côté ouvert il semble solliciter la pensée à se répandre et emporter l'âme dans tous les lointains de l'espérance et sur tous les sommets de l'imagination.

Tel fut, pendant cinq ans, l'horizon de cette jeune femme. C'est là quelle se plongea dans la plénitude de cette nature qu'elle avait si souvent rêvée dans son enfance et. dont elle n'apercevait que quelques pans de ciel et quelques perspectives confuses de forêts royales, du haut de sa fenêtre, pardessus les toits de Paris l. C'est là que ses goûts simples et son âme aimante trouvèrent des aliments et des exercices à sa sensibilité.

Elle y partageait sa vie entre les soins du ménage, la culture de son esprit et la charité active, celte culture du cœur; adorée des paysans, dont elle se fit la providence, elle appliquait au soulagement de leur misère le peu de superflu que lui laissait une économie étroite, et à la guérison de leurs maladies les connaissances qu'elle avait acquises en médecine. On venait la chercher de trois et quatre lieues pour aller visiter un malade. Le dimanche, les marches du ^ perron de sa cour étaient couvertes d'infirmes qui venaient chercher du soulagement, ou de convalescents qui venaient lui apporter les témoignages de leur reconnaissance : les paniers de châtaignes, les fromages de leurs chèvres ou les pommes de leurs vergers. Elle jouissait de trouver le peuple des campagnes juste, sensible et reconnaissant. Elle se figurait à son image le peuple dépaysé des grandes capitales. L'incendie des châteaux, le brigandage, les massacres de septembre lui apprirent

i. Mme Roland, fille du graveur Phlipon, était née à Paris on iySi. C'est à Paris, dans 1g quartier de l'île Suint-Louis, qu'elle avait grandi. Après son mariage avec Roland (1780), elle avait habité d'abord Amiens pendant quatre ans, puis Lyon et la Platière.

plus tard que ces mers d'hommes si calmes alors onl des tempêtes plus terribles que celles de I ' >céan, qu'il faut des in-titulions aui sociétés comme il faut un lit aux ll<>i>. el que la force esl aussi indispensable que la justice au gouvernement des peuples..

Cependant la Révolution de 8g avait sonné, cl était venue la surprendre au sein de cette retraite. Enn rée de philosophie, passionnée pour l'idéal de l'humanité, adoratrice delà liberté antique, elle s'enflamma dès la première étincelle à ce foyer d'idées nouvelles; elle crut de bonne foi que cette révolution, comme un enfantement sans douleur, allait régénérer l'espèce humaine, détruire la misère de la classe malheureuse, sur laquelle elle ^attendrissait, et renouveler la face du monde. 11 \ a de l'imagination jusque dans la piété des grandes âmes. L'illusion généreuse de la France, à cette époque, était égale à I œuvre que la France avait à accomplir. Si elle n'avait pas tant espéré, elle n'eût rien osé. Sa foi fut sa force.

De ce jour. Mme Roland sentit s'allumer en elle un feu qui ne devait plus s'éteindre (pic dans son sang. Tout l'amour oisif qui sommeillait dan- son àme se convertit en enthousiasme <•! en passion pour l'humanité '. Sa sensibilité trompée, trop ardente sans doute pour un seul homme, se répandit sur tout un peuple. Elle aima la Révolution comme une amante. Elle communiqua sa flamme à son mari et a amis. Toute sa passion contenue se versa dans ses opinions. Elle se vengea de sa destinée, qui lui refusait le bonheur pour elle-même, en se consumant pour le bonheur des autres. Heureuse cl aimée, elle n'eût été qu'une femme ; malheureuse et isolée, elle devint un chef de parti-.

i. 1 Mme F un homme <l'un caractère ans

nui avait \ini:t an* de pins qu'elle, fat une union sérieuse, h laquelle eue nsacra tout entière, mais a -.ms aucun enthouai but ».

Rappelons que Mme Roland fut la conseillère et l'inspiratrice du parti girondin.

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