‹ Œuvres choisiesChapitre 46 sur 124 · MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

MADAME ROLAND

Les opinions de M. el de Mme Roland soulevèrent contre eux, dans le premier moment, toute l'aristocratie commerciale de Lyon ' , ville probe et pure, mais ville d'argent où tout se calcule, et où les idées ont la pesanteur et l'immobilité des intérêts. Les

idées ont un courant irrésistible qui entraîne même les populations les plus stagnantes. Lyon fut entraîné et submergé par les opinions de l'époque. M. Roland fut porté à la municipalité par les premières élections. Il s'y prononça avec la raideur de ses principes et avec l'énergie qu'il puisait dans l'âme de sa femme. Redouté des timides, adoré des impatients, son nom devint une injure, puis un drapeau ; la faveur publique le vengea des outrages des riches. Il fut député à Paris par le conseil municipal, pour y défendre les intérêts commerciaux de Lyon auprès des comités de l'Assemblée constituante.

Les liaisons de Roland avec les philosophes et avec les économistes, qui formaient le parti pratique de la philosophie ; ses rapports obligés avec les membres influents de l'Assemblée ; ses goûts littéraires et surtout l'attrait et la séduction naturelle qui attirent et retiennent les bommes éminents autour d'une femme jeune, éloquente et passionnée, firent bientôt du salon de Mme Roland un lover, peu éclatant encore, mais ardent, de la révolution. Les noms qui s'y rencontrent révèlent, dès le premier jour, les opinions extrêmes. Pour ces opinions, la constitution de 1791 n'était qu'une halte.

Ce fut le 20 lévrier 1791 que Mme Roland rentra dans ce Paris d'où elle était sortie cinq ans auparavant- jeune iille. inaperçue et sans nom, et où elle revenait comme une flamme pour animer tout un parti, fonder la république, régner un moment et mourir. Elle avait dans lame un confus pressentiment de cette destinée. Le génie et la volonté connaissent leurs forces, ils sentent avant les autres et ils prophétisent leur mission. Mme Roland semblait d'avance emportée par la sienne au centre de l'action. Elle courut le lendemain de sou

1. Roland était inspecteur des manufactures de la généralité de Lyon.

2. Lapsus de Lamartine: Mme Roland était mariée depuis onze ans. CL p, 77, note 1 .

su HISTOIRE DES GIRONDINS

arrivée aux séances de l'Assemblée. Elle \il le puissant Mirabeau, l'étonnant Cazalès, l'audacieux Maury, l'astucieux Lameth, le froid Barnave. Elle remarqua avec le dépit de la haine, dans l'altitude cl le langage du côté droit, celle supériorité que donnent l'habitude de la domination et la conlinnce dans te respect des masses ; du côté gauche, l'infériorité drs manières et l'insolence mêlée à la subalternité. Ainsi l'aristocratie antique survivait dans le sang et se vengeait, même après sa défaite, de la démocratie qui l'enviait en la subjuguant. L'égalité s'écrit dans les lois longtemps axant de s'établir entre les races. La nature est aristocrate; il faut une longue pratique de l'indépendance pour donner aux peuples républicains le maintien noble et la dignité polie du citoyen. lui révolution même, dans le vainqueur, on sent longtemps Je parvenu de la liberté. Les femmes ont le tact plus sensible à ces nuances. Mme Roland les comprit ; mais, loin de se laisser séduire par celle supériorité de l'aristocratie, elle s'en indigna davantage et sentit redoubler sa haine contre un parti qu'on pouvait abattre, mais qu'on ne pouvait humilier.

VERG WIAUD

Elevé au collège des Jésuites ' par la bienfaisance de Turgot, alors intendant du Limousin. Vergniaud, après ses études, était entré au séminaire. Il allait se vouer par piété au sacerdoce. Il recula au dernier pas; il revint dans sa famille. Solitaire cl triste, son imagination se répandit d'abord en poésie avant d'éclater en éloquence. Il jouait avec son i,rénie sans le connailre. Quelquefois il s'enfermait dans sa chambre, se lèi gnait à lui-même un peuple pour auditoire, et improvisait des discours sur des catastrophes imaginaires. I n jour, son beau-frère M. Alluaud l'entendit à travers la porte. 11 eut le

i. Vergniaud était né à Limoges, en ijb'd.

VËRG.NIAUD 81

pressentiment de la gloire de sa famille; il l'envoya à Bordeaux étudier la pratique des lois.

L'étudiant fut recommandé au président Dupaty *, écrivain célèbre cl parlementaire éloquent. Dupatv conçut pour ce jeune homme une espérance confuse de grandeur. 11 l'aima, le protégea, le prit par la main et l'admit à travailler auprès de lui. 11 y a des parentés de génie comme des parentés de sang. L'homme illustre se lit le père intellectuel de l'orphelin. La sollicitude de Dupaty pour Vergniàud rappelait les patronages antiques dllortensius et de Cicéron. « J'ai payé de mes deniers et je continuerai à paver pour d'autres années la pension de votre beau-frère, écrit Dupatv à M. Alluaml. Je lui procurerai moi-même des causes de choix pour ses débuts; il ne lui faut cpie du temps; un jour il fera une grande gloire à son nom. Aidez-le à pourvoir à ses nécessités le> plus urgentes ; il n'a pas encore de robe de palais. J écii* à son oncle pour toucher sa générosité : j espère que nous en obtiendrons un babil. Reposez-vous sur moi du reste, et liez-vous à l'intérêt que m'inspirent ses infortunes et son talent. »

Vergniàud justifia prompte ment ces présages d'une amitié éclairée. Il puisa chez Dupaty les vertus austères de l'antiquité autant que les formes majestueuses du forum romain. Le citoyen se sentait sous l'avocat; l'homme de bien donnait de l'autorité, de la conscience à la parole. Riche à peine des premiers émoluments du barreau, il s'en dépouille et vend le polit héritage qu'il tenait de sa mère pour paver les dettes de son père mort. Il rachète l'honneur de sa mémoire de tout ce qu'il possède; il arrive à Paris presque indigent. Boyer-Fonl'rède et Ddcos de Bordeaux, ses deux amis, le reçoivent pour hôte à leur table et sous leur toit. Vergniàud. insouciant de» movensde succès comme tous les hommes qui se sentent une grande force intérieure, travaillait peu et se liait à l'occasion et à la nature. Son génie, malheureusement indolent, aimait à sommeiller et à s'abandonner aux nonchalances de l'âge et de l'esprit. Il fallait le secouer pour le réveiller de ses loisirs et le pousser à la tribune ou au conseil. Pour lui, comme

i. Charles Menier-Pupntv (ly'i'i-i 788). Comme écrivain, il se fit surtout connaître par ses Lettres sur l Italie.

Page 1