‹ Œuvres choisiesChapitre 67 sur 124 · LA MAISON DE MILLY · texte numérisé non relu

LA MAISON DE MILLY

Lamartine a bien des fois exprimé son attachement très tendre pour Ja maison de son enfance. Il la décrit ici minutieusement. À quelques détails près, on peut la voir encore aujourd'hui semblable à ce qu'elle était alors.

En quittant le lit de la Saône, creusé au milieu de vertes prairies et sous les fertiles coteaux de Mâcon, et en se dirigeant vers la petite ville et vers les ruines de l'antique abbaye de Cluny ' où mourut Abailard 2, on suit une route montueuse à travers les ondulations d'un sol qui commence à s'enflera l'œil comme les premières vagues d'une mer montante. A droite et à gauche blanchissent des hameaux au milieu des vignes. Au-dessus de ces hameaux, des montagnes nues et sans culture étendent en pentes rapides et rocailleuses des pelouses grises, où l'on distingue comme des points blancs de rares troupeaux. Toutes ces montagnes sont couronnées de quelques masses de rochers qui sortent de terre, et dont les

i. Cluny, au nord-ouest de Màcon, chef-lieu de canton du département de Saône-et Loire. — On connaît la richesse et la puissance de l'abbaye de Cluny, qui, fondée au commencement du xe siècle, subsista jusqu'à la révolution française.

2. Abailard, le célèbre philosophe et théologien (1079-1 ifla), fut admis vers la tin de sa vie au nombre des moines de Saint-MarceL-lès-Chàlori, prieuré de l'ordre de Cluny. C'est là qu'il mourut, et non à Cluny.

I \ MAISON DE Mil l > Ug

dents usées |>.n le temps 1 1 par les v< uts présentent à l'œil les formes el les déchirures de* vieux châteaux démantelés. En suivant l.i route • 1 1 1 1 circule autour <lr la I s collines,

.'1 environ deux heures de marche de la ville, on trou

1e, un petit chemin 1 troil voilé de - iules, qui des I dans les prés vers un ruisseau où l'on entend perpétuellement battre la roue d'un moulin.

hemin serpente un moment sous les aunes, 1 côté du ruisseau, qui le prend aussi pour lit quand les rantea sont un peu gi — ies pai les pluies; |nii> ->n ii I eau sur un petit pont . el I • par une pente I

noyante, mais rapide, vers des ïdc tuiles

ges, qu'on voit leasus de soi, sur un petit

plateau C'est notre village1. I n clocher de pii forme de pyramide, j surmonte sept ou huit maisoni Bans. Le chemin pierreux i'j gliss ■ en porte enti

chaumières. \n bout de ce chemin, on arrive s une porte un peu plus haute et un peu plus large que les auti t celle

de la coui .m lond de laquelle se cache la maison de mon ,

La maison - en 1 Set . ne la voit d'aucun

côté, ni du village ni d< l'route. Bâtie dans le creux

d'un large pli du vallon, dominée de toutes parts par I cher, par les bâtiments rustiques ou par des arbres, une assez haute montag n'est qu'en gravissant cette

mont etournant qu

basse, mais massive, qui surgit, comme u «de

pierre noirâtre, à l'extrémité d'un étroit jardin. Eli

lie n'a qu'un étage el trois ur chaque

face. Les murs n'en sont point crépis; la pluie et la m ont donné aux pierres la teinte sombre el sét ulaire des vieux cloîtres d'abbaye. Du côté de la cuir on entre dans la m par une haute porte en bois sculpté . Cette porte est assise sur

t. Mil h ' 1 1 l'ii 'n

a.l' t de M ill\ .

la l.i phyak d'un donjon qui, m touvenanl d'aï lii quelque

m. il. Toudrail s'élevei . ,|,- |.i nol

qui 1 -1 retenu pai d - eonsti I,- |a

te porte, n

I. taille qui ta taisaient re- UUnpKI : il J u\ait .le? pleûu tt dea 1 uicnta

ioO LES CONFIDENCES

un large perron de cinq marches en pierres de taille. Mais les pierres, quoique de dimensions colossales, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y dépose, qu'elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas, que les orties, les pariétaires humides, y croissent ça et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir corn ma dans un marais.

On entre d'abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliers de la famille1. A gauche est la cuisine, dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. Il est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe y est toujours mise, soit pour les ouvriers, soit pour ces innombrables survenants à qui on offre habituellement le pain, le vin et le fromage, dans des campagnes éloignées des villes et qui n'ont ni auberge ni cabaret. A droite, on entre dans la salle à manger. Hien ne la décore qu'une table de sapin, quelques chaises et un de ces vieux buffets à compartiments, à tiroirs et à nombreuses étagères, meuble héréditaire dans toutes les vieilles demeures, et cjue le goût actuel vient de rajeunir en les recherchant. De la salle à manger, on passe dans un salon à deux fenêtres, l'une sur la cour, l'autre au nord, sur un jardin. Un escalier, alors2 en bois, que mon père fit refaire en pierres grossièrement taillées, mène à l'étage unique et bas où une dizaine de chambres, presque sans meubles, ouvrent sur des corridors obscurs. Elles servaient alors à la famille, aux hôtes el aux domestiques. Voilà tout l'intérieur de cette maison qui nous a si longtemps couvés dans ses murs sombres et chauds ; voilà le toit que ma

historiés. Une espèce de fenêtre griHét au dessus1 du linteau renfermait uno armoirie de famille encore visible. » Tout ola existe encore.

i. Les Mémoires inédits y ajoutent a quelques cages de colombes et quelques rouleaux d'étoupe de chanvre dévidé » (1, vm),

2. Au moment de l'installation de la famille de Lamartine à Milly, en ito.4.

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lea rejoindre.

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mes * i » i î Oient et des enfants qui a') chau

I u lui-

KJ2 LES CONFIDENCES

son foyer jamais éteint. Voilà tout ce qu'on voit d'une des fenêtres du salon.

L'autre fenêtre, ouverte au nord, laisse plonger le regard au-dessus des murs du jardin et des tuiles de quelques maisons basses sur un horizon de montagnes sombres, presque toujours nébuleux, d'où surgit, tantôt éclairé par un rayon de soleil orangé, tantôt du milieu des brouillards, nn vieux château en ruine, enveloppé de ses tourelles et de ses tours. C'est le trait caractéristique de ce paysage. Si l'on enlevait cette ruine, les brillants reflets du soir sur ses murs, les fantasquetournoiements des fumées de la brume autour de ses donjons disparaîtraient pour jamais avec elle. Il ne resterait qu'une montagne noire et un ravin jaunâtre. Une voile sur la mer. une ruine sur une colline, sont un paysage tout entier. La terre n'est que la scène ; la pensée, le drame et la vie pour l'œil sont dans les traces de l'homme. Là où est la vie, là est l'intérêt.

Le derrière de la maison donne sur le jardin, petit enclos de pierres brunes d'un quart d'arpent1. Au fond du jardin, la montagne commence à s'élever insensiblement, d'abord cultivée et verte de vignes, puis pelée, grise et nue comme ces* mousses sans terre végétale qui croissent sur la pierre et qu'on n'en distingue presque pas. Deux ou trois roches ternes aussi tracent une légère dentelure à son sommet. Pas un arbre, pas même un arbuste ne dépasse la hauteur de la bruyère qui la tapisse. Pas une chaumière, pas une fumée ne l'anime. C'est peut-être ce qui fait le charme secret de ce jardin. Il est comme un berceau d'enfant que la femme du laboureur a caché dans un sillon du champ pendant qu'elle travaille. Les deux flancs du sillon cachent les bords du ruisseau, et quand le rideau est levé, l'enfant ne peut voir qu'un pan du ciel entre deux ondulations du terrain.

Oua«it au jardin lui-même, il n'en a guère que le nom. 11 n'eût pu compter pour un jardin qu'aux jours primitifs où Homère décrit le modeste enclos et les sept prairies du vieillard Laërle2. Huit carrés de légumes coupés à angle droit

i. La valeur rie l'arpent variait suivant les provinces; c'était environ une moitié ou un tiers d'hectare.

2. Laêrte, père d'Ulysse. V. Odyssée, chanl XX.IV, vers 2o!\ et suivants ; mais il n'y est point question des « sept prairies ».

LA toAÎSON DE MILLY

bordés d'arbres fruitiers et séparés par des allées d'herbes fourragères et de sable jaune ; à l'extrémité de ces allées, au nord, huit troncs tortueux de vieilles charmilles ' qui forment un ténébreux berceau sur un banc de bois; un autre berceau plus petit au fond du jardin, tressé en vignes grimpantes de Judée sous deux cerisiers ; voilà tout. J'oubliais, non pas la source murmurante, non pas même le puits aux pierres verdâtresel humides: il n'y a pas une goutte d'eau sur toute celte terre' ; mais j'oubliais un petit réservoir creusé par mon père dans le rocher pour recueillir les ondées de pluie, et autour de cette eau verte et stagnante douze sycomores et quelques platanes qui couvrent d'un peu d'ombre un coin du jardin derrii re des murs, et qui sèment de leurs Larges feuilles jaunies par , l'été la nappe huileuse du bassin.

Oui, voilà bien tout. El c'est là pourtant ce qui a suffi pendant tant d'années à La jouissance, à La joie, à La rêverie, aux doux loisirs el au travail d'un père, d une mère el de huit enfants3! Voilà ce qui suffit encore aujourd'hui à la nourriture de leurs souvenirs \ Voilà t'Edende leur enfance <>u se réfugient leurs pluSvSereines pensées quand elles veulent retrouver un peu de cette rosée du matin de la Aie. et un peu «le cette lumière. colorée de la première heure, qui ne brille pure et rayonnante pour L'homme que sur ces premiers sites île s, m berceau. 11 n'y a pas un arbre, un œillet, une mousse de ce jardin, qui ne soit incrusté dans notre âme comme s il en faisait partie ! Ce coin de terre nous semble immense, tant il contient pour nous de choses el de mémoires dans un si étroit

i. Dans le parler de la région màconnaise, charmille s'emploie couramment de charme.

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