‹ Œuvres choisiesChapitre 76 sur 124 · LE PÈRE DUTEMPS · texte numérisé non relu

LE PÈRE DUTEMPS

Dans cette « lettre », datée du l\ novembre 18^9, Lamartine conte à son ami d'Esgrigny une course qu'il vient de faire entre Mâcon et Saint-Point, et dont le principal épisode est la rencontre du père Du temps.

Un écart de Saphir, la jument du poète, vient d'épouvanter un vieil aveugle, qui s'avançait dans le sentier avec son âne. Au moment où il s'approche du pauvre homme pour le rassurer, Lamartine le reconnaît: c'est un vieux « coquetier » des montagnes, qu'il a connu dans son enfance. « On appelle ici coquetier, explique-t-il, un homme qui va de chaumière en chaumière et de verger en verger acheter des œufs, des prunes, des pommes, de petites poires sauvages, des châtaignes; qui en remplit les paniers de ses ânes, et qui va les revendre avec un petit bénéfice aux portes des églises, après vêpres, dans les villages voisins. »

Ce coquetier des montagnes était déjà vieux et cassé dans mon enfance. Je le croyais couché depuis longues années sous une de ces pierres de granit couvertes de mousse, qui parsemaient comme des tombes son petit champ d'orge et de folle avoine autour de son haut chalet. Il avait dès ce temps-là les yeux chassieux ; ma mère lui donnait, pour fortifier sa vuer de petites fioles où elle recueillait les pleurs de la vigne, sève du cep qui sue au printemps une sueur balsamique, ayant,

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<Iii -on, la Tertu lu vin. Mainten ml

qu'octogénaire, il paraissait t>>nt .1 fait a> : il tenait

une de -'■- m lins en entonnoir sur ses \<-u\ E leil, comme pour j concentrer quelque senti mcnl d< ray< ms; de l'autre main il palpait une à une les pierres amon- * J • i petit mur à hauteur d'appui <|ui bordai I le sentier, m pour reconnaître la pi iceoù il se trouvait sur le< hemin. I mtemps I lui en me rai ;

chant de lui, |'ai i epi is le cheval .il

•"> 1 1 « ■ , ni mal à » iuj Et j'' m arrêtai à l'ombre d'un poirier -..i 1 1 \ i ;. ■ . devant le pauvre bomn

Vous me connaissez donc, puisque vous aves «lit mon nom ' murmura I a veugli Mais m<*.i. je m C'est qu'il j i bien longtemps, continu rime pour

user, quejene puis plus connaître les hommes qu'à leur \<'i\ Les .'n bres et les mur-, oui, i ela ne 1 1 mais li - hommes, non, cela va, cela > î « - 1 1 1 . aujourd'hui i< i. urt comme d< m me

li vent ; à moins de 1 qui l'on parle,

et je ne les N"i- pins. Pai i \ mple, quand il> m ont une fois . |"' li - M.. mnais I n de leur m>i\ : la

ne p le. Mais je ne me

sou> h n- | ndu la \

la ne vous — Héla Dutemps, lui dis-je, cela prouve que ma

voii a bien changé, comme mon visa l'avez en-

tendue bien souvent sous le vi us sorbier de votre quand nous ramassions au pied 'i«' l'arbre les Borl Madeleine votre femme faisait mûrir sur la paille, ou quand je rappelais les chiens courants de mon i I du

grand bois, au-dessus de votre i li tmp de blé unir. »

Il renversa sa tète en arrièi oulèrent

sui ses j ou heveaux .- blancs et 6 ns comme

une toison, et il recula machinaleti. ' ez<

« Vous êtes donc monsieur Al phons - -i -il les

sans ntrées ne connaissent de mes noms que celui

Il n j a que lui qui ait connu Madeleine, qui ;iit sorbier de la cour, qui ail rappelé les chiens des chass pour leur rompre le pain de seigle devant la maison. Il

que Madeleine aurait donc de plaisir à le revoir, si elle vivait ! ajouta-t-il avec un accent de regret attendri.

— Oui, c'est moi, père Dutemps, lui dis-je ; donnez-moi votre main, que je la serre encore en reconnaissance des bons services que vous nous avez rendus, des bons fagots que vous nous avez brûlés, des bonnes galettes de sarrasin que vous nous avez cuites à votre feu, et de l'amitié que Madeleine, ses biles et vous, vous aviez pour notre mère et pour ses enfants! Il y a bien longtemps de cela ; mais, voyez-vous, la mémoire dans les cœurs d'enfants, c'est comme la braise du foyer éteint pendant le jour, dans la maison : cela tient la cendre chaude, et quand la nuit vient, cela se rallume dès qu'on la remue!

■ — Est-ce possible? Quoi ! c'est bien vous ! reprit-il avec un étonnement qui commençait à s'apaiser. Ah !" oui, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au pays, qu'on ne regardait plus fumer le château, qu'on n'entendait plus aboyer les chiens là-bas dans le grand jardin sous les tours, qu'on ne voyait plus passer les chevaux blancs qui portaient des dames et des messieurs dans les chemins à travers les prés ! Ma fille me disait : « Le pays est mort; il semble cpie la clo- « che pleure au lieu de carillonner. » On disait aussi que vous ne reviendriez jamais ; qu'il y avait eu du bruit là-bas ; qu'on vous avait nommé un des rois de la république, et puis qu'on avait voulu vous mettre en prison ou en exil, comme sous la Terreur. Il est venu au printemps un colporteur qui vendait des images de vous dans le pays, comme celles d'un grand de la république, et puis il en est venu en automne qui vendaient des chansons contre vous, comme celles de Mandrin1. J'ai bien pleuré quand ma fille m'a raconté cela un dimanche, en revenant de la messe. « Est-ce « bien possible, ai-je dit, que ce monsieur ait fait tous ces « crimes? et que lui, qui n'aurait pas fait de mal à une bête « quand il était petit, il ait fait cotder le sang des hommes dans « Taris, par malice?» Et puis, quelques mois plus tard, on dit que ce n'était pas vrai ; et puis, on n'a plus rien dit du tout.

— Hélas ! père Dutemps, lui ai-je répondu, il y a du vrai et du faux dans tous ces bruits de nos agitations lointaines

i. Le célèbre bandit du xvmc siècle, dont les exploits sont devenus légendaires.

le PÈRE DUTEMP9 t

qui sont monté-* jusqu erts, comme le bruit du

non de Lyon y monte quand c'est le venl du midi, sans que l'on puiss ii 'I alarme ou le canon

de fête. On ne sait de même que longtemps après les révolutions si les nommes qui j onl été jetés ^>ni dignes d'excuse mi de blâme. N'en pari i présent. Je viens ici pour

iblier pendant quelques jours à ce beau soleil, que le

et les larmes des peuples ne ternissent pas. Je ne serai que trop tôt obligé, par mon devoir, de retourner ou - agite le sort des empires, et de me fain des misères et dés

inimitiés i<i-lia>. pour me faire un juge indulgent et compa-

i là-haut li. ii un .1 -"H travail dans ce

monde, ■ ! il faut l'accomplira tout prix. Je suis bien las, mais je n'ai p i le droit de m'asseoir, comme \nih,

tout le jour au soleil contre un mur. El qui sait - il \ aura "un mur?... Mais vous, père Dutemps, parlons de vous. Demeurez-vous toujours —• ■ 1 1 1 là-haut dans cette petite chaumière, à une lieue de tout voisin, dans la bruyère, au I du bois 'le- hêtres? Quel âge aves-vous? Qui est-ce qui pi<>- { h. pour vous li i olline de sable ' Qui est-ce <|ui bat les châ-

ie nc- ànesses et vos chèvres I >■ puis quand avex-vous perdu tout à fait la vue? El comment •vous le temps que Dieu vous a mesuré plus large qu'aux autres hommes? cai je crois que vous êtes le plus \ ieux de la valli e:

— J'ai quatre-^ me répondit le vieillard. Ma

femme, la Madeleine, est morte il j a sept ans : elle >'i.iii bien plus jeune que moi. lous mes enfants sont morts, excepté la Marguerite, qui était la dernière de mes filles, et que voua appelle/ la Pervenche des bois, parce qu'elle avait des yeux bleus comme ces fleurs qui croissent à l'ombre, vers la sonne ; elle .i été veuve a vingt-huit ans. et elle a refusé de se remarier pour venir nu' soigner e1 me nourrir dans la petite cabane là-haut, où elle esl née et où elle restera jusqu'à ma mort ; elle a une petite fille et un petit garçon qui mènent les bêtes aux champs, et qui continuent à servir mes pratiques d'oeufs e1 de pommes. Ce petit commerce, dont nous leur

as les sous pour eux, servira pour leur acheter des habits, du linge et une armoire, quand il> seront en âge et en

idée de se marier. Marguerite pioche le champ de pommes de terre et de sarrasin, ramasse le bois morl pour l'hiver :

«■Ile lait le pain de seigle; H moi jp ne fais rien que nue vous voyez, ajouta t-il en laissant tomber ses deux mains s 1 1 1 ses genoux comme un homme oisif. .!'• garde l'âne ou plulùt l'âne me garde quand les enfants n'j sont pas; car il est vieux pour un animal presque aulant que je suis vieux pour un homme; il sait que je n'y vois pas, il ni jamais trop des chemins ; et quand il veut s'en aller, il se meta braire, ou bien il vient frotter sa tête contre moi tout comme un chien, jusqu'à ce que nous revenions ensemble à la cabane.

— Mais le jour ne vous paraît-il pas bien long ainsi, tout seul dans les sentiers delà montagne? lui demandai-je.

— Oh! non, jamais, dit-il ; jamais le temps ne me dure. Quand il l'ait beau, hors de la maison, je m'assois à nue bonne place au soleil, contre un mur, contre une roche, contre un châtaignier; et je vois en idée la vallée, le château, h' clocher, les maisons qui fument, les bœufs qui pâturent, les voyageurs qui passent et qui devisent en passant sur la roule, comme je les voyais autrefois des veux. Je connais les saisons tout comme dans le temps où je voyais verdir les avoines, faucher les prés, mûrir les froments, jaunir les feuilles du châtaignier, et rougir les prunes des oiseaux sur les laissons. J'ai des yeux dans les oreilles, continua-t-il en souriant; j'en ai sur les mains, j'en ai sous les pieds. Je passe des heures entière- à écouter près des ruches les mouches à miel qui commencent à bourdonner sous la paille, et qui sortent une à une en s éveillant, par leur porte, pour savoir si le vent est doux et si le trèfle commence à Qeurir. J'entends les lézards glisser sur les pierres sèches, je connais le vol de toutes les mouches et de loos les papillons dans l'air autour de moi, la marche de toute;-, le, petites bêtes <lu bon Dieu ailles herbes ou sur les feuilles sèche- an soleil. C'est mon horloge et mon almanach à moi. vovez-vous. .le me dis: «Voilà le coucou qui chaule, c'est le mois de mars, et nous allons avoir du chaud; voilà le merle qui siffle, c'est le mois d'avril; voilà le rossignol, c'est le mois de mai ; voilà le hanneton, c'est la Saint-Jean; voilà la cigale, c'est le mois d'août; voilà la grive, c'est la vendange, le raisin est mùr;

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