Louis de Vignet. Y. Poésie. Introduction, p. xi
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Nous nous précipitâmes dans la barque pour soulever la mourante de son lit d'écume et pour l'emporter au-delà des rochers. Je mis la main sur son cœur comme je l'aurais mise sur un globe de marbre, .l'approchai mon oreille de ses lèvres comme je l'aurais approehéë des lèvres d'un enfant endormi. Le cœur battait irrégulièrement, mais fortement ; l'haleine était sensible et tiède ; je compris que ce n'était qu'un long évanouissement, suite de la terreur et du froid de l'eau. Un des bateliers souleva les pieds ; je pris les épaules el la tête qui pesait contre ma poitrine. Nous la portâmes ainsi, sans qu'elle donnât signe de vie, jusqu'à une petite maison de pêcheur, sous le rocher de Haute-Combe. Cette chaumière servait d'auberge aux bateliers quand ils conduisaient des curieux aux ruines. Klle ne consistait qu'en une salle étroite, obscure, enfumée, meublée d'une table chargée de pain, de fromage et de bouteilles, bue échelle de bois parlant du pied de la cheminée conduisait au-dessus à une petite chambre basse éclairée par une lucarne sans vitre ouvrant sur le lac. L'espace était occupé presque tout entier par trois lits qui se fermaient par des portes de bois, comme de profondes armoires. La famille y couchait. La mère et deux jeunes filles de la maison à qui nous remimes la jeune femme évanouie, en nous retirant par décence hors de la porte, l'étcndirent sur un matelas auprès de la cheminée, allumèrent un feu doux de paille et de branches de genêt, la délacèrent, lui otèrent se> vêtements pour les .faire sécher, essuyèrent ses rr. ombres - cheveux ruisselants de l'eau du lac; puis elles la portèrent, toujours évanouie, dans un des lits de la chambre où elles axaient ('tendu des draps blancs chauffés avec une des pierres tièdes du foyer, selon l'usage des paysans de ces mon- 5. Elles essayèrent en vain de lui faire avaler quelques gouttes de vinaigre et devin pour la rappeler à la vie. Voyant tous leurs soins perdus et tous leurs efforts inutiles, elles se répandirent en sanglots et en cris qui nous rappelèrent dans la maison. « La demoiselle est morte! la dame est trépasséel il n'v a qu'à pleurer et à chercher le piètre ! » s'écriaient-elles. Le- bateliers consternés se joignaient aux femmes et redoublaient l'horreur de ces lamentations. Je m'élançai sur l'échelle, j'entrai dans la chambre, je me penchai sur le lit, le
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chemise de grosse toile dont les paysannes l'avaient revêtue A un des doigts de la main noyés dans les cheveux, on voyait briller un petit anneau d'or qui enchâssait une étincelle de rubis où se réverbérait la lampe. Les jeunes filles de la maison s'étaient couchées, sans se déshabiller, sur le plancher. La mère était assoupie sur une chaise de bois, les mains et la tète appuyées sur le dossier. Quand le coq chanta dans la cour, les femmes sortirent, leurs sabots à la main, et descendirent sans bruit l'échelle pour aller au travail. Je restai seul.
Les premières lueurs du crépuscule du matin commençaient à filtrer presque insensibles à travers les fentes du volet fermé de la lucarne. Je l'ouvris, espérant que l'air frais matinal et balsamique du lac et des montagnes, et peut-être aussi le premier rayon du soleil, auraient l'influence du réveil général de la nature sur cette vie que j'aurais voulu déjà réveiller au prix de mon propre souffle vital. Un air frais et presque çlacial se répandit dans la chambre et souffla la lampe à demi consumée. Mais la couche resta sans mouvement. J'entendis les pauvres femmes qui priaient ensemble en bas avant de commencer leur journée. L'idée de prier aussi me vint au cœur, comme elle vient à toute autre âme qui se sent à bout de ses forces et qui a besoin qu'une force mystérieuse et surhumaine se surajoute à l'impuissante tension de ses désirs. Je me misa genoux sur le plancher, les mains jointes sur. le bord du lit, les regards fixés sur le visage de la jeune femme. Je priai longtemps, ardemment, jusqu'aux larmes. Elles finirent par inonder mes yeux et par me cacher la figure de celle dont je demandais si passionnément le réveil. J'aurais passé des heures ainsi sans m'apercevoir de la durée du temps et sans sentir la douleur de mes genoux sur la pierre, tant mon âme était absorbée dans une seule sensation et dans une seule volonté. Tout à coup, en passant machinalement la main sur mesyeuxpour les essuyer, je sentis une main qui touchait la mienne et qui retombait doucement sur ma tète, comme pour écarter mes cheveux, dévoiler mon visage et me bénir. Je poussai un cri, je regardai ; je vis les yeux de la malade se rouvrir, sa bouche respirante et souriante, son bras tendu vers .moi pour saisir ma main, et j'entendis ces mots: «0 mon Dieu ! je vous remercie. J'ai donc un frère ! »
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Le frais 'I" mâtin l'avail réveillée pendant que je priais, le noyé dans mes cheveux et dans mes lai bord de -"M Ut. Elle avait eu l<- temps de voir l'ardeur de ma compassion à I ardeur de ma prière. Elle .i\.iii eu assez de réflexion pour me reconnaître au jour qui entrail maintenant à pleins rayons dans la chambre. Evanouie dans l'isolement et dans l'indifférence, elle s'éveillait dans la pitié, dans l'intérêt et peut-être dans l'ai ir d'un pieux inconnu. Privéede
toute parenté d'âme dans la fleur négligée d< elle
avaii trouvé tout .'i coup à côté d'elle la figure, l'attitude, les soins, la prière, les larmes d'un jeune frère, et ce nom avait échappé i son cœui el s ses lèvres en retrouvant le sentiment de ce bonheur avec la sensation de la vie !
«Lu frère ' "li ! non, madame, lui répondis-je en prenant la main qu'elle tendait vers moi el en I écartant respectui nient de mon front, comme ri je n'eusse pas été digne d'être touché par elle ; un frère ' "h I non, m. ils un esclave, mais une ombre vivante de \<>> pas, qui n<' demande pour I diction au ciel et pour félicité à la terre que le i!i"ii <!<• -,. souvenir de cette nuit, et de conserver à jamais I iraac cette apparition surhumaine qui lui fait délirer de I ■ suivre jusque dans la mort, ou qui pourrait seule lui faire supporter cette "vie! i \ mesure que ces paroles embarrassées el hésitantes s'échappaient de mes lèvres, à demi-voix, les teintes" roses de la vie remontaient sur ses joues, un sourire triste se répandit autour de sa bouche comme une incrédulité obstinée au bonheur, ses veux soulevés vers le ciel 'In lit semblaient écouter, parle regard, des mots qui ne répondaient qu'à ses pensées. Jamais fe passage de la mort à la vie el d'un soi une réalité ne fut si rapide et si visible sur un vis Etonne ment, langueur, ivresse, repos, mélancolie et joie, timidité et abandon, grâce et retenue, tout se peignit a la fois
i. Julie était mariée i ■ an vieillard illustre > (dan- la réalité M. Cl taire perpétuel de l'Académie S u l'avait ( adopta
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sur ses traits rafraîchis par le réveil, colorés par la jeunesse. Son rayonnement éclairait l'alcôve sombre autant que la lueur du matin. Il y eut plus de paroles, plus de révélations, plus de confidences, plus d'infini dans ce visage et dans ce silence, que dans des millions de mots. Le visage humain est la langue des yeux; la physionomie, dans la jeunesse, est un clavier que la passion parcourt d'un regard. Elle transmet de l'âme à l'âme des mystères d'intimité muette qui n'ont leur traduction dans aucun langage d'ici-bas. Ma physionomie aussi révélait sans doute un ami au regard qui se reposait avec tant d'avidité sur mes traits. Mes habits encore humides, les touffes brunes de mes longs cheveux mille fois labourés pendant la nuit par mes mains, mon cou dont la cravate élait lâche et dénouée, mes yeux cernés par la veille, mon teint pâli par l'insomnie et par l'émotion, l'enthousiasme presque religieux qui m'inclinait devant cette sainteté de la beauté souffrante, l'inquiétude, l'émotion, la joie, la surprise, le demi-jour de cette chambre nue, au milieu de laquelle je restais debout sans oser faire un pas, comme si j'eusse craint de faire évanouir l'enchantement d'un si divin songe, les premiers rayons de soleil enfin qui passaient par la lucarne et qui venaient éblouir mes yeux et faire briller mes gouttes de larmes mal essuyées, tout devait donner à ma figure une, puissance d'expression et une transparence de tendresse que sans doute elle ne retrouverait pas une seconde fois dans le cours d'une longue vie.
Ne pouvant plus supporter le contre-coup de ces émotions et le frisson intérieur de ce silence, j'appelai les femmes. Elles montèrent. Elles se répandirent en cris de surprise en voyant cette résurrection qui leur paraissait un miracle. Au même instant, le médecin que j'avais envoyé chercher, la veille, entra. Il recommanda le repos et quelques infusions de plantes de ces montagnes, qui calment les mouvements du cœur. Il rassura tout le monde en nous disant que cette maladie de la jeunesse des femmes s'apaisait souvent avec les années ; qu'elle n'était qu'un excès de sensibilité qui faisait ressembler a surabondance de vie à la mort, mais qui n'était jamais la mort, à moins que les peines intérieures ne vinssent l'aggraver de causes morales et la changer en mélancolie habituelle
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cl en incurable difficulté de vivre. Pendanl que lea femmes cherchaienl dans les prés les simples indiqués par le médecin el <|uc 1rs blanchisseuses repassaient ses vêtements mouillés, sous le fer chaud, 4ans la salle basse, je sortis de la maison <i j'allai parcourir seul les ruines de l'antique abbaye.
(Préface aux Harmonies poétiques et religieuses) 08*9)