‹ Œuvres choisiesChapitre 85 sur 124 · UN SACRIFICE · texte numérisé non relu

UN SACRIFICE

contre la têtière du bois de lit, en chemise, mais qui ne dormait pas et qui me regardait sans rien dire, tout effrayée, la pauvre enfant, monsieur, comme si elle avait vu un fantôme ou une vision ! Mais elle me reconnut à la voix.

« Tiens ! c'est toi, Geneviève? » qu'elle s'écria en m'ouvrant ses petits bras et en déplissant son front et ses lèvres, qui passèrenl tout à coup de l'effroi au sourire.

« — Eh ! oui, que c'est moi, lui dis-jc ; qu'as-tu donc à me regarder comme ça ? Est-ce que je ne suis pas la même qu'hier? «J'avais oublié, monsieur, d'ùter mes beaux habits qui me changeaient toute.

« — Eh ! non, que tu n'es pas la même, dit-elle en boudant un peu des lèvres, est-ce que tu veux te moquer de moi? Esl-ce que tu avais hier cette belle robe de soie qui brille, qui luit et qui change comme les gorges des pigeons sur un toit au soleil, ces souliers qui craquent comme ceux des dames à l'église, ce fichu de dentelles, cette ceinture de ruban, cette coiffe dont les ailes te battent sur les joues, ces boucles d'oreilles qui pendent comme deux poires d'or, ce beau collier avec cette croix sur la poitrine? Est-ce que nous sommes en carême entrant carnaval ! Ou bien est-ce qu'il est venu une fée avec sa baguette, comme dans le livre où tu m'apprends à lire, qui t'a changée, dans ton voyage, en demoiselle, et qui t'a donné de si belles nippes que je n'oserais pas sculepicnt t'embrasser?

— Tiens! c'est vrai, que je pensai en moi-même; cette pauvre enfant, elle ne m'a jamais vue comme ça; ça doit l'étonner tout de même. » Je n'avais pas songé que j'avais ma robe de noces !

« — Pourquoi donc, continua-t-elle, as-tu fait faire de si beaux habillements? »

J'étais embarrassée :

« — C'est que je viens de me fiancer, lui dis-je, et que je vais me marier. » Et je me mis à me déshabiller tout en parlant, à ôter les agrafes de mes souliers fins, à dénouer les nœuds de ma ceinture, à désépingler ma coiffe de dentelles, à détacher mes boucles d'oreilles et mon collier, à dénouer mon fichu de mes épaules, à dépouiller ma robe de soie, à replier tout cela avec soin et à le ranger dans l'armoire pour

la noce. La petite me regardait faire en s'émerveillant de tant de belles choses. Puis, quand j'eus fini et fait ma prière et que je fus en chemise, les pieds nus, pour me coucher :

« Oh ! à présent, dit-elle, je t'aime bien mieux et j'oserais t'embrasser ! »

Elle me fit place, je soufflai la lampe, et je me couchai à côté de l'enfant.

« Oh! bien, à présent, c'est bon, » dit-elle en me passant ses deux bras autour du cou, comme elle avait l'habitude de faire quand elle allait s'endormir. Mais elle était si agitée par la vue de mes beaux habits, par mon absence de toute la journée, et moi j'étais si éveillée par l'impression de tout ce que j'avais vu et fait dans la journée et par l'image de Cyprien, cjue nous nous empêchions de dormir l'une l'autre.

« — Eh bien, me dit la petite malicieuse, je ne m'endormirai pas et je ne te laisserai pas dormir que tu ne m'aies tout dit. Tu vas donc te marier, Geneviève?

— Oui.

— Et avec qui ?

— Avec M. Cyprien, que tu connais bien, et qui te tient, quand il vient, sur ses genoux.

— Oh! tant mieux, dit-elle; mais M. Cyprien, il est de la montagne. Est-ce qu'il va demeurer avec nous? »

Je me sentis toute honteuse devant l'enfant, et je m'embarrassai pour répondre. A la fin je pensai : Bah! il vaut autant lui dire tout de suite.

« Non, que je lui dis, il reste à la montagne.

— Mais toi, reprit-elle, tu ne resteras donc pas avec lui?

— Si ! lui dis-je.

— Tu resteras à la montagne?

— Eh! oui, puisque j'y serai mariée.

— Et moi, ajouta-t-clle en desserrant ses mains d'autour de mon cou et les battant l'une contre l'autre, j'irai donc rester à la montagne? Oh! que je suis aise! J'aime tant M. Cyprien, son chien et son mulet, le lait, les pommes, les oiseaux, les papillons ! On dit qu'il y en a tant là-haut ! Quand est-ce que nous y allons?

— Mais toi, répondis-je de plus en plus embarrassée de répondre, toi, tu n'y viendras pas, mon enfant : tu resteras

Wt SAI mi [i l

kVoiron, chez ta maltresse, qui t'apprend la dentelle. Elle t'élèvei i ivec ses enfants; je viendrai te voir souvent, venl : i h sei as bien heureuse !

— Méchante! s'écria l'enfant, tu me laisserais? tu aurais bien le cœur de t'enallei sans moi, sa ns moi, qui ne t'ai pas |iln- quittée que ta chemise depuis que je suis venue au monde : sans moi, qui ai toujours vécu, m ingé, couché lui. comme si j'étais ta fille ; sans moi, qui n'ai pas seulement |in m'endormir une heure aujourd'hui, parce que ]<• n'étais

pas c :hée là avec toi? Méchante I répéta-t-elle arec un

cent de colère et en me frappant !>• -«■m avec sa petite main, m tu .i\,ii> bien le cœur de me faire cela, tu n'aurais pai soin de revenir ni souvent ni une fois a Vbiron, \.i! tu ne

trouverais pas : je serais bientôl au cimetière, ma mère, et j<- lui dirais que tu m as lais a me une

menteuse, toi qui < 1 1 -.» î ^ toujours que tu lui avais promis, i|n md elle esl partie poui I église, de tenir sa pli de moi ! »

Et nuis clic" se mit à pleurer.

Vous sentez, monsieur, que je n'étais pas à mon lise en écoutant cette simple petite parler ainsi; je commençais à me douter que j'avais agi légèrement e1 par emportement d'amour

Cyprien; car, enfin, l'enfant avait raison. Je lui avais servi de mère, je ne l a\ ûs jamais quittée que ce jour-là toute sa vie; jf lui avais dit cent fois ce crue j'avais dit à notre mère: que je mourrais plutôt que de l'abandonner; et voilà que j'allais me m, nier et la laisser comme une orpheline aux soins d'une étrangère ! * > 1 1 ! li> remords me serrait la

», que j<' ne [> tuvais ni parler, ni respirer, ni sangloter. I commençais à me repentir de ce que j'avais promis à Cyprien; et puis, cependant, je l'aimais tant, que je ne pouvais me repentir de L'aimer. D'un côté la petite, de l'autre mon fiancé, puis mes promesses à l'église le matin, en face de tout le village, et puis ma promesse à ma mère là-haut en face de la mort et de Dieu '. Je me retournais en moi-même et je me retournais dans le Lit sans pouvoir trouver une bonne

place, ni échapper à l'enfant, ni échapper à l'image de Cyprien, ni échapper à l'ombre de ma mère, ni échapper à mon propre cœur !.. . Ah! monsieur, la terrible nuit !... Il n'y en a pas de pire, j'en suis sûre, dans l'enfer. Je rougissais, je pâlissais, j'avais la sueur froide sur les membres, je brûlais, jetais transie, j'avais la fièvre, et la petite se retournait pour m'éviter et continuait à me reprocher toujours. « Mais, que je lui disais en l'embrassant et en lui prenant les mains dans les miennes, tu seras si bien chez la dentellière! bien couchée, bien nourrie, bien parée, bien instruite comme ses propres enfants. Elle est à son aise, ce n'est pas comme chez nous : il y a des meubles, il y a des chambres, il y a une servante qui fait tout le gros ouvrage. Que veux-tu de mieux? Est-ce que je peux te nourrir avec du pain blanc, moi ?

— Qu'est-ce que ça me fait, ton pain noir ou blanc, répondit l'enfant, la robe vieille ou neuve, la chambre, les meubles, la servante ? Ne me nourris qu'avec du pain de paille si tu veux ; mais emmène-moi partout avec toi ; loin de toi je serai si malheureuse, si malheureuse! Tu parles de la dentellière; elle les nourrit bien, oui, mais si tu savais comme elle les bat, ses enfants ! Ah ! je ne resterais pas seulement trois jours chez elle qu'elle m'aurait battue, et que je me serais sauvée dans les prés et jetée, comme la petite de la bohémienne, dans la rivière, où on l'a retrouvée hier ! Qu'estce que tu dirais quand tu apprendrais ça? Serais-tu bien contente là-haut avec ton Cyprien? Ah! je le déteste maintenant. Et qu'est-ce que ma mère penserait de toi dans son lit de terre? »

Je me mis à pleurer plus fort à ces mots; alors elle redoubla de parler de ma mère. Les enfants, voyez-vous, c'est plus fin que ça n'en a l'air. Elle s'apercevait de l'impression que faisait sur moi ce reproche au nom de notre mère. Elle y revenait toujours. Ça m'attendrissait, et, quand elle vit que je pleurais bien et que j'étais ébranlée, alors, monsieur, elle s'entortilla autour de moi comme un serpent, les bras à mon cou, la bouche sur ma poitrine, les membres contre mon corps, en m'embrassant avec fureur, en se collant à moi comme ma peau et en criant tout bas : a Non ! non ! non ! tu

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n'auras pas le cœur de me déchirer lea membres, pour m'arracher de toi et pour me jeter là comme une vieille robe en morceaux, pour qu'on marche dessus ! Non, Geneviève, ma sœur, ma nourrice I mon autre raèrel deux fois ma mère, puisque tu l'as été après la mort de la première comme avant. e, si bonne, si obéissante! Je t'aimerai tant, je t'embrasserai tant, N1 jour el la nuit! Ohl dis-moi, dis-moi que tu ne me quitteras pas ! »

J'allais le dire, monsieur, tant cette enfant me remuait jusqu'au fond du cœur en m'étouflanl dans ses petits bras, quand je vins à penser à Cyprien, qui venait de me quitter si joyeux et qui n'était pas encore peut-être au pied des montagni - Oh! Dieu I me disais-je, il m'a été li nue' ce matin, il m a embrassée il u \ a pas une heure, il a encore l'odeur de la rose de mon front sur les lèvres, et déjà sa malti est traîtresse! Non, non, Josette, que je lui 'li- en lui dépliant lc> bras de mon cou et en me dégageant le corps de son corps pour me retourner de l'autre côté du lit et pour réfléchir; non, une honnête fille doit tenir sa parole, <i j'ai tut serment à i \ prien. Laisse -moi !

— Lu serment! qu'elle me dit <mi se levant toute droite sur le lit; tu n'en as donc point tait à ma mère! I.li bien, oui, laisse-moi tout de suite; je ne veux plus coucher toi :• je veux aller coucher sur sa pierre el lui demanderai c'est Cyprien ou moi qu'elle t'a mis dans Les bras en mourant! Nous verrons ce qu'elle répondrai... »

En disant ces mots, monsieur, cette petite Bile, (bile de tendress et de'colère, lit un pas p >ur me passer par-d le corps à travers le lit et pour sauter sur le plancher; • g'étant embarrassé les pieds dans les plis du drap qui était déjà tout tordu par ses convulsions, elle tomba la tête la première sur le carreau, jeta un cri el resta sans mouvement au pied du lit !

Ali ! j'entendrai toute ma vie ce cri el le coup sourd de sa chute sur le plancher. Je m'élançai, je la pris dans mes bras, je lappelai : a Josette! Josette! o Je la portai vers la fenêtre pour lui faire respirer l'air de la nuit; rien n'y lit. elle était comme morte dans mes bras! Je l'étendis sur le lit, je lui jetai de l'eau sur les tempes, je pris M>s mains dans le>

miennes, je mis ma bouche contre sa bouche ; elle ne respirait toujours pas; elle devenait froide, comme j'avais senti ma mère en l'ensevelissant.

« — Malheureuse que tu es ! m'écriai-je en me parlant à moi-même, tu as tué ta sœur! » Et je tombai sans connaissance sur le plancher.

Je, ne sais pas combien do temps j'y restai; mais, quand je repris mes sens, ma sœur était encore immobile et sanssouflle sur le lit ! "Je me remis à genoux devant, la tète sur son corps, priant Dieu, priant tous ses anges et tous ses saints, priant ma mère surtout de la ressusciter et de me prendre à sa place! J'étais comme dans un rêve, monsieur, et cependant j'étais éveillée ! C'est alors que j'entendis là, comme je m'entends, la voix de ma mère dans mon oreille; mais sa voix plus sévère que je ne l'avais jamais entendue pendant sa vie, qui me dit : « Caïn, Caïn ! qu'as-tu fait de ta sœur ? » comme elle m'avait lu ces mots dans sa Bible !

On m'a bien dit depuis que c'était une illusion, un écho de ces paroles que j'avais entendues d'elle autrefois, et qui sonnait de loin dans ma tête troublée par le désespoir ; mais j'entendis pourtant si bien ces paroles, que j'y répondis tout de suite, comme je réponds quand on m'appelle.

« Ma mère ! ma mère ! répondis-je, ne me condamnez pas ! Je vous jure que, si vous rendez le souffle et la parolcà la petite, je ne me marierai pas, et que je me sacrifierai entièrement à votre enfant! »

Et je fis un vœu, monsieur, un vœu irrévocable, au dedans de moi.

La preuve que ma mère m'avait bien parlé, monsieur, et qu'elle avait bien entendu ma réponse, c'est qu'à peine mon vœu était fait dans mon cœur que la petite commença à respirer, à étendre les bras, à ouvrir les yeux aussi doucement que si elle sortait d'un sommeil, et qu'elle me dit, sans plus de colère :

« — Geneviève, tu ne te marieras plus, tu ne me laisseras jamais, n'est-ce pas?

— Non, jamais ! jamais ! jamais ! » dis-je en la couvrantde baisers, en me recouchant à côté d'elle et en la chauffant sur mon corps. « Mais comment le sais-tu? » lui dis-je.

l \ SACRIFICE 209

« — Quelque chose me le dil dans mon cœur, a dit-elle.

Vlors elle m'embrassa de nouveau, el nous nous embrassâmes IipuI le reslc de là nuit, elle en riant, moi en pleurant.

Le malheureux Cyprien, il n'ctail pas encore au pont rouge1, el il n'avail plus de maîtresse '. cl il chantai! peut-être, ayee son mulet, sans se douter de rien !...

Ce que c'est que de nous pourtant, monsieur! Ali ! ne m'en parlez pas! Le monde esl une marche les yeux bandés: on croit aller à droite, on va à gauche. C'est Dieu seul qui \<nt clair pour nous !

i, A l'entrée de son village.

IAVHKT]\B. FBOSE,

LE TAILLEl R DE PIERRES DE SAINT-POINT

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