‹ Œuvres choisiesChapitre 93 sur 124 · LE CARAVANSÉRAIL DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

LE CARAVANSÉRAIL DE LAMARTINE

la terre de bruyère enrichie des débris séculaires des végétaux, parfaitement nivelée par le niveau des eaux, qui l'ont sans doute recouverte dans les anciens temps. On sent partout que l'homme n'aurait qu'à s'arrêter, creuser un puits, amener une source, bâtir une maison, tracer un sillon, planter un arbre, pour avoir une demeure, nu verger, une maison ; l'homme seul manque, la terre l'invite et l'attend.

Après trois quarts d'heure de marche au pas sur ces steppes, nous arrivâmes au lit du torrent à sec ; nous suivîmes ses bords remplis de pierres roulées, polies, blanches comme des, ossements calcinés par le soleil, jusqu'à l'endroit où il sort des montagnes et se perd dans une gorge, entre deux collines. Nous tournâmes alors à droite, pour suivre les mon. tagnes au pied desquelles passe, sur mes terres, la route des caravanes de Baïnder et de Tyra, deux grandes villes de l'intérieur, et nous nous dirigeâmes par cette route bien frayée vers le caravansérai ' deGourgour ou des Eaux bouillonnantes, signification de ce mot goargour.

Ce caravansérai m'appartient; il sert d'asile aux vovageurs et aux caravanes qui vont de l'intérieur de la Lydie à Suivras ; un poste de sept ou huit soldats ir réguliers l'habite avec l'hôte, poste de gendarmerie qui l'ail lu police cl maintient la sûreté des routes ; il y a quatre ou cinq postes de celle ici;,;- publique oisive sur la surface de mes terres.

\ oîcice que c'est qu'un caravansérai dans l'intérieur des terres de l'Asie- dineure : c'est une construction basse et massive en murs de pierres et en toit de tuiles qui ouvre, du côté du chemin , ses huit ou dix portes aux passants; l'une de ces portes donne jour à une échoppe de maréchal-ferrant pour raccommoder au besoin les l'ers des chevaux ou des mules ; l'autre à une boutique où le bacal, ou petit marchand du lieu, vend des galettes de froment OU de mais, des melons, des ligues, des dattes aux voyageurs , les autres à des salles basses, garnies de divans en bois, où les passants prennent leur repos en dormant la nuit couchés dans leurs manteaux. Chacun, selon sa richesse, v déploie sa natte de paille ou son riche lapis et ses moelleux coussins portés par les chameaux ou par les ânes de son bagage ; de

i. Telle est l'orthographe Je Lamartine.

vastes ('curies occupent le reste des bâtiments, les animaux \ trouvent l'orge et l'eau, et la litière à côté de leur conducteur. Ces caravansérais sont toujours construits aux enviions

d'une source, d'un nuits ou d'un ruisseau ; leur site est toujours remarqué de loin par ou deux grands arbres aussi vieux que la terre, platanes, sycomores, saules pleureurs, dont le feuillage est peuplé d'innombrables nids d'oiseaux ; leurs racines, qui sortent de terre, servent de divan ' pendant l'étéaux voyageurs ; les pauvres y l'ont du feu l'hiver, dorit la filmée calcine et noircit le tronc de l'arbre sans l'empêcher de vivre. Non loin des ruisseau*., des puits ou de la source, on voit verdoyer un coin de terre cultivé;;! arrosé, qu'on appelle le jardin; il y croit des melons d'eau, des concombres, des courges, dont on sert les tranches crues aux botes du caravansérai. Lu hôtelier, avec deux ou trois esclaves noirs, dessert ces hôtels du désert. (Quelques paras, petite monnaie turque de la valeur d'un ou deux centimes, y défrayent toute la dépense des pauvres ; quelques piastres, monnaie d'environ vingt-cinq centimes, toute celle des riches. Le caravansérai est toujours pourvu d'un petit foyer de charbon allumé sur un réchaud près de la principale porte, de pipes, de tabac, de café fumant dans de petites tasses grandes comme des coquilles d'oeuf. Il faut toujours une habitude à l'humanité : en Europe, l'homme du peuple est un être attablé qui bort toujours sans soif; en ( hienl, l'homme du peuple est un être accroupi qui fume sans cesse sans avoir besoin cie parfum ; ces fils du soleil adorent le l'eu, il ne s'éteint jamais dan*, les caravansérais ou dans les plus misérables chaumières des villages turcs. Mon caravansérai, devant lequel je descendis de cheval comme si j'avais été un étranger dans ma propre hôtellerie, ressemblait en tout à ce que je viens de décrire. Seulement le long interrègne de propriétaire de la contrée lui donnait une apparence de vétusté et de ruine. On me désigna à l'hû telier, qui l'afferme au prix de quatre ou cinq mille piastres, comme le maitre du logis, aux soldats du poste comme le maître de la terre et l'ami du sultan. Ils me reçurent avec déférence et politesse. Je visitai les boutiques, les magasins, les

i. Sur le sens du mot divan, t. p. 37, note I,

LE CARAVANSÉRAIL DE LAMARTINE -2;'v

cours, les écuries, les jardins, les voûtes, qui s'écroulaient .s. >u s la pluie et les vents des hivers ; j'ordonnai à M. Barrault, mon agent en second, les réparations nécessaires, don! le de> imontait à cinq ou -i\ mille piastres ; après <|u<>i nous nous assîmes pour déjeuner sous les -au le- au bord d'une belle eau courante.

Cette eau courante jaillit déterre, au pied de la colline qui

porte le caravansérai, à environ cinquante pas des bâti nts.

Elle s'accroît de trente ou quarante autres sources jaillissant de même, dé distance en distance, dans la prairie maréca geuse, comme si !<• -"1 tout entier n'étail qu'une mince -m face de terre recouvrant un réservoir d'eau souterrain, el que le pie 1 <lc- l'homme ou des buffles l'ait sortir par sa seule près -ion. Toute cette partie du pied de la colline n'est qu'une immense éponge qui ruisselle de tous les é< tulements de'la chaîne du Tmoius : de là le nom de Gourgour ou le- Eaux bouillonnantes. I ne grande partie de cette belle eau vive, liltrée par les coudiez de rocher calcaire des montagnes, se perd inutile et croupissante dans les steppes; cependant les anciens en ont recueilli le- principaux filaments en un large canal. Ce canal, construit en maçonnerie, élevé de huil ou dix mèti au-dessus du niveau du sol, s'avance comme un promontoire de cinq ou -i\ (eut- pas de longueur dans la plaine pour \ ménager une chute d'eau à un moulin. Nous suivîmes les bords écumants du canal qui coule toujours, même en été, à plein lit, et nous arrivâmes au moulin. La cliute d'eau, nui tombe en partie dan- le vide, à l'extrémité du canal, est d'en viron un mètre cube a son embouchure et d'une force de vingt-cinq ou trente chevaux. Le mou lin. dans lequel j'entrai, ressemble à no- petits moulins de France alimentés par une écluse au fond d une vallée. Lu meunier turc et <"\\ esclave \ faisaient moudre du mai- blanc pour les villas

J'en goûtai la farine, que je trouvai aussi sucrée que la canne à sucre. Le pauvre meunier, en apprenant que j'étais le propriétaire futur de son eau et de sa roue, me demanda aussi île- réparations de toute nécessité pour ce moulin, qu il amodie six mille piastres par an. Je les lui promis, et je les ai fait exécuter depuis, ainsi que celles du caravansérai.

M. de Chamborand, M. Barrault et M. Fornelti, tons agriculteurs éclairés et passionnés pour leur art, gémirent longtemps en levant les mains au ciel de cette abondance merveilleuse d'eau saine et vive, et de cette belle chute qui fournirait la force motrice à une immense usine, et qui lait seulement tourner la roue d'un pauvre meunier. « C'est comme le vent du ciel, disait M. de Chamborand, qui suffirait à enfler les voiles d'un vaisseau à trois ponts, et qu'un enfant emploie à faire flotter sa petite barque de papier sur une cuvette. »

Mes compagnons calculèrent qu'en partant de l'extrémité de ce canal, et en y rassemblant encore les eaux éparses que nous avions vues auprès du caravansérai, on pourrait, sans autre dépense que quelques rigoles creusées dans le sol, tout nivelé de lui-même, changer trois ou quatre mille hectares de ces steppes et de ces marécages en prairies. Je me promis de le faire, si je pouvais me procurer le capital de cinquante ou soixante mille francs, qu'ils jugeaient approximativement suffisant pour cette opération. Mes forces, à moi tout seul, n'allaient pas jusque-là. L'opération esl si simple et si facile, que le jardinier d'Aehmet-Sched entretient lui-même une petite rigole parlant du moulin, traversant la plaine, et lui roulant à deux lieues de distance toute l'eau dont il a besoin pour arroser le jardin nu manoir.

Nous retournâmes par le même chemin au caravansérai ; chemin faisant, je choisis de l'œil, sur un promontoire de colline avancé au-dessus du caravansérai et des eaux courantes, un site élevé, aéré et sain, où je me promis de bâtir ma demeure principale. On v entend le murmure de l'eau; on y reçoit le vent de mer ; on v domine de l'œil la plaine et tous ses villages ;>on v plonge du regard dans les gorges d'Ephèse d'un côté, dans la vallée de Tvra cie l'autre ; on v est adossé aux montagnes qui préservent des \enls du nord; on y a sous ses pieds la route de Sinvrne, le mouvement pastoral des caravanes, la fumée et le- haltes des caravansérais. Ce site me parut tout préparé par la nature pour une habitation champêtre régnant sur ce large bassin. J'étais déjà décidé à ne pas habiter Achmet-Sched, site trop bas et trop peu pittoresque, au cœur de la plaine. Enfant des montagnes, je ne sais respirer que l'air énergique

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«les montagne Mon âme se rouille, comme l'acier, dam la h h ii m lie humidité des lieux bas ; 'I ailleurs Goureour est un beau nom. Cela n'est pas indifférent pour >m voyageur qui lui poète e( <|<ii voudrait le redevenir au soir de sa vie, li la Providence lui garde un soir, un asile et un loisir.

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