ÉPURE
La nature, en faisant éclore le système
Du i;lobe terrestre où je vis, Devait liien , n'en déplaise à son vouloir suprême , Elle à qui nous devons tant de donneurs d'avis,
S'en réserver quelqu'un pour elle-même.
Car je sais tels conseils, moi qui très-peu les aime,
Qu'à sa place j'aurais suivis.
Ce serait, par exemple, un beau trait d'harmonie
lorsque d'un bel-( sprit sans vie La dépouille mortelle est mise au monument. Qu'un embryon formé dans ce fatal moment, Servît de nouveau gîte à son heureux génie; Et que de successeurs une suite infinie , Des grands ho-nmes ainsi conservât les talens; Afin que , pour l'honneur de nos destins propices Ce qui fit ici-bas une fois nos délices,
Les fît jusqu'à la fin des temps.
Ah ! quand la Parque inhumaine
Eut fait payer le tribut
Au plus bel esprit qui fut,
(Je crois nommer La Fontaine)
Que J'eusse été fortuné , Si , dans le même instant par hasard étant né ,
J'eusse hérité de sa veine!
Qu'inspiré des neuf Sœurs, dont je serais chéri, Je ferais sur ses pas des courses agréables!
Car j'aime le pays des fables ;
C'est mon voyage favori.
Le ciel en est si pur ! le terrain si fleuri ! Le continent si vaste et si riche en spectacles! Il s'en présente aux yeux de toutes les façons. A chaque pas naissent quelques miracles.
EPITP.E. 7
uuulrupèdes, oiseaux, insectes et poissons , Ml jetsque,de plein droit sous nos pieds nous plaçons, Tous à l'homme orgueilleux prononcent des ora- :i donnent à leur roi d'excellentes leçons, [clés.
(^ue de Tcmpé la charmante vallée îst surtout un canton du pays fabuleux îien digne du pinceau de cet esprit fameux. Dont pour jamais la flamme en haut s'est exhaléel
Que, doué de sou feu divin, 'e ferais un tableau délicieux et rare 3e ce lieu qui n'est plus, mais où l'esprit humain îi volontiers encor se promène et s'égare !
Mes naïfs et tendres crayons Peindraient un lieu champêtre, un asile, un bocage, Quelquefois cultivé, d'ordinaire sauvage, Toujours plus beau que n'est tout ce que nous
voyons :
e soleil n'y pourrait faire entrer ses rayons; Hais les Jeux et les Ris s'y feraient tous passage. Tes ruisseaux à flofs d'argent, Et bordés de marjolaine , Tantôt ne roulant qu'à peine, Tantôt, d'un pas diligent, Serpenteraient dans la plaine.
Philomèle , à perle d'haleine , Chanterait les beautés du vallon ravissant; Fandis que dans les airs où s'étend son domaine, L,e jeune enfant d'Eole, agile et caressant,
Déployant mollement ses aîles , 5e plairait à répandre une aimable fraîcheur. Et le parfum de quelque fleur Peinte de couleurs éternelles.
8 EIMTRE.
De ces agréables récits, Ma muse élégante et légère Passerait aux mœurs du pays , Terre pour nous bien étrangère.
Où, sur un trône de fougère, L'Amour modestement assis ; Donnait ses lois sans artifice ; Et gouvernait, les yeux ouverts, Sans les avoir jamais couverts Que du bandeau de la Justice.
Le plaisir coûtait peu , ne s'altérait jamais, Et séjournait sur cette heureuse terre, Entre l'indolence et la Paix ; Au lieu que parmi nous il erre , Précédé de la Peine, et suivi des Regrets. La Candeur ingénue, honneur du premier âge. Ainsi qu'aux mœurs présidait au langage', Le double sens et les tours ambigus , Comme le masque et le double visage , Étaient alors des monstres inconnus.
Chaque terme à l'esprit ne portait qu'une image; Un oiseau voulait dire un oiseau ; rien de plus:
Et cage voulait dire cage.
La basse Allusion, de son impureté,
N'avait rien encore infecté ; Et dans les jeux publics voués à l'Innocence, Jamais la sage Honnêteté, Au gré de l'infâme Licence, Sur un mot mal interprété, N'eut vu, ni voulu voir, dans la simplicité, L'enveloppe de l'indécence.
De l'ëlcve de !\Icn!oi'
Figurez-vous la jeunesse ;
Imaginez la vieillesse
Du paciûque Nestor ;
De Phantaze et Phobétor
Réalisez la richesse ,
Et les biens de toute espèce ,
Qu'en prenant un libre essort,
L'idée avide et féconde
Puiserait dans son trésor
Où tout ce qui plaît abonde ;
En un mot le siècle d'or ,
Tout pur et tout simple encor,
Dans un petit coin du monde :
Voilà ce que j'aurais peint,
Si j'eusse été La Fontaine ;
Mais ne l'étant pas , j'ai craint
Le sort du fils de Climène ;
Ou ce qui jadis advint
A la grenouille insensée
Qui , grosse en tout comme un œuf,
Creva , pour s'être eflbrcée
De se rendre égale au bœuf.
Je n'ai donc entrepris que selon mes ressources. Des plaisirs différens dont était occupé L'amoureux peuple de Tempe, Je n'ai retracé que les courses.
Du moins si de tous les talens Du fabuliste inimitable, ,1'avais celui de faire une esquisse durable
Des héroïnes de mon temps ,
En leur dédiant une fable 1 Si comme lui j'avais le don
D'immortaliser un beau nom
Dans uncépître liminaire :
Je me consolerais ; et sur le même ton
-Que prit sa Muse épislolaire, Quand elle célébra la divine Conti ,
Bouillon , Sévigné , Silleri ,
Et l'illustre La Sablière,
J'aurais pu célébrer V***, Matière à ne jamais tarir sur la louange. OLiMPE , c'est en vain qu'ici vous l'évitez.
De mille aimables qualités
J'aurais fait un si beau mélange ,
Que personne n'eût pris le change,
Et que ce portrait sans défaut, Déjà dans plus d'un cœur peint par la renommée
Vous eût fait reconnaîli-e aussitôt,
Sans que je vous eusse nommée.