DIVERTISSEMENT
Un trafiquant , dans son état , Sur l'honneur était délicat ; Les autres faisaient leurs affaires, Lui seul ne s'eniicliissait pas; A l'exenipl e de ses confrères , Par bonheur il fit un faux pas.
Dans le cirque des beaux-esprits, Plus d'un coureur manque le prix.
Du parteri'e en vain on l'espère, Même après bien des brouhahas; Si, n'ayant plus qu'un pas à faire, Par malheur on fait un faux pas.
riN DES COURSES DE TEMPE.
A MADEMOISELLE CIIÉRÉ.
Sainl-Oucn, 1723.
O bel objet désiré
Du phis amoureux des hommes,
O mon aimable Cbéré ,
Que n'ètes-vons où nous sommes I
Jamais plus juste désir
IN'anima mon cœur sincère :
Les belles, faites pour plaire,
Sont faites pour le plaisir;
Et c'en est ici l'asile.
De ces plaisirs tant aimés
La paix les tient renfermés
Dans ce prieuré tranquille.
Hier, il en était plein :
J'en vois naître aujourd'hui mille :
Mille y renaîtront demain.
Je n'y ressens qu'un chagrin,
C'est que le temps soit mobile;
Et que son sable inhumain
Trace déjà le chemin
Qui nous ramène à la ville.
Décrirai-je ces plaisirs
F.PlTf'.ES. 55
Que rappelle chaque aurore, Plus rians que les Zéphyrs , Quand ils vont caresser Flore!
IMais pourquoi les peindre? Hélas!
Un seul mot les rend croyables , Et vante assez leurs appas.
Ils m'ont rendu supportables Des lieux où vous n'étiez pas.
Je veux toutefois les peindre , Pour occuper mon loisir :
Y puisse- je réussir, De manière à vous contraindre
A venir vous éclaircir
Par le propre témoignage
Des beaux yeux qu'on désira!
Des plaisirs, en ce cas-là , Parfait serait l'assemblage :
Les peigne alors qui pourra
De quatre heureux personnages Que nous nous trouvons ici.
Deux sont foux , et deux sont sages : Providence on tout ceci :
Mélange qui , Dieu merci ,
Sans relâche nous balote,
Et nous promène à grands pas,
Du compas à la marote,
De la marote au compas.
Figurez-vous le tracas
D'un quatrain de cette espèce,
Et voyez courir sans cesse
La sagesse après les rats.
Les rais après la sagesse.
Tantôt les règles en jeu ,
Et tautôt les purs caprices.
Voilà , quant aux gens du lieu ; Voici , quant à ses délices.
Sachez que premièrement, Le prierai hermitas^e Consiste en un bâtiment, Mal conçu pour Tornement, Très-bien conçu pour l'usage.
Tout s'y resserre ou s'étend , Selon son juste mérite; C'est pour cela , dit l'hermite , Que le réfectoire est giand , Et la chapelle petite.
Aussi l'heureux parasite, De la cave au galetas , Voit cette sentence écrite :
« Courte messe et long repas. »»
Rien ne manque aux délicats :
Table en entremets féconde, Cave où le nectar abonde , Et la glacière à deux pas ; Les lits les meilleurs du monde ; Plume entre deux matelas , Doux somme entre deux beaux draps ; Un calme dont rien n'approche ; Jamais le moindre fracas De carrosses ni de cloche ; Paix , bombance liberté ; Liberté sans anicroche.
L'horloge , à la vérité , Qui voudra nous le reproche!
Rarement est remonté ,
Mais non pas le tournebroche.
Une autre félicité , Après le Be/iediciie , C'est de voir par la fenêtre De notre salle à manger Cueiller, dans le potager, La fraise qui vient de naître De voir la petite faulx Moissonner à notre vue, Là de jeunes artichauts , Ici la tendre laitue , Le pourpier et l'estragon , Qui, tout-à-l'heure en salade , Va piquer près du dindon, L'appétit le plus malade.
Du même endroit, nous voyons Venir l'innocence même , Lise, qui , sur des clayons Nous apporte de la crème , Blanche un peu plus que sa main , Mais moins blanche que son sein , Et que la perle enfantine D'un râtelier des plus nets Que ne touchèrent jamais Capperon ni Carmeline'.
C'est elle aussi qui , le soir, En cent postures gentilles, f Où , sans jupe ni mouchoir, Vous seriez charmante à voir) Dresse et redresse nos quilles :
' Fameux dentislt-s.
58 ÈPITIIKS.
Jeu tout des plus innocens, Où pour aiguiser nos dents , Quand la faim nous abandonne, INous nous exerçons un temps, Avant que le souper sonne
Le quiller est dans un bois Qui touche à la maisonnette ; Bois d'une beauté complète , Triste et charmant a la fois ; Dois qui peint ces lieux terribles, Où, loin des profanes yeux , IN'os druides et leurs Dieux Se rendaient inaccessibles A nos crédules aïeux :
Mais dans ces cantons paisibles, El moins superstitueux, Bois où l'amour a des armes, A qui l'austère pudeur Se soumettrait sans alarmes :
Bois on, même avec douceur, Dans les plus cruels malheurs , L'amant verserait des larmes :
Bois où tout , jusqu'à l'horreur , Pour un cœur tendre a des charmes.
Là , dans le sein du repos , L'âme s'égare et s'oublie ; Sa douce mélancolie Transforme des lieux si beaux , Et n'eii fait qu'un seul enclos D'Amathonte, de Paphos , De Cythère et d'Idalie, Jamais en effet l'Amour
]Ne trouverait uu séjour Plus propre à son badinage :
Qu'il y serait amusé !
Car je le sais par usage , C'est un enfant avisé ; Dans un quinquonce, il est sage:
Mais plus l'endroit est sauvage , Plus il est apprivoisé.
Disparaissez , lieux superbes , Où rien ne croit au hasard, Où l'arbre est l'enfant de l'art, Où le sable, au lieu des herbes, Nous attriste le regard :
Lieux, où la folle industrie Arrondit tout au ciseau :
Où rien aux yeux ne v'arie, Où tout s'aligne au cordeau De la froide symétrie, Et de l'ennuyeux niveau !
Ici l'auguste Nature, Dans toute sa majesté, OflVe une vive peinture De la noble liberté.
Sublime et toujours nouvelle, Sous l'œil elle s'embellit :
Sa variété révèle Une ressource éternelle.
Que jamais rien ne tarit.
Qu'en ce point l'art est loin d'elle!
Son chef-d'œuvre se décrit :
Mais la beauté naturelle Reste au-dessus du récit.
6o ÉPITRES.
Sous l'épais et haut feuillage De ce bois qu'ont révéré Le temps, la liaciie, et l'orage j De l'engageante Chéré Je me retrace l'image.
Ah ! qu'au fond de ce bocage, Son aspect serait charmant !
Le beau lieu , l'heureux moment !
Que de fleurs sur son passage !
Que de soupirs éloquens !
Que les gages de ma flamme Seraient tendres et fréquens !
Mais où s'égare mon âme !
O bel objet désiré Du plus amoureux des hommes !
O mon aimable Chéré !
Que n'ètes-vous où nous sommes.'