DEPUIS
M. LE DUC DE LA VBïLLlÈllE.
Monseigneur, quandje me présente, Ordonnez qu'on me laisse entrer :
Si vous ne voulez vous montrer , De vos bontés je vous exempte.
Allant vous en rendre mardi Mille et mille actions de grâces , 11 me survint tant de disgrâces , Que j'en suis encore étourdi.
La malicieuse fortune, Pour me jouer tout le matin , Prit le rôle de la Rancune, Et fit de moi son Ragotin.
J'étais sorti de ma chambrctte , Des muses tranquille retraite .
Et j'allais chez vous , monseigneur , A pied comme un petit rimeur.
Vous demeurez au bout du monde.
Si les pas ne me coûtent rien ,
86 lîriTlUvS.
Quand je vais voir les gens de J)i(Mi, C'est quand le beau temps nie seconde : Mais il en advint autrement; Car le ciel , voilant sa lumière, Voulut impitoyahlemcnt IMe l)ai)tiser à pleine aiguière.
Faut-il vous tracer un tableau Plus vrai que ceux de Largillière?
Sous les ailes d un vieux chapeau , Tenant à l'abri ma crinière , Je cheminais en serpentant , Pour éviter à chaque instant Une cascade, une rivière, Des torrens qu'à mes environs Vomissait le haut des maisons.
En tous sens, en toute manière, IMa démarche en vain biaisait; Comme je suis court de visière, Mon mauvais ange me faisait Heurter de gouttière en gouttière.
Cependant l'orgueilleux ruisseau A mon courage offre matière; Je recule un jjas en arrière , Et crois, léger comme un oiseau.
Franchir cette large barrière:
Mais à coup sûr j'avais à Dieu Fait mal ce jour-là ma prière.
Je partage en deux la carrière , Et je me plante au beau milieu.
A cette chute singulière , De ma moue un Turc eût frémi.
En un bon grand pas et demi ,
ÉPiTi\i:s. 87
Je sors de celte fondrière , Jurant comme un Suisse endormi Qu'un page a pincé par derrière.
Hélas! que j'étais loin encor De l'hémistiche en lettre d'or Du bel bùtel de la Vri.lière !
Enfin je respire un moment ; Phœbus avait percé la nue ; Je redresse mon col de grue , Et suis mon chemin doucement.
Me voilà donc , avec prudence , Sautant de pavés en pavés , Les pieds sur la pointe éle\rés, Comme au premier pas d'une danse.
Qui m'eût vu marcher en cadence Eût dit que durant le chemin Je répétais la révérence Qu'à monsieur de Saint-florentin Préparait ma reconnaissance.
Mais que de peines sans profit!
Tout à coup un fiacre maudit, Croisant le pauvre philosophe, Vous lui vient broder son habit A n'en pas laisser voir l'élofife.
Vingt mouches, pour dernier malheur , Qui n'étaient pas du bon faiseur , Volent à ma face interdite A cette apostrophe subite, Les bras ouverts , je reste coi :
Un diable aspergé d'eau bénite N'eût pas enragé plus que moi !
Aux yeux de la foule altentive,
KFITRKS.
Je me secoue ; enfin j'arrive.
Mais, proche de votre palais, Arlequin fit son personnage.
De loin, j'avais eu du courage; Je ne fus qu'un poltron de près , On ne peut l'être davantage.
De qui , de quoi donc avoir peur?
Rassurez votre humeur aflahle.
Ce n'est pas de vous, r>Io.NSEiGNKU«!
Vous humanisez la grandeur ; Et votre caractère aimahle Imprime un respect sans terreur.
Bien loin de m'être rcdoutahie , Vous êtes mon cher protecteur.
Vous m'avez été secourable ; Et j'augure bien du début.
Qui redoutais-je donc' Le diable; L'ennemi de notre salut.
Non , je ne tiendrai point pour fable Ce qu'on nous dit de Belzébut.
Las! il n'est que trop vrai ..I le traître, Chez les grands vient nous apparaître, Tantôt en Suisse sans pitié , Et tantôt en valet-de-pié , Qui nous barre l'aspect du maître, Pour nous souvent plein d'amitié.
Ce diable est-il qualifié ?
Il n'en a que plus de malice.
Hélas! je l'ai bien éprouvé! Déjà je me croyais sauvé ; Déjà j'avais franchi le Suisse , Passé la cour et le perron :
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J'entre dans la salle prochaine Avec tout aussi peu de peine Que les ennuyeux chez Piron.
Hardiment j'ouvre une autre salle , Et m'avançant huit ou dix pas, De ma figure originale J'incline le masque assez bas, Et prie humblement qu'on m'annonce.
Un beau monsieur froid et bénin , Représentant l'esprit malin, Me fait une douce réponse; Et tandis que très-poliment, En vrai Papelard , il m'exhorte A patienter un moment ; De pas en pas , tout doucement.
Il me ramène vers la porte , Où je recule un peu surpris.
Là , ne cessant de me promettre , Sa bonté daigne me remettre Où la témérité m'a pris.
Ainsi , quand aux pieds d'une belle , Sur l'herbe assis nonchalamment.
Un berger timide et fidèle Veut préparer l'heureux moment ; De la bergère un peu rebelle D'abord il prend le pied mignon ; Puis , faisant le bon compagnon y Admire la mule avec elle ; L'ôte, la baise, la remet.
- On souffre cette bagatelle :
Mon drôle, suivant son projet, Conçoit une audace nouvelle;
Sa main veut se glisser plus haut, Dans l'espérance la plus douce.
Halte là, s'il vous plaît; bientôt En vient une qui le repousse.
L'etVronté reste un peu confus, Et tel à peu près que je fus.
Toyons la iin delà querelle.
Au cœur , vrai souverain du lieu , Un tendre regard en appelle ; L'un devine, l'autre chancelle ; .^ux poudres l'Amour met le feu ; Le cœur à la main vigilante Ordonne de se retirer. . .
Monseigneur , quand je me présente, Ordonnez qu'on me laisse entrer.
Et puisse le cœur des bergères , Quand vous en serez aux genoux , Aux mains qui feront les sévères Donner le même ordre pour vous !