‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 206 sur 235 · KT COMES · texte numérisé non relu

KT COMES

Gain de cause sur l'étiquette.

Conduisez au joyeux canton Le bon auteur des Tindarides.

Dit le chancelier de Pluton, De son front dépliant les rides, El parlant à son lioqueton.

Par les ondes Aganippides !

Cria Danchet, se nioque-t-on De me donner ici des guides!

Dans mon Virgile, dieu merci, J'ai vu cent fois en racourci Les régions que je découvre ; Et je sais tous ces chemins ci Comme j'ai su ceux du vieux Louvre.

Pour le prouver, la bouche il ouvre, Et de l'Enéide aussitôt, Devant Proserpine, tout haut.

En défunt d'heureuse mémoire, Il leur récite sans quartier Le sixième livre en entier; Puis plantant là son auditoire , Se précipite, en vieux routier A travers le pays des mânes.

Aussi confiant que serait L'infaillible et docte Fréret, Par-delà celui des Brachmanes.

Du corps antique dépêtré.

Recomposé d'un limon vierge, Le bel esprit, plus droit qu'un cierge Et plus agile que Dupré ' ,

.' PrcniiiT ila:i.scur de l'Opéra.

Ii4. POÈiMIS

Perce le bois mal éclairé, Où le dieu des Enfers héberge Les fous à qui .Mars et l Amour, Ici biis, ont ravi le jour.

Là nul objet ne se dérobe Aux yeux d'un homme de sa robe, Il voit Doiope et Mirmidon, Procris, Eriphiic et Didon ; Il y reconnaît Uéipbobe, Ne faisant pas moins que florès, Ayant son nez d.ms sa pochette :

El friiNcas , ajoute le poète, - Jnhonc!.to -vul/iei a iiaresl Le pieux héros de Vir^^ile, Sur les talons de la Sybille, Contemporain, frais émoulu , ]\e se sentit pas plus ému , Que, suivant le poème à la piste, Sous les myrtes malencontreux , L'était noire bon humaniste, A l'aspect de ces malheureux.

Au sortir de ce lieu si triste, Il entend le concert aftreux Du Tartare qu'il laisse à gauche.

De cent mille chats en débauche Le charivari ténébreux ]\'en est qu'une riante ébauche.

Déjà riève de Clio D'avance avait eu le prologue De la façon du méchant dogue Qui hurle à la porte un trio.

Mais dans le gouffre où de l'impie

ET CONTES. il5

La scélératesse s'expie ,

Où l'avare en pleine eau, dit-on,

Non pas en vilaine eau croupie.

Mais en belle eau , jusqu'au menton.

Souffre une éternelle pépie;

Dans l'antre où la rage accroupie,

A l'orchestre donne le ton ,

Où de Némésis l'esponton

Perce, frappe, assomme, estropie;

C'est bien un autie faux-bourdon.

A travers des cris de liarpie.

Il entendait sifiler Python ,

Claquer le fouet d'une Furie,

Croasser l'oiseau de Titie,

Craquer tons les os d'Ixion ,

S'écrouler le roc de Sysiphe,

Et retent/r le Phlégéton

Des clameurs de maint Escogriffe

Récemment tombé sons îa griffe

De l'impitoyable Alecton.

Le tonnerre était l'intermède.

Quel épouvantable opéra Pour le tendre ami de Campra, Et le doux auteur de Tancrède î Il ne sera jamais de rien Dans une musique pareille.

Cette pensée adoucit bien Le supplice de son oreille.

Tel un bon bourgeois de Paris , Sans dettes, procès, ni querelles, Côtoyant les murs de Thémis , De la grand' chambre entend les cris

Itfi l'OKMKS

Et les chaînes de la tournelle.

Déteste géole et barreau ; Bénit sou innocente vie, Et fuit juge, avocat partie, Huissier, criminel et bouneau.

TJn sentiment pareil emporte Loin du lieu funeste et vengeur L'irréprochable voyageur.

Déjà paraît l'auguste porte Où notre érudit consommé Se souvient que le fils d'Anchise , Suivant le ril accoutume , Planta le rameau d'or, en guise De celte espèce de balise Que la Basoche appelle uu mai.

En quatre pas et deux gambades , Le pèlerin croit de l'enclos Franchir déjà les palissades , Quand un mâtin , tout des plus gros , Un subdélégué de Cerbère, ]Né dans le chenil de .Mégère, Le poil hérissé, lœil ardent, S'opposanl à l'ombre légère, L'arrête tout court en grondant.

Il a pour queue uoe vipèi-e, Et contre quiconque prospère Il garde une éternelle dent.

Sa pance énorme n'est farcie Que de cigué et d'aconit.

Autour de lui l'herbe est noircie Des torrens d'encre qu'il vomit.

Son regard venimeux flétrit;

liT CO.MES.

D un seul souffle il ôle la vie ; Et sur sou collier est écrit :

« J'appartiens ù la noire envie.

L'ami des dieux, en tournoyant , Faute d'un peu de la galette Dont Enée avait la recette , Jette au sentinelle aboyant un beau jeton d'Académie.

Au vol à peine est-il happé , Que voilà ma bête endormie , Et mon bel esprit échappé.

Enfin d'un pied libre il arpente Les coteaux , les prés et les bois , Séjour de la race innocente Des bons humains, de qui font choix Minos, Eaque et Rhadamaute.

Que son âme alors est contente !

Elle le fut moins mille fois Le jour qu'une juste patente , A la pluralité des voix , L'installa parmi les quarante; Quoique la folle vanité De l'astrolabe du Parnasse JNe marque plus de cette place Qu'un pas à l'immortalité.

Aussi gagnait-il bien au change ; Car la différence est étrange Entre habiter l'asile heureux Que Virgile a si bien su peindre, Où de la Camarde aux yeux creux Le trébuchet n'est plus à craindre ; Entre s'égayer à jamais

jiS l'OÉMIÎS

A l'ombre des vertes forêts , Dans les jeux, les ris et la danse ; Ou s'appesantir les esprits Dans les fastidieux lambris D'nn vieux palais eu décadence ; Et là , non pas pour un moment , Mais deux heures tout d'une haleine , Végéter trois lois par scinaine, Environné, Dieu sait comment; Puis (inir, pour dernière aubaine, Par emporter au monument Deux mois d'éloge à la douzaine, ÎNoyés dans un Iroid compliment.

Oh! comme il saute au cou d'Horace!

Et que de bon cœur îl embrasse Ce cher et bien aimé patron , Qui fut sa lance el sou égide :

Tel au cou de l'aimable Ovide, Sauterait le joyeux Piron :

Tel on verrait plein d'alégresse, Mais plus grave dans sa tendresse , D'Olivet baiser Cicéron.

Vous voici donc en-deçà l'onde, Lui dit l'Anacréon romain.

Et nous vous possédons enfin, En lieux oùtoul plaisir abonde.

Venez, venez ; sorti du sein Des lettres et de la faconde.

Soyez le bien venu chez nous.

Mais cependant je perds en vous Un bel écho dans l'autre monde.

A revoir, dit le compagnon,

Ua moment, excusez de t^ràce!

Je vois mon bienlaitour (iiii passe.

Bonjour, monsieur labl)é Bignon.

Monsieur l'ybbé Bignon s'arrête :

Eh 1 mon pauvre Danchet, bon joar.

Monsieur l'abbe, le beau séjour!

Qu'il y fait bon ! que je m'apprête A vous y bien faire ma cour!

L'expression paraî ra folle Et bizarre en pays aussi Républicain que celui-ci.

N'importe : je vous tiens parole. Là haut, vous disant grand merci , Je jurai, j'en ai souvenance, Que ma vive reconnaissance M'accompagnerait jusqu'ici.

Elle sera donc éternelle ; Point de chicane là-dessus.

D'ailleurs quand on a l'àme belle, La gratitude pi'set-elle ?

Elle n'est qu'un plaisir de plus.

Ceci te vaille une épitaphe ; Brave Danchet 1 tu disais d'or.

Ton fidèle historiographe En pleure de tendresse encor ; Et je n'en pleure pas sans cause.

Si tu vois monsieur de Livri, Que tu sais qui m'a tant chéri, Dis-lui pour moi la même chose.

Lors, un objet bien singulier Frappa les yeux du nouvel hôte.

Oh ! oh ! se prit-il à crier ,

J'attrape donc Virgile en faute !

Ah ! que d'aimables vérités Le méchant nous a déguisées !

Quel surcroît de félicités !

Des femmes aux champs Éiisées !

Ceci relève bien le prix D'une habitation si belle.

Monsieur l'abbé, dans ce pays, llegrctlerons-nous l'isle-belle ?

Aussi j'étais souvent surpris Que , dans ces demeures divines , Le poète peu galant n'< ùt mis Que des héros sans héroïnes.

Pourquoi ce trait d'inimitié?

Pourquoi de l'héroïque espèce Souffler la plus belle moitié ?

Un lieu de gloire et d'allégresse Sans femme, peut-il en èlre un ?

L'ohuipe même, que serait-ce Qu'un lieu désert ou très-commuu , Si l'Olympe était sans déesse ?

Point de femme, point de plaisir :

De tout temps ce fut mon système.

Tous cercles s'en doivent choisir.

Et vous dirai-je que c'est même Faute de femmes , qu'aujourd'hui L'on voit dans cotre académie, Aux pieds de Minerve endormie, Siéger l'indolence et l'ennui ?

De ce triste ennui les symptômes Menaçaient le front clair et net Du digne héritier des Jérômes,

ET COMTKS.

Si le devancier deGresset, Ravi de se revoir en femmes, A'eùt pris le parti du tncet Pour aller saluer huit dames

Sur uu tertre éniaillé de fleurs , En belles nymphes prinlannières , Et rejjrésentant les nœufs sœurs, Brillent la Suze , Deshoulières, \ iliedieu, Sévignc, Lambert, D'Auuoy, Caylus et Lafayelte.

La ronde ainsi n'est pas complète; Elle sent bien ce qu'elle y perd.

A ce beau cercle de umière, Honoré de neuf trépieds d'or.

Une place est vacante encor ; Et cette place est la première.

Puisse-t-elle vaquer, hélas!

Long-temps par-delà mon trépas I Car vous seule * y derez prétendre, Vous seule y monterez un jour, Vous dout le pinceau noble et tendre, A peint les malheurs de l'Amour.

A ce haut rang tout vous appelle; Et si ce nouvel Hclicon Se veut élire un Apollon , Vous proposerez Fontenelle.

Après que d'un air d'enjouement, A ces huit Muses de la France, Le nouveau venu , poliment, Eut fait très-bas la révérence,

' Madjn-c (le Tcnciii.

POÉMF.S Et très-haut un long compliment ; De là , dans le vallon charmant , Il vit une tète éminente , Entre mille autres rayonnante :

C'était celle du grand Armand.

INotro fondateur ! quelle joie!

h'écria-t-il tout iran^pnrlé :

Oh parbleu, je veux cju'il me voie!

Il court au héros tant v.inté, Et ne se possédant pas d'aise , S'incline en toute humilité; Lui baise les mains, les rebaise :

IMonseigncur, une éternité Me semble un temps trop limité Pour vous pouvoir payer ma dette :

Vous voyez un pauvre poète Qui vous doit l'immortalité.

A moi? répliqua le grand homme.

Oui , monseigneur , je vous la dois , Et depuis trente-six ans, comme Académicien François.

Eh quoi! de mon académie, Reprit le fier instituteur, On parle encor en l'autre vie ?

Si l'on en parle, monseigneur ?

Ce doute, ainsi que nous vous blesse Oui certes , et malgré les jaloux On parlera d'elle sans cesse.

Comme elle sans cesse de vous.

Plus que du brillant domicile Dont au roi vous avez fait don ; Plus que de l'auguste maison

ET COMILS. lai

Qui de nos docteurs est l'asile, i)\.\e (le la rue et de la ville (Jui s'honore de votre nom !

Je m'en éton ne avec raison , Dit l'ombre à toque enluminée .

C'est mon étoile fortunée Qui sur vous influe et vous sert.

Je me souviens de la journée Où je fus pris un peu sans vert :

Ce fut sur la fui du dessert , Que, me présentant sa requête , Le folâtre de Boisrobert JMe fourra ce plan dans la tète.

Mais depuis lon;^-temps là-dessus Mon cœur indilférent sommeille :

Vous ravoûrai-je,-un peu confus, Ce fut du moment que je sus La réception de Corneille.

Eh ! monseigneur , pardonncz-là !

Dit l'autre, que l'aveu démonte , JNous n'avons pas sur notre compte Deux fautes comme celle-là.

Au nom du défenseur des doges, Votre illustre et digne neveu !

En faveur d'un siècle d'éloges , Où pas un de nous dans le feu De son génie enthousiaste Peignant celui de llichelieu , JN'oublia de le nommer vaste , Laissez-vous attendrir un peu ,

Bon ! dit le cai-dinal , à d'autres:

Plaisans éloges que les vôtres !

Lo bel hommage qu'un cnceDS Qu'à titre égal , eu même temps , Séguier revendique et partage ;

Ignorez- vous donc qu'aujourd'hui Repart Danchet, ])renant courage, Son nom n'est presque phis d'usage, Et qu'à peine on parle de lui.

De vous le récipiendaire.

Passe net à l,ouis-le-Grand , Et de notre aveu laisse en blanc Le héros intermédiaire.

Dans le fond des eaux du Léthé Le second prolecleur jeté Rendit le premier plus traitable :

De plus, ayant appris combien Du moindre académicien De mérite est recomraandable; Combien, de ce corps assidu Le travail et les exercices Au public ont déjà rendu De considérables services ; Et ce que trouvent d agrément Dans ce bel établissement.

Princes, princesses , rois et reines, Quand ce treizième parlement , A quelque grand événement , Dans le rang des cours souveraines , Vient déclamer son compliment.

A tout l éclat dont elle brille, Il est trop heureux d'avouer Que l'académie est sa fille , Et l'exhorte à continuer j

i-:t contls. 125

Lui prédisant gloire et durée , Et toute prédilection , Pourvu qu'elle soit éclairée , Et juste en son élection.

Oh ! là-dessus soyez tranquille !

Lui dit le zélé vétéran , A nos clartés fiez-vous-en , Et croyez la brij^ue inutile.

Nous faisons , quand on nous reçoit , Un serment qui la décourage :

INous jurons à l'aréopage De ne laisser qui que ce soit Assuré de notre suffrage.

Louis , qui lui seul aurait droit D'exiger toute obéissance, Ce roi, dont le pouvoir immense Se fait sentir à tant de rois , N'étend pas sa pleine puissance Sur la liberté de nos voix.

Avec un pareil avantage, Et ce qu'on doit à son serment, jNe pas opiner librement Serait n'avoir foi ni courage.

Aussi nos Messieurs verraient tous, Fermiers, ministres , belle et prince Les solliciter à genoux En faveur d'un sujet trop mince, Qu'ils aimeraient mieux noblement.

Par un abus moins illicite.

S'ils ne pouvaient faire autrement, Aller au-devant du mérite, Que contre un si beau règlement.

La justice est leur élément,

Et leur qualité favorite.

J'ai , par un trait original, J'ai moi-même en pareille aftaire, Durant vingt ans, ferme et loyal.

Donné mon sutlrage à IVadal, Préférable ment à Voltaire.

Mais, interrompt le cardinal.

N'oubliez pas le capital :

Avant l'esprit et le génie , Examinez do près les mœurs :

Point d'étourdis , point de moqueurs , Point de libertins, je vous prie.

C'est ce qu'aussi nous évitons.

Reprend l'homme sage et sincère, Croyez que nous nous arrêtons Moins aux talens qu'au caractère. Comptez sur quarante Catons ; Et vous ne vous tromperez guère :

Et pour que vous n'en doutiez pas , Je vous fais juge de la chose.

Poète n'ayant pas plus de rats Que de vieux écrivains en prose ; Force gens à petits rabats; Des grands de la cour , des prélats .- Voihi tout ce qui nous compose.

L'expérience rend matois; INous n'y serons pas pri,s deux fois.

Et je n'ai pas la tête saine , Ou de long-temps , dans le tableau , Nous ne reverrons un Boileau , Et moins encore un Lafontaine.

En style simple et sans apprêt, La chose ainsi contée au maître; Peut-être un peu moins comme elle est, Que telle qu'elle devrait être :

Pour aller vanter ce succès A son bon ami Ximénès , Le grand Armand quitta la place ; Et l'heureux Danchet, pour jamais, Alla rejoindre son Horace.

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