‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 208 sur 235 · T VIENT A POINT QUI PEUT ATTENDRE · texte numérisé non relu

T VIENT A POINT QUI PEUT ATTENDRE

! CONTE

Chacun trouve à la fin son compte. .

Gens niécontens de votre état , Patienter. C'est de ce conte La morale et le résultat.

Rosine à peine avait quinze ans.

Peignons d'un trait ses agrémens :

Le moindre de tous était l'âge.

Ne détaillons pas davantage Un portrait qui court les romans.

Rosine en un mot était belle, Belle à mériter mille amans :

Pas un pourtant n'approchait d'elle.

Son père vivait en dévot; Et sa mère était une prude :

Couple aussi rigoureux que sot , Aussi ridicule que rude.

Nuit et jour en inquiétude, Et l'œil ouvert sur le tendron :

Crainte de quelque tour fripon Que se reprochait leur sagesse ; Et qui , dans leur temps de faiblesse.

Avait hâté leur union.

l'IRON. T. U. "* 8

Il n'est argus pires , dit-on , Que les argus (le cette espèce Mais il n'en est ni plus , ni moins : Ils en furent pour leurs alarmes.

Rosine prit garde à ses charmes, Et sentit ses petits besoins.

Le sein naissant de la fillette Couva bientôt certains désirs.

Sources de maints jirofonds soupirs, Qui le soulevaient en cachette.

Et quand surtout ces déplaisirs ?

Sans faute, aux heures de toilette.

Hélas! disait-elle souvent, Quand sa parure était complète, Et qu'elle se mirait seulette , Je jette bien ma poudre au vent !

Quoi donci J'aurai toute ma vie , Pour tous jeux , pour tout entrelien J'aurai pour toute compagnie , Mon oiseau, ma chatte et mon chien?

Avec le monde, qui m'oublie, Tout commerce m'est interdit!

Et pour qui me suis-je embellie?

C'est bieu me p arer à crédit !

Me parer est grande folie!

Que m'importe d'être jolie, Si mon miroir seul mêle dit!

Veut on me laisser mourir fille?

Si je puis , il n'en sera rien ; Et j'y saurai plus d'un moyen.

Ah! qu'une mère de famille A de beaux droits qui m'iraient bien !'

ET CONTES. i55

Droit d'être coquette , ou béguine , D'être précieuse ou badine, D'agacer un cercle flatteur, Ou de passer , à la sourdine , Le temps avec un directeur ; Droit, selon l'une ou l'autre humeur, De porter l'or ou l'étaniine ; Droit d'oser tout sous la courtine :

Défaire la paix ou le bruit ; D'être caressante la nuit, Et le jour de faire la mine :

Droit, s'il arrivait un malheur, De convoler en tout honneur ; Tant d'autres droits que j'imagine.

Droits si bien dus à nos appas.

Dont la jouissance est si belle !

Puissance maritale, hélas!

Bientôt ne me viendras-tu pas Délivrer de la paternelle?

Le ciel prit au mot la pucelle.

Le père avait un vieux château Au bord de la mer infidèle.

Un jour , que , sur une nacelle , La belle s'égayait sur l'eau , Uoe bourrasque, un veut de terre Fait faire largue à son bateau.

A point nommé, passe un corsaire, Qui la ramasse en son vaisseau , Cingle en Afrique , et, sur la plage , Met sa belle proie à l'encan.

Un beau jeune mahométan , ( Nommons Osmin le personnage )

1 36 l'OKMIS

La convoite , et paye au Forban

Tout ce qu'on veut, et davanlajje.

Et croyez que le Musulman

jN'eut pas plus regret à la somme,

Qu'à l'aspect d'un si beau jeune homme

Rosine en eut à sa maman.

Or, déjà le Turc, à sou dam,

Avait vingt neuf femmes ; en somme ,

En avoir trente était son plan I

Et cela , grâce à l'Alcoran ,

Sans nulle dispense de Rome.

Otez-rnoi la peur de Satan ,

Gens indévols , et qu'on m'assomme

Si demain je n'ai le turban.

Ainsi payée en belle espèce , L'ouaille fut mise au bercail , JNon sans (|uclque mot de tendresse ; Bref, et laissant tout long dclail , Rosine entra dans le sérail , Moins en esclave qu'en princesse.

Pendant le jour tout fut des mieux.

Rien d'abord qui ne rît aux yeux.

Mais, à îa fia de la journée, Voici la chance bien tournée.

Dans un spacieux promenoir , Elle trentième est amenée.

Pensez qui fut bien étonnée.

Quand, face à face, par un Noir , Os anges rangés sur deux lignes, A l'arrivante firent voir Vingt-neuf rivales, toutes dignes, <]omjne elle, de n'en point avoir.

ET CONTES. i57

Le fier Osmin , à pas tranquilles, Grave comiiic un consul romain, Et toutefois d'un air humain , Se promène entre les deux files :

Lève un menton, découvre un sein , L'admire à son aise; examine Le lis, la neige, et le jasmin , Du demi globe que termine Un petit bouton de carmin ; En enveloppe de sa main Le contour aussi doux qu'hermine , En fait autant à son germain ; Puis de belle en belle chemine; Et devant qu'il se détermine , Refait trente fois le chemin.

Cependant , des fines femelles , Pour fixer les faveurs d'Osmin , C'est à qui jouera des prunelles :

Mais un mouchoir qu'il jette enfio A la plus heureuse d'entre elles, Remet le reste au lendemain ; Nouvel clat, en vérité, Pour peu qu'il dure, plus funeste, Que le premier qu'elle a quitté ?

« Mais c'est un choix peu médité ; « L'injustice est trop manifeste :

« Demain j'aurai la primauté.

Des femmes, en fait de beauté, Tout monologue est peu modeste.

D'un second choix moins indigeste Espérance endort vanité ; Le tiers jour, pas plus d'équité.

ï38 POÈMES

Soit guij^non , soit mauvais manège ,

Soit tous les deux : que vous dirai-je?

EUle en est au vingtième jour,

Sans avoir encore eu son tour.

Elle ne retient plus ses larmes :

<f Quel est donc l'étrange séjour,

« Où j'étale aux yeux tous mes charmes

« Sans pouvoir inspirer d'amour?

Ah ! disoit la belle éplorée ,

« Que mon cœur s'était bien mépris!

Hélas ! si j'étais ignorée,

Du moins j'ignorais les mépris !

« Être vingt fois déshonorée!

i( O l'indigne et l'affreux destin !

'< M'a-t-il un moment désirée, a Le tyran ! de quel air hautain u II se présente à notre vue!

« Ce coup-d'œil errant , incertain, De quelque attrait qu'on soit pourvue î Ce geste presque du dédain, Porteur de l'arrêt qui me tue, En m'exposant au ris malin De celle dont il s'infatue!

Quel empire absolu sur nous !

Comme sous lui tout s'humilie!

Quelles rivales I quel époux !

Mais que leur nombre multiplie; Qu'elles triomphent , qu'il m'oublie ; Et que , tandis que je le fuis , Aux pieds du monstre prosternées, Les lâches passent les journées A briguer de honteuses nuits.

l.T CONTES. i3g

Pour nous, songeons mieux (|ui nous sommes, Relevons un rang avili ; IMeritons un sexe, embelli Pour commander à tous les hommes.

Fuyons de ces barbares lieux Où la beauté n'a point d'empire; Et couronnons , sous d'au ires cieux , Quelque amant moins audacieux; Quelque amant du moins qui soupire. >»

Elle aurait pu fuir à l'inslant; Si demeura-t-elle pourtant, Curieuse encor de voir celle Qu'Osmin recevrait dans son lit.

Point de mouchoir encore pour elle :

Donc l'héroïsme ne faillit De la reprendre de plus belle.

Des jardins le mur treillissé La nuit l'invite à l'escalade.

Quelque peu de vivre amassé.

Elle monte, saute, et s'évade Du plus austère des couvens , Trouve un briganlin, s'en empare, Manœuvre de son mieux , démare , Et s'abandonne au gré des vents.

Rosine avait lu les romans :

Leurs pbîs rares événemens Pour elle étaient mots d'évangile :

Mais riiéroine au cœur d'argile Manqua de foi bien des momens ; Et bien des fois, malgré ses dents , Elle observa jeûne et vigile.

Après quelques jours de gros temps,

i4o KJKMIIS

Où , (les bons venls la Iroupc agile S'épuisa de soins obligcans, Elle et son bâtiment fragile Vinrent échouer près d'une île Qu'habitaient de fort bonnes gens.

A quel degré , sous quelle zone , Ce pays-là? Je n'en sais rien :

Le fait est qu'il différait bien Avec celui des Amazones.

C étaient femmes sans hommes : ici C'étaient dans l'île hommes sans femme; La dernière avait rendu l'àrae.

Un cocu dirait, Dieu merci !

Mais moi qui ne le serai mie, Femme n'ayant, ains bonne amie, JV'ai garde de parler ainsi.

Poiu- vous mieux expliquer ceci, La mortalité s'était mise Sur tout le beau sexe du lieu.

Le nom du mal importe peu :

Mais enfin telle en fut la crise, Que fille , mère , et de par Dieu , Voire , la grand'mère , y fut prise.

De VIle-T'^euve cependant Wulle terre n'était voisine ; One on n'y connut la marine :

Donc nul remède à l'accident.

Jugez , cette vérité sue , Si Rosine y fut bien reçue.

L'état était républicain , Partant . tout commun , perte ou gain : Si qu'au ciel chacun rendant grâce ,

ir coNn.s. lit

Compta qu'il aurait de sa race.

Pour moi, la façon d'en avoir Eût fait mon seul et bel espoir.

Chacun prétend donc à l'aubaine; Sans que personne ose y toucb-er, Pas seulement en approcher ; C'était déjà leur souveraine.

Un objet si rare et si cher Même est pour eux plus qu'une reine.

C'est quand par fois le bien nous faut , Qu'alors le prisons ce qu'il vaut.

En pompe , et de fleurs couronnée , Dans un palais elle est menée.

D'abord on lui fait sa maison , Cour leste , amoureuse et galante ; La garde, ainsi que de raison , Sage , discrète et vigilante ; Cœurs sans nombre, pour tout blason.

Quant à l'étiquette , excellente :

Plus d'une femme en conviendra.

Elle porte qu'avant huitaine Sa majesté prendra la peine De se choisir qui lui plaira.

Le choix au cas qu'elle soit mère.

Une fois par an changera , Quatre fois, en cas du contraire :

Qu'au reste, tout ce qu'en secret Elle fera sera bien fait, Et que ce sera son affaire.

Quel heureux et prompt cb.Tugementl De honte ainsi gloire est voisine :

.Fortune, parce règlement,

14,2 roÉMES

De toute l'île, en un moment ,

Forme un beau sérail à Rosine.

Que lui désirer de plus doux !

EUe peut avoir plus d'époux

Qu'un sultan jamais n'eut d'épouses;

Faire, en un jour, plus de jaloux

Que l'autre, en mille ans, de jalouses?

Et notez que murs ni veiroux,

De ses plaisirs ne lui répondent;

A.u-devant d'elle ils volent tous,

Sous ses pas d'eux-mêmes ils abondent.

Hommes orgueilleux , jugez-vous !

Comparez sa gloire à la vôtre.

Que l'une est au-dessus de l'autre!

Quels droits , selon vous , à l'orgueil

Présentent la plus douce amorce.

De ceux que s'acquiert un bel œil,

Ou de ceux qu'usurpe la force?

Parla ville, où tout l'adorait?

(Ce n'est conte de Méluzine) Tant que le joli jour durait , Sur un char élevé, Rosine Roulait, cherchant qui lui plairait.

Vous eussiez vu , sur son passage.

Les hommes, ces bons habitans, Du moins sensé jusqu'au plus sage , Petits , plus souples que des gants, S'empresser à lui rendre hommage; Et maints Adonis arrogans , Habillés à leur avantage.

Se carrant bien de tous les sens.

De leurs grâces faire étalage.

Rire pour faire voir leurs dents, Minauder , et mettre en usage Tout l'art des coquettes du temps , Qu'on reproche à nos jeunes gens.

Enfin, poui- primer sur les rangs, Faire un plus mauvais personnage, Qu'aux yeux du plus fier des sultans, IN 'en fait le sexe qu'il outrage.

Le sort bientôt se déclara.

Le lot fut pour un insulaire , Beau, bien fait, jeune, el cœtera:

Hylas est le nom qu'il aura ; Le reste m'est peu nécessaire.

Suffit qu'il eut le don de plaire ; Que la sympathie opéra ; Et qu'au lit, contre l'ordinaire.

L'hymen en locataire entra , Et l'amour en propriétaire.

Hylas époux , Ilyias heureux , N'en devint que plus amoureux, Que plus aimé, que plus aimable :

On vit la paix inaltérable.

Et Ihymen en même maison.

Je vous en ai dit la raison :

Cet hymen était peu durable.

Ils allaient être désunis.

Trois mois, incessamment finis.

De fruits n'offraient point d'apparence:

D'Hylas imaginez les transes !

Céder un si parfait bonheur !

Se dessaisir de tant de charmes !

Le désespoir entre en son cœur ;

144 POÉMtiS

La rage y resserre les laniics

Il y parut à sa pâleur.

Qu'avez-vous , Hylas ? dit la belle.

Ce que j'ai , dit il ; ah, cruelle !

Demain je vous perds pouç toujours;

Et vous me tenez ce discours !

Avez-vous déjà , dans votre àme,

Nommé celui qui jouira

Du piix qui n'est dû qu'à la flamme

De l'époux qui vous adora ,

D'un tendre amant qui vous adore,

Comme les dieux sont adorés ;

Qui va vous adorer encore ,

Tandis que vous le trahirez ?

Demain mon sort n'est plus le vôtre :

Demain votre cœur m'est fermé ,

Et ce cœur n'est pas alarmé !

Rosine entre les bras d'un autre !

Rosine qui m'a tant aimé !...

Et qui plus que jamais vous aime !

Interrompt-elle en soupirant ;

fùa tendresse est toujours extrême ,

Pour vous je suis toujours la même ;

Que ce baiser en soit garant !

Mais mon pouvoir n'est pas suprême ,

Le droit public est mon tyran.

Reine en ces lieux , moins que captive.

De vous seul eu vain je fais cas.

Les lois sont faites, cher Hylas ;

Il faudra bien que je les suive :

Mais je ne vous oublierai pas.

A cet arrêt, qui l'assassine.

Il jette un cri plus douloureux ; Tient des propos plus langoureux Que tous les héros de Racine.

11 voulut se percer le sein , Vingt fois on désarma sa main :

Rosine, aussi vive, aussi tendre.

S'emportait contre le destin ;

Mais , cher Hylas, que faire enfln ?

Pour être à vous, par où m'y prendre?

Fuyons, dit-il, et promptement !

Pourquoi répugner à la fuite ?

Confions-nous à l'élément Qui sur ces bords vous a conduite.

Seule, vous l'osâtes braver , Dans votre première aventure :

Les arbitres de la nature Ont pris soin de vous conserver :

C'est qu'ils voulaient vous réserver A la tendresse la plus pure :

Après vous l'avoir fait trouver,

Leur protection vous est sûre ;

Venez avec moi l'éprouver.

Venez : à ce nœud légitime,

Je vois ce que vous immolez ,

Quand d'ici vous vous exilez.

Cette île entière est ma victime :

Vous abandonnez les douceurs

D'un séjour où l'on vous accable

D'hommages, de vœux et d'honneurs,

Pour courir un risque efîroyablo :

Vous quittez l'empire des cœurs,

Des empires le plus aimable

l'iRON. T. II. 9

i46 POEMES

Mais, Rosine, vous me suivrez .'

f l'est avec moi que vous vivrez !

Et pour vous seule je veux vivre.

Est-il ici bas quelque bien

Plus doux que ceux quamour nous livre?

Ah ! quand c'est lui qui se fait suivre ,

Oui le suit ne regrette rien.

Que n'ai-je été maître du monde !

J'eusse, au mépris d'un lang si beau,

Bravé le f( r, la flamme et l'onde,

Pour être à vous jusqu'au tombeau.

11 en jura : la bidle en somme, (Qui n'avait pas laissé d'abord De regretter un peu le sort, (^)u'elie abandonnait pour un homme,) La belle, dis-je, avec transport.

En amante un peu trop fidelle, Fut généreusement d'accord De tout ce qu'on exigeait d'elle :

Eh bien , dit-elle, cher époux , Fuyons ! un tel avis m'oblige.

Une seule chose m'afflige :

Je quitte encor trop peu pour vous.

Partons : je vous suis. De ses voiles La nuit couvrant jusqu'aux étoiles, Par l'aveugle amour conseillé.

Voilà notre couple héroïque Embarqué dans l'esquif unique, Presque aussi mal appareillé Que lorsqu'il arriva d'Afrique, Mais un peu mieux ravitaillé :

Et Rosine, heureuse et tranquille ,

ET CONTES. t47

Était déjà bien loin de l'île , Quand le monde y fut réveillé.

Pour se consoler de sa perte, Chacun fit quelque chose, ou rien :

Chacun fit bien ou mal ; mais certes, Que chacun fît ou mal, ou bien , L'île au bout d'un temps fut déserte.

Cependant Rosine en repos, Voguant à la merci des flots, Semblait avoir, dans ses voyages , Éole et Weptune à ses gages.

Celui-ci , bien que de longs cours , Parut toutefois des plus courts.

Elle voyait mille avantages A ses innocentes amours ; Et pour n'avoir pas à se plaindre , En soi-même elle se peignait mille inconvéniens à craindre, Dans l'état qu'elle abandonnait , Et qu'elle eût dû plutôt se peindre :

Car en effet le dénouement , A moins d'un secours tout céleste, Apres un beau commencement, Lui pouvait devenir funeste.

Un bourguemestre saugrenu. Pressé d'une ardeur indiscrette , Dont le tour ne fut pas venu , A l'époux nouveau parvenu De force à la fin l'eût soustraite, Sans nul égard à l'étiquette :

Les sénateurs, sur ce viol , Auraient , en confisquant le vol ,

us POÈMES

Fait justice du bourguemestre; Et «lit que chacun d'eux , eu paix , Exercerait seul désormais L'emploi de mari par semestre.

Le peuple se fût révolté.

Quel enter alors eût-ce été , Que ce beau paradis terrestre !

Surtout si , pendant un traité , Où tout le monde eût contesté , On eût mis la reine en séquestre Chez le plus vieux de la cité?

Quel embarras de tout côté !

Ici , quelle paix , au contraire !

Je serai donc heureuse enfin I S'imaginait-elle en chemin.

J'ai trouvé le point salutaire :

Un seul homme fait mon destin, Seule j'ai son cœur et sa main :

Rien jusqu'ici ne m'a dû plaire :

Pas le moindre amant chez ma mère !

Trente rivales chez Osmin!

Dans lîle , un monde à satisfaire :

Ennui, dépit, dégoût, misère!

Mais un tendre époux plein de feu , N'est ni rien, ni trop, ni trop peu ; C'est assez ; et c'est mon affaire.

Avec ce beau raisonnement, Rosine est , par la providence, De vague en vague, heureusement Poussée au lieu de sa naissance :

Mais , par malheur pour la constance De son époux toujours amant,

ET CONTES. i4,g

Son lieu natal était la France.

Père, mère , tout était mort ; Elle unique et riche héritière ; Partant le mari gros milord , Et sa bonne fortune entière.

D'abord il en parut confus.

Rien n'égalait sa gratitude, Vertu, de toutes les vertus, Dont l'homme , en la vantant le plus Se fait le moins une habitude.

Des libres façons du pays Bientôt l'insensé prend ombrage , Devient jaloux jusqu'à la rage , Croit sur un rien ses feux trahis.

Rosine qui prévoit l'orage , Cherche à rassurer son époux , Par un volontaire esclavage :

Mais rassure-t-on un jaloux ?

I) faudrait qu'un jaloux fut sage.

Celui-ci , le plus fou de tous , IV'aborde plus qu'il n'injurie ; Ne s'éloigne plus qu'en furie, Et que sur la foi des verroux ; Bientôt encore il s'en défie ; Et l'outrageante jalousie , Dominant ce cœur déréglé , Le fait recourir à la clé Que Vulcain forge en Italie , Clé maudite ! infâme instrument !

Qui , lorsqu'il faut qu'un mari sorte , Condamne la dernière porte Par où se peut glisser l'amant.

i5o POÈMES

Jnsqne-là , soumise et Gdèle , Rosine ne niurmuio pas :

Tout ce qui tranquillise llvlas Produit le même effet en elle. Mais, gens de Lien, admirez tous L iniquité du personnage !

De l'ingrat, qui du mariage Ose ressentir les dégoûts, Et fausser la foi qui l'engage I L'air du pays , me direz-vous, Influail : mais èlrevohige, Sans rien rabattre du jaloux!

Ce n'est ni le droit , ni l'usage.

La belle en eut le cœur percé De l'atteinte la plus cruelle :

Elle regretta du passé Jusqu'à la maison paternelle :

Le regret surtout lui rappelle L'île dont elle avait été L'Amour et la Divinité- Vrai paradis perdu pour elle :

D'où, pour se voir abandonner, En aveugle et tendre victime, Elle s'était laissé traîner Du sein des plaisirs dans l'abîme.

■\lerae encore au sérail, du moins.

Entre elle et ses vingt-neuf rivales, Le turc eût partagé ses soins.

L'espace d'un mois, de tous points, Les eût rendu toutes égales.

Trente maîtresses , sur son cœur , Avaient prétention commune:

S'il en n'.éconteutait quoiqu'une, Par une trop volage ardeur ; Il n'en abandonnait aucune :

Au lieu qii'Hylas , n'en eût-il qu'une Cette une a toute la fiiveur ; L'épouse , toute l'infortune, Et point de terme à son malheur.

Elle était trop infortunée; Le ciel enfin la secourut:

Elle changea de destinée ; Un beau matin l'ingrat mourut; Et serviteur à l'Hyménée !

Rosine en réchappe à vingt ans ; Fraîche comme rose au printemps , De toute gentillesse ornée; Riche, point des pins importans, Appât de triomphante espèce , Grâce au noble cœur de ce temps.

A benuté , chevance, et, jeunesse, Ajouioiis pleine liberté; Plus de savoir , moins de simplesse , La voilà , sans difficulté , Plus heureuse qu'une princesse.

Des autres états , celui-ci Est l'agréable raccourci.

Sans père, ni , mère, elle est fille.

Sans mari , mère de famille :

Sur ces petits maîtres altiers , Qui sont par un bonheur extrême , Coqueluches de leurs quartiers , Elle a fout au moins son trentième :

Chez elle enfin , par ses appas,

i52 POEMES

Attirant la cour et la ville , Elle peut choisir entre mille , Et jouir, jusqu'à son trépas, Des prérogatives de l'île.

Sans eu craindre les enobarras.

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