‹ Œuvres choisies d'Alexis PironChapitre 4 sur 235 · DE PIRON · texte numérisé non relu

DE PIRON

mes du même nom , que la mëchancelé, les spéculations ou l'erreur auraient réunis et confontlus en un seul.

Quelques biographes ont pris, il est vrai, la défense du vrai PIron ; il y en a même qui , ayant trop dit pour sa cause , ont ainsi gâté leur défense ; M. Rigoley de Juvigny, son compatriote, pourrait en cela servir d'exemple. Editeur d'une mauvaise édition des OEuvres prétendues complètes de son ami , on s'étonne d'abord que les 9 volumes qu'il a publiés renferment à peine o à 6 morceaux erotiques. Mais on sait que plein d'une dévotion qui allait jusqu'au bigolisme, la première preuve apparente qu'il trouverait en laveur de son ami, devait être par lui aveuglément donnée ; aussi , ne trouvant pas mieux , mais en invoquant sa propre conscience et celle de son ami, a-t-il fondé la rareté des productions badines sur celte apostille, écrite, dit-il, parPiron lui-même en marge de chacun des morceaux imprimés sous son nom : Ceci est de moi, ceci n'est pas de moi.

Devenu dévot avant l'âge , Piron a bien pu , comme le bon La Fontaine , se repentir et désavouer ; mais doit-on le dire plus heureux que le fabuliste pour avoir trouvé un complaisant aveugle, et prêt à passer l'éponge sur tou'es les fautes de son ami. Pour nous , mettant la vérité entre les deux excès, et trouvant ainsi toujours bien des

50 DÉFENSE DE l'JP.ON.

ie|)rochcs à faire à Piron , nous préférons en •adoucir l'amerlunie en faveur de la décence qui règue dans ses autres écrits , et du choix qui les distingue , et pardonner aux égareniens de sa grande jeunesse , comme aux preniicres folies de sou inaltérable gaîté.

Un chasseur passionné qui se trouve en automne , au lever d'une belle aurore, dans une plaine ou dans une forêt fertile en gibier, ne se sent pas le cœur plus réioui que dut l'être l'esprit de Molière, quand après avoir fait le plan du Misanthrope, il entra dans ce ehamp vaste, où tous los ridicules du monde se venaient présenter en foule et comme d'eux mêmes , aux traits qu'il savait si bien lancer. La belle journée de philosophe ! Pouvait elle manquer d'être l'époque du chef-d'œuvre de notre théâtre.

Telle était la réflexion continuelle qne je faisais en composant la métromanie , le versificateur se trouvant ici dans son élément, à peu près comme ce grand Poète et ce sage persécuteur du ridicule s'était trouvé là dans le sien ; mais avec la différence bien fâcheuse pour moi , qne dans le misanthrope, le Poète était souverainement doué des talens nécessaires au philosophe; au lieu qu'icijles talens nécessaires au Poêle manquaient totalement au versificateur. Delà s'élevait en moi, comme s'élèvera sans doute aussi dans l'âme du lecteur un vif regret que le maître ne se soit pas avisé de traiter un sujet assez fécond , .-îssez pi-

quant pour n'avoir pu même être tout à ait malheureux entre les mains du disciple. Que n'eût pas dit en effet ce grand-homme, oîi j'ai dit si peu? Quelles fleurs n'eut-il pas lait briller, quels fruits n'cût-il pas fait naître sur un terrein plus connu de lui que de nul autre, et que je n'aurai tout au plus tapissé que d'un peu de mousseetde verdure? Pénétré do.ic de mon insuffisance à si juste titre , la plume, à chaque vers, eût dû me tomber de la main ; mais que peut le raisonnement contre la planète, et de quel poids sont des réflexions balancées par l'ascendant ? Je ne prétends point, par les grands mots de Planète et d'ajccndant , me donner pour un de ces hommes heureusement nés sous l'astre qui forme les vrais Poëîes ; je ne viens pas de me rendre justice toutà-l'heure , pour me contredire sitôt. Je ne me donne que pour ce que je suis , que pour un de ces esprits trop ordinaires qui reçoivent le jour, non sous l'astre bénin dont l'influence est si rare, mais sous cet astre pestilentiel, et non moins dominant, qui fait qu'on a la fureur d'être Poète, et souvent, qui pis est, celle encore de se le croire.

Je cédai donc à la force majeure : ainsi peut bien s'appeller cette manie qui fait ici , tout à la fois, l'excuse bonne ou mauvaise de l'Auteur, et le titre de la pièce, et je lui cédai d'autant plus naturellement , qu'après tout le bien et le mal qu'elle m'a causé, je ne pouvais manquer

d'avoir une vive démangeaison d'en dire tout le bien que j'en pense.

En conservant à mon Poëte quelques petits ridicules essentiels à la profession , je ne l'en ai pas moins fait bon , généreux, brave et désintéressé. Je connaissais trop la malignité du public, qui rarement fait des applications avantageuses, pour avoir à craindre qu'il en fit aucune. Aussi n'en fit-il point. Mon Poète passa pour le seul de son espèce. Mais quelques Auteurs alors plus ou moins célèbres , persuadés que peindre un vrai Poêle, si ce n'était vouloir, c'était au moins devoir les désigner . jugèrent à propos , pour qu'on ne prît pas le change , de se compromettre un peu, en s'honorant beaucoup; et se plaignirent tous, a l'envi , qu'ils étaient visiblement personnifiés dans M. del'Empyrée. Me peut-on méconnaître à ce trait malin 7 disait l'un ; et mol ^ à celui-làl cv\dL\\. l'autre. C'était, pour ainsi dire, a qui, s'arracherait la prétendue insulte des mains ou plutôt , comme j'ai dit, à qui , voulant bien partager avec ce personnage quelques travers très-excusables , donnerait superbement à entendre qu'il était l'aimable original en entier; comme si le peintre, avec un grain de leur bonne opinion en têle, n'eût pu s'écrier aussi de son côté Anch'io fon Poêla , et réveniliquer ou s'appliquer , à titre égal , la part bonne ou mauvaise qu'ils prétendaient avoir à son ta-

4ô l'riKf ACF-.

Meau. Mais fussé-je plus Poêle cent fois qu'eux e'i moi, nous ne le sommes, à Dieu ne plaise que jamais j'eusse , à leur place, osé me plaindre ou me parer d'une si glorieuse ressemblance I le caractère moral de M. de l^Iimpyrée Vem\)OTlùnt sur notre prétendu mérite littéraire, autant que la belle âme l'emporte sur ce qu'on veut bien appeler bel esprit ; se plaindre ici de la personnifination , c'est moins se plaindre que se glorifier; c'est moins jouer le rôle d'un homme offensé, que celui d'un Fier-en fat. Cela dit une bonne fois, je me repose de mon apologie auprès des Coraplaignans , sur leur modestie , ou sur le secret témoignage de leur conscience.

Véritablement voyant avec chagrin que dans tous les temps, et cheztoutesles nations, lesPoètes en général étaient livrés à la risée du public par les Poètes mêmes , et de plus les voyant (axés par ce public de bien des vices qui sont, quoi qu'en puisse dire le beau monde , pires que des ridict'.les , j'avais pris à tâche de présenter sur la Scène un Poète qui, sans sortir de son caractère singulier, fût une fois fait de façon à nous relever d'un préjugé si peu favorable ; un Poète tel qu'il y en eut sans doute, et qu'il y en peut avoir encore; un Poète enfin , lequel , après qu'on a dit ;

On peut être lionnéte Iiomme , el faire mal des vers.

pût faire aussi dire el penser,

Qu'en faisant bien des vers , on peut êtro honnête homme» 1

PRÉFACE. 4a

J'eus seulement gniiul soiu d'éviter le ton de la nouvelle Comédie , qui, tristement guindée sur les échasses de la morale, n'aurait pas manqué de nons régaler ici d'un Poète grave et reni;orsé , d'un Pédant hérissé de ces trivialités édifiantes auquelles ou ;q)|>laudit eu bâillant , et qui ne passent en effet guères plus à l'àme des spec-^ tateurs , qu'elles ont l'air de venir de celle de l'Auteur, Je crus doue devoir m'y prendre tout d'une autre façon. M. de l'Empyrée, honnêtement fourni des ridicules de sou état , ne laisse pas d'être leste , gai, doux, sociable et galant. Qualités engageantes qui, jointes aux essentielles, en le rendant agréable et divertissant , ont eu le bonheur d'intéresser pour lui , jusqu'à m'altirer des reproches d'avoir négligé sa fortune au dénouement. Du moins l'Aristarque de ce tems-là le veut-il ainsi persuader. On est fâché , ditil' , de lui voir prendre congé des spectateurs ^pauvre et déshérité. Peut-être, ce qu'il donne ici pour le sentiment général , n'est-il que le sien particulier ; et certe , en ce cas , il y aurait à me féliciter d'avoir su l'attendrir : mais ne serait-ce pas , aussi bien que son sentiment particulier, une critique déguisée , qui m'avertit que, selon lui , je renvoyé les spectateurs mécontens? A quoi je réponds , qu'il faut savoir mieux entrer

' Observ. sur les. Ecr. des mod . Ictt. i^S.

dans le caractère des gens, quand on veut décider de leur bonheur ou de leur malheur. Si le journalisle eût voulu s'abaisser ou s'élever jusqu'à l'aine d'un vrai Poète dont, sans en avoir les talens, je conçois très-bien la rare façon de penser; il n'eut pas eu, ou plutôt il n'eut pas affecté une commisération que celui-ci ne demande point. Il se trouve fort bien comme il est. Que M. l'Abbé des Fontaines , avant de publier ses observations et son extrait, n'avait-il parcouru la brochure un peu moins légèrement que de coutume : M. de V hmpyréti l'aurait, avant moi, redressé là dessus en vingt endroits ; entr'autres, quand il dit positivement, que sa vertu se borne au mépris des richesses etc. et ailleurs:

Ce mélange de gloire et àe gain m'importune. On doit tout à l'honneur et nen à la fortune' Le nourrisson du Pinde , ainsi rjue le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier.

Ou si, pressé par le jour de la vente, il n'eut que le temps de faire transcrire les huit ou neuf pages de Vers dont il nourrit sa feuille, et dans lesquelles même ceux-ci se trouvent saus qu'il y ait pris garde ; du moins pouvait-il d'un coupd'œil apercevoir ces deux derniers de la Pièce:

Vous , à i\\i\ cependant je consacre mes jours , Muses, tenez-moi lieu de fortune et d'amours.

Faute de cela , il se laisse entrainer à sa façon

de penser, laquelle a trop influé gur son raisonnement, Voilà les Ecrivains périodiques. Sérieusement et par état occupés de ce qu'ils appellent ie Solide^ ils n'ont garde de concevoir ni de soupçonner l'héroïsme ou la folie du vrai Poète qui, vis-à-vis de la misère; pense, en parlant de sa muse , comme , vis-à-vis d'un avenir menaçant, en parlant de son fds, pensait Agrippine: Moriar , modo regnet. Quel soin en effet prirent de leur fortuue le divin Homère , V immortel Piaule, le grand Corneille, le délicieux Lafontaine , etc. ? Furent-ils pour cela des objets de pitié? Pas plus que la mémoire des Midas de leurs temps et des nôtres est digne d'envie.

Je ne dois pas finir, sans dire un mot du personnage singulier de Francaleu , et d'une partie de son rôle ; ni sans bien marquer la distinction qnil faut faire de ce Personnage , en entier de mon imagination , et de la partie de son rôle qui , renfermant un événement du temps , semblerait par-là démentir l'attention que j'eus d'écarter toute application maligne. Voici quel fut cet événement.

Un homme d'esprit, de talent et de mérite, s'était diverti pendant deux ou trois ans au fond de la Bretagne , à nous donner le change , en publiant tous les mois dans les Mercures , des Pièces fugitives en Vers , sous le nom supposé d'une Mlle de Materais de la Vigne, La

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mascarade avait parfaitement réussi. Ces pièce.*» ingénieuses et joliment versifiées , en droit par conséquent de plaire déjà par elles-mêmes , ne perdaient rien, comme on peut croire, à se produire sous l'enveloppe d'un sexe dont la seule et charmante idée suffit pour disposer les cœurs à la complaisance, elles esprits à l'admiration. La Sapho supposée fit donc honneur et profit à ses Mercures. Elle triompha au point que la galanterie bientôt mil pour elle en jeu la plume de plus d'un bel-esprit qui \ it encore , et qui , s'il écrivait jamais son histoire amoureuse , nous soufllerait assurément cette anecdote. Ils rimèrent des fadeurs à Mlle de Materai?,, Elle , de riposter : l'intrigue se noue ; les galans prennent feu de plus en plus ; tout allait le mieux du monde au gré du public amusé ; et la comédie n'était pas pour finir sitôt, si notre Poète Breton , ayant dit ce qu'il en voulait , et désirant jouir de sa gloire à visage découvert , n'eut précipité le dénoument , en venant mettre le masque bas à Paris. Il y perdit peu sous les yeux du public qui, désabusé sur le sexe, ne rabattit presque rien de ses éloges ; en cela plus sage et plus équitable que nos beaux-esprits , chez qui la chose se passa bien différemment, l'orsqu'en leurs cabinets , où peut être ils étaient à polir encore un madrigal pour Mlle de Malcrais on la leur vint annoncer. Grand cri de joie !La plume

tombe des mains ; les portes s'ouvrent à deux batans ; on vole au devant de la Muse les bras en l'air, que d'ici l'on voit s'abaisser brusquement à l'aspect de Mr. des F. M. La politesse, après un court éclaircissement, eut beau les relever pour en venir à la froide accolade ; la barbe du Poète y piqua si fort , qu'on ne la lui pardonna point. Il faut dire aussi la vérité : certaine espérance frustrée met de bien mauvaise humeur. On ne se souvint pas que Mr. des F. M. eut seulement fait un bon "S' ers en sa vie. lies talens et les éloges tombèrent avec le cotillon. Voilà , s'écrie ici Fraiicaleu dans la même situation que ce Poëte aussitôt méconnu que démasqué :

Voilà de vos arrêts , Messieurs les geus Je goût ! L'ouvrage est peu de chose, et le nom seul fait tout.

Apostrophe qui, tous les jours, serait bien de mise en plus d'un cas. Suivons celui-ci. De bonne foi, était-ce une aventure à dérober au plaisir public, sur un Théâtre d'où nos mauvais sérieux (car il en est pour le moins autant que de mauvais plaisans) n'ont que trop banni le plaisir et la joie? i^ouvais-je imaginer jamais luie Scène plus comique et plus du ton de mon sujet ? Je la produisis donc ; mais avec l'attention de ne la produire que sous le jeu d'un personnage dépouillé de tout «:i- qui pouvait faire tourner les yeux sur le Poète

estimable à qui nous la devons d'original, ni soi quelque autre que ce fût. Plutôt que de manquer à celte bienséance , j'aimai mieux pécher , à mon escient , contre les bonnes règles de la Comédie, qui n'admet que des caractères telsquela société, chaque jour, en présente sur la Scène du monde. J'en forgeai de ma tête un qui vraisemblablement n'existât jamais , un bon homme qui se plait à faire de méchans Yers , les sçachant tels, et ne les faisant que pour son amusement, et quepourcelui de ses amis qui s'en divertissent. Aussi le critique Observateur ici ne manque-t-il pas son coup. C^est , dit il fort bien , ii/i Mécène boiiri^eois , ii?i riche et veux Rimailleur , qui^ connaissant distinctement son impertinence^ et la confessant hautement , forme un caractèî'c vurement idéal et sans exemple. J'ai donc très-bien pris mes mesures pour ne compromettre personne. Ainsi Francaleu^ non plus que Mlle de Malcrais , n'est qu'un fantôme qui n'entraîne aucune application. Ainsi la partie du rôle relative à l'évèuemeut du jour , ne se peut nommer qu'une réalité encadrée dans une chimère.

Qu'un fait public et tout arrangé comme celu?-la , mis sur le Théâtre , fasse grand honneur à l'imagination du Poète ; je ne le dis pas : mais que nous devions être jaloux aussi de nous tout devoir à nous-mêmes , jusqu'à dédaigner de nous

accommoder quelquefois, en passant, d'un incident qui se trouve heureusement sous la main , et que n'eût peut-être jamais créé cette imagination ; ce n'est pas non plus mon sentiment. Qu'importe au plaisir public d'où lui viennent ses sources? Et que fait tant à noire gloire, après tout, le mérite de l'invention ? Tels Auteurs à qui ce don ne fut que médiocrement départi , en ont vu , du haut des nues ; d'autres qui le possédaient supérieurement , ramper bien au-dessous d'eux ; n'eussé-je à citer que Malherbe et Saiiit-Amajid -y que iî«ci«e et Tli. Corneille. Pour moi , je prétends si peu me targuer ici de ce don particulier, qu'au contraire je n'entends qu'à regret appeler souvent le sujet de cette Pièce, une pointe d'aiguille sur laquelle on s'étonne, dit-on , que j'aye entrepris d'élever un édifice de cinq Actes. Oui , loin de me prévaloir de l'erreur ou du compliment , j'en reviens au début de cette Préface , en la Cnissant. L'édifice fut-il mieux étoffé cent fois , des seules recoupes l'Architecte en élèverait un bien supérieur à celui que, taillant en pleins matériaux, présente ici le Maçon. Enfin je le répète, sous la plume d'un Auteur tel que celui du Misanthrope , la Métromanie , sans en être plus longue ni moins régulière , contiendrait , à coup sûr, une fois plus , et mille fois mieux.

LA MÉTROMAlNÏE,

C03IÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VEIl«.

lo janvier l^SS.

ACTEURS

FRANCAlEU, père de Liicile.

BALIVEAU, capjtoul , oncle de Damis.

DAMIS, poète.

DORANTE, amant de Lucile.

LUCILE, fille de Francaleu.

LISETE, suivante de Lucile, MONDOR , valet de Damis.

La scène est chez M. Fiaiicaleu , dans les jardius d'une maison de plaisance aux portes de Paiii.

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