Œuvres choisies de A.-J. Letronne
Quelques amis éclairés m'ont conseillé de réunir en un seul corps deux Mémoires qui ont été composés pour deux collections académiques différentes. J'ai beaucoup hésité à suivre cet avis. A une époque où les esprits sont détournés des travaux qui ont l'antiquité pour objet, où les moments s'écoulent et se perdent dans des préoccupations qui laissent si peu de place aux études sérieuses et tranquilles, il était permis d& reculer devant l'idée de faire paraître un volume in-4° de 300 pages sur un colosse égyptien mutilé. Tant de gens ne connaissent la statue de Memnon que par la belle phrase de Thomas Diafoirus, dans le Malade imaginaire I N'était-ce pas s'exposer à conquérir la réputation d'un nouveau Chrysostome Mathanasius, et la gloire peu désirable d'avoir fait, le plus sérieusement du monde, un pendant au Chef-ct œuvre d'un inconnu ?
Mais on m'a dit que le livre n'est réellement ni trop long, ni hors de proportion avec le sujet ; que, tiré à peu d*exemplaires, il ne sortira pas de ce cercle restreint de vrais connaisseurs qui sont le public pour de tels ouvrages ; qu'ainsi il
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échappera aux regards de cet autre public pour lequel il n*est point fait, et qui pourrait se méprendre sur l'objet, le caractère, l'importance quelconque d'un travail de ce genre. Ces considérations m'ont décidé. J'espère n'avoir pas lieu de m'en repentir.
Les deux Mémoires que j'ai réunis dans ce volume forment deux parties distinctes. ,
Dans la première, qui est historique, je me suis proposé de discuter tous les faits relatifs à la statue vocale de Memnon, et d'en faire sortir une théorie qui embrasse et explique tous les détails de ce curieux problème^ dont la solution, inconnue des anciens eux-mêmes, était à peu près désespérée des modernes.
La seconde, qui est épigraphique et philologique, contient le texte restitué et l'explication de toutes les inscriptions grecques et latines qu'on lit encore sur les jambes et sur le socle de la statue vocale. Comme elles ont pour auteurs les témoins mêmes du phénomène, qui en racontent les circonstances, en indiquent l'époque, et nous peignent tantôt en vers, tantôt en prose, les impressions qu'ils eu ont reçues, ces inscriptions contiennent une foule de renseignements utiles pour l'étude de la question générale : on n'avait pu s'en servir jusqu'à présent, parce que ces fragments paraissaient tellement mutilés, dans les copies qu'on en possédait, qu'il avait été presque impossible de les restituer^ et par conséquent de les comprendre.
A la suite, j'ai placé, en Appendice, les inscriptions que d'anciens voyageurs grecs et latins ont déposées dans les syringes ou tombes royales de Thèbes.
Ces deux collections comprennent environ cent trente pièces, la plupart inédites, ou, ce qui est presque la même chose, pour la première fois rendues à leur état d'intégrité, et acquises à la science. Elles sont précieuses pour la con« naissance de l'Egypte grecque et romaine ; des faits entièrement neufs et de l'intérêt le plus varié sortent de leur texie rétabli : on y voit paraître une foule de personnages plus ou
moins distingués, des administrateurs, des militaires, des poètes, un empereur, une impératrice, des noms historiques, el d'autres auxquels il n*a manqué qu'un hasard heureux pour le devenir. Elles forment une suite naturelle à un précédent ouvrage que les savants ont accueilli avec indulgence, et qui, dans la nouvelle forme que je travaille à lui donner, sera, je Tespëre, moins indigne de leurs suffrages.
La réunion de ces deux parties, qui tiennent intimement l'une à lautre, compose une étude, une monographie historique et archéologique complète et, je crois, unique en son genre. Les amis de Tantiquité qui donneront quelque attention à la lecture de ce volume y verront, sans doute avec plaisir, qu'il n'y a point de question à dédaigner; que la moins importante en apparence, la plus restreinte par son objet, peut faire connaître des rapports inattendus, qui éclairent vivement des points très éloignés ; il ne faut qu'avoir la patience de la considérer sous toutes ses faces, et de la creuser dans toute sa profondeur. Assurément personne ne s'attendait à la portée de celle-ci, et j'étais loin moi-même de m'y attendre en commençant. Qui se serait douté que l'étude d'un colosse égyptien toucherait aux anciennes traditions helléniques, se lierait à toute l'histoire de la domination romaine en Egypte, et fournirait quelques traits nouveaux à la peinture des efforts du paganisme pour étouffer le christianisme naissant?
Je ne soupçonnais pas davantage que cette étude amènerait des conséquences importantes pour le résultat des autres recherches relatives aux opinions religieuses des anciens peuples.
En effet, d'après cet examen attentif d'un point spécial, les explications savantes et ingénieuses données récemment sur les mystères de la statue de Memnon doivent être regardées maintenant comme tout à fait chimériques : il n'est plus possible de compter sur les merveilleux rapports qu'on a cru pouvoir établir entre cette statue et la symbolique de l'Orient ; expression sonore dont l'usage est maintenant fort répandu,
parce qu'elle dispense ceux qui l'emploient de savoir au fond ce qu'ils disent, et qu'elle leur donne le courage d'expliquer aux autres ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes : enfin toute la question memnonienne, que le génie poétique d'érudits célèbres avait réussi à élever dans les régions vaporeuses du mysticisme, se trouve prosaïquement ramenée tout entière dans le domaine de l'histoire réelle et positive.
Or, cette grave méprise sur une question isolée, jette nécessairement de la défaveur, ou répand des doutes légitimes sur d'autres explications du même genre. Ne donne-t-elle pas lieu de soupçonner que, si l'on pouvait leur appliquer aussi des observations exactes et des faits précis, on les verrait de même tomber et disparaître, comme ces images fantastiques qui s'évanouissent lorsqu'on s'en approche ou qu'on cherche à les saisir ?
, Le grand nombre de rapports qui viennent se rattacher à cô curieux problème historique, et les vues entièrement nouvelles qui ressortent de faits observés pour la première fois, peuvent montrer quelles riches moissons restent encore à recueillir dans le champ de l'antiquité. Chaque jour on entend dire qu'il est épuisé, qu'il ne saurait plus rien produire. Ceux qui parlent ainsi n'ont sans doute fait que le parcourir légèrement; s'ils avaient essayé d'en remuer le sol, ils tiendraient un tout autre langage ; car ils auraient bientôt appris que la science dont le but est de reconstruire un monde tout entier trouve sans cesse un nouvel aliment. C'est qu'elle* exploite une mine où les filons s'étendent à mesure qu'on y pénètre.
Quand cet ouvrage ne servirait qu'à rendre plus évidente cette vérité, et qu'à exciter l'esprit de recherche par l'espoir certain de conquêtes sur le domaine de l'inconnu, je le croirais encore assez utile, et je ne regretterais pas le temps que j'y ai consacré.
S'il avait cet heureux résultat, on le devi*aiten premier lieu à la société savante qui ma donné l'occasion d'entreprendre ce travail. £n ne craignant pas de demander à un étranger les lumières qu'elle pouvait trouver facilement dans son
propre sein, elle a fait voir qu*eile considère les sciences d'un point de vue si élevé, que les préjugés de l'orgueil national ne sauraient l'atteindre. Elle a donné. là un exemple qui l'honore aux yeux des amis des lettres et lui assure leur reconnaissance ; car ils ne peuvent rien désirer tant que de voir se multiplier entre les savants de tous les pays ces communications franches et libérales, si utiles au progrès des lumières et de la civilisation, si propres à resserrer peu à peu les liens de la grande famille européenne.