OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES
Pendant les deux premiers siècles de la domination romaine en Egypte, la statue vocale de Memnon fut le monument de Thèbes qui excita le plus vivement l'attention des voyageurs. Les pyranjides et Memnon, voilà les objets qu'ils venaient surtout admirer sur la terre des antiques Pharaons.
La cause de la voix de Memnon leur fut toujours inconnue; ce singulier phénomène eut à leurs yeux, tant qu'il subsista, le caractère d'un miracle, puisqu'ils ne cessèrent pas de le regarder comme le résultat surnaturel de quelque pouvoir magique ou d'une volonté divine.
Dès la renaissance des lettres, ce prodige attira l'attention des érudits, dont il exerça la science et la sagacité. Avant qu'on sût que le colosse à la voix merveilleuse existait encore sur les bords du Nil, Scaliger (1), Marsham (S), Yan Dale(3), Perizonius (4), et beaucoup d'autres, en parlèrent 'dans leurs
(1) In Eu$eb., p. 24 h.
(2) Canon Chronic, p. 424-426.
(3) De OracuL, II, p. 280-287.
(4) Orig. JEgypt, p. 286, sq.
écrits, mais seulement d'après les renseignements donnés par les anciens auteurs ; et, bien qu'ils n'eussent rien expliqué du tout, on crut qu'ils n'avaient laissé rien à dire.
Pococke ramena l'attention sur cette question qui semblait épuisée^ en rapportant le dessin des deux colosses de Thèbes, et particulièrement de celui qui devait avoir été la fameuse statue vocale, à en juger par les nombreuses inscriptions qui se lisaient encore sur ses jambes. Il donna de plus toutes celles de ces inscriptions qu'il put lire, en ayant le soin de les figurer sur un dessin à grande échelle de la partie inférieure des jambes delà statut.
Ces inscriptions authentiques, contenant les témoignages irrécusables d'anciens voyageurs, prouvaient la réalité de la voix de Memnon, quelle qu'en fût d'ailleurs la cause. Elles confirmaient les récits des anciens. Plusieurs critiques essayèrent de lire et de restituer ces précieux fragments. Leich, Hagenbuch, Bouhier, d'Orville et Pott, y réussirent médiocrement, tant les copies de Pococke étaient imparfaites.
Jablonski (1) essaya de reprendre la question dans tout son ensemble; mais, d'une part, l'insuffisance de renseignements positifs, de l'autre le défaut de critique de ce savant orientaliste, et son goût pour les étymologies forcées, l'écartèrent du but : ses dissertations, d'ailleurs fort érudites, embrouillèrent au dernier point un sujet déjà fort obscur. L'autorité de son nom donnant crédit à ses idées, elles furent reproduites fidèlement dans plujsieurs ouvrages (2).
M. Jacobs est le seul qui, depuis Jablonski, ait envisagé la question d'une manière qui lui soit propre. Il ne s'est pas contenté d'améliorer la leçon et l'interprétation de plusieurs des inscriptions métriques, il a repris toute la discussion dans son Mémoire sur les tombeaux de Memnon (3). Il a proposé
(1) Syntagm, III, de Memnone.
(2) Langlès, Mémoire sur Memnon, dans le t. II de Norden. — Description générale de ThèbeSy dans la Descr, de l'Egypte,
(3) Dans les Denkschriften der Akad. der Wissensck. zu Mûnchen, 1810, réimprimés dans le tome IV de- ses Vermischte Schriften, qui a paru après que
sur le mythe de ce personnage une hypothèse d'après laquelle Hemnon serait une divinité éthiopienne, transportée successivement en différents pays. Cette idée ingénieuse, soutenue avec esprit et érudition, est contredite, comme on le verra, par Tensemble des faits (1); mais il est juste de reconnaître que cet habile critique a avancé la discussion en montrant^ le premier, que la voix de Memnon était un phénomène fort récent, contre Topinion, mise en faveur par Jablonski, qui le reportait jusqu'au temps des anciens Pharaons.
Les difficultés principales restaient encore à résoudre ; et peut-être étaient-elles insolubles, à moins qu*on n'examinât d'une manière analytique quelques indications assez importantes qu'on doit aux auteurs de la Description générale de Thêbes, et surtout qu'on ne possédât des copies plus complètes et plus exactes des inscriptions momnoniennes.
Ces difficultés sont de deux genres : les unes sont relatives à la cause du phénomène ; les autres concernent les traditions égyptiennes et grecques rattachées au personnage appelé Memnon.
Quant au phénomène, la plupart des critiques modernes, s'appuyant sur quelques textes d'une époque récente et d'une autorité douteuse, se sont accordés à le regarder comme l'effet d'une jonglerie. Plusieurs même ont pris la peine de nous décrire le mécanisme qui servait à l'opérer. Cette explication, si elle était juste, dispenserait de toute recherche ultérieure ; mais, comme elle se trouve en contradiction avec un grand nombre de faits positifs, elle est réellement inadmissible, ainsi qu'on le verra dans la suite. Quelques personnes (2J se sont récemment rangées à l'opinion, que ce phénomène pouvait bien être un effet naturel causé par la chaleur des rayons du soleil. Cette opinion (émise pour la première fois, je pense,
mon Mémoire a été lu à TAcadémie. M. Fr. Jacobs y rectifie en quelques endroits son premier travail.
(1) Bien qu*elle ait paru à Buttmann (Mythohg,, I, S. 198) porter les caractères de révidence.
(2) MM. de Roziëre, Von Minutoli, W. J. Bankes, et Jacobs dans les récentes additions à son Mémoire (Abhandlung, S. 40, IT.).
par le P. G... de l'Oratoire (1), et rejetée fort loin par De Pauw (2), n'a été présentée que comme une possibilité, mais il y a loin de la possibilité à la certitude, et cette certitude ne pouvait être acquise que par une discussion approfondie de la partie historique de la question.
En effet, quelle que soit la cause naturelle ou artificielle de la voix de Memnon, et quelque parti qu'on prenne à ce sujet, il restera toujours à expliquer les notions obscures et contradictoires que les anciens ont rattachées au personnage de Memnon et au colosse qui était censé le représenter à Thèbes. Dans l'une et l'autre hypothèse, on se demandera toujours d'où vient le nom que ce colosse avait reçu ; quel rapport a pu exister entre une statue égjrptienne et un héros de la mythologie grecque ; pourquoi ce personnage, homme, héros ou dieu, grec ou égyptien, est tantôt un prince asiatique, fils de l'Aurore aux doigts de rose; tantôt un roi d'Egypte, le grand Aménophis, le fameux Sésostris ou l'inconnu Ismandès ; tantôt un roi éthiopien, dont on montrait les monuments et les tombeaux depuis Suse jusqu'à Méroé, depuis Méroé jusqu'à Troie.
Tous ces faits obscurs et contradictoires sont-ils les traits à demi effacés de quelque histoire perdue, et les souvenirs confus, soit d'antiques migrations, soit d'un état politique qui avait amené des alliances entre les peuples de l'Ethiopie et ceux de l'Asie Mineure ? Ou bien faut-il n'y voir qu'un nouvel exemple du mélange inconsidéré de quelques faits réels avec des fictions poétiques et des préjugés locaux ? Telles sont, au fond, les questions graves qui sortent de toutes ces obscurités. C'est ainsi qu^un sujet limité en apparence à l'examen d'une statue mutilée ou d'une jonglerie sacerdotale touche en réalité aux questions les plus ardues de l'histoire et de la mythologie anciennes.
Il serait long de rapporter les noms de tous ceux qui se sont hasardés plus ou moins dans ce labyrinthe de notions
(1) Mém. sur les obélisques, par le P. G... de TOratoire.
(2) Reck, philosophiques sur les Égypt,.et les Chinois, I, p. 261 ; Berlin, 1773.
contradictoires, et plus encore de dire les solutions diverses qu'ils ont données de ces difficultés : je ne Tentreprendrai pas. Dans ces derniers temps, Memnon est devenu un objet de prédilection pour quelques mythologues qui semblent ne pas mettre la critique au rang des qualités de Térudit. Us ont pris ce personnage pour centre de leurs élucubrations fantastiques; tels sont principalement Plessing (1) et Dornedden (2), dont il faut regretter que le savant Creuzer ait adopté et refondu toutes les rêveries dans sou éloquent et spirituel chapitre sur Memnon: nous trouvons là que « ce « personnage est un être allégorique, qui avait de grands « rapports avec Osiris, avecHorus, avec le Soleil, avecPersée, « voire même avec Mithra ; et que sa statue est un symbole « flottant entre le jour et la nuit, le cercle d'or de la nuit, un c( cycle annuel de cantiques quotidiens, Tharmonie retentis- « santé des sphères, un emblème de la lumière éternelle, un « gnomon, une horloge solaire rattachée aux incarna- M tions du Soleil (3). » Il est fâcheux qu'avec d'aussi beaux rapprochements on ne puisse pas rendre compte du moindre des faits positifs qui vont ressortir d'un examen réfléchi ; et malheureusement c'est plus ou moins le cas de toutes ces explications fondées sur la réunion systématique et forcée de notions de tout temps et de tout pays.
Les auteurs de la Description de Thèbes ont déclaré que la question memnonienne est « destinée à rester toujours enveloppée de l'obscurité des siècles ». Quand on a lu tout ce qui a été écrit sur ce sujet, on est tenté de ne pas trouver Tarrèt trop sévère. J'en appelle cependant, et voici ce qui m'en donne la hardiesse.
(1) Dans son Memnonium et ses Versuck. zur AufkUerung der Philos, des Aitetth., 2 B. I Th.
(2) Dans son Phaménophis et sa Neue Theçrie zur ErkUer, det* griech, MythoL^ 0Ott., 1802. Il y a un autre ouvrage dont je ne connais que le (itrCf et qui^ à en juger par ce seul caractère, doit être à peu près aussi concluant que les autres ; c'est : Memnons Harfe und Titans Strahi, oder ûber die Wirkungen der Phantasie, von Heidemann, Leipz., 1811.
(3) Tom. I, p. 387, 483, 490, 931, de la trad. de M. Guigniaut.
En 1823 ou 1834^ feu Sait, consul de Sa Majesté Britannique en Egypte, fit copier de nouveau toutes les inscriptions memnoniennes, et envoya ses copies à la Société royale de littérature de Londres. Cette société m'en donna communication, en me demandant mon avis sur Timportance qu'elles pouvaient avoir. Non-seulement j'y retrouvai, plus complètement et plus exactement copiées, toutes les inscriptions déjà publiées par Pococke, Norden, M. Hamilton et la Commission d'Egypte, mais encore j'y reconnus une trentaine d'inscriptions inédites , et, dans le nombre , quelques-unes assez curieuses pour Thistoire de la domination grecque en Egypte. Le résultat de mes observations sur ces précieux fragments épigraphiques est le sujet d'un Mémoire qui fait partie du tome II des Transactions àQ cette société savante, et que j'ai reproduit dans ce volume, avec des additions considérables.
Il était impossible d'examiner avec soin toutes ces inscriptions^ sans y chercher en même temps les notions qui pouvaient se rapporter, soit à la cause du phénomène vocal, soit à la discussion des faits historiques qui dépendent de la question générale. Ces inscriptions en elles-mêmes, leur époque, la place qu'elles occupent sur les jambes du colosse, m'ont fourni des indications entièrement nouvelles, d'où est résultée une analyse plus complète et plus exacte des textes des auteurs anciens. En combinant les données, inconnues jusqu'ici, que ce travail m'a fait découvrir, j'en ai tiré une théorie qui les embrasse et les explique toutes sans exception. Je crois pouvoir la présenter comme un exemple de la possibilité d'appliquer à un sujet historique la méthode qui a tant contribué aux progrès des sciences naturelles.
La question^ dégagée du symbolisme et. du merveilleux dont on l'avait embarrassée, va se développer avec une simplicité et une clarté parfaites. Ramenée des profondeurs de l'antiquité égyptiennedans l'époque de la domination grecque et romaine en Egypte, elle nous présente maintenant l'un des traits les plus propres à bien faire connaître comment se
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mêlèrent les croyances et les traditions grecques et égyptiennes, tout en conservant leur caractère primitif.
SECTION PREMIÈRE
Observations générales sur les Inscriptions memnoniennes, dans leur rapport avec l'histoire du Colosse.
Ces inscriptions servent de lien à tous les faits qui entrent dans la question dont je vais m*occuper. Il importe donc de commencer par réunir toutes les observations qui ressortent de leur examen attentif, pour les comparer ensuite aux résultats de la discussion historique.
J'ai dit que Pococke a dessiné à part les deux jambes du colosse, et qu'il a marqué sur sa planche la place qu'occupe chaque inscription. On doit beaucoup regretter que Sait n'ait pas recommandé à son dessinateur de suivre cet exemple ; car l'indication de la place relative qu'occupe chaque inscription est importante ; et c'est faute d'y avoir fait attention que Jablonski et M. Jacobs n'ont pu tirer aucun parti des inscriptions pour l'histoire du colosse et de sa voix merveilleuse. J'avouerai que, sans la copie de Pococke, je n'aurais pas pu entreprendre ce Mémoire^ malgré les lumières nouvelles que m'ont fournies les copies de Sait. Ne leur ayant point conservé, comme son prédécesseur, l'ordre et la relation qu'elles ont sur le monument, Sait m'a forcé à bien des tâtonnements, et m'a laissé bien des incertitudes; mais, rapprochées du dessin de Pococke, ces copies, telles qu'elles sont, m'ont fourni tout ce qu'il y avait d'essentiel à obtenir pour une solution complète.
Sur les soixante et douze inscriptions que Sait a recueillies, il y en a seulement deux, outre quelques noms propres, qui ont été gravées sur le socle : les autres l'ont été sur les deux jambes et sur le pied. La plus élevée est à peu près à trois mètres au-dessus du plan du socle : mais, comme le cou-depied a environ un mètre de haut, un homme debout, monté
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sur le pied, a pu facilement graver la plus haute ; il ne lui a fallu, pour cela, ni escabeau ni échelle. Disposées en deux colonnes sur chaque jambe, elles sont plus nombreuses sur la jambe gauche que sur la droite, qui n'en contient que quatorze, d*après Pococke.
Au premier abord, on pourrait croire que les plus hautes sont les plus anciennes ; mais un léger examen suffit pour faire évanouir cette idée. En effet, on trouve une inscription du temps de Yespasien au bas de la jambe droite, sur le pied, tandis qu'une autre, du règne d'Adrien, est placée au-dessus de toutes celles que porte cette même jambe, et qu'au-dessous on en voit une du règne de Domitien. La même observation s'applique aux inscriptions de la jambe gauche. On ne peut donc tirer de là aucune induction chronologique. On voit que les premiers voyageurs qui en ont fait graver les ont fait écrire où ils ont voulu ; les autres ont pris la place qui restait, et n'ont eu égard, dans le choix, qu'à l'espace dont ils croyaient avoir besoin. Les deux inscriptions du socle sont au nombre des plus récentes.
Trente-cinq seulement ont des dates. La plus ancienne est du règne de Néron ; la plus récente, de Septime Sévère. Quant à celles qui ne sont point datées, à en juger par des caractères qui ne peuvent pas égarer beaucoup, elles se renferment dans le même intervalle. Sur les trente-cinq qui ont des dates, il y en a vingt-sept du seul règne d'Adrien.
Quand on examine attentivement le dessin de Pococke, on ne saurait douter qu'on ne possède encore presque toutes les inscriptions qui ont été gravées sur le colosse. Celles dont nous avons les copies couvrent toute la partie antérieure des jambes, depuis la hauteur de trois mètres jusqu'en bas. La surface latérale des jambes a éclaté en beaucoup d*endroits : mais sur le côté intérieur il n'y a jamais eu d'inscriptions ; car la proximité des deux jambes était un obstacle à ce qu'on se plaçât commodément entre elles pour écrire sur le côté : et d'ailleurs les inscriptions qu'on y aurait gravées à grand'peine n'auraient pu être lues ; raison suffisante pour
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qu'on n'en écrivit pas dans cet endroit. Quant au côté extérieur, il n'a pu y en avoir qu'un très petit nombre de plus que celles qui s'y lisent encore, si même il y en a jamais eu davantage. Dans tous les cas, elles n'étaient certainement pas plus anciennes que celles qui ont été conservées. En voici la raison:
Comme les auteurs de ces sortes d'hommages religieux choisissaient toujours, quand ils le pouvaient, la place le plus en vue, on ne saurait douter que les premiers qui en ont fait graver sur les jambes du colosse^ n'aient choisi dans les parties antérieures les endroits le plus en évidence. Or les inscriptions du règne d'Adrien occupent la plus grande partie du devant de la jambe gauche depuis le haut jusqu'en bas, et sur la jambe droite celles de ce même règne occupent encore les parties de devant : preuve que cette place était restée libre jusqu'alors ; à plus forte raison, le côté extérieur des jambes, le seul où l'on pût écrire.
A la vérité, on pourrait dire qu'il y avait peut-être en ces mêmes endroits de plus anciennes inscriptions qui auront été effacées au temps de Trajan ou d'Adrien, pour faire place à celles qu'on voulait alors y graver. Mais cette objection aurait peu de solidité, parce que ces inscriptions ont un caractère religieux qui a dû les protéger contre toute mutilation. D'ailleurs personne n'a remarqué que la superficie de la pierre ait été grattée pour remplacer d'anciennes inscriptions par de nouvelles.
Il résulte de ces observations un fait certain, c'est que, s'il a existé, sur les parties détruites des jambes du colosse, d'autres inscriptions, elles étaient au nombre des plus récentes.
J'ai dit que la plus ancienne est du règne de Néron [an ix]. Cette inscription fixe donc à peu près l'époque où les voyageurs ont commencé d'écrire sur les jambes du colosse. Si l'usage en eût existé lors du voyage de Germanicus (1), ce
(1) M. de Forbin (Voyage au Levant, p. 90) assure avoir lu le nom de Claude GertnanioM sur le colosse. Ou voit, en effet, ce nom écrit en gros caractères sur son dessin, près du petit orteil du pied gauche. Il est étrange que personne,
prince, grand admirateur des antiquités de l'Egypte, y aurait fait graver, comme les autres, son nom en gros caractères dans une partie bien visible d'une des jambes, et nous le retrouverions maintenant à côté de ceux d'Adrien et de Sabine.
Le règne de Néron est donc, selon toute apparence, l'époque où l'on a commencé de placer des noms sur le colosse. Cette conséquence, sil était nécessaire, pourrait être appuyée d'un texte ancien qu'on n'a point cité, peut-être parce qu'on ne savait comment s'en rendre compte. Dion Chrysostome, parlant des statues des dieux qui ne portent point d'inscriptions, ajoute : « Et l'on dit que le colosse de Memnon est dans ce cas (1). » Ce rhéteur avait voyagé en Egypte ; il le dit dans son discours sur Troie, où il rapporte son entretien avec un prêtre du nome Onuphites (â) : mais il ne s'était pas avancé plus loin que la basse Egypte ou que l'Egypte moyenne ; car la manière dont il s'exprime sur le colosse prouve qu'il ne l'avait pas vu, et, conséquemment, qu'il n'avait pas été à Thèbes. Dion se trouvait en Egypte (3), au dire de Philostrate (ou plutôt de Damis, l'historien et l'ami d'Apollonius de Tyane), lorsque Vespasien fut déclaré empereur, en 69 ; et même Vespasien le consulta, ainsi qu'Apollonius, sur ce qu'il avait à faire (4). Pour qu'on lui eût dit, à cette époque, que le
excepté ce voyageur, n'ait aperçu cette inscription si distincte, placée, d'après son dessin, dans Tendroit le plus en vue.
Je n'hésite point à déclarer qu'elle n'esiste pas. Il y a là une méprise que j'explique ainsi : sur le pied droit, près de Torteil, se trouve l'inscription {n^ viii) du centurion L. Licinius-Pudens, de l'an IV de Domitien, laquelle se termine par les mots DOMrriANi . caesaris . avgvsti . oermanici . avdi . mbmnonem. C'est ce mot gkrmanici qu'on aura pris pour le nom de Germanicus, et que l'artiste chargé du dessin pittoresque aura transporté sur l'autre jambe, où l'on ne voit rien de semblable.
(1) KtX Mé{ivovoc iv Al'fiitxtf xoXoaa6v etvai Xé'^ovai (id est, àventYpsfov). (h'ai,^ XXXI, 338, 44.
(2) Orat., XI, 161, p. 22, âv Tq» 'OvouçiTip. Reiske dit : « Unde sit, et à quo profectum, ignoramus. » Il ne se souvenait pas d'Hérodote (f/l>^, II, 166), de Pline {Hist, nat,, V, 9), d'Hiéroclës (Synecd., p. 723}, et des médailles d'Adrien, qui font mention de ce nome du Delta.
(3) Vit, A. Tyan., V, § 27, p. 210; 28, p. 211. (4} Ead., VIII, § 7, p. 330.
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colosse ne portait pas d'inscriptions, il fallait qu'il n'y en eût point, ou qu'il n'y en eût qu'une ou deux de peu d'étendue, outre quelques noms qui auront échappé à l'attention des voyageurs. De fait, il n'y en a qu'une, celle de l'an ix de Néron, qui soit antérieure à cette époque. « Même après cet empereur, on n'en écrivit qu'assez rarement jusqu'au règne d'Adrien. En effet, la plupart des inscriptions sont du règne de ce prince. Parmi celles qui portent des dates, il y en a une du règne de Néron, trois de celui de Yespasien, trois de celui de Domitien, et une seule de celui de Trajan : en tout, huit seulement antérieures à Adrien ; et celles qui ont été écrites sous ce prince, mais avant son voyage à Thèbes, ne sont qu'au nombre de six.
A l'époque où cet empereur vint à Thèbes et entendit le colosse, il n'y en avait donc probablement encore qu'un très petit nombre. Adrien et Sabine y firent graver leurs noms, qui s'y lisent distinctement. Plusieurs personnes de leur suite placèrent le leur à côté, en l'accompagnant de pièces de vers où elles exprimaient leur admiration et celles des augustes voyageurs pour la belle voix de Memnon. Depuis on suivit cet exemple, jusqu'à ce que toute la place eût été prise. C'est à cette époque, je pense, qu'il faut rapporter la plupart des inscriptions sans date : car toutes celles de ce genre dont il m'a été possible de découvrir l'époque à l'aide de quelque caractère certain, sont du temps du voyage d'Adrien, ou postérieures ; et l'on peut supposer raisonnablement qu'il en est de même des autres.
Après le règne d'Adrien, il restait encore un peu de place ; car on trouve deux inscriptions du temps de Septime Sévère et de Garacalla : mais elles sont fort courtes. Il n'y en avait plus assez pour qu'on en écrivît d'un peu longues, lorsqu'un certain Gémellus, peut-être préfet de l'Egypte sous Antonin, voulut faire graver une inscription en quatorze ou quinze lignes : il fut obligé de l'écrire sur le piédestal ; ce qu'on n'avait pas encore fait jusque-là ; sans doute, parce que les inscriptions s'y seraient trouvées trop exposées à être effacées
par les désœuvrés ou les malveillants : on n'y eut recours que quand les jambes n'en purent plus contenir aucune. Cette considération doit nous faire regarder comme postérieure à Adrien^ et du temps des deux Antonins, ou même de Septime Sévère, Tinscription du poète Asclépiodote, gravée sur la partie antérieure du piédestal ; comme elle n'a que huit lignes^ elle ne tient pas beaucoup de place : il en restait donc bien peu surles jambes, puisque le poète fut obligé de recourir au piédestal.
On doit reconnaître aussi qu'il n'y a jamais eu en cet endroit que ces deux inscriptions. Sans doute le piédestal est fort détérioré ; mais la surface n'en est pas tellement érasée, qu'on ne puisse y apercevoir, le plus souvent au moins, les traces des lettres qui auraient été gravées jadis. D'ailleurs, il est enterré aux deux tiers : la surface de la partie enfouie, protégée ainsi depuis des siècles, est peii endommagée ; elle ne porte qu'une seule inscription de quatorze lignes, qui se lit encore assez distinctement pour qu'on puisse la rétablir presque en son entier. S'il y en avûit eu d'autres à côté, on en verrait au moins les traces. Cette circonstance remarquable nous montre que l'usage d'en graver de pareilles n'a pas dû se conserver longtemps au-delà de l'époque à laquelle appartient la plus récente, qui est du règne de Septime Sévère et de Caracalla.
Presque tous les personnages qui les ont fait graveront déduit leurs titres et qualités : d'autres se sont contentés d'écrire leurs noms. En mettant à part les inscriptions d'Adrien, de Sabine et de leur suite, il en reste encore bon nombre dont les auteurs ont donné leurs titres : ce sont tous des personnages d'un rang assez distingué. On trouve huit gouverneurs d'Egypte , deux femmes de gouverneur, trois épistratèges ou commandants de la Thébaïde, quatre stratèges ou chefs de nome, deux procurateurs de César, un greffier royal, deux archidicastes ou grands juges, un néocore du Sérapis d'Alexandrie : le moindre personnage est un poète homérique du Musée. Parmi les militaires, deux préfets
de légiou et un préfet de camp. Il y a bien aussi deux décu-^ rions, un centurion et un primipilaire ; mais ces chefs dé cohorte ou de centurie, campés probablement dans YAme-^ nophium (1) , étaient de ces^ens auxquels les prêtres n'avaient rien à refuser.
Les inscriptions latines ont toutes pour auteurs des Romains, à deux exceptions près. Entre les inscriptions grecques, beaucoup ont été écrites aussi par des Romains. On remarque que tous les militaires ont écrit en latin, ainsi que les huit préfets d'Egypte : seulement l'un d'eux a joint à son nom deux vers grecs qui ne sont pas mauvais. Tous les épistratèges, quoique Romains, ont écrit en grec. Adrien a fait écrire son nom en latin ; Sabine, le sien en grec, et elle a été imitée par toutes les personnes de sa suite et de celle de l'empereur : elles ont accompagné leur nom de vers élégiaques ou ïambiques, quelquefois assez bons, d'autrefois mauvais ou même détestables, soit qu'elles les aient composés elles-mêmes, soit qu'ils l'aient été par quelqu'un de ces Grecs que les riches Romains d'alors traînaient partout après eux.
Je termine par une observation de quelque conséquence. Les noms propres qui se lisent dans les soixante et douze inscriptions sont au nombre de plus d'une centaine. Parmi ces noms il n'y en a pas un seul qui ne soit grec ou romain ; et parmi tant d'inscriptions il n'en est pas une seule égyptienne, soit démotique, soit hiéroglyphique (â). La conséquence naturelle de ce fait, c'est que les Égyptiens n'ont pris aucun intérêt à la voix de Memnon, et qu'elle a été exclusivement célébrée par les Grecs et les Romains. On en verra plus bas la raison.
Telles sont les observations générales qui ressortent de ces inscriptions, considérées indépendamment du sens de chacune d'elles. Aucune de ces observations n'est inutile à l'histoire
(1) Ou palais d'Aménophis, maintenant détruit, à Tentrée duquel se trouvaient les deta colosses. Voyez le Mémoire sur le tombeau d'Osy manûyas.
(2) On sent bien que je ne ^parle pas des hiéroglyphes qui sont de Tépoque même de Téréction de la statue.
du colosse ; elles y prendront par la suite une place propor* tionnée à leur importance. Dès à présent on peut en faire sortir ces conséquences remarquables :
1° Le phénomène vocal n'attira Tattention que depuis la conquête des Romains, puisqu'on ne trouve sur la statue aucune inscription de l'époque des Lagides^ ni d'une époque antérieure.
2' Ce phénomène a dû cesser de se produire vers le temps de Septime Sévère, puisque la plus récente des inscriptions 'gravées sur les jambes est de cette époque, et que le piédestal, qui offrait une place si commode pour en recevoir une multitude, n'en contient que deux, dont l'une est du règne d'Antonin.
3* Les Grecs seuls ont fait du phénomène un objet de dévotion, puisqu'eux seuls ont adressé leur hommage reh'gieux à l'être divin qui produisait le miracle.
De là se tire une autre conséquence : c'est que le prodige n'a point été le résultat d'une fraude pieuse. . En effet, on ne la concevrait pas de la part des prêtres égyptiens; car, dans ce cas, les nationaux en auraient été dupes plus encore que les étrangers, et l'on devrait trouver le tribut de leurs hommages à côté de celui des Grecs et des Romains.
On la concevrait encore moins de la part de ceux-ci. Le moyen de croire que, dans un temple égyptien, ils auraient pu pratiquer impunément une telle supercherie, et tromper pendant deux siècles des empereurs, des gouverneurs, des généraux, des nomarques, en un mot tout ce que l'Egypte renfermait de Grecs et de Romains influents !
Il faut donc admettre que le prodige avait quelque cause indépendante de la volonté des nationaux et des étrangers, et qui leur est demeurée également inconnue.
Voilà où conduisent les observations tirées des inscriptions seules. II s'agit maintenant de voir jusqu'à quel point ces inductions sont confirmées par l'examen critique des textes
anciens, et principalement de ceux des auteurs qui ont entendu le colosse.
La question a été si imparfaitement examinée jusqu'ici, et embarrassée de tant de conjectures hasardées ou fausses, qu'il est nécessaire de ne s'y engager qu'avec précaution, et de déblayer la route à mesure qu'on s'y avancera.
J'examinerai donc, en premier lieu, tous les textes qui nous apprennent en quel état les anciens voyageurs ont vu la statue de Memnon, quelles furent la cause et l'époque de sa mutilation et de son rétablissement: je rechercherai ensuite à quelle époque elle a commencé et elle a fini de se faire entendre ; puis je tâcherai de découvrir l'origine du nom qu*elle a porté , et j'analyserai les traditions que les anciens ont rattachées au personnage de Memnon , pour connaître la nature de leur rapport avec le colosse de Thèbes; enfin, par la comparaison des textes anciens et des inscriptions, j'établirai les vraies conditions dans lesquelles s'est produit le phénomène : ce qui fournira le moyen de démontrer d'une manière rigoureuse s'il était, ou non, le résultat d'une cause naturelle.
La question amenée dans cet état, il restera à déterminer quelle était au juste cette cause. Là finit la tâche du critique et commence celle du physicien.