OF THE ANCIENT EGYPTIANS
By sib g. WILKINSON
(CnilPTE-RBNDU)
Avant rexpédilion française en Egypte, les connaissances que Ton possédait sur cette contrée fameuse étaient excessivement limitées; elles reposaient presque uniquement sur les récits des anciens et sur les relations incomplètes de quelques voyageurs, qui n'en avaient vu que la partie septentrionale, ou n'en avaient parcouru la totalité qu'avec une rapidité beaucoup trop grande. Le P. Sicard, le seul qui ait séjourné en Eg}T)te assez de temps pour bien connaître le pays, avait rassemblé d'immenses matériaux, qui ont été dispersés à sa mort; et il ne reste de sa longue exploration (de 1708 à 1726) que les maigres extraits publiés dans les Lettres édifiantes. Il faut arriver à Norden et à Pococke (1738-1743), pour trouver quelques notions exactes sur les monuments égyptiens; le deuxième surtout, dont les dessins, sans doute bien imparfaits, ont pourtant suffi pour suggérer à M. Quatremère de Quincy les vues ingénieuses et saines qu'il a produites dans son ouvrage sur l'architecture égj^tienne, composé en 1788, quatorze ans avant l'expédition d'Egypte. Cependant l'exemple de Pococke et ses travaux ne suffirent pas pour convier les voyageurs à l'étude des monuments de la haute Egypte ; et
Ton s'étonnera toujours que Volney n'ait pas eu la volonté de remonter le Nil au-delà du Caire.
L'expédition d*Égypte et le grand ouvrage qui en contient les résultats scientifiques ont été le signal d'une ère nouvelle pour les études égyptiennes. Ce grand ouvrage renferme des recherches fort étendues et souvent complètes sur le climat, la constitution physique, les productions naturelles, ainsi que des dessins exacts, et la description détaillée de tous les monuments antiques qui subsistaient encore. Cependant il oiTre plutôt un recueil de très-bons matériaux qu'une description proprement dite. La partie archéologique surtout y est fort incomplète; mais il est juste de remarquer que cette imperfection est due, en grande partie, h celle des connaissances au commencement du xix* siècle. Ce n'est guère que depuis vingt ans que l'admirable découverte de ChampoUion est venue fonder l'archéologie égyptienne sur des bases solides, et que les systèmes capricieux auxquels, jusqu'alors, elle avait été livrée ont fait place à des théories justifiées par des faits bien observés et mieux définis. On a dès lors senti le besoin d'étudier, d'une manière moins imparfaite, les nombreuses représentations qui couvrent les parois des temples et des tombeaux. La copie de ces curieux tableaux avait été fort négligée par les savants de la commission d'Egypte, qui, ne pouvant tout faire au milieu des obstacles et des périls qui les environnaient, avaient principalement porté leur attention sur l'architecture. Et c'est pour suppléer à cette lacune que fut entreprise l'expédition franco-toscane en 1828, et que fut ensuite envoyé Nestor L'Hôte, pour achever de dessiner ce qui avait échappé aux membres de cette expédition. Ces divers travaux vont être complétés par celle que préside le D' Lepsius, dont les heureux résultats ont déjà attiré l'attention et excité l'intérêt de l'Europe savante.
Parmi les voyageurs qui, pendant un long séjour en Egypte, ont appliqué avec succès les nouveaux moyens d'observation que fournissent les découvertes du savant Français, il faut compter, au premier rang, sir Gardner Wilkinson, dont tous
42i MŒURS DES ANCIENS ÉGYPTIENS
nos^ lecteurs connaissent l'utile et excellent ouvrage intitulé : Topography of Thebes, and gênerai view of Egypt, où se trouve un exact résumé de tout ce qui a été observé en Ég)rpte par les autres voyageurs, joint à une foule d'observations qu'il a faites lui-même.
Après avoir exécuté cet ouvrage, qui ne contient guère qu'un exposé des lieux, pouvant servir de Manuel du voyageur en Egypte, sir Gardner Wilkinson a conçu le plan d'une description complète de l'ancienne Egypte, c'est-à-dire d'un ouvrage qui n'est devenu possible que depuis plusieurs années, comprenant, sur tous les points de l'archéologie égyptienne, des notions courtes et suffisantes, fondées sur l'étude des monuments. Nul n'était peut-être mieux qualifié pour l'exécuter avec succès.
C'est l'ouvrage dont nous allons rendre compte, en indiquant, avec toute la brièveté possible, les points si variés et si nombreux qui ont été traités par l'auteur.
L'ouvrage a d'abord été composé de trois volumes. L'auteur, trouvant ensuite que la religion n'y était pas présentée d'une manière suffisante, y a joint plus tard deux autres volumes, formant une deuxième série, exclusivement consacrée à la religion et à la mythologie. Le tout est terminé par un volume formant atlas, et contenant 87 planches, qui, avec les 503 vignettes gravées en bois et insérées dans le texte, présentent la collection des sujets qui peuvent le plus intéresser l'archéologie égyptienne.
L'auteur commence par des vues sur l'origine des Egyptiens, qu'il regarde comme étant descendus de la vallée supérieure du Nil, et de même race que les Abyssins. C'est un point que décide, en effet, Texamen de tous les caractères physiques, qui résultent à la fois des peintures égyptiennes et de la forme du crâne des naomies.^Mais que la civilisation égyptienne soit aussi descendue de l'Ethiopie, c'est un point qui lui paraît fort douteux. Nous avons eu plusieurs fois occasion nous-même d'établir dos vues analogues, en montrant que le peuple qui est venu s'établir en Egypte ne possédait
que les premiers rudiments d'une civilisation ébauchée, qui s'est ensuite perfectionnée dans la vallée, au-dessous de Philes et de Syène, en prenant là tous les développements qui ont formé son caractère propre, sauf les emprunts mutuels que se font partout les peuples limitrophes.
Un autre point, qu'a présenté très-sommairement le savant auteur, est l'époque très-ancienne à laquelle le Delta d'Egypte a été cultivé et peuplé. Il s'élève contre l'opinion qui représente cette importante partie de l'Egypte comme n'existant pas encore au temps d'Homère, ce qui est démenti à* la fois par le texte de l'Lcriture, qui montre que Tanis existait déjà au temps d'Abraham, el par les restes d'édifices égyptiens trouvés à Sais et ailleurs, portant le nom de Ramessès.
Ce sont également des vues que nous avons exposées, il y a une douzaine d'années, dans nos cours du Collège de France, où, en présence de plusieurs éminents géologues, tels que MM. Alex, de Humboldt, Élie de Beaumont, Amy Boue et Walferdin, nous avons discuté l'opinion de Cuvier sur l'époque récente du Delta;» nous avons montré qu'elle est aussi contraire à l'histoire qu'à toutes les circonstances relatives au régime du Nil. Nous en faisons ici la remarque, parce que sir Gardner Wilkinson, ignorant que nous avions exposé cette opinion, no nous a point cité. Il y est donc arrivé de son côté par ses propres réflexions, ce qui est toujours un préjugé favorable pour une opinion scientifique. De notre travail à ce sujet, il n'a paru que des extraits dans les journaux du temps, et un fragment complet imprimé dans le Bulletin de Férussac, juin 1831, [plus haut, 1. 1, p. 319] où se trouve discuté, d'après un point de vue nouveau, le passage si controversé d'Homère sur la distance d'un jour de navigation qui séparait l'île de Pharos de la côte d'Egypte. Sir Gardner, qui n'a pas plus connu cette explication que le reste de nos idées à ce sujet, revient à celle de Rob. Wood, assez généralement adoptée, que, dans le texte du poète, le mot AtyurToç signifie le fleuve, et non le pays; en sorte que la distance s'entendrait de l'île de Pharos à la bouche du Nil la plus voisine, à savoir la bou-
420 MOKl'HS DKS ANCIENS ÉCiYPTIKNS
che Ganopique. Nous avons montré, par la discussion de tous les passages de l'Odyssée, que, dans celui-ci, le mot AïyuiTTo; signifie positivement le pays et non le fleuve, ce que les anciens ont parfaitement bien vu ; ainsi ce moyen d'explication n'est point admissible. L'île de Pharos d'Homère, située au milieu de la mer, et non près des côtes, est une localité tout aussi imaginaire que l'île de Calypso, l'île de Circé, ou le pays des Cyclopes et des Lestrygons, lieux avec lesquels les Grecs, plus tard, ont fait de la géographie positive. En cette circonstance, on a donc voulu faire de la géologie avec les fictions d'un poète qui, à son gré, en transportait le théâtre au-delà des limites de son horizon géographique.
L'auteur jette ensuite un coup d'œil sur l'histoire de l'Egypte, d'après Manéthon et les diverses sources chronologiques qui nous sont restées. Il reconnaît que les plus anciens monuments qui subsistent encore sont probablement les pyramides, en avouant que l'absence d'hiéroglyphes et de toute trace de sculpture ne permet pas d'en déterminer l'époque. Il croit cependant que ces édifices ne sont pas antérieurs & l'an 2420; mais il n'en donne aucune preuve, et nous ne pensons pas qu'il en ait d'autres que celle qu'il a naïvement exprimée dans sa Topography of Thebes, p. 506, à l'occasion de Menés, premier roi d'Egypte, dont il plaçait l'époque en 2201 avant J.-C. « Je sais bien, dit-il, que Menés peut être porté « aune époque beaucoup plus reculée..., mais je ne l'ai pas « placé plus haut dans la crainte de contrarier l'époque du « déluge de Noé, qui est de 2348 avant J.-C. » Dans l'ouvrage que nous analysons^ il a pourtant reculé cette époque jusqu'en 2320 ; en sorte que Menés serait monté sur le trône vingt-huit ans après le déluge. Nous ne savons si, en Angleterre, on trouve cela fort vraisemblable. A notre avis, l'auteur, voulant partir de la chronologie biblique, aurait dû faire comme le P. Pezron et d'autres chronologistes, prendre celle des Septante, qui lui aurait donné 636 ans de plus, et le moyen de placer d'une manière plus probable les faits qu'il se croit forcé de reconnaître. Au reste, nous devons dire que nous admet-
trions difficilement le système qu'il présente pour Thistoiro égyptienne avant le xni" siècle. Mais nous nous garderons d'exposer ici nos propres idées, ce qui nous mènerait beaucoup trop loin. Nous continuerons d'exposer la marche que suit l'auteur.
Après avoir passé en revue les plus anciennes dynasties, sir Gardner Wilkinson arrive à Osortasen P% le plus ancien roi auquel on remonte, d'après les monuments, par une succession non interrompue. Il le place au temps de Joseph, vers 1740, quoique les combinaisons des listes manéthoniennes et de celles qui résultent des monuments placent ce souverain environ trois siècles plus haut, au temps d'Abraham. A cette époque, la civilisation égyptienne avait acquis tout son développement, comme on le voit par les grottes sépulcrales de Beni-Hassan, sculptées sous son règne, et l'obélisque d'Héliopolis, érigé à la même époque. Il résulte des peintures de ces grottes qu'à cette date si reculée, les Égyptiens possédaient des fabriques de toile, de verre, de meubles, d'ouvrages d'or et d'argent, et de nombreux objets indiquant des arts fort perfectionnés; ils avaient des jeux gymnastiques, ils connaissaient le jeu de dames, de balle, de la mourre et d'autres amusements. C'est aussi là que se trouvent ces piliers à facettes que ChampoUion a nommés, et qu'on a nommés d'après lui protodoriques, comme ayant servi de modèle à l'ordre dorique; ce qui nous paraît fort douteux. Toujours est-on forcé de convenir que les Grecs en avaient si profondément modifié le principe et les détails, qu'il n'y resta presque rien de l'invention primitive.
Sir Gardner, passant en revue successivement les rois dont il reste des édifices, donne une attention particulière au règne de fiamessès le Grand ou Sésostris, dont les monuments attestent le plus haut degré de perfection où Tart égyptien soit parvenu. Ce sont principalement les additions considérables faites au temple ou palais de Karnak ou de Louqsor; le Memnonium et beaucoup d'autres édifices à Thèbes et à Abydos ; les temples creusés dans le roc à Abou-Simbel ; ceux de Dayr,
de Scboa, de Gerf-Hossayn, en Nubie; les obélisques de Tanis et les vestiges qui subsistent en d'autres parties du Delta.
Entre plusieurs observations curieuses sur les travaux de ce prince, nous extrairons celle-ci, qui est relative à une critique de Voltaire. Diodore raconte que Sésostris fit élever une grande muraille le long de l'Egypte, du côté de l'isthme de Suez, s'étendant d'Héliopolis à Péluse. Voltaire, qui ne croit pas beaucoup à la réalité de cette muraille, dit, à ce sujet : « S'il construisit ce mur pour n'être point volé, c'est t< une grande présomption qu'il n'alla pas lui-même voler les « autres nations. )> « Cette remarque ne paraît pas juste, dit « sir Gardner ; les Arabes peuvent venir piller le paysan, sans « qu'il soit au pouvoir de personne de prévoir ou de prévenir « leur approche ; et quiconque cbnnait les habitudes de ces « tribus errantes sait qu'il est inutile de les poursuivre avec « une force armée dans ces déserts arides. En outre, une « construction de cette espèce les obligeait à recourir aux « villes pour acheter du blé; elle avait donc le double avan- « tage d'empêcher le paysan d'être pillé, et de rendre les « Arabes dépendants de l'Egypte, en les forçant de venir « acheter les denrées dont ils avaient besoin. Le gouvernece ment n'était pas forcé de payer leurs chefs, comme aujour- « d'hui, pour qu'ils se tiennent tranquilles. »
Nous en sommes resté au précis historique que l'auteur a placé en tête de son ouvrage, et, sans entrer dans aucune discussion sur son système chronologique, ce qui nous aurait entraîné trop loin, nous nous sommes conteRté de rappeler quelques-unes de ses vues sur les travaux immenses des anciens rois, principalement de ceux de la dix-huitième dynastie. L'auteur insiste surtout, à l'égard du monument appelé par D\odorQtombeatid'Osymmidf/asAldonnesouo^\n\on,sansfa\re
aucune mention de celle qui a été émise dans ce journal , il y a déjà vingt-deux ans (1), et, depuis, dans un mémoire spécial publié en 1831 (2), circonstance qu'il a sans doute ignorée, puisqu'il la passe sous silence. Je n'en fais la remarque que parce que son opinion revient au même pour le fond, d'où il résulte qu'il y aura été conduit par ses propres réflexions ; ce qui donne à cette opinion l'appui et l'autorité d'un des hommes les plus versés dans ces matières. Il a élé soutenu, en efl'et, dans le Mémoire dont nous parlons, que la disposition du tombeau d'Osymandyas , d'après la description do Diodore de Sicile, a une très-grande analogie avec celle de l'ancien édifice, appelé vulgairement Memîioninm^ et que l'on est convenu à présent de nommer le Ramesseum, parce qu'il a pour fondateur Ramessès le Grand; mais que les différences sont telles, qu'il est bien difficile de l'appliquer ni à cet édifice, ni à aucun autre édifice connu à Thèbes, et que ses proportions colossales surpassent celles de tous les autres temples. En conséquence, on doit y voir une de ces descriptions formées avec des éléments réels et possibles, pris isolément, mais dont la combinaison est fantastique et même, h certains égards, impossible ; caractère qui se retrouve encore dans la description du tombeau de Porsenna. Sir Gardner AVilkinson croit que ce monument est une combinaison des édifices do Médinet-Abou et du Bamesseum. On pourrait prouver facilement qu'il y est entré d'autres éléments encore, mais cette combinaison seule suffirait pour établir que la description est aussi chimérique que le serait celle d'une église qu'on prétendrait avoir réuni dans son ensemble les traits propres à Notre-Dame, à Saint-Sulpice et h Saint-Eustache.
Quoique notre intention ne soit pas de discuter les bases que le savant voyageur adopte pour la chronologie de la dixhuitième dynastie, nous ferons remarquer cependant qu'il se fonde, pour rabaisser de beaucoup l'époque des Ramessès,
(1) Journal des Savants ^ juillet 1822.
(2) Mémoires de VAcadémie des inscriptions et belles-lettres, t. IX. [T. î d« cette publication, p. 222.]
sur ce que le plafond, dit astronomique , qui se voit dans le Ramesseum, construit par Sésostris, est de Tan i32â avant notre ère, parce que, dit-il, le lever héliaque de Sirîus s'y trouve indiqué comme concourant avec le 1" tholh; ce qui n'eut lieu qu'à Tune des époques du renouvellement de la période sothiaque, en 139 de notre ère, et en 1322, et 2782 avant Jésus-Christ. Cette conjecture est fort ingénieuse, parce qu'en effet, au-dessous de Thiéroglyphe du mois de thoth, on voit une figure de déesse qui paraît bien être Isis ; mais y at-il réellement entre la figure et le signe une relation d'époques? C'est ce qu'on ne* peut guère savoir à présent, surtout lorsqu'on voit deux figures à tête d'épervier correspondre aux deux mois suivants, phaophi etathyr. Par des considérations toutes différentes, un savant astronome a fait remonter l'âge de ce tableau de quatre siècles et demi (en 1780). Ce n'est point sur des bases aussi incertaines qu'on peut établir la chronologie des anciennes dynasties égyptiennes. Notre intention n'est pas d'opposer ici une opinion à une autre. Nous nous bornerons à dire que ce tableau est, selon nous, purement religieux et funéraire, relatif au roi fondateur de l'édifice, et que, dans l'état actuel de nos connaissances, il est bien difficile d'y trouver l'expression d'une époque, excepté celle qui résulte du cartouche royal de Ramessès.
L'auteur se hâte de sortir des temps obscurs de l'histoire égyptienne, pour arriver au temps où les difficultés disparaissent, à partir de Psammitichus. Il rappelle tous les travaux qui existent encore de ce prince à Thèbes, et ceux que cite Hérodote. Tout ce précis est intéressant et instructif , quoique, à certains égards, il puisse prêter à la critique. L'auteur combine les récits d'Hérodote et.de Diodore, et s'efforre de les concilier avec les monuments. Ses tentatives à cet égard sont toujours fondées sur une parfaite connaissance des restes de l'art égyptien ; et plusieurs de ses observations méritent d'être recueillies et pesées avec soin.
Il remarque, sur le règne de Psammitichus, que ce prince avait fait de grandes additions au temple d'Ammou à Thèbes,
PAH SIH G. WILKINSON. 431
ainsi qu'au temple d'Apis à Memphis. Quant à la fuite des 240, OOD gens do guerre, qui se retirèrent en Ethiopie, il rapporte au règne du premier Psammitichus l'expression pa<jt>.éo); è'XÔovTo; €<; 'E>.eçavTtvav Va(/.[xaTt)rou , contenue dans une inscription, en vieux caractères grecs, gravée sur la cuisse d'un des colosses d'Ipsamboul. D'autres savants, avec plus de vraisemblance, rapportent cette inscription à Psammitichus II.
Son fils Néchaa continua la politique de son père, favorisa de plus en plus l'établissement des étrangers, et subit Tinfluence de cette communication constante avec des peuples nouveaux. C'est à cette influence que nous avons cru pouvoir attribuer, et l'idée défaire faire le tour de l'Afrique, pour en savoir la forme, et celle de percer l'isthme, pour lier ensemble les deux mers.
Relativement à ce dernier fait, sir G. W. persiste à croire que ridée appartient à Sésostris, comme le disent Aristote et Strabon, plutôt qu'à Néchao, contre le témoignage formel d'Hérodote, qui dit expressément que Néchao en fit le premier la tentative (éireyetpYj^ irpoïToç). Cependant il parait bien peu probable que, si le travail eût été aussi ancien, les prêtres n'en eussent point parlé à Hérodote; ce n'était guère là leur habitude. S'ils n'ont pas dit un mot de Sésostris, c'est, apparemment, qu'alors ils n'en savaient rien, et qu'ils s'en sont avisés plus tard.
Il en est de même du voyage autour de l'Afrique : ce n'est pas non plus, selon toute apparence, une idée égyptienne; ou y reconnaît plutôt l'esprit d'aventure des Grecs ou des Phéniciens. A cet égard, sir G. Wilkinson n'entre dans aucun examen critique, et il raconte le voyage sans donner un signe de doute. Les difficultés considérables soulevées par Gosselin lui sont restées inconnues ; du moins n'en parle- t-il pas. Il va même plus loin, car il croit que de semblables expéditions autour de l'Afrique furent exécutées à diverses époques : telles sont celles d'IIannon le Carthaginois et du Grec Eudoxe, sous Ptolémée Lathyre. Mais personne n'ignore que Texpédition d'Hannon fut très-loin d'être une circumnaviga-
lion, quoi qu'en ait dit Pline ; c'est même là un point reconnu, et Ton n'est plus guère en dissidence que sur la limite méridionale où s'est arrêté le navigateur carthaginois; Gosselin la met en avant du cap Bojador, d'autres la reculent beaucoup plus loin vers le sud. Quant aux voyages de circumnavigation exécutés par Sataspes et Eudoxe, nous ne pensons pas qu'on puisse s'y îirrêterle moins du monde, quand on a lu la critique si judicieuse qu'eu a faite Gosselin (1). Ce grand géographe oppose un argument bien fort, tiré de l'ignorance des anciens sur la forme de l'Afrique méridionale, qui, selon toute l'école d'Ératosthène, n'atteignait pas même l'équaleur, et qui, selon Hipparque et Ptolémée, courait, tant à Toucst qu'à l'est, enveloppant d'un côté l'océan Atlantique, de l'autre l'océan Indien, dont elle faisait un bassin fenné (2). En racontant les règnes d'Apriès et d'Amasis, l'auteur tâche de résoudre la. grande difficulté historique qui consiste dans la célèbre discordance entre le récit d'Hérodote et les prophéties de Jérémie et d'Ézéchiel. Selon l'historien, l'Egypte ne fut jamais plus riche ni plus florissante que sous Amasis, puisque alors il n'y avait pas moins de vingt mille villes habitées (3). Selon les prophètes, l'Egypte, lors de l'invasion de Nabuchodonosor, doit être réduite en solitude, ses villes dépeuplées, ses habitants détruits par le glaive ou dispersés jusqu'aux frontières de l'Ethiopie (4). On connaît la peine que s'est donnée Larcher pour expliquer cette contradiction (8). Sir Gardner Wilkinson commence par reconnaître que le témoignage de l'historien est, sinon formellement prononcé, du moins rendu bien probable, d'après ce qui reste des édifices somptueux élevés sous les règnes d'Amasis et de ses deux prédécesseurs, d'après ce qui est raconté des monuments laissés par Amasis, et de l'immense
(i) Géographie des Grecs anahjsée, t. I, p. 74, 201, 217 et suiv.
(2) Voy. notre mémoire, dans le Journal des Savants, septembre 1836, p. 550 et suiv.
(3) Hérodot., II, 177.
(4) Jérém., xUv, 30; xlvi, 26. Ezéch., xxix, 9 sq. (6} Trad. d'Hérodote, t. II, p. 526 et suiv.
PAR SIH (;. WILKLNSON. 433
butin enlevé d'Egypte par les Perses. Que de simples particuliers fussent alors dans une grande opulence, c'est ce que prouve encore la richesse des tombeaux de cette époque. Puis il conjecture que la conquête du monarque babylonien, tout en réduisant TÉgypte à une condition tributaire, qui blessait l'orgueil de ce pays et le dégradait comme nation, n'avait que médiocrement atteint la condition des individus, dont la richesse pouvait continuer de s'accroître dans cette fertile contrée, « par la fécondité que lui procurait le fleuve, et par l'abondance des biens que la terre fournit à ses habitants^ cqmme dit Hérodote. » — « Il est très-possible, ajoute l'auteur, que les prophéties se rapportent en partie à la conquête de Nabuchodonosor, et à la condition où l'Egypte fut réduite, comme puissance tributaire ; et en partie à la chute finale de cette contrée, lors de l'invasion des Perses, sous Cambyse; car un événement si remarquable ne peut avoir été omis dans des prophéties qui annoncent la désolation de l'Egypte ; et, si cette dernière invasion n'est pas expressément distinguée de la première, on peut admettre qu'elle est comprise dans la prédiction générale. »
Nous laissons nos lecteurs juger si cette grande difficulté est résolue plus heureusement que Larcher n'avait réussi à le faire, et si les paroles expresses des prophètes se prêtent à cette nouvelle explication. Nous nous contenterons de remarquer que l'invasion des Perses n'a pas eu pour l'Egypte les fâ.cheuses conséquences que l'on continue à lui attribuer. Nous avons lu à l'Académie, il y a plus de vingt ans, un mémoire resté inédit, comme plusieurs autres, où il est établi que, malgré la folie temporaire de Cambyse, l'Egypte avait fort peu souffert, dans sa prospérité et dans ses institutions , pendant la domination persane ; que les arts mêmes s'y étaient conservés à peu près intacts, comme le prouvent plusieurs monuments, entre autres le beau torse du jeune Nectanébo, déposé au Cabinet des Antiques, et qui, bien qu'exécuté à la fin de la domination persane (vers 387}, est d'une perfection que ne surpasse aucun dés monuments qui restent de l'âge
434 MOEURS DES ANCIEiNS ÉGYPTIENS ,
des Sésostrîs. Tout ce qui a été découvert depuis confirme plutôt qu'il n'affaiblit cette thèse, que nous n'avions pu alors établir que sur l'histoire.
Nous craignons aussi que le docte voyageur ne perde de vue l'élément nouveau que les établissements grecs en Egypte avaient apporté depuis Psammitichus. Les Grecs, grâce à l'élasticité, si l'on peut parler ainsi, de leur religion, avaient accepté, sans difficulté, une synonymie toute factice pour les divinités des deux peuples. Il ne leur en coûta rien de croire qu'Âmmon était leur Jupiter; Neith, leur Athéné; Bubasle, leur Artémis ; Aroéris, leur Apollon ; Rha, leur Hélios ; Phtha, leur HéphaBstos, etc. Les. Égyptiens se prêtèrent à cette assimilation qui les flattait, puisqu'elle faisait de leur religion le point de départ de celle des Grecs ; c'est là ce qui explique les ofirandesque les roisde la vingt-sixième dynastiesaïteontfaites dans des temples de divinités grecques, selon Hérodote. Néchao consacra, dans le temple d'Apollon des Branchides, le vêlement qu'il avait porté durant la guerre de Syrie (1). M. W. trouve cela on ne peut plus improbable (p. 165). Pourquoi? Est-ce que, selon le même Hérodote, Amasis n'a pas envoyé à la Minerve de Lindus, dans l'tle de Rhodes, deux statues de pierre avec un corselet de lin;* et, à Cyrène, une statue de Minerve avec son portrait (2)? Sans doute on peut douter que ces statues représentassent TAthéné grecque, avec le casque, l'égide, la lance et le bouclier, plutôt que la Neith égyptienne, figurée comme elle l'est sur les monuments nationaux (3). Mais ces offrandes, en elles-mêmes, n'ont rien qui doive surprendre, quand on voit le même Amasis épouser une fille grecque de Cyrène (4), et concourir, pour une somme considérable (mille talents d'alun), au rétablissement du temple de Delphes (5). Quant à l'offrande de Néchao, dans le temple d'Apollon, elle
(3) Voy. l'Atlas de Wilkiason, pi. 28.
(4) Herodot,, II, 181.
(5) Ibid., 180, 7.
fut, sans doute, motivée par les services que lui avaient rendus les Grecs asiatiques pendant la guerre de Syrie. Tous ces faits servent à nous révéler Tespëce d'accord qui s'établit, dès cette époque, entre les deux polythéismes, dont Torigine était, au fond, si différente.
Nous terminerons ce que nous avons à dire de ce précis, en mentionnant un fait curieux, que Ton doit à M. Burton, et que M. W. n'a point négligé. On sait qu'Hérodote parle des grands monuments élevés par Amasis, entre autres d'un temple monolithe en granit rose, d'une dimension et d'un poids prodigieux, ayant en dehors 21 coudées de long, 14 de large et 8 de haut; et, intérieurement, 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 8 de haut. Ce grand monolithe ne s'est pas retrouvé ; mais, ce qui montre qu 'Amasis avait en effet un goût particulier pour ce genre de monuments, c'est que M. Burton a vu, en 1828, à Tel et-Mai, qui occupe l'emplacement de Thniuïs, dans le Delta, un monolithe de granit rose, portant le nom d'Amasis, dont les dimensions sont de 21 pieds 9 pouces anglais (6", 630), 13 pieds de large (3",962) et 11 pieds 7 pouces (3", 83) de haut; et, dans œuvre, de^lQpieds 3 pouces (8", 86), sur 8 pieds (2", 438) et 8 pieds 3 pouces (2^814) (1).
Après ce précis historique, dont la lecture ne peut que vivement intéresser le lecteur instruit, l'auteur entre dans son sujet, en commençant par tout ce qui tient à l'état politique de l'ancienne Egypte. Nous en donnerons un exposé sommaire dans les articles suivants.
L'intention du savant auteur a été, comme nous l'avons dit, de réunir tous les éléments de la civilisation égyptienne,
(l) On en voit la figure dans les Excerpt, hiei'ogltjph,, pi. 41.
436 MCIKUUS DES ANCIENS Ef.YPTIKNS
qui se tirent des monuments ainsi que des textes anciens, afin de les comparer entre eux et de les éclairer les uns par les autres. Il a donc passé en revue toutes les branches de cette civilisation sur lesquelles on peut obtenir quelque renseignement; et, de tout cela, il a tâché de former un tableau aussi complet et aussi fidèle qu'il est possible à présent de le faire.
Après le précis historique dont nous avons parlé, Tauleur entre en matière par Texamen de la surface cultivable du pays, et de la population qui Thabitait autrefois.
Quant au premier point, il fait une observation importante et qui détruit un préjugé assez général : c'est que l'Egypte, bien loin de perdre avec le temps une partie de ses terres labourables, par l'effet de l'invasion des sables du désert, voit s'accroître de jour en jour l'étendue de la surface propre à la culture. La raison en est simple. Par suite de l'exhaussement progressif qu'amènent les dépôts annuels du fleuve, son niveau supérieur atteint, de siècle en siècle, un point plus élevé sur la lisière de sable de chaque côté, au pied des montagnes libyque et arabique, et va couvrir de son limon des parties de terrain qu'il n'atteignait pas dans les temps anciens. C'est ainsi que la plaine de Thèbes, au temps d'Aménophis III, environ dix-sept cents ans avant notre ère, n'avait guère que les deux tiers de sa largeur actuelle; aussi les deux colosses de la plaine, autour desquels le limon s'est accumulé jusqu'à la hauteur de deux mètres, sont établis sur le sol sablonneux qui alors s'étendait plus vers l'est, en se rapprochant du lit du fleuve. Rien de plus faux, en conséquence, que cette opinion générale sur l'envahissement des sables du désert qui menacent la prospérité et jusqu'à l'existence du pays.
Outre les villes et les villages que les anciens construisirent au milieu de la plaine cultivable, il en est beaucoup qu'ils ont établis sur la lisière du désert, à quelque distance du sol d'aïluvion, afin de le ménager autant que possible, et aussi dans la vue d'encourager la culture de certaines parties, qui, n'é-
PAR SIR G. WILKINSOX. 437
tant pas atteintes par Tinondation, pouvaient être artificiellement arrosées au moyen de canaux ou des puits dont Teau était élevée par des procédés mécaniques , comme de nos jours. Des monceaux de décombres montrent, encore à présent, le site de ces villes ou villages ; et, dans un petit nombre de cas, les restes de temples magnifiques attestent Texistence do grandes cités dans de pareilles situations : ainsi Âbydos, Athribis, Tentyra, certaines parties de Memphis et d*Oxyrinchus étaient situées au bord du désert, sur le sol sablonneux; et la ville qui occupait le voisinage du Kasr-Kéroun^ à l'extrémité occidentale du Fayoum, était placée assez loin de rinfluence bienfaisante de Tinondation.
Lorque des villes, des villages, étaient entourés de sables, Tattention constante des habitants empêchait qu'ils n'en fussent encombrés; mais, une fois abandonnés, ils ne tardaient pas à être envahis, et l'on voit encore les monuments à demi enterrés sous des flots de sable amenés par les vents. Il n'en faut pas induire, comme l'a fait Deluc, que l'Egypte finira par disparaître sous les sables. Leur envahissement sera toujours limité à un très-petit nombre de points, comme à Behnésé {Oxyrinchus), à Khardassy, etc., ce qui est dû à la disposition particuliëre des vallées qui s'ouvrent dans la montagne libyque ; et il est plus que compensé par les effets de l'exhaussement successif qui, selon les observations de Girard, est d'environ 0",i2 par siècle.
Il résulte de cette vue, contraire à l'opinion commune, que la quantité du sol cultivable en Egypte est, pour le moins, égale à ce qu'elle était dans l'antiquité, et que l'Egypte pourrait encore être aussi peuplée que dans l'antiquité, si les mêmes causes de prospérité, dues aux institutions et au mode de gouvernement, venaient à renaître.
Ceci conduit naturellement à rechercher quelle était la population du pays. Sir G. W. paraît n'avoir pas tiré de ces prémisses les conséquences qui doivent s'en déduire. Comme c'est un des points les plus curieux pour l'histoire, nous y insisterons quelques instants.
438 MOEIRS DES .\NCIENS ÉGYPTIENS
Laissant de côté tous les calculs exagérés de quelques modernes, l'auteur s'en tient au passage deDiodore de Sicile qui porte cette population à sept millions d'âmes. C'est aussi ce que nous avons fait dans un mémoire, lu à l'Académie en 1821 , dont l'extrait se trouve dans le tome I", p. 7 et 8, de l'édition de RoUin, publiée chez F. Didot (1821), où nous avons établi par divers calculs que cette population, entre sept et huit millions d'habitants, n'avait rien d'exagéré, et répondait à l'idée qu'on doit se faire des ressources d'une contrée si fertile (1).
Maintenant une question importante est celle-ci : Cette population était-elle beaucoup diminuée lors de la domination grecque et romaine? Ceux qui veulent que la conquête des Perses ait amené pour l'Egypte un système d'oppression qui a porté, comme le dit sir G. W., un coup mortel aux institutions et aux arts de ce pays, ne balancent pas à croire qu'à l'époque ptolémaïque celte population avait dû singulièrement déchoir.
Notre auteur s'attache donc à la leçon de Diodore, d'où il résulte que, du temps de Thistorien, la population de l'Egypte était réduite de plus de moitié. « On dit qu'autrefois toute la population montait à environ sept cents myriades, et que, de nos jours, elle n'est pas moindre de trois cents (2). »
Mais ce mot de Tpiaxo^ytwv a été introduit là sans raison par quelque copiste, car il manque dans plusieurs manuscrits. Wessling le retranche, et tous les éditeurs l'ont mis depuis entre crochets, comme n'appartenant pas au texte original. Si l'on pouvait, à cet égard, conserver le moindre doute, il serait levé par ce que Diodore de Sicile ajoute au même endroit. Hérodote avait dit qu'au temps d'Amasis on comptait en Egypte 18,000 villes (3), ce qui est impossible, à moins
(1) La section de 6e mémoire relative à la population de Thëbes a été textuellement imprimée dans les Éclaircissements historicités sur Rollin^ p. 27-41, Paris, 1825. [T. I, p. 126.]
(2) ToO 8à avtiicavToc Xaov x6 |iiv icaXai6v ^cuH -ysYOvévat icepl éirraxoatac \l\»' ptdSac, xai xa6' if)(Jiâc 6è oOx iXàttouç [rpiaxcoicov]. I, xxzi.
(3) II, c. 177.
qu'on ne prenne ici mleiç pour des lieux habités quelconques ; et, en effet, Diodore dit que, dans les temps anciens, il existait plus de 18,000, tant villages que villes ; et qu'au temps de Ptolémée, fils de Lagus, on en comptait plus de 30,000, dont « le plus grand nombre a subsisté jusqu'à notre temps » (1). Ce nombre doit comprendre, comme on Ta déjà reconnu, nonseulement l'Egypte, mais les diverses contrées soumises aux Ptolémées; puisque c'est le même, à peu près, que Théocrite (2) donne pour celui des villes contenues dans les contrées soumises à Ptolémée Philadelphe. Cette expression, « dont la multitude subsiste encore », fait bien voir que, dans la pensée de Diodore, le nombre des lieux habités était presque aussi considérable que dans les temps anciens, ce qui ne se concevrait pas, s'il avait dit plus haut que la population était diminuée de plus de moitié. Le seul sens possible de la phrase de Diodore est donc : « On dit que, dans les temps anciens, la population totale de l'Egypte était de sept millions d'hommes, et à présent elle n'est pas moindre. » Et, ce qui le prouve non moins clairement, c'est que l'historien Josèphe, qui connaissait si bien l'Egypte, dit qu'elle contenait, sous Yespasien, sept millions et demi d'habitants, sans compter Alexandrie. « Ce qui résulte, ajoute-t-il, des registres de capitation (3). » Ainsi l'Egypte était aussi peuplée sous les Ptolémées que sous les Pharaons, et elle l'était même un peu plus sous les Romains, dont l'excellente administration avait encore augmenté la prospérité du pays.
L'aspect même des lieux vient à l'appui de l'histoire. Tout annonce, en effet, que les diverses parties de l'Egypte étaient, à l'époque romaine, beaucoup plus peuplées qu'elles ne le sont de nos jours. Et, sans parler de l'Egypte propre, il suffit, pour s'en convaincre, do lire les descriptions modernes des oasis^ et particulièrement de la grande» qui renferme tant de ruines
(1) 'Eicl 22 nToXc|i.aiou toû Aalyou, tcXcCouc tûv TpiapLvpicDv ^piOpiTJOTiaav, b>v tô irXf,Oo; 8ia(ie(iévT]xev lue tc^v xa6* ^uâ; XP^^<^^- I^iod. Sic, I, xxxi.
(2) Trente-trois mille trois cent trente- trois. IdylL, xvn, 34.
(3) BelL Jud.j II, xvi, 4 : *Û; Ivtativ 2x tyjç xaô' ixâatTiv xe^ oXiic Ttx|i^paaOoi.
440 MOEURS DES ANCIEiNS ÉGYPTIENS
considérables égyptiennes ou grecques, lesquelles sont, en grande partie, de Tépoque romaine, même des temps chrétiens. On sait que la vaste Nécropolis de la métropole Hibc, près d'El-Khargeh, contient des tombeaux qui, par leurs dimensions et leur beauté, égalent pour le moins les plus grands de ceux qu'on trouve dans la campagne de Rome.
Tout se réunit donc pour établir que la prospérité de TÉgypte n'était que faiblement déchue sous les dominations étrangères et successives des Perses, des Grecs et des Romains, ce qui fait tomber ce préjugé (encore admis, comme on le voit, par un des archéologues les plus habiles et les plus exercés), que rÉgypte, sous le régime des Perses, n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même. Il y a bien d'autres faits qui prouvent le contraire; mais je me borne à celui-ci, qui me semble le plus important.
Après quelques observations sur le peu qu'on sait des revenus et du commerce de l'ancienne Egypte, sir G. W. parle des richesses qu'elle possédait, attestées par des textes de l'Écriture, par une foule de bas-reliefs, et par la multitude d'objets précieux qu'on y découvre chaque jour. Le gisement des mines d'or d'où les Egyptiens ont pu tirer de grandes ressources, est à présent bien déterminé. Elles étaient situées à environ dix journées au sud-est d'Edfou (ApoDonopolis- Magna), dans les montagnes des Bischaris; elles ont été récemment visitées par MM. Linant et Bonami. L'or y gît dans dos veines de quartz, au milieu de rocs qui bordent une vallée sauvage et inhospitalière. Mais la petite quantité que fournirait à présentie minerai, jointe à la difficulté de se procurer de l'eau, et d'autres obstacles locaux, empêcheront sans doute d'en reprendre l'exploitation. On sait qu'au temps d'AbouMféda, elle couvrait à peine les dépenses ; aussi n'a-t-elle pas été reprise depuis les califes. On ne sait, à vrai dire, si les anciens Pharaons en ont jamais tiré de grandes ressources; et, malgré l'assertion d'Hécatée, que l'on extrayait annuellement de ces mines pour la somme fabuleuse de 533,333 talents d'argent, on a lieu de croire que la plus grande partie de l'or et de l'ai'-
PAR SIR G. WILKÏNSON. 441
gent qu'on employait en Egypte était apportée par le commerce avec le midi de l'Afrique ; et que ces métaux y arrivaient, alors comme aujourd'hui, sous la forme de ces anneaux qu'on voit souvent amoncelés dans les bas-reliefs qui représentent des scènes de conquête et de triomphes surFÉthiopie.
Dès une époque très-ancienne, le commerce avait amené en Egypte des marchandises venues de Tlnde et même de la Chine, témoin ces vases avec caractères chinois, trouvés dans des tombeaux à Thèbes, qui paraissent être d'une ancienne date.
L'auteur passe ensuite à l'examen de tout ce qui concerne les castes ou classes distinctes dans lesquelles était partagé le peuple égyptien. On sait que leur nombre n*est pas le même dans les divers auteurs anciens. Il explique ces différences, comme on l'a fait avant lui, en disant que les uns ne parlent que des grandes castes, et les autres les subdivisent. Personne n'ignore non plus que ces divergences existent à l'égard des castes de Tlnde et par la même cause. Après quelques détails sur ce sujet, l'auteur recueille les divers textes et les monuments qui se rapportent à la condition des quatre principales castes, à savoir les prêtres, les guerriers, les agriculteurs et les artisans.
Après toutes les recherches qui ont été faites sur ce sujet, il est difficile de trouver dans les textes anciens quelque chose de neuf à dire. Ce n'est que sur les monuments qu'on peut recueillir soit quelques détails nouveaux, soit la confirmation des renseignements donnés par les anciens.
A l'égard de ces différents points, Tauteur fait un choix très-judicieux entre les résultats des recherches antérieures, auxquelles il ajoute des vues et des observations qui lui sont propres, puisées dans une connaissance approfondie des monuments. La manière dont les noms des rois sont quelquefois exprimés dans les bas-reliefs permet de conclure que la couronne, qui passait de père en fils, se transmettait, lorsqu'un roi ne laissait pas d'héritier, à son plus proche parent, ou bien à son gendre. Il parait qu'à la mort de leur mari, les reines
4'f2 MOKUHS DES ANCIENS ÉGYPTIENS
pouvaient continuer de gouverner, et, pendant la minorité de leur fils, faisaient office de régente ; mais elles étaient contraintes de s'associer leurs fils ou leurs frères, usage qui se continua sous les Ptolémées, où nous voyons Cléopâtre, veuve d'Lvergète II, forcée de s'associer ses deux fils, Soter II et Alexandre, et la fameuse Cléopâtre, fille d'Aulète, contrainte de faire asseoir sur le trône, à côté d'elle, d'abord ses deux frères, puis son fils Césarion. Si Manéthon fait mention des reines, et Hérodote de Nitocris, on ne trouve aucune reine dans les listes royales sculptées sur les monuments de Thèbes et d'Ahydos.'
Il ne paraît pas non plus que la monarchie fût élective, quoi qu*enait dit Synésius. Il aura généralisé soit le cas particulier relatif à Psammitichus, soit l'usurpation de quelque chef puissant, comme Amasis, ou d'un conquérant comme quelque prince éthiopien, qui pouvaient encore faire valoir de certains droits fondés sur leur parenté avec la famille régnante. Ces rares exemples ne peuvent prévaloir contre l'accord îles textes et des monuments.
Quant aux castes en particulier, sir Gardner recueille tout ce qui peut expliquer leur position sociale et leurs costumes.
A propos des prêtres, il s'occupe d'une question souvent agitée parmi les savants, celle de savoir si les Égyptiens admettaient des femmes au sacerdoce. Hérodote soutient formellement le contraire. L'auteur, après plusieurs archéologues, prouve très-bien que l'assertion de cet historien ne doit pas être prise à la lettre. Plusieurs faits, appartenant soit aux temps pharaoniques, soit à l'époque grecque, démontrent que les femmes pouvaient être prêtresses. Mais il est vraisemblable, selon la remarque de M. W., que l'assertion d'Hérodote ne concerne que les hautes fonctions du sacerdoce, auxquelles les femmes , même les reines , n'étaient jamais admises.
Dans» ce qu'il dit du costume des prêtres, on remarque l'observation que ce costume variait avec les fonctions dont ces prêtres étaient chargés. Ainsi ceux qui faisaient certaines of-
PAR SIR G. WÏLKINSON. 443
frandes ou sacrifices aux dieux se montrent toujours vêtus d'une peau de léopard, que Plutarque a prise à tort pour une nébride ou peau de faon.
La multitude de scènes militaires représentées sur les monuments a permis à sir G. W. d'entrer dans des détails circonstanciés sur la caste militaire, sûr les costumes des soldats et des officiers, la forme des armes et des machines de guerre, sur les troupes auxiliaires, les prisonniers des diverses nations. Les figures gravées sur bois, insérées dans le texte, étaient à peu près toutes connues ; mais elles se trouvent ici pour la première fois réunies pour éclaircir chaque usage. Cette réunion donne lieu ^ plusieurs rapprochements fort curieux. Par exemple, l'auteur remarque que le bouclier
égyptien a très-souvent cette forme I , qui est constamment
celle des tablettes funéraires qu'on trouve dans les tombeaux ; et il émet la conjecture qu'il était peut-être d'usage de faire du bouclier un monument en l'honneur des soldats morts au service. Ces boucliers sont tous de petite dimension. Il en est cependant d'une grandeur considérable, ayant la même forme, mais terminés, à la partie supérieure, par une espèce d'ogive. Ces derniers couvrent entièrement le corps du guerrier, comme ceux qu'on trouve sur quelques monuments grecs, répondant à la description de Virgile (1) et de Tyrtée (2). M. W. n'en cite pourtant qu'un exemple tiré d'un ancien tombeau à Lycopolis (Syout).
A propos des armes, il parle du coutelas recourbé, espèce de ensis falcatns; il dit qu'on l'appelait en égyptien schopsh, ce qui rappelle le xom; des Grecs ; et il en conclut que les Grecs d'Argos, originaires d'Egypte, avaient tiré de ce pays et l'ustensile et le nom qui le désignait. L'auteur revient, à diverses reprises, sur cette origine égyptienne de certains usages grecs, dont la transmission est due, selon lui, aux colonies d'Inachus, dé Cécrops et de Danaiis. Nous pensons que ces origines
(1) « Clypeique sub orbe teguntur ». Mneid., H, 227.
(2) Eleg,, VHI, 23 (Schneidew.).
sont aussi chimériques que ces colonies elles-mêmes, dont les anciens Grecs n'entendirent jamais parler, et qui ont été inventées à une époque récente ; opinion avancée par H. Voss et K.-O. Millier, et qu'on peut corroborer par de bonnes raisons. Quant à nous, nous sommes d'avis que les Grées n'ont presque rien tiré d'Egypte avant le règne de Psammitichus. Quoi qu'il en soit, dans le cas particulier dont il s'agit, il est d'autant moins nécessaire de recourir à l'étymologie égyptienne, que xoTTTiç, couteau ou poignard, a la même origine que JcoiTTEiv, couper.
Après avoir réuni tout ce qu'il est possible de savoir, d'après les monuments, sur l'art militaire chez les Égyptiens, l'auteur passe aux noms des nations avec lesquelles ils ont été en guerre. Ces noms se lisent parmi les différentes scènes guerrières représentées dans les bas-reliefs ; mais il est bien différent d'en connaître la synonymie géographique, ou de savoir à quelle contrée il convient de rapporter ces noms. Ces peuples se distinguent par un accoutrement particulier, qui suffirait, indépendamment du nom, pour montrer la différence essentielle qui les caractérise. Sir G. W. a réuni sur une vignette sept peuples avec leur nom, à savoir : les Scheretana, les Tokkari, les Rebo, les Rot-n-no, les Shari, les Pouut, les Scheta ou Kheta, etc. Que chacun de ces peuples ait été représenté avec les traits qui lui sont propres, cela n'est pas douteux : on voil que les Égyptiens ont voulu idéaliser le type qui formait leur caractère ; et ils l'ont fait avec une naïveté et une précision de trait qui ne permet pas de douter de l'exactitude de l'imitation. Que la plupart de ces peuples soient asiatiques, le fait est aussi bien probable; mais assigner leur position est impossible. On y a vu des Scythes, des Bactriens et même des Indiens. M. W. a le bon
PAH SIH G. WILRINSON. ii:j
esprit de convenir qu'il n'en sait rien, ou du moins qu'on ne peut former à cet égard que des conjectures plus où moins plausibles, fondées sur des similitudes de nom qui peuvent être trompeuses. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que ces peuples asiatiques appartiennent à l'Asie occidentale, aux diverses parties de la Syrie et de la Mésopotamie, sur les deux rives de l'Euphrate et du Tigre; mais il en est aussi plusieurs qui doivent appartenir à l'Afrique, ainsi qu'on le voit, dans un grand tableau dessiné, d'après un tombeau de Kournah à Thèbes, par M. Hoskins (1), et reproduit, en petit, par M. W. Ce tableau représente le triomphe d'un roi égyptien sur les peuples du midi de l'Egypte, comme le prouve la nature des offrandes : on y voit des nègres portant des troncs d'ébène et d'ivoire, mêlés à des hommes de race blanche, portant des offrandes du même genre, et conduisant des singes, des panthères, des gazelles, une girafe, un éléphant, animaux de l'intérieur de l'Afrique; de plus, des anneaux d'or et d'argent. On y voit un ours, qui provient, sans doute, de la région montagneuse de l'Abyssinie; puis de magnifiques chevaux, des chiens de chasse exactement semblables aux nôtres, et qui montrent qu'à ces époques reculées le croisement des races avait déjà produit dans l'espèce canine les mêmes variétés qui existent de nos jours, et que ces variétés existaient surtout en Ethiopie, puisqu'on les transportait en Egypte, avec les autres curiosités propres à ce pays. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est un groupe d'hommes blancs, à barbe et cheveux roux, dont l'origine éthiopienne est attestée par les dents d'éléphant qu'ils portent sur leurs épaules, et l'éléphant qu'ils conduisent en laisse. J'ai essayé de rendre compte de ce fait au moyeu de l'hypothèse que ces gens faisaient probablement partie de quelque colonie établie au midi de l'Egypte par les Pasteurs, lorsqu'ils étaient maîtres de tout le pays. On sait que les Pasteurs, qui envahirent l'Egypte vers 3,300 ans avant Jésus-Christ, étaient, selon
(•) Dans Hoskins, Traveis in Aùthiopia, p. 33 ii
44e MOEURS DES ANCIENS ÉGYPTIENS
rhypothëse de ChampoUion , des Scythes détachés de la grande invasion qui était descendue dans TAsie occidentale. Quelle que soit l'explication qu'on hasarde du fait, c'est un des plus singuliers de ceux que présente ce tableau remarquable. Ce qui ne mérite pas moins d'attention, c'est la richesse et l'élégance des vases apportés par les Éthiopiens, et qui atteste que les arts étaient fort perfectionnés chez eux à ces époques recherchées.
Les détails que donne l'auteur sur les différentes castes des Égyptiens, et sur les traits distinctifs qui les font reconnaître sur les monuments, forment deux des chapitres les plus instructifs de l'ouvrage.
Le chapitre suivant contient tout ce qui se rapporte à la construction et à la disposition des habitations privées et des palais des grands, des jardins et des vergers qui les entouraient. L'auteur explique leur disparition complète par la nature des matériaux employés pour leur construction : c'était la brique crue, séchée au soleil. Ces matériaux simples, faciles à se procurer partout à bon marché, étaient employés pour les enclos de jardins, les enceintes sacrées des temples, les murs des villes, les maisons, les tombeaux, bref, pour toute construction, excepté les temples. Sir G. pense que, vu la grande consommation qui s'en faisait, le gouvernement s'en était réservé la fabrication et le monopole ; ce fait, qui nlest point mentionné par les auteurs, lui parait résulter de ce qu'on trouve très-fréquemment, dans des ruines de bâtiments publics ou privés, des briques marquées du sceau du roi ou de quelque personnage privilégié ; et l'on ne peut douter que le sceau n'ait été imprimé dans la fabrique même, lorsque l'argile était encore molle.
Pour cette fabrique si étendue, le gouvernement employait de nombreux captifs qui travaillaient comme esclaves, et lui permettaient de livrer les briques à fort bon compte. En effet, on voit, dans plusieurs bas-reliefs, des hommes étrangers à l'Egypte occupés de la confection des briques. La Bible dit que les Hébreux furent contraints, par les Égyptiens, d y
PAR SIH G. WlLKlNSOiN. 447
travailler péniblement (1). Aussi Ton a cru voir des Hébreux dans un bas-relief représentant des captifs travaillant à cette fabrication. Rien n'empêche que ce ne soit des Hébreux, mais rien ne le dit non plus : aucun nom ne l'indique. Tout ce qu'on sait, c'est que la scène se passe à Thèbes, où le basrelief a été trouvé, et les hiéroglyphes portent que « les briques (tâhi) sont faites pour un bâtiment à Thèbes » . Sir G. remarque que tôbi est tout à la fois le mot copte et arabe pour exprimer la brique.
C'est principalement des ruines de l'ancienne ville, près de Tell-Amarna, que sir G. tire des indications pour le plan des habitations privées. L'auteur croit que ce lieu réponde il/«bastroupolis ; en quoi il se trompe assurément, puisque, selon Ptolémée, celte ville est dans l'intérieur du désert, tandis que les ruines sont sur le bord du Nil; il paraît certain, comme l'a pensé M. Jomard (2), que c'est l'ancienne Psinatda. Quoi qu'il en soit, c'est peut-être le seul lieu où l'on reconnaisse distinctement la disposition d'une ville égyptienne, avec ses rues, ses masses d'habitations, et le plan encore distinct de plusieurs d'entre elles. Sir G. W. reproduit la planche de l'ouvrage d'Egypte (3), en y ajoutant quelques détails nouveaux qu'il explique par la comparaison avec ceux que fournissent d'autres monuments. La distribution intérieure des appartements, la disposition des portes, leur fermeture, les serrures, les gonds, tous ces détails sont éclaircis par des figures qui en donnent une idée nette. Les maisons portaient fréquemment le nom du propriétaire; quelquefois on y ajoutait une devise qui donnait un bon augure , comme la bonne demeure.
Les murs et les plafonds étaient richement revêtus d'ornements peints qui offrent la plus grande analogie avec ceux de l'art grec, et qu'on trouve cependant sur des monuments de la dix-huitième dynastie et des dynasties antérieures. On ne
(1) £xod„ I, 14.
(2) Description de VHeptanomide, p. 13.
(3j Antiq., t. V, pi. 63, fig. 6.
peut douter, en conséquence, que les Grecs ne les aient empruntés à rÉgypte, comme la forme de beaucoup de vases.
On lit, avec un intérêt particulier, la description d'une ferme et celle de tous les travaux qui s'y rapportent, la forme des greniers, la manière d'y entasser les grains, de les en retirer, la culture du jardin et du verger, celle de la vigne, la récolte des raisins, les diverses manières de les presser, de faire le vin, de le verser dans les jarres pour le conserver, de placer les jarres dans les celliers.
Viennent ensuite de nombreux détails sur l'ameublement des maisons ; en particulier sur les différentes espèces de sièges et de fauteuils, les uns de construction fort simple, les autres aussi riches qu'élégants, tels qu'on les trouve dans les tombeaux de Biban el-Molouk. Rien ne saurait donner une plus favorable idée du luxe et de la richesse des meubles, excepté peut-être la forme de certains instruments de musique, principalement des harpes^ dessinées dans l'ouvrage de la commission avec une grande exactitude, sauf les couleurs, qui ne sont pas celles des originaux.
La musique et les divers instruments à vent, à percussion et à cordes, sont l'objet d'un chapitre très-intéressant et trèscomplet, enrichi d'une multitude de figures qui représentent les diverses espèces de lyres, de harpes, de guitares ou de mandolines, de flûtes doubles et simples, de trompettes, de tambourins, de cymbales. L'auteur explique très-bien, au moyen de dessins tirés des originaux, comment les cordes étaient attachées sur le manche des instruments, et pouvaient être plus ou moins tendues ou accordées.
On trouve, parmi les sujets représentés dans les grottes de Beni-Hassan, une suite de personnages, hommes, femmes et enfants, qui paraissent en roule. Un &ne porte des bagages; un autre deux enfants. Un des hommes tient une lyre qui rappelle une des formes de la lyre grecque. ChampoUion y voyait des Grecs ioniens, ou de l'Asie Mineure (1). C'est une
(l) Lettres écrites cTÉgypte, p. 77»
erreur qui provient de ce que d'abord il avait cru que les grottes de Beni-Hassan ne remontaient pas plus haut que le ix'' siècle de notre ère. Mais il a reconnu depuis, et tout le monde reconnaît à présent, que ces grottes ont été sculptées sous Osortasen I", roi contemporain d'Abraham. Ces prétendus Grecs sont trfes-probablement des Arabes du désert à l'est du Nil.
Le chapitre suivant traite des diverses formes de vases ; des boîtes de toilette, en ivoire, en différentes espèces de bois. Plusieurs de ces formes, pleines d'élégance et d'originalité, ont été plus tard, comme je l'ai dit, imitées par les Grecs. L'auteur passe ensuite à tout ce qui concerne les repas, la danse et les différents jeux, tels que la mourre, les dames, les dés, etc.
Le troisième volume commence par les détails relatifs à la chasse des différents animaux sauvages. Le goût de la chasse était fort répandu dans toutes les classes des Égyptiens; elle s'exerçait sur la lisière du désert, dans les défilés des montagnes libyque et arabique. Les gens riches et les rois avaient des enclos ou des parcs, dans lesquels les animaux étaient renfermés, comme les theriotrophia (ôrpiorpoçeia) des Grecs et des Romains. Des bas-reliefs montrent une hyène, prise dans un piège, portée par deux hommes; un autre porte sur ses épaules une sorte de bouquetin, et conduit en laisse deux chiens de chasse qui lui ont servi à l'atteindre. Un autre basrelief de Beni-Hassan montre deux chasseurs faisant usage du lasso pour prendre, l'un un bœuf sauvage, l'autre une gazelle. La chasse au lion est représentée en d*autres scènes. On sait que les rois employaient aussi les lions apprivoisés pour chasser d'autres animaux. Dans ce cas, ils étaient marqués avec un fer rouge. On en a l'exemple dans les grottes de Beni- Hassan, oti l'on voit un lion mairqué en deux endroits, au poi> trail et près de la queue. C'est ainsi que, dans l'Inde, on se sert du cheta, ou léopard chasseur. Mais il ne paraît pas qu'en Egypte on se soit jamais servi, à cet effet, de cet animal. Diodore nous parle de lions amenés à la guerre par un roi d'É- T. II. 29
gypte ; les sculptures de Thèbes confirment le fait, et montrent que Tusage était assez fréquent.
Un chapitre qui ne sera pas sans intérêt pour les naturalistes concerne les différents animaux sauvages qui existaient en ÈgypiGf et qui sont représentés sur les monuments. Sir G. W. accompagne leurs figures d'observations curieuses. Par exemple , il remarque que le kebsh ou mouton sauvage se trouve dans le désert à Test, principalement dans les montagnes primitives, qui, commençant vers le 28' degré de lat., s'étendent jusqu'en Abyssinie. Le kebsh femelle a de 3 à 3 pieds de haut, et sa longueur totale n'excède pas 4 pieds. Le mftle est plus grand et pourvu de plus fortes cornes, qui ont près de 5 pouces de diamètre à la racine. Le porc-épic n'est point un animal d'Egypte, non plus que le léopard. Les ours y sont inconnus, et, s'ils se présentent deux fois dans les peintures de Thèbes, ils sont, dans les deux cas, amenés par des étrangers; ce qui prouve qu'ils n'étaient qu'un objet de curiosité. Sir G. W. pense donc qu'Hérodote s'est trompé quand il a dit que les ours sont rares en Egypte (1). Il est vraisemblable que l'historien aura vu un ou deux ours qui avaient été amenés de loin, et qu'il aura crus indigènes. Relativement au loup égyptien, qu'il dit à peine aussi grand qu'un renard, son assertion est confirmée par le fait. Selon M. W., le loup égyptien diffère de celui des autres pays en un point caractéristique quant à ses habitudes ; car il ne vit jamais en troupes. « Car, bien que je l'aie bien souvent chassé, dit-il, je n'en ai jamais vu plus de deux ensemble; et généralement je Fai trouvé errant isolé dans la plaine. » A son avis, les conclusions de Sonnini, relativement à l'existence du loup en Egypte, sont hâtives et erronées. Celui-ci reproche à Hérodote d'avoir confondu le loup avec le chacal, par la raison, dit-il, qu'il n'y a pas de loups en Egypte. C'est une erreur, assure M. W. : « Les tombeaux dans les montagnes, au-des- « sus de Lycopolis, contiennent des momies de loups, dont
(i) Hérodot., U, 67.
PAR SIH G. WILKINSON. 4oi
« J'ai examiné un grand nombre, et je me suis convaincu que « l'animal vénéré à Lycopolis était bien le loup , non le « chacal. »
Le lion est à présent inconnu en Egypte ; on ne le trouve plus que dans l'Ethiopie supérieure. Anciennement, il s'avançait beaucoup, plus vers le nord. On le trouvait dans le Liban, et, au temps d'Hérodote , dans les montagnes de la Thrace. On explique par là le rôle important que joue cet animal dans le système graphique et dans la religion des Égyptiens.
Les détails relatifs à toutes les branches de l'industrie égyptienne terminent le troisième volume de cet ouvrage. C'est une des parties les plus instructives de l'ouvrage, celle, du moins, que le savant auteur a traitée avec le plus d'attention. Il a réuni dans le chapitre IX, consacré à cette partie intéressante, une multitude de notions variées et neuves.
Dès l'époque la plus reculée, les Égyptiens ont été en possession d'une industrie très-perfectionnée, qui s'est conservée jusque dans les derniers temps de leur monarchie ; et tout annonce que, sous les Perses et même sous les Grecs, leurs procédés industriels n'avaient subi aucune altération. Au temps de Ptolémée Philadelphe, ils surent transporter de Syène à Alexandrie, et dresser sur une place de cette ville, un obélisque plus grand qu'aucun de ceux qui existent à Karnak. Le sarcophage d'Amyrtée, en brèche verte, matière des plus dures, orné d'une infinité de sculptures d'une pureté et d'une finesse incomparables, montre que, vers 400 avant J.-C, les Égyptiens n'avaient rien perdu de leur patience ni de leur talent à travailler les matériaux les plus rebelles.
Sir G. W. passe en revue les différentes branches de l'industrie égyptienne, en commençant par le verre, la porcelaine et les pierres fausses.
452 MCIEUHS DES ANCIEiNS ÉGYPTIENS
Une de leurs plus remarquables inventions, qu'ils possédaient au moins dès le temps d'Osortasen I" (2100 ans avant notre ère), est Tart de souffler le verre. Ce procédé est représenté dans les grottes de Beni-Hassan, qui ont été sculptées sous ce roi, et des bouteilles de verre coloré, portant un nom de roi qui florissait vers 1900, ont été trouvées à Thèbes. La pesanteur spécifique de ce verre est précisément celle du verre ordinaire ou crown glass, que Ton fabrique dans nos verreries. D'autres objets de ce genre sont fréquemment trouvés dans des tombeaux d'une antiquité très-reculée, quoiqu'on ne puisse pas en fixer la date. Des vases de verre ont été employés pour contenir le vin, à une époque beaucoup plus ancienne que celle de l'Ëxode. Déjà Goguet, de Pauw et d'autres antiquaires ont présumé que les énormes émeraudes mentionnées par les anciens auteurs devaient être des imitations en pâtes de verre. Telle était la statue de Sérapis, de neuf coudées de haut, etc. Cette conjecture, dit l'auteur, est rendue plausible parle fait, découvert dans ces derniers temps, que les plus célèbres joyaux conservés dans les églises chrétiennes sont fréquemment formés de verre coloré (1 ) ; mais elle est pleinement confirmée par divers échantillons récemment découverts dans les ruines de Thèbes, appartenant au temps de la dix-huitième dynastie. On y trouve des imitations très-adroites de beaucoup de pierres précieuses, telles que l'émeraude et l'améthyste. Selon M. W., les Égyptiens couvraient quelquefois un sarcophage en granit d'un enduit en matière vitrifiée, ordinairement d'une belle couleur verte, qui faisait valoir, par sa transparence, les légendes hiéroglyphiques gravées sur la pierre même; ils appliquaient ce procédé à beaucoup de figures en poterie ou en pierre, trouvées dans les tombes.
Comme les Romains, ils employaient le verre pour ouvrages en mosaïque; des pièces de diverses couleurs étaient employées pour des ornements dans les figures de divinités, les emblèmes sacrés. Dans quelques-unes de ces compositions
(1) Tel est le Sacro Catino de Gènes, que Ouyton de Morvaux découvrit être du verre, d'après les soufflures qu'il y remarqua.
vitrifiées, les couleurs ont un brillant extraordinaire ; les bleus, qui proviennent du cuivre, sont d'une grande vivacité, et un des rouges, probablement tiré du minium, a toute Tintensité du rosso antico, avec tout le brillant de la matière vitrifiée qu'il colore, réunissant ainsi les qualités d'un riche émail.
Un grand nombre de coupes trouvées à Thëbes présentent un arrangement plein de goût de couleurs variées, et montrent un grand art dans la fabrique de la porcelaine ; et Ton ne peut examiner de semblables spécimens sans être convaincu de la grande expérience que les Égyptiens avaient acquise dans cette branche de l'art.
La porcelaine égyptienne pourrait être appelée verre-porcelaine, comme participant aux deux substances. Le fond est généralement d'une qualité homogène et de même couleur, bleue ou verte, traversée en plusieurs directions par des lignes ou traits d'autres couleurs, rouge, blanche, jaune, bleu clair ou foncé, verte, ou toute autre, que l'artiste voulait introduire; elles ne sont pas toujours bornées à la surface, mais pénètrent fréquemment à l'intérieur, jusqu'à la moitié de l'épaisseur, et quelquefois tout au travers. Sous ce rapport, elle difTère de la porcelaine chinoise, où les fleurs et autres ornements sont toujours appliqués à la surface. En quelques exemples, les jaunes étaient appliqués par dessus les autres couleurs; puis les vases étaient remis au feu; ensuite on ajoutait les anses, le bord et la base.
Que les Égyptiens possédassent de grandes connaissances en chimie et sussent employer les oxydes métalliques, cela se prouve par la nature des couleurs qu'ils appliquaient sur le verre et la porcelaine. Us n'ignoraient pas non plus l'action des acides sur les couleurs.
Ils connaissaient l'art de graver le verre et les pierres précieuses. Quel moyen employaient-ils? Était-ce au moyen de la poudre de diamant? on l'ignore. On ne sait pas davantage par quels procédés ils taillaient les pierres les plus dures, et gravaient dessus des hiéroglyphes avec tant de finesse et de précision. M. W. pense qu'ils avaient les poudres d'émeril,
l'usage du touret et de la roue du lapidaire. Pour le tourel, il semble qu'on doive le reconnaître dans le signe àû, qui est fréquemment employé comme le déterminatif du verbe graver ou sculpter.
L'auteur croit à l'origine chinoise de certains vases de porcelaine trouvés dans les tombeaux de Thèbes, dont Tun est de la dix-huitième dynastie. Il donne la figure de quatre de ces vases avec inscriptions chinoises, que M. Davis so flatte d'avoir lues. Nous savons que d'autres sinologues doutent de cette origine. Le fait mériterait d'être éclairci par une discussion contradictoire. Sans doute, rien n'empêche que de si petits objets pussent être apportés de proche en proche par le commerce : il n'est pas même nécessaire, pour cela, de supposer une communication directe .entre les deux pays. Le fait n'a donc rien d'impossible, mais il parait peu vraisemblable. Comment se ferait-il que le commerce n'eût apporté que ces vases, et que d'autres objets, non moins faciles à transporter, le thé, la soie, ne les eussent pas accompagnés? Cependant, si les inscriptions sont réellement chinoises, il faudra bien accepter le fait. Tout est là.
Notre auteur traite aussi la question si obscure des vases murrhins. Il est fort porté à admettre Topinion de Rozière, que leur matière était le spath fluor, substance qui, en effet, répond le mieux aux traits de la description de Pline.
Après cet article si curieux, dont nous avons réuni quelques raits, l'auteur passe à la fabrication des étoffes de laine, de coton et de lin. Déjà plusieurs savants avaient pensé que le byssus, dont les anciens parlent tant, était le lin et non le coton, selon l'opinion commune. La question a été décidée, depuis peu d'années, par le docteur Ure, par MM. Bauer et Thompson, au moyen d'observations microscopiques. U esta présent certain que les enveloppes de momies, qu'Hérodote dit être de bysstis (II, 86), sont en étoffes de lin (1). L'auteur donne de curieux détails sur l'art du tisserand en Egypte et
(1) Voyez mon Recueil des inscriptions grecques de VÈgypte^ 1. 1, p. 282.
sur le modo de fabrication de plusieurs pièces de toiles peintes trouvées dans les tombeaux; sur la teinture, la préparation du chanvre, la fabrication des cordages, etc.
Les divers modes de préparer le papyrus sont ensuite décrits par le docte archéologue. On sait que le papyrus [cypenis papyrus) croissait principalement dans les terrains marécageux du Delta. Le gouvernement se réservait le monopole de cette culture, doni il tirait un profit considérable, vu Timmense consommation qui se faisait de cette plante pour les nombreux usages auxquels on l'employait; car on s'en servait pour faire des canots, des barques, des paniers, des semelles de sandales, et une multitude d'autres choses. Quant au papier qu'on en fabriquait, il était de différentes qualités, selon la partie de la tige d*où il était tiré. En général, il est fragile, difficile à dérouler, à moins qu'on ne Texpose graduellement à l'humidité ou à la vapeur; quelquefois il est si cassant qu'on dirait qu'il a été desséché par des moyens artificiels. Notre expérience particulière nous a montré qu'en général les papyrus de Memphis sont plus flexibles que ceux de Thèbes ; ce qui doit tenir à un mode difi*érent de préparation.
Sir Gardner remarque que l'emploi du papier en Egypte remonte aux époques pharaoniques les plus reculées. Des sculptures égyptiennes montrent qu'on écrivait sur cette substance dès le temps de Suphis ou Chéops, le fondateur de la grande pyramide. Un voyageur français, M. Prisse, vient de rapporter d'Egypte un papyrus hiératique, qui remonte à cette époque reculée, d'après les noms pfopres qu'on y lit. C'est le plus ancien manuscrit connu daAs le monde.
Nous regrettons de ne pouvoir entrer dans quelques détails sur les autres branches de l'industrie égyptienne exposées dans le reste du troisième volume de cet ouvrage, dont la lecture^ toujours instructive, serait plus attachante, si l'auteur* en avait mieux disposé le plan et classé plus méthodiquement les précieux matériaux.
Depuis la publication des trois premiers volumes, l'auteur a fait paraître une seconde série, composée de deux volumes,
OÙ il traite de tout ce qui tient à Tagriculture, aux sciences et à la religion. Nous allons en donner, comme des premiers, une analyse sommaire.
La richesse de la vallée de TÉgypte était proverbiale chez les anciens. Elle surpassait de beaucoup celle de tous les pays connus. Ce fut là, sans doute, dit Fauteur, le motif de Tinvasion des peuples pasteurs, ou Hycsos, qui s'en emparèrent et y séjournèrent, selon Manéthon, pendant 5H*ans, jusqu'à leur expulsion entière, qui eut \ieu sous Amosis, vers le xvm' siècle avant J.-C. Champollion a montré que ce peuple, venu de l'Asie, était de race blonde. Il devait être, nous le pensons, un démembrement de la grande invasion scythique. qui, vers cette époque reculée, s'était étendue sur l'Asie occidentale. A l'appui de cette opinion, nous avons produit ailleurs quelques synchronismes qui lui donnent de la consistance. Après l'expulsion de ces conquérants, l'Lgypte resta indépendante, jusqu'à la conquête des Perses, pendant près de douze siècles, conservant sans mélange ses arts et ses institutions. Nous avons déjà eu occasion de remarquer que, selon l'auteur, cette conquête fut le signal de la perte, ou du moins de l'altération sensible de la civilisation propre à l'Lgypte. C'est une manière de voir que nous avons dit ne point partager; nous l'avons combattue dans un mémoire spécial, que nous soumettons en ce moment à l'Académie des inscriptions et belleslettres.
La source de la prospérité [de l'Egypte a principalement consisté dans l'agriculture, qui, de bonne heure, y a été portée à un très-haut degré de perfection. La division des castes y a maintenu, en tout temps, un nombre suffisant d'hommes occupés de la culture ; et le produit des terres y est demeuré presque constamment le même, en terme moyen, pendant une longue suite de siècles. Il est vrai que le phénomène des inondations du fleuve, sur lequel le sort de la culture repose, est soumis à une régularité parfaite, quant aux époques, et quant à la quantité moyenne ; ce qui tient à la constance des causes astronomiques et physiques qui le produisent.
Les auteurs anciens, tels qu'Hérodote, Diodore, Platon, Clément d'Alexandrie, s'accordent à dire que cette inondation périodique, en confondant une fois par an les limites des propriétés, a, de très-bonne heure, rendu nécessaire Tétude de la géométrie, et amené la connaissance des théorèmes élémentaires sur lesquels repose l'arpentage. On a des preuves que cette science existait au temps du patriarche Joseph; mais tout annonce qu'elle est bien plus ancienne encore.
Le même phénomène a dû faire naître aussi de bonne heure et perfectionner l'art des irrigations ou de la distribution des eaux sur les terres diversement élevées, de manière que les eaux pussent atteindre la plus grande surface possible de terres, et s'y maintenir le plus longtemps après que le fleuve était rentré dans son lit. Aussi les annales égyptiennes attribuent-elles aux plus anciens rois, et même à Menés, le premier de tous, de grands travaux relatifs aux canaux d'arrosement et aux digues pour diriger le cours du fleuve et régler la distribution de ses eaux. Les soins extrêmes apportés à leurs aménagements avaient été, comme le reste, liés à la religion , et coordonnés avec des cérémonies ou des traditions religieuses qui en étaient la consécration. Ainsi la divinité du Nil était l'objet de sacrifices et d'offrandes, soit avant, soit pendant l'inondation, à l'effet de rendre le dieu favorable.
Sénèque rapporte que, lors d'une fête particulière, les prêtres jetaient des offrandes précieuses dans le fleuve, près de Philes, à l'endroit où l'on apercevait les premiers symptômes de l'inondation naissante. Certains symboles religieux se rapportaient à cette époque remarquable, quelques-uns fort clairs, d'autres plus obscurs, dont la signification est l'objet des conjectures des archéologues modernes. Ainsi il est encore permis, quoi qu'en pense M. W., de douter que l'union d'Osiris et d'Isis soit une allusion à l'introduction des eaux du fleuve dans les canaux qui les portaient à rintérieur.
Selon notre auteur, c'est aux soins donnés par les Égyptiens à l'agriculture, qu'on peut attribuer l'attention qu'ils ont mise à observer le retour du débordement du fleuve, et les phénomènes astronomiques qui pouvaient s'y rapporter, tels que le lever héliaque de certaines étoiles, principalement de Sirius, dont le lever, d'abord en coïncidence avec l'époque de l'inondation, s'en était graduellement écarté, parce que celui-ci a toujours été très-voisin du solstice ; tandis que les levers consécutifs de cet astre ont toujours été séparés par un intervalle sensiblement égal à 368 jours 6 heures , c'est-àdire à la durée de l'année julienne. C'est donc, dans la pensée de sir G. W., à l'agriculture qu'est due la forme régulière et simple qu'avait prise l'année égyptienne, dès une époque inconnue, mais qui doit être fort ancienne. Il expose ensuite cette forme, conformément à la théorie de Baimbridge, de Fréret et d'Ideler, qui est généralement adoptée. C'est également celle que, dans un mémoire inédit , nous avons admise et complétée par des arguments et des faits nouveaux, qui répondent aux objections élevées contre cette théorie, fondée sur les témoignages de l'histoire. M. Wilkinson, à qui nous avons communiqué notre travail en 1840, à Paris, le rappelle brièvement (1), et nous jugeons utile d'en indiquer ici les résultats généraux , sous forme de simples assertions , dont chacune est, dans le mémoire même , appuyée des preuves nécessaires :
1" La première forme de l'année égyptienne a été lunaire.
2^ Ensuite elle est devenue solaire, sans întercalation ; et, dès une époque très-ancienne, elle s'est composée de 365 jours. Il n'y a aucune preuve que l'Egypte ait jamais eu une année de 360 jours, quoi qu*en aient dit Desviguoles et d'autres chronologistes.
(1) n en parle en ces termes : « J*éprouve moins de regret en m^abstenant de mentionner beaucoup d^arguments qui peuvent être allégués pour soutenir Tancienneté de Tintercalation du quart de jour, parce que M. Letronne a préparé un mémoire approfondi sur ce sujet, en s^appuyant sur Tautorité d'un papyrus grec do la collection du Louvre. » (T. III, p. 19.)
PAR SJR G. WILKINSON. 459
S"" Cette année de 36S jours vague est restée Tannée civile, jusqu'à l'adoption de Tannée fixe de 365 jours 1/4, Tan 25 avant notre ère.
4° Dès Tan 3000 avant notre ère, une année fixe de 365 jours 1/4 a été établie à Memphis; elle est entrée dès lors dans le calendrier, comme année de concordance, ayant même division que Tannée civile ; elle a été employée par les prêtres po^ir la détermination de certaines fêtes qui, étant rattachées aux phénomènes de Tannée agricole, devaient être fixes. Le lever héliaque de Sirius en a été le régulateur.
5° Cette année de 365 jours 1/4 est devenue, plus tard. Tannée julienne et Tannée fixe alexandrine , qui en a cour serve jusqu'au mode d'intercalatioui^
6^ Les anciens Egyptiens n'ont fait usage d'aucune des périodes dites sothiaques y dans leur calendrier ou dans leur chronologie. De ces périodes. Tune, celle de 1461 ans vagues, a été employée par les savants d^ Alexandrie; les autres sont de l'invention des savants modernes.
Le reste du chapitre est occupé par le détail des opérations de l'agriculture, des diverses productions de TÉgypte, de l'éducation des bestiaux. De nombreuses figures gravées en bois et insérées dans le texte accompagnent les explications et les éclaircissent.
Jusque-là, M. W. ne s'est point occupé d'une partie principale de l'archéologie égyptienne; je veux parler de Isireligion. Il consacre à cette branche si obscure les trois quarts du premier volume de la deuxième série , et tout le second volume.
Le docte voyageur passe en revue, à propos de chaque divinité, tous les passages anciens, rassemblés déjà par Jablonski; mais il les compare, de pluB, avec i^ne foule de monuments, que ce profond érudit n'avait pu connaître. Il met largement à profit tous les secours que la découverte do ChampoUîon nous a procurés; car la lecture des légendes hiéroglyphiques qui accompagnent les diverses divinités, en
i«0 MOEURS DES ANCIENS EGYPTIENS
apprenant leur nom égyptien, a introduit une foule de nouveaux éléments dans le Panthéon égyptien. Jusque-là, la plupart des divinités mâles se nommaient Osirù, les autres s'appelaient Isis, A présent, le nombre des unes et des autres s*est fort augmenté, et leurs attributs ont été mieux définis.
Nos connaissances réelles sur le fond de la religion égyptienne ont-elles augmenté en proportion? Il est permis d'en douter. M. Fréd. Creuzer avait fort modifié le système de Jablonski, à l'aide de son érudition immense, de son ingénieuse sagacité et de sa riche imagination. Champollion, dans son Panthéon égyptien, a porté de rudes coups à ce système; lui-même, lors de son voyage en Egypte, s'est aperçu qu'un grand nombre de ses résultats étaient prématurés ; et, si le ciel lui avait accordé de tongs jours, sincère et ami de la vérité, comme l'était cet illustre philologue, il aurait réformé bien des choses dans ce premier essai. Celui qui vient après tous, sir G. W., modifie beaucoup le travail de ses devanciers. Sans doute, il apporte quelques faits nouveaux; mais, le plus souvent, il ne propose, à son tour, que des conjectures, qui ne paraissaient pas destinées à sortir du cercle des opinions individuelles. Or celles-ci n'ont jamais ni constitué ni même amélioré une science. Les sciences ne s'enrichissent que de ces opinions qui, étant déduites rigoureusement de faits certains, et admises par toutes les personnes sensées, prennent le rang de vérités ou de résultats positifs. Ces résultats peuvent être plus ou moins modifiés ou complétés par la suite, mais les adversaires qu'ils rencontrent encore'ne parviennent que rarement à les détruire.
Que, dans le sujet dont nous parlons, on se soit procuré, depuis peu, des résultats de ce genre, nous ne prétendrons pas le nier. Mais nous croyons qu'il y a, sur ce sujet, bien plus de provisoire qu'on ne pense; et nous sommes fort loin d'en faire un sujet de reproche aux personnes qui, malgré tous leurs efi*orts, ne réussissent pas davantage. Comment serait-on surpris de ce peu de succès, à l'égard de l'Egypte, si l'on pense à toutes les obscurités qui environnent encore
PAR SIR (1. WlLKlNSON. 401
le système religieux des Grecs? Pour arriver à le connaître, on possède une succession de représentations figurées de tout genre, qui, remontant au moins au vi* siècle, descendent jusqu'à la chute du paganisme, lesquelles expriment, sous toutes les formes, les détails de la religion grecque ; il existe, de plus, une suite de monuments littéraires qui remontent, depuis cet événement, jusqu'au x" siècle avant notre ère. Et, cependant, on compte plus de vingt opinions totalement différentes sur la nature et l'essence de cette religion ; et ces vingt opinions se subdivisent en une centaine d'autres, qui diffèrent en des points essentiels. D'autres systèmes sont, à rheure qu'il est, sur le chantier, avec fort peu de chances de mieux réussir que les précédents.
Quant aux Egyptiens, les monuments figurés ne manquent assurément pas ; mais la littérature égyptienne est perdue ; et tout ce qui tient à leur religion ne se peut apprendre que dans quelques textes épars des Grecs, ou dans les légendes hiéroglyphiques qu'on ne lit qu'imparfaitement, et même qu'en certains cas, fort nombreux, on ne lit pas du tout.
Ces réflexions, que nous croyons justes, sont de nature à inspirer beaucoup d'indulgence pour les efforts de ce genre ; mais, en même temps, une certaine défiance à l'égard de tout résultat qui n'aurait pas pour appui un texte clair ou un monument d'une signification non douteuse. C'est dans cette disposition d'esprit que nous avons lu les intéressantes recherches de M. W. ; mais nous devons sincèrement avouer qu'elles y ont apporté peu de changement. Il nous semble que le savant auteur, pour ennoblir et spiritualiser la religion égyptienne, compte un peu sur l'autorité des néoplatoniciens, tels que Jamblique et Porphyre, dont les écrits furent rédigés sous l'influence d'une préoccupation exclusive, celle de trouver une signification relevée aux symboles les plus extravagants du paganisme. Ils ont réussi de cette manière à fabriquer une religion factice, fort différente de celle qui respire dans les écrits et les monuments des anciens. Un autre point sur lequel le docte auteur insiste beaucoup, c'est l'origine
4«>2 MOEURS DES ANCIENS Éf.YPTIENS
égyptienne du polythéisme grer, ; d'où résultent des rapprochements nombreux qui n'ont de réalité que quand on ne s'élève pas au-dessus du v* siècle avant notre ère, parce que c'est surtout à cette époque que se manifeste l'espèce de compromis qui s'opérait, depuis un siècle ou deux, entre les deux religions, par suite des communications constantes entre les deux peuples.
L'auteur nous laisse encore dans une complète obscurité sur les véritables caractères auxquels nous devons reconnaître quelques-unes des principales divinités, et, par exemple, de Typhon^ que nous avouons franchement ne pouvoir distinguer, parmi les nombreuses figures oti les archéologues veulent trouver ce dieu, qu'on croit être une expression du mauvais principe. En revanche, sir W. croit découvrir des dieux nouveaux dont il ne connaît guère que le nom, écrit dans les légendes qui en accompagnent la figure, tels que HohoUy Aphophisy lo ou Ay Pnesto, Hacte, etc. Mais ces noms sont-ils écrits phonétiquement ou symboliquement? désignentr ils des divinités distinctes, ou seulement des formes diverses de la même divinité? Voilà la question; et il est à craindre que le docte voyageur ne multiplie les individus sans y être suffisamment autorisé. Pour nous, nous sommes fort disposé à croire que, plus les points de comparaison se multiplieront, plus le nombre des divinités différentes diminuera, et que plusieurs seront ramenées à un même type.
Nous pensons que, si l'auteur a montré beaucoup d'érudition, en ce point comme sur le reste, il n'a pas montré, au même degré, la critique que le sujet exige. Nous ne pourrions appuyer ce jugement sans entrer dans une infinité de détails qui fatigueraient d'autant plus nos lecteurs, qu'il nous est impossible de les accompagner des figures qui seraient nécessaires.
Nous aimons mieux leur présenter quelques observations nouvelles sur une question principale dans les recherches relatives à cette matière : à savoir de quelle nature sont les rapports présumés entre les religions grecque et égyptienne ;
sont-ils réels etprîmitifs comme on Ta cru? sont-ils dus à une assimilation factice et récente? C'est ce que nous croyons devoir renvoyer à un travail particulier, que nous mettrons sous leurs yeux (1).
[(1) Cette promesse n*a pas été tenue , Tarticle qui devait suivre n*a pas paru.]