SUR DEUX PASSAGES
J'ai admis que le décret de Rosette avait été rendu à Toccasion du couronuement d'Épiphane. Depuis , je suis revenu sur cette opinion , et j'ai reconnu que l'an IX d*Épiphane n'était pas celui de son intronisation , et que c'était un simple anniversaire de son avènement, qui avait eu lieu le jour même de la mort de son père, le il méchir ou 28 mars 204. Son couronnement ou sou intronisation n'eut lieu que l'année d'après. J'avais, de plus, établi que le jour de l'avènement d'Épiphane était le même que son jour éponyme, ce qui a été contesté. J'ai discuté ces points dans mit note que j'ai lue à l'Académie et que je vais reproduire , parce qu'elle intéresse en plusieurs points la chronologie des Lagides, qu'elle rectifie ou conHrme en plusieurs points de mon commentaire.
I. — Le jour de l'avènement d'Épiphane est le même que son jouréponymc. Pour suivre cette discussion, il est bon d'avoir sous les yeux le tableau chronologique du règne d'Épiphane jusqu'à la date du décret de Memphis (p. 285). Le passage controversé est ainsi conçu : Ligne 47. Kal
8è xal[Tïjv...] iv iÇ 7:apé).a6£v Tr\y ^aaiXeCav irapi toO iratpd; èiu(i)vu|JLO'j(; vevo|JL£xa«iv èv toi; lepoTç, al 8t?| tco).).wv àyaOwv àpy^yol iraaiv elalv, ûtysiv Ta; -/jiJLépa; TauTa; lopT[irjv xal TraWjYupiv Iv toi; xaTà vr\y AïjyuiTTOv Upoï;, xaTà [jltSvix. « Et puisque le 30 de mésori, dans lequel on célèbre la naissance du roi, ainsi que [le. . .], dans lequel il a succédé à son père, les prêtres les ont reconnus pour éponymes dans les temples, jours qui sont en effet, pour tous, l'origine de grands biens, ils les célébreront désormais chaque mois par une fête en son honneur et une panégyrie dans les temples d'Egypte. »
Les prêtres disent donc que ces deux jours, qui étaient déjà reconnus
(1) [Ces remarques, qui ne figurent que dans le t. II du Recueil des inscriptions, p. 535-547, auraient dû être placées p. 354 de ce volume. Ed.|
pour éponymes auparavant, seiont, de plus, désormais célébrés à Toceasion de la présente cérémonie par des fûtes et des solennités particulières. Le premier de ces jours est le 30 de mésori , douzième mois de Tannée égyptienne; c*est le jour où Ton célébrait les généthliaques , c^est-à-dire l'anniversaire de la naissance du prince. Épiphane était donc né le dernier jour du douzième mois de Tannée, lequel jour, en 1 96 avant Jésus- Christ, répondait au 8 octobre julien proleptique. Sur ce point nulle difficulté.
Le deuxième jour éponyme est celui où Épiphane avait reçu la couronne de son père, où il lui avait succédé, c*est-à-dire le jour de son avènement, èv Y, :rapAa6ev ti?jv ^oLaCktioL^ itapà tou iraTptJç. Il ne peut y avoir de doute sur le sens de ces mots, et il serait fort superflu de Tétablir de nouveau, s*il n'avait pas été contesté par nos savants confrères.
Le verbe composé i:apa>.a|jL6avEiv, comme le substantif :rapoÉ>.y,'U?, sont les mots propres pour exprimer la transmission par succession ou héritage. Ainsi Tezpression i:apa).a|jL6oiveiv ti?jv àpj^i^v ou tVjv potaO^tCav est caractéristique pour signifier qu'un magistrat ou un roi est arrivé au pouvoir ou à la couronne après un autre; icapa\a|jL6dveiv est alors tout à fait synonyme de SiaSij^eaOai, èx6£)^£(j9xi ou irapa8i;^e<i9at, à la seule différence qu'il ne peut, en ce cas, se passer du complément w«pi ttvo;, c'està-dire de l'indication de la personne à qui Ton succède, de qui Ton a reçu le pouvoir; aussi, quand il s'agit do la transmission de la couronne de père en fils, le complément icapà toO iratpd; accompagne le verbe, comme on le voit dans toutes les occasions où cette idée se rencontre, et en particulier dans Tinscription de Rosette, où Texpression iîapi).a6ev ti?|v PadiXtCav se trouve trois fois, et autant de fois avec l'addition irapà toO iraTp6;.
Il n'en est pas de môme du substantif itapaAvi'^v; qui , indiquant d'une manière absolue la prise de possession, n'est point suivi du complément. C'est ce qui explique pourquoi, dans cette même inscription, on trouve aussi trois fois Texpression Vj itaL^d\t\^i^ tyI; p^a^XeCa; et jamais avec Taddition ^«pà toO iratpd;. Ainsi ligne 7, à l'endroit où il est dit que la pané* gyrie de Memphis a pour objet la prise de possession , on lit -fi ita^yupn rfi; 7:apaÀY^<]/£(i)ç ttj; paadeCaç ; aux lignes 28 et 45, où il est parlé de Ce qu'il est d'usage de faire lors de la prise de possession de la courounC) on lit : Ta v^jjLijjia ou Ta voai!i(5ji.eva rri itapa).Y54'£^ tyI; ^aaiXe^a;, sand l'addition de itapà TO'j icaTpd;. Seulement, la première fois que cette locution se rencontre, comme on voulait insister sur le titre auquel Épiphane était arrivé au trAne, après .itpô; ty^v itavtiyL'ptv tîJ; itapalYjiJ/Ew; rri; poiffl>.Ê(aiç4 le rédacteur a mis les mots*^»' 7:xp£>.a6£v icapà toO icaTp6ç; les deux autres fois il s'en est dispensé; ce qui en effet était devenu parfaitement inutile; preuve de plus que le mot icxpoÉ^ïj^'tÇ ne pouvait être suivi du complé' ment.
Telle est la vraie théorie de ces deux expressions, ce qui ne peut laisser de doute dans aucun esprit raisonnable.
On voit par là que si le texte démotique, comme on Ta remarqué après ChampoUion, n'offre pas en cet endroit la circonstance exprimée dans le
grec par les mots w«pà toO wa-rpd;, il faut que ce soit une erreur du traducteur égyptien, qui n*a pas compris Tindispensable nécessité de ces deux mots, ou bien une pure inadvertance du graveur qui a transcrit le texte démotique sur la pierre ; d'autant plus que le texte hiéroglyphique, dans le passage correspondant (t. 10), porte « la prise de possession de la puissance royale à la place de son père »j comme le traduit Ghampollion. (Dict, hiérogl. p. 293.)
11 est donc de toute évidence que les mots èv ij icapéXaêsv rr^w ^oL^siXtioL^ itapà ToO i:aTp<Sç, qui désignent le second des deux jours éponymes, ne peuvent signifier que te jour oii il hérita de la couronne fie son pére^ c'està-dire le jour de son avènement à la couronne; et c'est précisément parce que ce jour marquait son entrée dans la vie politique qu'on l'avait décrété éponyme, comme on avait décerné le même honneur au jour de sa naissance; tous deux, selon l'expression adulatrice des prêtres, étant « l'origine de grands biens pour tous » at S*^ iro).\(5v àyaOwv dtpj^Yjyol
Il serait facile maintenant de connaître avec une suffisante approxima^ tion la date précise de ce deuxième jour, et de remplir la lacune de la ligne 47, quand même nous n'aurions aucun autre secours pour y parvenir. La date du décret rendu par les prêtres à cette occasion est exprimée d'une manière très-nette (lignes 4-6) : » L'an IX.*. le 4 du mois xandiquc^ le 48 méchir des Égyptiens. Décret. » Et plus bas : « Les archiprêtres et prophètes qui , des temples du pays , sont arrivés à Memphis au-devant du roi, pour la panégyrie de l'avènement à la couronne qu'il a reçue de son père, s'étant réunis dans le temple de Memphis ce même jour (c'està-dire le 48 méchir), ils ont déclaré, etc. »
Il y a ici deux circonstances : l'une générale, l'arrivée à Memphis des délégués du sacerdoce égyptien pour la panégyrie; l'autre particulière, la réunion dans le temple pour la promulgation, du décret rendu à cette occasion. Il est clair qu'une telle cérémonie devait durer plusieurs jours, deux ou trois , peut-être plus, comme on le voit par la panégyrie de Phthah Socari) dont il est fait mention dans un bas-relief de Medynet Abou et qui dura trois jours consécutifs, le 26, 27 et 28 athyr (Champollion» Lettres d^Êgtjpte, p. 361). Dès lors la circonstance doit avoir eu lieu, sinon le jour même de la principale cérémonie, tout au plus le lendemain ou le surlendemain; par conséquent l'éponymie du prince doit avoir eu lieu te 47 ou le 46 méchir : c'est Tune de ces deux dates qu'on peut restituer, en toute assurance, sans crainte de se tromper de plus d'un jour.
La date du premier jour éponyme d'Épiphane, celui de sa naissance, est donc Hxée^ dans le texte grec, au 30 mésori. Celle du second jour se trou^» vait énoncée à la fin de la ligne 46 du texte grec, mais cette fin a disparu, fille n'existe que dans les deux textes hiéroglyphique et démotique ; mais par l'effet d'une inadvertance du graveur égyptien, il y a erreur de signe dans l'un ou l'autre texte. Le premier porte le 4 7 de méchir; le second, le 47 du mois de la deuxième tétraménie de la végétation, ce qui répond à phaophi.
Champollion, qui, le premier, a remarqué cette discordance fâcheuse
dans son mémoire sur la notation hiéroglyphique des parties du temps (p. 20; Ac. des Inscr, t. XV, p. 92), s'est prononcé sans hésiter pour la date du texte démotique, sans môme donner le motif de son choix, qui, au premier abord, peut paraître arbitraire, puisqu'il semble n'y avoir aucune raison pour choisir entre ces deux dates, appuyées Tune et l'autre sur une autorité qui doit nous paraître d'égale valeur.
Ce motif est celui qui m'a déterminé moi-même. En effet, il ne pouvait échapper à Champollion que la date du 17 méchir est précisément celle qui résulte de l'ensemble du texte ; puisque le jour de l'éponymie était le même que celui de l'avènement, dont la célébration amenait la réunion des prêtres à Memphis. Cette réunion et la cérémonie ne pouvaient avoir lieu que le jour même, ou tout au plus la veille du décret; la date du { 7 méchir, marquée dans le texte, démotique, réunit donc tous les caractères de la vérité. Celle du 17 phaophi^ au contraire, mettant quatre mois d'intervalle entre la céféraonie et le décret rendu par les prêtres assemblés pour cette même occasion solennelle, est évidemment impossible , et il m'a paru, comme à Champollion, qu'on ne pouvait y songer ni s'y arrêter le moins du monde. Aussi n'avais-je pas cru nécessaire de la discuter dans mon commentaire. Je m'étais contenté de dire que ceux qui, s'écartant sur ce point de l'avis de Champollion , voudraient préférer la date du texte hiéroglyphique, s'attacheraient à une opinion insoutenable. Je persiste dans mon dire, et je ne puis être ébranlé par les observations qui ont été faites sur le plus ou moins de facilité paléographique à commettre l'erreur dans l'un ou l'autre textc.Ceci n'est point une simple question de paléographie, c'est une question de bon sens; car, dès le moment que le jour de l'éponymie est celui de l'avènement, qui marque aussi l'époque de la cérémonie de Memphis , le point est définitivement jugé et la date du 17 méchir paraîtra la seule possible.
Mais le jour de l'avènement d'Épiphane n'était autre chose que celui de la 'mort de son père Philopator. Car en Egypte, où la maxime mort le roi, vive le roi était en vigueur, la succession était immédiate, et ces deux jours se confondaient toujours en un seul. Il s'ensuit de toute nécessité que la date du 17 méchir, pour l'avènement, est purement fortuite. Le 17 méchir ou 26 mars tombe au voisinage de l'équinoxe vemal, parce qu'en l'an 1 96 cet équinoxe est arrivé le 24 mars, deux jours avant. Mais, comme ce jour a autant de chance qu'aucun autre dans l'année pour être celui de la mort de quelqu'un, je n'ai trouvé nulle difflculté à admettre qu'il fût celui de la mort de Philopator, conformément aux exigences de l'histoire, et par conséquent qu'il fût le jour de l'avènement de son
nis.
On prétendu que cette rencontre, loin d'être fortuite, tenait à un usage depuis longtemps reçu de couronner les rois lors de l'équinoxe vernal ; et que, s'il y a deux jours de différence, cela tient à l'imperfection de l'astronomie égyptienne qui, dit-on, ne pouvait déterminer un équinoxe à deux jours près.
Cette inexactitude n^est pas très-vraisemblable, quand il s'agit, non d'une observation isolée, sur laquelle on pouvait sans doute commettre
une telle erreur, mais de la détermination qui avait dû être répétée et vériOée cent fois dans Thypothèse que Ton admet, puisque les Égyptiens devaient attacher une grande importance à l'observation d'un fait astronomique qui aurait joué un si grand rôle dans leur histoire.
Toutefois je n*insiste pas sur cette difficulté, parce que l'opinion dont il s'agit prêle à une difficulté bien plus grande et, on peut le dire, tout à fait matérielle.
La preuve que le voisinage du 17 méchir et de l'équinoxe vernal est ici un pur effet du hasard, se tire de la nature même de ce quanlième ; on a vu que c'est celui de l'éponymie d'Épiphane. .Or cette époque, ainsi que toutes les autres, était établie à un jour fixe dans un mois ; il a donc correspondu au 17 méchir pendant toute la vie d'Épiphane, comme le jour de sa naissance au 30 mésori; mais, comme ces jours étaient placés dans un calendrier vague^ leurs rapports avec les points fixes de l'équinoxe et du solstice variaient d'un jour tous les quatre ans; si donc le n méchir a correspondu, dans la neuvième année d'Épiphane, avec le surlendemain de l'équinoxe, huit ans auparavant, lors de l'avènement d'Épiphane, il correspondait au 28 mars. Au contraire, la coïncidence des deux jours n'a été complète que dans la dix-septième année de ce prince, où le 17 méchir a correspondu avec le 24 mars; et, l'année de la mort d'Épiphane, son éponymie tombait le 22 mars, deux jours avant l'équinoxe. C'est donc par l'effet naturel du roulement de l'année vague dans Tannée fixe que le 17 méchir a correspondu avec le 26 mars, lors du décret de Rosette. L'équinoxe n'est entré dans «ucune considération pour cette époque, qui est celle de l'éponymie.
Indépendamment de la preuve qui se tire de l'inscriplion de Rosette elle-même, il sufflsait de se souvenir de ce qui se pratiquait à l'époque où les rois montaient sur le trône, pour être sûr qu'il n'eu pouvait être autrement. L'année vague des Égyptiens, due sans doute d'abord à l'im-perfection des connaissances astronomiques, avait été ensuite conservée par la religion ; et les Égyptiens, au dire de Géminus (1. 6), regardaient comme un principe duquel il n'était phis permis de s'écarter; que toutes les fêtes devaient à leur tour, et dans un espace de 1461 ans, passer par tous les jours de l'année naturelle. Ils tenaient tant à ce principe qu'ils faisaient jurer aux rois, en montant sur le trône, d» ne rien changer en ce qui tenait au calendrier et de conserver intact le mouvement successif des fêtes {SchoL Germ, II, p. 71, éd. Buhie). Serait-il vraisemblable d'admettre que, pour l'époque même où Ton faisait ce serment solennel, on eût choisi une époque fixe, comme l'équinoxe ou le solstice, et donné un démenti si flagrant aux institutions du pays? On pourrait regarder comme certain qu'il en était autrement, quand même l'inscription de Rosette ne le montrerait pas d'une manière si claire. On a donc ici prêté aux Égyptiens une intention qu'ils n'ont pu avoir, et l'on a cherché de l'astronomie là où il n'y a qu'un usage fondé sur toutes les habitudes religieuses du pays.
Ces observations me dispensent de discuter les arguments (avancés à l'appui d'une coïncidence qui n'existe pas) tirés de bas-reliefs égyptiens
dont on ne sait rien, sinon que leur signification, quelle qu'elle soit, est tout autre que celle qui lui est attribuée par notre confrère ; ce qu'il me serait facile de démontrer, si cela pouvait être nécessaire. Je me bornerai, sans entrer ici dans plus de détails, à justifier un point du tableau ehrono^ logique que j'ai rapporté plus haut.
La première année d'Épiphaneyestfixée au jour de son avènement, c'est à-dire au 17 méchir, et non au !«' thpth précédent; tandis que toutes les autres années de son règne commencent le l^'thoth. On a trouvé une contradiction dans cette différence d'époque ; c'est au contraire une expression fidèle de ce qui a dû se passer.
En effet, lorsqu'un prince mourait^ sa femme, un de ses enfants ou un de ses plus proches parents, lui succédait le môme jour. Si ce jour, par le plus grand hasard, se rencontrait le i^'de thoth (le jour de Tan), l'année civile tout entière ne répondait qu'à une seule année de règne ; mais, comme il est toujours arrivé que la mort du prince a eu lieu dans le cours d'une année, cette année s'est toujours partagée entre deux règnes. Les actes publics de la première partie de l'année avaient pour date la dernière année du règne précédent, et ceux de la deuxième partie étaient marqués par la première année du règne suivant. Celle-ci commençait donc le jour de la mort du prédécesseur; mais elle ne durait que jusqu'au 1"' thoth de l'année suivante, auquel commençait la seconde année du règne : en d'autres termes, la première année du règne de tout prince, en Egypte, se composait du nombre de mois et de jours nécessaires pour compléter celle qui avait commencé sous son prédécesseur.
J'ai donc eu raison de ne point commencer la première année du règne d'Épiphane au 1" thoth, comme je l'ai fait pour les suivantes. Si j'avais agi autrement, j'aurais perdu de vue que cette méthode décompter pour première année d'un prince, non-seulement la portion occupée effectivement par son règne, mais toute la partie qui avait appartenu à son prédécesseur, est étrangère à l'usage civil de l'Egypte et a été inventée par les chronologistes alexandrins pour leur commodité particulière. Lorsqu'ils voulurent réduire les règnes dans une ère continue et dresser le canon des rois, ils éprouvèrent quelque embarras, parce que, dans les annales des différents peuples soumis au régime monarchique, la durée de chaque règne était marquée isolément par année et mois, comme nous la voyons encore indiquée dans les listes de Manéthon. La dernière année d'un règne et la première du suivant se trouvant alors presque toujours réunies dans une même année civile, ils prirent le parti, afin d'éviter les erreurs provenant de doubles emplois, de compter uniformément pour première année d'un prince l'année tout entière où il avait commencé de régner, quand même il n'en aurait occupé que peu de jours. Ainsi, pour nous renfermer dans la partie de l'histoire qui nous occupe, Philopator^ père d'Épiphane, avait régné environ six mois audelà de 17 ans, mais les chronologistes ne lui comptèrent que 17 ans de règne, attribuant les six mois en sus à la première année de son fils Ëpiphane. C'est sur ce principe qu'est établie la table chronologique de Porphyre, rapportée par Eusèbe, et tout le canon des rois que nous donne
Ptolémée. Mais cet arrangement artificiel est, comme je Tai dit, purement chronologique, et j'aurais fait une grave inadvertance si j*avais placé le commencement effectif du règne d'Épiphane à un jour autre que celui de la mort de Philopator, c'est-à-dire le 17 mécliir ou 26 mars.
IL Le décret des prêtres a été rendu à l'occasion d'un anniversaire de ravinement d'Epiphane, et non de son couronnement. Ici se place une nouvelle observation sur le motif de la réunion des prêtres égyptiens à Mamphis. Tout le monde a pensé que ce motif était le couronnement d*Épiphane après sa minorité. Cette opinion, que j'ai partagée également, se fondait, en premier lieu, sur ce qu'Épiphane avait dû être couronné un peu avant sa majorité, puisque Polybe dit qu'il le fut u bien que l'âge ne pressât pas encore », ^^ o08é7i(o |iiv tyJç Vi).ixCa; xaTeiceiyojiévïjç (XVIII, x^viii, 3J, Or, en l'an IX de son règne, il n'en pouvait être éloigné, tandis que, l'année suivante, il l'aurait dépassé; et c'était une raison de croire que son couronnement avait eu lieu à l'époque du décret de Memphis ; en second lieu, cette grande cérémonie, ayant été accompagnée de la prise du pschent ou de la couronne royale , devait avoir le couronnement pour objet principal.
Je partageai donc sur ce point l'opinion de tout le monde, bien qu'elle me parût offrir beaucoup de difficultés. En y réfiéchissant davantage, ces difficultés, qui m'avaient tenu en suspens, se sont présentées à mon esprit avec plus de force, et je me crois à présent certain qu'Épipbane n'a été couronné que l'année suivante, en sorte que la panégyrie mentionnée dans le décret de Rosette avait pour but de célébrer, non pas son couronnement, mais le huitième anniversaire de son avènement.
Et d'abord, il n'y a pas un mot dans l'inscription qui soit relatif au couronnement du jeune prince ou à son intronisation ; ce qu'on exprimait par le mot àvax>.7)TVipia «, fêtes de la proclamation » , terme dont Polybe se sert deux fois, à propos du couronnement d'Épiphane (XVIII, xxxviii, 3) et de celui de Philométor ou d'Évergète II (XXVIH, x, 8); ou par le substantif iv6povi(j[ii6ç et les verbes èvôpovi^etv ou èvÔpovCv^ÊaÔat, qu'emploie Diodore de Sicile en parlant d'Evergète II (xxxiii, 13). Dans l'inscription, au contraire, on ne voit rien de tel : il n'est jamais question que de la :capdXY)i^ic rriç ^aoi^^eia;, qui est l'avènement au trône. Ainsi les prêtres dirent qu'ils se sont réunis à Memphis, non pour la panégyrie du couronnement, ce qui serait exprimé par les mots icpô; vr\y iravT^yupiv tûv dvax>»Y)TirjpC(i)v ou tou âv6povwp.oO, mais pour la panégyrie de l'avènement, icpô; T^v i;avY^Yupiv Tf\ç ^capaXi^^^ewç Tfj; ^cKsCkticL^ , et de même dans les deux autres exemptes. Cela ne peut réellement indiquer qu'un anniversaire des cérémonies' de l'avènement, et non le couronnement du prince. Voyons maintenant les difficultés qu'on peut opposer à ce fait, qui parait si nettement indiqué.
On se demande d'abord pourquoi la cérémonie de Memphis, si elle n'eût été qu'un anniversaire, aurait été célébrée avec une distinction si particulière; et ensuite pourquoi cet anniversaire devint l'occasion des grands honneurs rendus au jeune roi par le sacerdoce égyptien ? Cela est expliqué dans le décret, où l'on voit qu'Épipbane venait justement de
conduire à bonne fin une longue guerre avec les révoltés du Delta, guerre commencée sous le règne précédent et achevée dans la huitième année du sien (ligne 24), peu de temps avant le huitième anniversaire de son avènement. Pour le célébrer (itpô; tô (juvTô>.6o6Yjvai (aÙTÛ -cà) xpooi^xovTa y6\Li\L% rÇ 7capa>.ï54'ci rr,? ^oLcCkticLi;), il vint à Memphis, amenant avec lui les chefs des révoltés, et leur infligea la punition de leurs crimes, yengéant ainsi les dieux, son père et sa propre couronne (1. 28, licajiuvûv TU» iraipl /.al tti êauToG ^OLaù.tix icdvTaî ïxàXoLtst xaOïjxdvTw;).
En tout ceci, nulle mention d'intionisation ni de couronnement. On n'y voit qu'un anniversaire, celui de l'avènement, TtoipâXri'hiç) on n'y parle point de la majorité du roi, et rien ne dit qu'il ne fût pas encore mineur. Cette observation nous explique, pour la première fois, d'une manière complète un mot de l'inscription qui m'avait toujours paru obscur : c'est l'épithète de véo; que Ton donjie à Épiphane au commencement, ^«91* ^.EÙovToc ToO véou... n70>.e|i.aCou.
J'avais pensé, comme tout le monde, que cette épithète se rapportait à ce qu'Épiphane fut couronné lorsqu'il n'était pas encore majeur. Mais, en tout cas, il n'était pas fort loin de sa majorité, car l'expression déjà citée de Polybe, « Tâge i>e pressant pas encore », à propos du couronnement d'Épiphane, indique bien que, si le prince n'avait pas encore tout-àfait atteint sa majorité, il n'en était pas bien loin ; et nous allons voir qu'en effet il s'en fallait peu qu'il n'y fût arrivé. Il était donc inutile de l'appeler encore véo; ; car, devenant majeur par le fait même de son couronnement, il ne devait plus recevoir ce titre de véoç, qui ne peut réellement s'expliquer d'une manière parfaitement satisfaisante que si le prince était encore mineur (4).
Ce fait se rattache très-probablement à une autre circonstance qu'il sert à expliquer. Il résulte en effet de mon observation que l'anniversaire de l'avènement qui marquait le commencement de chaque année de règne était célébré à Memphis par tous les collèges sacerdotaux de l'Egypte, réunis dans cette ville, qui venaient au-devant du roi, àitavn^aavTEç tw ^aaCktX (1. 8); à la I. 17, il est dit que le roi « a dispensé les députations sacerdotales de descendre chaque année jusqu'à Memphis,», àicé\u9tv ToO; ex TÛv Upûv âÔvûv toO xat'èviauTÔv clç A>.eÇdv8pÊiav xaTOÉiuXoy. Ceci veut dire que, jusque-là, les députations avaient été assujetties chaque année, lors de l'anniversaire, avenir au-devant du roi jusqu'à Alexandrie ; mais qu'à partir de cette année, il les dispensait de venir jusqu'à cette ville, et il leur accordait de s'arrêter à Memphis, lieu où les cérémonies devaient être célébrées. Tout semble donc concourir à montrer qu'il ne s'agit ici que de l'anniversaire de l'avènement.
Mais on pourrait tirer une objection de la circonstance exprimée à la
(1) Mon savant confrère M. de Saulcy, dans son Analyse grammaticale du texte démotique de la pierre de Rosette (p. 42}, confirme entièrement mon explication du mot véoc; puisque, selon lui, les mots pxvtXtOovToc tov véov y sont rendus, en égyptien, par « sous le règne de l'enfant», ce qui ne peut absolument l'appliquer qu*à un roi mineur.
ligne 45, où il est dit que le prince est entré dans le temple la tête couverte de la coiffure royale appelée pschent. On sait que cette coiffure double était un symbole de la basse et de la baute Egypte, et une sorte d'expression de la domination sur tout le pays. On a donc cru pouvoir assimiler Faction de se coiffer du pschent avec le couronnement ; mais c'est là une pure hypothèse. Aucun texte ne dit que les rois ne prissent le pschent que dans cette seule circonstance; et les monuments nous les montrent la tête ornée de cette coiffure, non-seulement dans les cérémonies religieuses qui n*ont aucun rapport avec un couronnement, mais même dans des scènes de guerre ou de triomphe, et particulièrement dans celle qui est si souvent répétée, où le roi tient d'une main les cheveux de plusieurs enneifiis, et, de l'autre, va les frapper de son arme redoutable. H s'ensuit que le pschent , coiffure exclusivement réservée aux dieux et aux rois, était pris par ceux-ci dans divei'ses circonstances solennelles, religieuses ou guerrières, et même pendant leur minorité, puisqu'ils étaient rois dès leur avènement, quelque jeunes qu'ils fussent. Il n'est donc pas étonnant qu'Épiphane mit le pschent sur sa tête avant d'entrer dans le temple pour y célébrer les cérémonies anniversaires de son avènement.
Dans la solennité dont il s'agit, célébrée l'an IX du règne d'Épiphane, on doit donc voir simplement le huitième de ces anniversaires. Son couronneinent ou son intronisation (âv6povi(T(tdc)ne peut avoir eu lieu que le il méchir de l'année suivante, et l'on remarquera que, même à cette époque, il n'avait pas encore atteint sa majorité ; circonstance qu'on doit respecter, puisqu'elle repose sur le texte de Polybe; mais le prince en approchait beaucoup. En effet, d'après mon tableau, au 17 méchir de l'an IX, jour de la cérémonie de Memphis, il n'avait que douze ans et cinq mois ; un an plus tard, le même jour il s'en fallait encore de sept moisqu'il eût atteint sa quatorzième année, époque de sa majorité, ce qui est parfaitement conforme aux paroles de Polybe, oôSi^coi [iiiv ry)ç '/^>.ixC«; xaTeiretyoOoYi;, u l'âge ne pressant pas encore ».
Je résume cette discussion en peu de mots : 1» Le jour de la deuxième éponymie d'Épiphane était à la fois celui de son avènement, de la mort de son père et de la panégyrie de Mempliis; 2<* la date du texte démotique pour le jour de cette éponymie est la seule possible ; Z^ la panégyrie de Memphis avait pour objet de célébrer le huitième anniversaire de l'avènement d'Épiphane, encore mineur, v£o«, et non pas son couronnement, qui n'eut lieu que l'année suivante à pareil jour, c'est-à-dire le i7 méchir de l'an i95 avant notre ère.