‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 45 sur 152 · DIVERS MODES D*ÉCRITURE CHEZ LES ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

DIVERS MODES D*ÉCRITURE CHEZ LES ÉGYPTIENS

Ce célèbre passage, tant de fois traduit, expliqué, commenté, présente encore plusieurs difficultés très graves, sur lesquelles les savants n'ont pu s'accorder. Elles tiennent surtout à certaines expressions trop concises, qui pouvaient être fort claires à l'époque où Clément d'Alexandrie écrivait son ouvrage, mais dont nous avons beaucoup de peine maintenant à saisir le véritable sens, parce qu'elles sont, pour nous, ou vagues ou tout à fait obscures. Il en est une principalement qu'on pouvait difficilement entendre avant d'avoir fait le premier pas dans la connaissance des écritures mystérieuses de l'Egypte ; et c'est ainsi que beaucoup de textes de Pausanias et de Pline n'ont été compris qu'à mesure qu'on a découvert des monuments analogues à ceux dont ces auteurs ont fait la description.

Je vais donc examiner ce célèbre passage avec soin; j'en donnerai d'abord le texte et une traduction littérale ; j*établirai ensuite la classification des écritures égyptiennes, d'après les idées de l'auteur; puis je ferai un examen spécial des expressions qui me paraissent se rapporter à l'alphabet des hiéro^ glyphes phonétiques.

§ I. Traduction et analyse générale du texte (1).

TEXTE DE CLÉMENT d'aLEXANDRIE (2).

AÙTCîca ot icap' AIyuictCoiç içaiScu^jjiEvot, TcpÛTOv [lèv icdvTwv T)fjv AlyuictCwv Ypai^'H^fwv [i.éÔo8ov ix|jLav6ivouci, T^v ÈniïTOAOrPA*IKÔN xa>.o'j[i.£virjv • Seuxépav 8è, t^v IEPA- TIRÙN, ij j^pôvTai ol UpoypapL|jLaTei< • û^dtT7|v 8è xal TelcuTaCav t?|v IEPOrAr*IKÔN, ^; ^ |i.év ioTi 8tà TÛv IIPÙiaN ÏTOlXElûN KrPlOAO-

TRADUCTION

« Ceux qui, parmi les Égyptiens (3), « reçoivent de l'instruction , ap- « prennent avant tout le genre c( de lettres égyptiennes qu'un apte pelle épUtohijraphique; en second « lieu, Vhiératique^ dont se servent « les hiérogrammates; et enfin Vhié- « roglyphique.

« L'hiéroglyphique [est de deux

M genres] ; l'un, cyriologique , em-

(1) Ma traduction et mon analyse du passage, qui ont paru dans la première édition du Précis, ont attiré quelque attention de la part des savants. M. Sylvestre de Sacy leur a donné son approbation (Joutmal des savants, mars 1825, p. 151, 152). Le rédacteur d*un savant article sur les hiéroglyphes^ dans YEdinburgh Review de décembre 1826, n*a guère fait que traduire ma traduction, et reproduire ma classification des écritures égyptiennes; seulement il a combattu mon interprétation du passage relatif aui hiéroglyphes phonétiques; et, la regardant comme tout à fait inadmissible, II en a proposé une autre, que je combattrai à mon tour. Au reste, ce critique se rétracte dans un article subséquent (mars 1827, p. 532), et revient à mon interprétation, qui, à la bien considérer f dit-il, ne me parait plus très improbable,

M. de Qoulianoff (sous le faux nom Ausonioli), dans ses Questions archéO' graphiques, a soumis le passage du savant Père de TËglise à un nouvel examen. Quelques-unes de ses observations de détail sont exactes, et j*en ai profité; d'autres ne m'ont pas semblé telles : le point principal sur lequel nous différons concerne aussi Texpression relative aux hiéroglyphes phonétiques, dont il donne à peu près la même traduction littérale que le rédacteur de VEdinburgh Review, quoiqu*il Tinterprète tout autrement. Leurs objections ne m'ont point paru solides, et je les discuterai avec soin, en donnant une attention plus suivie au passage controversé.

M. Weiske, dans les Rudimenia hieroglyphices de M. Seyffarth, a discuté de nouveau l'expression 2tà t»v icpwtuv oxosx^Cttv; il pense comme moi sur le sens de ozoïxtitu^j et un peu différemment sur celui de icpcaTuv. Ses objections sont résolues, je pense, par la modification que j*ai faite à ma première hypothèse.

(2) Stromat., v, 657, Potter.

(3) La version latine, Jam vero qui docentur ab jEgyptiis, est inexacte ; il faut apud JEgyptios ; mais elle offre bien d*autres inexactitudes; elle est en général un peu plus obscure que le texte.

nKâ, -fi 8à ZrMBOAIKâ. TyIc 8è XrMBOAlKflS -fi |iiv KTPIOAOrEl- TAI KATÀ MfMHSIN, Vi 8' Ûaiçep TPOniKÛS YP*9"*^ ^ ^* «^'f^xp6; (1) àntiYopeiTat IL\TA TINAS AÎNirMOtS. fi).iov YoOv ypi^'ai pou- >.(5|jLevot xOx^ov icoioO^i, at>.i(5v7iv 8à oX-nuL» [ttivoeiSiç, KATÀ TÔ KTPIO- AOrOtMENON EÏAOS • TPOniKÛS 8è xaT* olxiiàvriia {jLexdYovTcç xaX j«TaTt8évTeç (2), Ta 8* iÇaUirrovTtç, xà 8à lioWoLyiCi^ \LtxoLcy(^f\\LŒxiZoYZtç j^apiTTouciv. Toîiç yo^^ '^ûv Paffi>.éwv liCQiCvouc 6eo>.OYou|jLévoi< (lùôoi^ icapai8C8ovTcc, àvQiYP^^ou^^ ^^^ '^<*>v ANArAY*ÛN. Tou 8è KATÀ TOtS AiNirMOtl xpCTou et8ou; ^iiyiut

u ploie les premières lettres alphabé- « tiques; Tautre est symbolique.

« La [méthode] SYMBOLIQUE [se « subdivise en plusieurs espèces] :

« Tune représente les objets au pr(h « pre par imitation; l'autre les ex- « prime d'une manière tropique ce (flgnrée) ; la troisième se sert ence tièrement d'allégories exprimées <c par certaines énigmes. Ainsi, « d'après ce mode, les Égyptiens « Teulent-ils écrire le soleil, ils font « un cercle ; la lune , ils tracent la « Dgure d'un croissant. Dans la mé- « thode tropique f changeant et dé- « tournant le sens des objets par (c voie d'analogie, ils les expriment, « soit en modiflant leur image, soit « en lui faisant subir divers genres « de transformations. C'est ainsi c( qu'ils emploient les anaglyphes, <c quand ils veulent transmettre les « louanges des rois sous forme de

(1) ^AvTixpuc pourrait indiquer oppoeition et signifier au contraire, tout aussi bien que àvTivpu, puisque la distinction établie par les anciens grammairiens entre ces deux formes est réellement nulle *. On objecte, avec quelque raison, que les deux genres, le tropique et Vinigmatique^ ne sont pas assez opposés pour autoriser un tel sens. J'ai donc préféré de prendre le sens de dioXov, navTcXcôct que les grammairiens donnent à àvxixpO; ^, ou celui de formellement^ directement ».

(2} La synonymie de ces deux mots est difficile, et le sens est obscur; mais on devine qu'il s'agit de transposition, comme serait telle partie d'un objet transportée sur un autre, et de changement de forme; idées qui doivent être expliquées par les mots suivants, l^oXXdiTTovttc et |&CTaoxri(iaT(CovTe;, qui me paraissent s'entendre Tun d'une modification de forme, Tautre d'un changement total ou de transformation. M. de Ooulianoff voit ici trois opérations : 1® |ASTdyovTc; «ai (istaTiBivTtç, 2® IÇoXXàtvovTtc, Z^ i&tTaox'liiaTCCovTec. Je ne puis être de son avis : Tabsence de régime devant les deux premiers montre bien que les deux derniers, devant lesquels sont les régimes rà 8è, ne font qu'expliquer leur signification. Dans le sens qu'il adopte, je doute que la phrase soit grecque : telle qu'elle est, elle revient à va icpdyiAaTa (AtTciYovTc; %a\ pitTaTiOévTec» ta Sa l(...Tà8ituTdY.

(a) Lobeck, ad Phrynich., pag. 444.

(b) Ap. Bekker. Aneed. grmc., I, 408, 30.

(c) Demosth., pag. 381, 1342, 22 et 25.

240 EXAMEN DU TEXTp

eatco T^Se • ta ji-èv y^p fwv ÂX^cov àarpwv, 8 là ti?)v iropeCav Tf v loÇi?jv ff^ccjv a(u|jLa9iv àiceCxal^ov , xdv 8è (lliov T(j> Tou xavôdpou.

<( mythes religieux. Voici un exemple (( de la troisième espèce [d'écriture (i hiéroglyphique] qui emploie des (( allusions énigmatiques : les Égypu tiens figurent les autres astres (1) « par des serpents, à cause de Tobli- « quité de leur course ; mais le so- « leil est figuré par un scarabée. i>

Dans co passage important, dont l'analyse n*avait pas été faite avec exactitude, il est clair que Clément d'Alexandrie admet trois genres d'écriture égyptienne :

êiriaToXoypaçixY) ,

îepaTix'y)^

l^poyXufix'n.

Sur les deux premiers genres, il ne donne aucun détail; il ne s'occupe que du dernier, savoir, V hiéroglyphique.

L'hiéroglyphique se divise en deux espèces : celle qu'il appelle xupioXoyix-r] jià tûv TrpcoTcav oroij^eicov ; l'autre (tujaSo- XixY). Dans ce passage, les mots xupioXoyixoç, xopio^oyeiodai, s'entendent des expressions propres pour désigner les objets, selon l'usage ordinaire qui les oppose aux termes figurés et aux périphrases : ainsi, Longin ou l'auteur quelconque du Traité du sublime : oCtw; ti ircpiçpaGi; TroXXaxi; ffU(jL96cyycTai tyî xupioXoyta (2). De la première espèce d'hiéroglyphes (Stà tûv rpwTcov cToiyeiwv, littéralement par les premiers éléments) ^ Clément d'Alexandrie ne dit rien ; mais il entre dans quelques détails sur la seconde, dite symbolique, qu'il subdivise en trois espèces secondaires.

La première de ces espèces (^ xupioXoyixY) xarà (At(A7i(7iv) est indiquée avec précision, tant par ces mots eux-mêmes que

(i) Les autres astres. On se les figurait 'par un serpent, à cause de Tobliquité de leur course. Il semblerait qu*il 8*agit ici seulement des astres planétaires : oar, bien que les étoiles se lèvent en Egypte obliquement à Thorizon, cette obliquité, d'où il ne résulte qu'une course, toujours dans le même sens, ne serait pas exprimée d'une manière convenable par les ondulations et les replis de la marcbe du serpent; cette image, au contraire, reproduirait assez bien la marche oblique des planètes dans le zodiaque.

(2) xxvm, I.

par les deux exemples que donne Tauteur : on voit qu'elle consiste à représenter au propre (jcuptoXoyero^ôai) un objet, en imitant (xari (A(|i.7)'7tv) sa forme. Cette forme, n'étant qu'un des attributs de Tobjet, en est une sorte de symbole : c'est donc avec raison que Clément d'Alexandrie range ce genre d'expression dans la symbolique.

La seconde espèce, dite tropique ou figurée, est fort obscurément définie et l'exemple n'est peut-être pas beaucoup plus clair que la définition : je crois cependant ma traduction exacte. Il m'a paru que le verbe irapa^t^ovat, dans le membre de phrase toi>ç yoOv twv paaiXéwv e^raivouç 6eo>.oYou|jiivoi; [auÔoiç rapaSt^ovTei;, devait s'entendre dans le même sens que où Ypaç^ icxpaSiSovat, iXkk jaow) Si^aaxxXta (1). Je voudrais pouvoir définir ce que l'auteur entend par anaglyphes, qui ser-* vaient, comme on voit, pour .l'expression tropique ou figurée: dans la rigueur, la première espèce, comme la seconde, devait se composer de figures auxquelles convenait également le nom ^anaglyphes lorsqu'elles étaient sculptées sur les monuments. Pourquoi donc Clément d'Alexandrie borne-t-il les anaglyphes à l'écriture S3anbolique figurée? Il faut qu'il entende par là une espèce particulière de figures sculptées, servant toutefois comme écriture. On peut voir à ce sujet les judicieuses observations de M. Sylvestre de Sacy (2).

Quant à la troisième espèce, il n'y a nulle difficulté dans ce qu'on dit l'auteur, et nous ne nous y arrêterons pas.

Le tableau synoptique suivant comprend la classification exacte des écritures égyptiennes, d'après le texte de Clément d'Alexandrie :

(Ê7ri<r:o).OYpa9iXT?| tspaTixT?!

YpajjLuiiTwv j i îcupio).OYtxi?| 8ià twv irptoTwv OTot^^eCwv.

( i£poY)>i><ptXT?| J ( xupio).OYix'i?i xaii |iC|jLY)(itv.

( 'J'jjjl6o'Xix"i?i. < TpoTTixYj [8tà Ttov àvaY^ucpwv], ( alviYU-aTfôâï);.

(1) Anonyra. ap. Villois., in Anecd. gr/pc, ii, p. 182.

(2) Journal des savants, mars 1823, pag. 13i, i52.

Ou s'était à peu près accordé à voir trois geures principaux (i) d'écriture égyptienne dans ce fameux passage ; mais la division que Tauteur donne des diverses espèces d'écriture hiéroglyphique n'avait pas été nettement aperçue et distinguée : on peut facilement, je crois, concilier le témoignage de ce savant Père de TÉglise avec celui des autres écrivains anciens.

Au lieu de trois genres d'écriture égyptienne, Hérodote et Diodore n'en comptent que deux : l'un qu'ils appellent lettres vulgaires (2), Tautre qu'ils nomment caractères sacrés (iepbt). Ils sont tous deux entièrement d'accord avec l'inscription de Rosette, où l'on ne peut soupçonner aucune erreur à cet égard, puisqu'elle a été rédigée sous les yeux des prêtres égyptiens eux-mêmes : ce monument célèbre ne fait mention que de deux genres de caractères, les uns dits iyyijapix, nationaux (par opposition à éX>.r,vixa), identiques avec les ^rijxo- Tixa ou ^tî(jl(oSy) YpajjLjAaToc d'Hérodote et de Diodore; les autres appelés Upa, sacrés.

Toute la différence qui se trouve entre ces trois témoignages et celui de Clément d'Alexandrie consiste en ce que co dernier fait mention de l'écriture hiératique, dont les autres ne parlent pas. Mais la cause en est facile à découvrir : c'est qu'ils ont dû la comprendre parmi les caractères sacrés, et que Clément d'Alexandrie a dû au contraire la distinguer des caractères hiéroglyphiques; voici pourquoi :

Tout le monde convient que l'épistolographique de Clément d^Alexandrie est la même chose que le démotique d'Hérodote et de Diodore, et que le national de l'inscription de Rosette.

Quant à l'hiératique, il est certain que c'était une espèce de caractères sacrés, puisque, selon Clément d'Alexandrie, c'était celle dont les hiérogrammates (ou greffiers sacrés) se servaient. Cette donnée importante est confirmée entièrement par les recherches de M. Champollion sur les papyrus égyptiens ; il a reconnu parfaitement ceux qui sont écrits dans ces

(1) Zoëga en- trouve jusqu^à cinq. De usu obeliscorum, p. 440.

(3) Herod., ii, 36. — Diod. Sic, m, 3, fiv}|Aotixà ou ÔY)|i,<ii>dT) (Y(:à(ii{iotTa}.

DE CLÉMENT D'ALEXANDKIE. Ud

caractères sacrés hiératiques, lesquels ne sont autre chose que des hiéroglyphes cursifs, ou abrégés, espèce de tachygraphie hiéroglyphique. Il Ta appelée avec raison écriture sacerdotale, comme étant employée par les prêtres dans les manuscrits ; tandis que Y écriture hiéroglyphique était proprement l'écriture momtmentale, ainsi que l'exprime le mot Upoy>.u9ixà, littéralement, caractères sacrés sculptés. On pourrait donc désigner l'autre par le mot lepoypa9i5cà, caractères sacrés écrits. Cette distinction explique et concilie tout ; car remarquez bien qu'Hérodote et Diodore ne se servent pas du mot UpoyX'j9ixà; ils emploient l'expression Upa, sacrés; or cette expression contient nécessairement tous les genres d'écriture sacrée, et V hiératique comme les autres. Au contraire, Clément d'Alexandrie parle de Y hiéroglyphique (Upoy^.uçwcn), expression moins générique, et qui ne doit pas comprendre Yhiératique, genre d'écriture qui n'était pas employé sur des monuments sculptés {'^v{k^\k\LVè%). Clément d'Alexandrie diffère donc des autres seulement en ceci, qu'ils n'ont employé que des expressions génériques, tandis qu'il est entré dans le détail des espèces; et, jusqu'ici, on voit qu'il s'est exprimé avec une propriété bien remarquable. Par la même raison, on conçoit pourquoi, dans le monument de Rosette, les cm^actères sacrés sont désignés par l'expression Upi et non UpoY>.'J9txi, qui semblerait avoir été le mot propre pour désigner le genre de caractères qui ont été gravés sur cette pierre. La distinction ici était inutile; car, comme Y hiératique ne servait point pour les monuments sculptés, il était clair que, puisqu'il s'agissait de graver àes'caraetères saa'és sur une stèle, ces caractères sacrés ne pouvaient être ({vl hiéroglyphiques ; et conséquemment l'expression générique Upa était, en ce cas, tout aussi précise qu'aurait pu l'être l'expression spjécifique Upoyluçixa. On comprendra mieux l'accord de tous ces textes, et en même tetnps la raison des différences qu'ils présentent, au moyen de cet autre tableau comparatif qui complète le précédent :

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