‹ Œuvres choisies de A.-J. LetronneChapitre 51 sur 152 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Il serait superflu mainlenant d'insister sur Timportance scientifique du monument connu sous le nom de pierre de Rosette, Tout le monde sait que cette pierre, découverte par les Français en 1799 et transportée en Angleterre, après le traité d'Alexandrie, porte une inscription en deux langues, égyptienne et grecque, et en trois espèces de caractères., égyptiens sacrés^ égyptiens usuels et grecs. Personne n'ignore non plus tous les efforts tentés, depuis près de quarante ans, pour retrouver, à Taide de la comparaison des trois textes, la connaissance de la langue et des écritures usitées dans l'ancienne Egypte. Je me bornerai donc à dire quelques mots du texte grec dont Tinterprétation est l'unique objet de cet écrit.

Ce texte, pris en lui-même et indépendamment de Vintérèt qui résulte de sa comparaison avec les deux autres , nous offre un document historique des plus curieux. Le décret qu'il nous a conservé, rendu en l'honneur de Ptolémée Épiphane par les prêtres d'Egypte rassemblés h Memphis pour la céré-

(1) Voir les notes à la fin de ce mémoire.

monie de son couronnement, est une pièce jusqu'à présent unique ; c'est encore la principale source d'où nous puissions tirer quelques lumières sur la fusion qui , par suite de la conquête d'Alexandre, s'était opérée dans les usages civils ou religieux des deux peuples; en même temps qu'elle complète et confirme plusieurs points importants de l'histoire de cette époque.

Il n'existait en français qu'une seule traduction, celle d'Ameilhon qui fut publiée en 1803, accompagnée d'un commentaire et d'un fac-similé du texte (1); travail judicieux et remarquable pour le temps où il a paru. Les imperfections qu'on est forcé d'y reconnaître étaient peut-être en partie inévitables à cette époque, où l'pn manquait encore de tout moyen de comparaison. Le même jugement doit s'appliquer à la version latine composée et publiée par Heyne, à peu près vers le même temps. Parmi les savants qui ont ensuite le plus coutribué à éclaircir le texte grec, il faut nommer surtout Villoison, dont les trois lettres, insérées dans le Magasin encyclopédique, contiennent des observations excellentes qui rectifient la version d'Ameilhon sur plusieurs points essentiels; Porson, dont les belles restitutions remplissent si heureusement plusieurs lacunes à la fin des vingt-quatre dernières lignes; et M. Drumann, dont l'ouvrage donne un résumé exact de ce qui avait été écrit sur le sujet, et présente des recherches savantes qui conservent encore à présent une grande partie de leur utilité.

Après tous ces efforts, il restait encore beaucoup à faire pour l'intelligence coniplète de ce document historique. J'ai pu dire en 1823, « qu'il s'y trouve plusieurs passages dont le sens n'a jamais été bien entendu. » [Rech. pour servir à l'hist. de FÉgypte^ etc., Introd.,^, xliv.) Depuis, un examen attentif et l'étude comparée des autres inscriptions, ainsi que des

(1) Ce faC'Simile a été reproduit à la fin de cet- opuscule.

La reproduction ne nous en a pas paru nécessaire, d'autant plus que ce fac* simile n'est autre chose que le décalque de la pi. 54 de Tatlas de la grande Description de rÉgjrpte ; il figure également dans Tatlas du Recueil des inscriptions de rÉgyptet de M. Letronne.

INSCRIPTION GRECQUE DE ROSETTE. 2o7

papyrus grecs rapportés d'Egypte, ont à mes yeux confirmé ce jugement.

La traduction que je publie est, sauf plusieurs corrections, celle que Champollion m'avait demandée vers 1824, pour servir de base à ses recherches persévérantes, et déjà si heureuses, sur les textes égyptiens de l'inscription de Rosette. Il l'avait désirée parfaitement littérale et aussi près du texte que possible. C'est, en effet, le caractère que je me suis efforcé de donner à cette version. Il devait me communiquer en retour, quand il aurait terminé son grand travail, l'indication de toutes les différences entre les textes égyptiens et le texte grec^ ainsi que le sens des passages correspondants aux lacunes du dernier.

Ce secours vient de m'arriver, au moment où je n'y comptais plus. Après la mort de cet illustre philologue^ ma version s'est retrouvée dans ses papiers, mais son analyse des textes égyptiens avait disparu, ainsi que d'autres pièces importantes, telles que la première partie de son admirable mémoire sur la notation des parties du temps , et une "portion cçnsidérablo de son dictionnaire hiéroglyphique, indispensable complément de sa grammaire. Un indigne abus de confiance les avait fait pasiser dans une main qui n'était pas disposée à les rendre. Enfin, après sept ans, iJs viennent d'être reconnus parmi les manuscrits du spoliateur, qu'on hésitait d'autant plus à soupçonner qu'il déplorait lui-même publiquement, la perle irréparable de ces précieux matériaux.

Avec l'analyse des deux textes égyptiens s'est aussi retrouvée la note des différences que Champollion avait remarquées entre ces textes et le grec. Ces deux pièces , qui m'ont été communiquées par M. ChampoUion-Figeac, m'ont fourni des renseignements dont j'avais besoin pour compléter mon explication, et pour lever des doutes qui m'arrêtaient encore.

Quoique mon travail se soit trouvé, par ce puissant secours, tout prêt pour l'impression , je n'aurais probablement pas songé à le détacher de Tensemblo dont il doit faire partie, si une occasion fortuite ne s'était offerte. Chargé de rendre

compte, dans le Journal des Savants, de la Bibliothèque des classiques grecs, publiée par M. Fîrmin Didot, j'aî dû faire une nouvelle étude de Polybe, dans l'excellente édition de M. Diibner; et, comme je venais d'examiner Tinscription de Rosette, j'ai été frappé, plus que je ne l'avais été auparavant, du rapport qu'offre le style de ce monument avec celui de l'historien ; j'ai mieux saisi la liaison des faits qu'elle indique avec quelques-uns de ceux qu'il expose, et reconnu la confirmation éclatante qu'elle apporte à certains récits, dont on avait mis en doute la vérité. Il m'a paru alors qu'on pouvait considérer rinscription comme une pièce justificative à l'appui de cette grande composition historique.

M. Firmin Didot, qui ne néglige rien pour perfectionner cette belle collection, entreprise si honorable pour la France, se propose de compléter le recueil des fragments des historiens grecs, en imprimant à la suite la chronique de Paros. Il a désiré que ses souscripteurs pussent, s'ils le voulaient, y joindre encore l'inscription de Rosette, si digne d'être placée à côté de ce monument; et j'ai volontiers mis à sa disposition mon travail, qui^ sans cette circonstance, aurait paru beaucoup plus tard.

J*ai parlé de ma traduction : je n'ai plus qu'un mot à dire de mon commentaire. La critique verbale y tient plus de place que dans les commentaires d'Ameilhon et de M. Drumann; mais on verra qu'elle était indispensable pour établir le vrai caractère du style, son analogie avec celui de Polybe, sa supériorité incontestable sur celui de la version des Septante, si mêlé d'hébraïsmes ; en même temps, pour suivre exactement la marche de l'exposition, et saisir le parfait enchaînement des idées; enfin pour pénétrer aussi avant que possible dans la pensée du rédacteur, et acquérir une perception exacte des faits' historiques ou archéologiques qu'il a énoncés. Éviter tous les éclaircissements qui n'étaient pas nécessaires à l'intelligence complète du texte, mais ne négliger aucun de ceux qui pouvaient y conduire; renvoyer aux recherches antérieures, quand je ne trouvais rien d'utile à y

ajouter; écarter ainsi toutes les discussions qui éloignent du but principal;. avoir toujours ce but devant les yeux, et y arriver par le plus court chemin; ne donner les explications conjecturales que pour ce qu^elles sont réellement, afin d'appeler la discussion sur les points qui restent encore douteux ou obscurs ; voilà ce que je me suis proposé de faire. Puissé-je y avoir réussi au gré des connaisseurs !

Les remarques de ChampoUion, contenues, soit dans sa Grammaire imprimée, soit dans ses manuscrits, m'ont permis de remplir plus sûrement quelques lacunes du texte; elles m'ont également fourni des indications qui établissent que le texte grec, écrit avec une aisance, une netteté et une propriété d'expression qu'on n'avait pas assez remarquées, est la rédaction primitive^ traduite après coup en égyptien, puis exprimée en caractères sacrés. En effet, une pièce où l'autorité royale était à ce point engagée devait être rédigée d'abord par un scribe royal- dans la langue du gouvernement, dans celle dont ses agents avaient exclusivement la connaissance et l'usage ; i^oumise ensuite à une censure préalable ; et, après approbation, envoyée aux scribes égyptiens, pour être traduite, comme ils l'entendaient, dans la langue du pays. Il a> dû en être ainsi de tous les actes publics do cette importance ; la rédaction grecque était la seule officielle et reconnue de l'autorité.

Je désire que ce travail paraisse un spécimen satisfaisant de la méthode d'interprétation que je me propose d'appliquer à toutes les inscriptions grecques de l'Egypte, dont le recueil complet sera bientôt mis sous presse, ainsi que la collection, depuis si longtemps attendue, des papyrus grecs du Musée du Louvre. Ces deux grandes collections de documents, la plupart inédits^ qui éclairent une partie importante de l'histoire ancienne, ou nous font connaître la vie politique et civile de l'Egypte grecque et romaine, seront imprimées simultanément de manière à paraître vers la même époque.

iNSCRiPTiOxN grecqub: de rosette.

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