‹ uvres choisies de Bernardin de Saint-PierreChapitre 29 sur 38 · J2 VŒUX POUR LE CLERGE · texte numérisé non relu

J2 VŒUX POUR LE CLERGE

T'observerai ici que la religion d'un État n'est pas toujours son plus ferme soutien , comme on l'a tant de fois avance ; car l'empire grec de Constantinople est tombé , et sa religion est restée. Il en est arrivé de même au royaume de Jérusalem. D'un autre côté, beaucoup de religions ont changé dans différents États dont les gouvernements n'ont pas cessé de subsister : telles ont été les anciennes religions de plusieurs royaumes de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique , auxquelles ont succédé les religions chrétienne et musulmane , sans que plusieurs de ces États aient changé même de dynastie. Le bonheur du peuple est la seule base inébranlable du bonheur des empires ; il Test aussi de celui de son clergé. Le clergé grec de Constantinople est réduit, sous les Turcs, à vivre d'aumônes dans les mêmes. lieux où il fit élever, sous ses princes nationaux , de superbes temples où triomphe aujourd'hui une religion ennemie. Un clergé ambitieux appauvrit son peuple , et un peuple pauvre rend tôt ou tard son clergé mi sérable.

Non-seulement le clergé est lié au peuple par ses intérêts mais par ses devoirs. Il est l'avocat naturel des malheureux , et obligé de les secourir de son superflu.

Que le clergé se pénètre donc de cette loi naturelle , la base et la fin de l'Évangile; de cette loi qui est la source de toutes les vertus , de la justice, de la charité, de l'humanité, du patriotisme, delà concorde, de la bienséance, de la politesse , et de tout ce qui se fait d'aimable même parmi les gens du monde : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez « pas qu'on vous fit. »

Je désire encore que le clergé , ayant contribué par son superflu à détruire l'indigence, source de tant de vices particuliers, combatte par son éloquence l'ambition , cette autre source de vices privés et publics ; qu'il en proscrive les premières leçons dans nos écoles , où elle s'est introduite sous le nom d'émulation, et arme dès l'enfance les citoyens les uns contre les autres , en inspirant à chaque enfant d'être le premier; que les prédicateurs de l'Évangile sévissent, au non)

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de Dieu, contre l'ambition des rois de l'Europe, qui résulte de Téducation ambitieuse qu'ils font donner à leurs sujets, et qui, après avoir causé les malheurs de leurs peuples, fait encore ceux du genre humain; que ces saints ministres de la paix attaquent les lois sacrilèges de la guerre ; qu'ils cessent eux-mêmes de décorer nos temples, dédiés à la charité, avec des drapeaux obtenus par le sang des nations; qu'ils s'opposent de tous leurs moyens à l'esclavage des nègres , qui sont nos frères par les lois de la nature et de la religion ; qu'ils s'abstiennent de bénir les vaisseaux qui vont à la traite de ces infortunés , ainsi que les étendards autour desquels se rassemblent nos sanguinaires soldats; qu'ils refusent leur ministère à tout ce qui contribue au malheur des hommes; qu'ils répondent, aux puissances qui voudraient les contraindre à consacrer les instruments de leur politique , ce que la religieuse ïhéano répondit au peuple d'Athènes , qui voulait l'obliger de proférer des malédictions contre Alcibiade, coupable cependant d'avoir profané les mystères de Cérès : « Je suis religieuse pour prier et bénir, non pas pour détester « et maudire. >» Que nos prêtres disent donc aux puissances ambitieuses : « Nous n'avons pas été envoyés pour exciter « les hommes aux fureurs de la guerre , mais à la concorde , à « l'amour et à la paix ; pour bénir des vaisseaux de guerre, « des vaisseaux négriers, des régiments; mais , à l'exemple de « Jésus, des enfants, des noces et des mariages. »

Ainsi le clergé français en s'intéressant au sort, des malheureux, se rendra cher aux hommes de toutes les nations. Il verra renaître dans le cœur des peuples son empire religieux, comme dans les premiers temps où il leur annonça l'Évangile, et fit, au nom du Dieu de la paix, trembler les tyrans.

Puisse cette noblesse, qui, dans des siècles barbares, donna au peuple des exemples d'héroïsme en temps de guerre ei

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d'urbanité en temps de paix, lui en donner de toutes les vertus patriotiques dans un siècle éclairé ! Je désire non-seulement qu'elle marche comme autrefois à la tête de ses guerriers pour le défendre contre les ennemis du dehors, et qu'elle en protège les faibles contre les ennemis du dedans , comme du temps des anciens chevaliers ; mais que , s' élevant à la grandeur romaine, elle adopte dans son s*ein les familles plébéiennes qui s'illustreront par la vertu : ainsi les Caton et les Scipion furent adoptés par des familles patriciennes. Puisse-telle encore , à l'exemple de la noblesse romaine, se lier avec le peuple par les liens du mariage ! Auguste , au milieu de sa gloire , donna en mariage Julie , sa fille unique, au plébéien Agrippa ; et Tibère sur le trône , Drusille , sa petite-fille et fille de Germanicus, à Lucius Cassius, « de race plébéienne, an- « tique et honorable. » dit Tacite. Nos rois eux-mêmes ont contracté plusieurs fois de pareils mariages. Henri IV , qui se piquait d'être le premier gentilhomme de son royaume, épousa Marie de Médicis, qui descendait d'une famille d'anciens négociants de Florence. A la vérité, la noblesse se rapproche aujourd'hui du peuple par des alliances plébéiennes; mais si elles étaientplus fréquentes, et si elles n'avaient pas seulement la fortune pour objet , on ne verrait pas tant de filles nobles languir dans le célibat.

Partout où le peuple est méprisé , la noblesse est malheureuse. C'est le ressentiment du peuple qui entretient parmi elle l'esprit des guerres civiles et des duels. Voyez les discordes éternelles de la noblesse polonaise ; voyez les anciennes factions des barons d'Angleterre avant que la liberté eût rapproché d'eux leur peuple ; et celles de nos princes et de nos ducs avant Louis XIV , qui, par son despotisme , mit à peu près tous ses sujets de niveau.

Partout où le peuple est méprisé , la noblesse est de peu de considération. Là où il est serf, elle est domestique. Voyez la Pologne^, où les laquais et jusqu'aux moindres serviteurs des grandes maisons sont de l'ordre des nobles. Quel gentilhomme français ne préfère aujourd'hui le service du peuple

dans notre gouvernement monarchique, au service d'un grand , comme du temps du régime féodal ? Qui n'aimerait mieux mille fois être un noble anglais , vivant, avec ses fermiers, et balançant dans la chambre des pairs , ou même dans celle des communes , les intérêts de sa nation et les destinées du monde, que d'être un naïre de l'Inde , qu'un homme du peuple n'ose toucher sous peine de mort , mais qui lui même est obligé de sacrifier sa conscience et sa vie au caprice du despote qui le soudoie ?

O nobles qui voulez élever votre ordre, élevez l'ordre du peuple ! Ce fut la grandeur du peuple romain qui fit la grandeur du sénat romain. Plus un piédestal est haut, plus sa colonne est élevée : plus la colonne est liée avec le piédestal , plus elle est solide.

Tl est très-remarquable que les Romains n'accordèrent les plus illustres marques de distinction qu'à ceux de leurs citoyens qui avaient bien mérité du peuple. « La couronne civique , « dit Pline, était plus honorable et donnait plus de privilèges « que les couronnes murale , obsidionale et navale , parce « qu'il y a plus de gloire à sauver un citoyen qu'à prendre des « villes et à gagner des batailles. »

Ces marques d'illustration , réservées aux seuls serviteurs du peuple , furent , du temps de la république , les vraies causes de la grandeur du sénat romain, parce qu'on ne sert un peuple que par des vertus ; mais elles le devinrent de sa décadence, lorsque, du temps des empereurs, elles ne furent données qu'à ceux qui avaient bien mérité de la cour, parce qu'on ne sert les courtisans qu'avec des vices.

Puisque nous vivons dans un siècle où les membres du corps politique ont encore des parties saines, sous un chef semblable à Marc-Aurèle , je me sens entraîné à souhaiter que nous nous rapprochions en quelque sorte des anciens Romains. Je désirerais donc, pour lier la noblesse au peuple , et le peuple à la noblesse, qu'on créât un ordre de chevalerie, à l'imitation de la couronne civique. Cet ordre serait donné à tout citoyen qui aurait bien mérité du peuple, dans

quelque genre que ce pût être. Il conférerait des privilèges honorables , tels que le droit de séance aux assemblées des villages, des villes, des provinces , et même à l'assemblée nationale. Ils auraient en certains jours de l'année le privilège d'entrer chez le roi, et en tout temps chez les ministres, avec ia prérogative d'y présenter des requêtes pour tous les hommes qui seraient dignes, par leurs vertus, de l'attention du gouvernement.

Cet ordre du peuple serait la noblesse personnelle pour ceux qui ne seraient pas nés nobles ; car il n'y aurait plus à l'avenir d'anoblissement héréditaire , l'expérience de tous les temps et de tous les pays ayant appris que la vertu et le vice ne se transmettent point avec le sang.

J'aime à voir un homme , et surtout un gentilhomme, trouver en lui-même des ressources contre l'injustice du sort, et, comme un sapin sur un rocher, s'élever et se maintenir droit malgré les tempêtes.

Un art, quelque petit qu'il soit , est, dans l'opulence, une distraction contre les passions etl'ennui; mais dans l'indigence , c'est une ressource contre le besoin, La religion, chez les Turcs , fait un devoir même au sultan de savoir un métier, et de s'en occuper. Je sais bien qu'un gentilhomme peut exercer un art libéral; mais pourquoi pas un art mécanique? Un art libéral ne sert guère que le luxe, et exige des talents enfants des passions : un art mécanique est nécessaire aux besoins des hommes , et ne demande que de la patience , compagne de la vertu. A la vérité , un noble chez nous peut faire du verre sans déroger ; mais pourquoi pas de la poterie? En voici, je crois , la raison: comme depuis longtemps nous ne portons de respect qu'à la fortune, nous avons anobli tous les états qui y mènent, ou qui ne servent qu'à son luxe; or comme le verre était fort rare dans son origine , il ne servait qu'aux gens riches : il fut donc permis à un gentilhomme d'être verrier. C'est encore par la même raison qu'il lui est loisible d'être de la compagnie des Indes , fermier général , acteur de l'Opéra : comme si un gentilhomme en sabots pouvait parvenir

à ces brillants emplois! On lui permet, à la vérité, de placer ses enfants à l'École militaire ; mais cette institution de Louis XV , destinée uniquement à la pauvre noblesse , n'est guère une ressource pour elle aujourd'hui , parce qu'elle lui est souvent enlevée par des familles riches de son ordre , ou même de l'ordre plébéien, et que d'ailleurs elle est insuffisante.

Il me semble donc nécessaire de permettre aux pauvres gentilshommes l'exercice de toutes les professions ; car si la noblesse consiste à être utile à la patrie , toutes les professions, et les plus communes surtout, remplissent cet objet. Ce ne sont ni les arts , ni les métiers , qui peuvent dégrader l'homme ; ce sont les vices. On a vu dans tous les temps des hommes illustres par des vertus patriotiques sortir de toutes les conditions. Agathocie, vainqueur de la Sicile, était fils d'un potier; le chancelier Olivier, d'un médecin; le maréchal Fabert, d'un libraire; Franklin, le libérateur de l'Amérique anglaise , d'un imprimeur, et a été imprimeur lui-même. Christophe Colomb , avant de découvrir le nouveau monde , gagnait sa vie à faire des cartes de géographie. Il n'y a si petit état qui ne puisse nourrir un grand homme,

En permettant à la noblesse d'exercer, sans déroger, tous les arts de la paix , un royaume ne pourra tomber en léthargie par l'oisiveté de ses nobles, lorsqu'ils sont riches, comme aujourd'hui en Espagne , en Portugal et en Italie ; ni en convulsion parleur esprit militaire , lorsqu'ils sont pauvres , comme autrefois chez nous et chez la plupart des peuples de l'Europe.

Nos historiens ne voient jamais que les résultats de nos maux, parce qu'ils ne les attribuent qu'à la politique ; les causes morales qui les occasionnent leur échappent toujours : c'est qu'ils ne s'occupent que de la fortune des rois, et que les intérêts du genre humain leur sont indifférents. Ils rapportent les guerres perpétuelles de l'Europe à l'ambition de ces princes, et ils ont raison; mais il est très-important de remarquer que l'ambition des princes , et les guerres tant intérieures qu'extérieures qui en ont été la suite, ont eu pour première cause dans chaque État l'ambition des nobles, qui, étant en

grand nombre , et n'ayant d'autre moyen de subsister que la profession militaire, portèrent leurs princes à la guerre et aux conquêtes, afin d'avoir pour eux-mêmes des grades, des pensions et des gouvernements. L'opinion des rois ne se forme que des opinions de leurs courtisans. Ainsi , dans les pays où le clergé est nombreux et pauvre , il en est résulté par les controverses quantité de guerres spirituelles qui ont fait également le malheur des peuples, mais qui ont donné, à ceux qui les ont entreprises et soutenues, des bonnets de docteur, des bénéfices , des évêchés , et des chapeaux de cardinal. Aujourd'hui que les puissances de l'Europe , éclairées par leurs intérêts pécuniaires, portent leur ambition vers le commerce, ce ne sont point les corps du clergé et de la noblesse qui nous attirent des querelles nationales; ce sont les corps du commerce. Combien de guerres ont été excitées jusqu'aux extrémités du monde par les compagnies européennes des Indes , de l'Assiento , des Moluques, des Philippines , de Guinée , du Sénégal , de la mer du Sud , de la baie d'Hudson, etc. î La dernière guerre qui a mis en armes l'Angleterre , la France , l' Espagne , le Portugal , la Hollande , le cap de Bonne-Espérance , les Indes orientales , les deux Amériques , et qui a achevé le déficit de nos finances , lequel nécessite aujourd'hui nos états généraux , doit son origine à la compagnie anglaise de la Chine, qui voulait obliger les habitants de Boston de payer un impôt sur le thé. Ainsi les derniers orages qui ont troublé le repos du monde sont sortis dune théière,

Ce sont les corps dont l'ambition se combine avec celle de notre éducation, qui nous rendent si mobiles, nous autres Européens. Ce sont les corps qui perdent la patrie, en rapportant la patrie à eux-mêmes , et en privant le peuple de ses relations naturelles. Ce qui perd les sciences dans un pays , c'est lorsque des compagnies de docteurs s'interposent entre le peuple et les lumières, ainsi qu'il est arrivé en Espagne , en Italie et chez nous. Ce qui perd l'agriculture et le commerce , c'est lorsque des compagnies de monopoleurs se mettent entre le peuple et les récoltes ou les manufactures. Ce qui perd les

finances , c'est lorsque des compagnies d'agioteurs se mettent entre le peuple et le trésor royal. Ce qui perd une monarchie, c'est lorsqu'un corps de nobles se met entre le peuple et son monarque , comme en Pologne. Ce qui perd une religion , c'est lorsqu'un corps de prêtres se met entre le peuple et Dieu , comme chez les Grecs du Bas-Empire, et ailleurs. Enfin ce qui fait la ruine et le malheur du genre humain , c'est lorsqu'une patrie elle-même , intolérante comme les corps qui la composent, se met entre les autres patries , et veut avoir à elle seule la science, le commerce, la puissance et la raison de tout l'univers.

Il est donc bien nécessaire de lier aux intérêts du peuple les intérêts des corps , qui n'en doivent être que les membres , puisqu'ils en entraînent la ruine lorsqu'ils ont des intérêts particuliers, et qu'au lieu d'être ses véhicules, ils deviennent ses barrières. Il n'est pas moins nécessaire de réformer l'éducation publique , puisque les corps ne doivent leur esprit ambitieux qu'à l'éducation européenne , qui dit à chaque homme, dès l'enfance : « Sois le premier; » et à chaque corps : « Sois « le maître. »

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