‹ uvres choisies de Bernardin de Saint-PierreChapitre 35 sur 38 · VŒUX POUR LE PEUPLE · texte numérisé non relu

VŒUX POUR LE PEUPLE

de Calauria , et se hâtant d'avaler du poison pour trouver dans la mort un refuge plus assuré que celui des autels. Songez au poignard qui tua un des Médicis dans cette même ville qu'ils avaient comblée de leurs bienfaits ; aux fers qui attachèrent Colomb , au retour de son second voyage du nouveau monde , et qu'il fit mettre en mourant dans son tombeau , comme un monument de l'ingratitude des rois qu'il avait si magnifiquement servis ; à Galilée , dans les prisons de l'inquisition , forcé de se rétracter à genoux de la vérité sublime qu'il avait démontrée ; à Homère aveugle et mendiant , chantant de porte en porte ses poèmes sublimes chez ces mêmes Grecs, qui devaient un jour y chercher l'origine de leurs lois et de leurs plus illustres républiques. Rappelez-vous en France le Poussin couvert de gloire dans toute l'Europe, excepté dans sa patrie, obligé d'aller demander dans une terre étrangère de la considération et du pain; Descartes fugitif en Suède, après avoir éclairé son pays des premiers rayons de la philosophie ; Fénelon exilé dans son diocèse pour avoir aimé Dieu plus que ses ministres, et les peuples plus que les rois. Enfin , représentez vous cette foule d'hommes célèbres et infortunés qui , déchirés en secret par les calomnies mêmes de leurs propres amis, languirent dans le mépris et la pauvreté, et, sans avoir seulement la consolation d'être plaints , eurent la douleur de voir les honneurs et les récompenses qui leur étaient dus donnés à d'indignes rivaux.

Alors vous bénirez votre obscurité , qui vous permet au moins de recueillir le fruit de vos travaux et l'estime de vos voisins , d'élever une famille innocente à l'ombre de vos vergers, et d'atteindre, dans une vie si orageuse , à la seule portion de bonheur que la nature ait répartie aux hommes. Pendant que les tempêtes brisent les cèdres sur le haut des montagnes , l'herbe échappe à la fureur des vents , et fleurit en paix au fond des vallées.

On a beaucoup débattu de la liberté de penser. Il est certain qu'aucun gouvernement ne peut l'ôter à personne. Je puis être , au dedans de moi , républicain comme un Spartiate à Constantinople ou Juif à Goa. La conscience ne doit ses comptes qu'à Dieu ; c'est un État interdit à tous les tyrans. On y pénètre par la persuasion, et non par la force. C'est une fleur qui s'ouvre aux rayons du soleil , et qui se ferme aux vents orageux. Ainsi la liberté passive de penser est de droit naturel. Quant à la liberté active , c'est-à-dire celle de publier ses pensées, elle se réduit à la liberté de parler : or, la liberté de parler doit être réglée , dans un État , comme la liberté d'agir. Certainement il n'y est permis à personne d'agir d'une manière nuisible à la société ou à ses membres ; il n'y doit donc pas l'être de publier des pensées qui pourraient leur faire tort. Je trouve même que l'assemblée nationale doit établir des lois plus rigoureuses que les nôtres contre les calomniateurs , les plus méchants de tous les hommes, puisque le mal fait par leurs paroles est plus grand et plus durable que celui que des brigands commettent par leurs actions. La liberté de publier ses pensées , ou la liberté de la presse , doit donc être réglée sur la liberté même d'agir ; et comme celle-ci ne doit éprouver aucune contrainte lorsqu'il s'agit du bonheur public , le bonheur public doit être la règle de la liberté de la presse.

La liberté religieuse , ou la liberté de conscience proprement dite, est, comme la liberté de penser, non-seulement de droit naturel, mais du droit des gens : elle dérive de cet axiome de justice universelle : « Ne faites pas à autrui ce que « vous ne voudriez pas qu'on vous fit. » Or, comme nous réclamons chez les peuples étrangers la liberté d'exercer notre religion , nous devons , à notre tour, leur laisser la même liberté chez nous. La plupart des peuples de l'Asie l'accordent à toutes les nations , et même la liberté de prêcher. Sans cette tolérance mutuelle , il ne peut y avoir ni communication de lumières , ni même de commerce entre les hommes : tous

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les peuples seraient séquestrés les uns des autres , comme les Japonais le sont des Européens. Si , par l'intolérance , on ferme l'entrée des États aux erreurs , on la ferme aussi aux vérités ; on prive la nation du droit national dont nos ancêtres ont usé lorsqu'ils ont reçu librement la religion que nous professons , et on lui ôte de plus la liberté de la répandre chez les autres peuples auxquels nous n'accordons pas des droits réciproques. Pour que les Européens s'arrogent la prérogative d'envoyer des prédicateurs au Japon , il faut que les Japonais aient aussi celle d'envoyer des prédicateurs en Europe. Cependant , comme la gloire de Dieu et le bonheur des hommes doivent être la base de toute législation , on doit intolérer les religions superstitieuses qui soumettent l'homme à l'homme , et non l'homme à Dieu ; ou intolérantes , qui rompent les communications entre les hommes, qui les damnent sans les connaître , qui leur apprennent à tourmenter leurs semblables ou eux-mêmes, afin de se rendre agréables à Dieu , qui cependant est le père et l'ami des hommes.

Comme il n'est pas juste que le Français , qui veut être libre en France , soit tyran dans les autres parties du monde , il est nécessaire d'abolir l'esclavage des noirs dans nos colonies d'Afrique et d'Amérique : il y va non-seulement de l'intérêt de la nation , mais de celui du genre humain. Quantité de maladies physiques et morales dérivent de cette violation de la loi naturelle. Sans parler de plusieurs guerres qu'occasionne la traite des noirs, et qui, comme toutes celles de l'Europe, s'étendent jusqu'au bout du monde, les maladies physiques du climat des noirs , telles que les fièvres de Guinée , ont fait périr quantité de nos matelots et de nos soldats , d'autres , comme les pians , se sont naturalisées dans nos colonies. Mais les maladies morales sont plus dangereuses , plus durables et plus expansives.

Il serait possible de prouver que la plupart des opinions qui , en différents temps , ont bouleversé l'Europe , sont venues des pays lointains. Le jansénisme, par exemple , paraît nous avoir été apporté de l'Orient par les croisades, avec la peste

et ta lèpre; du moins on trouve les maximes du jansénisme dans des théologiens mahométans cités par Chardin. La peste et la lèpre ne subsistent plus chez nous , mais le jansénisme dure encore , et fait même , dit-on , des progrès en Espagne. Nous ne saurions douter que nos opinions , à leur tour, n'aient troublé le repos des autres nations ; témoin nos querelles religieuses, qui ont mis en garde contre nous les peuples de la Chine , et nous ont fait expulser du Japon. L'inquisition , qui a commencé à Rome en 1204 , dans le temps des premières croisades, se répandit d'abord dans une partie de l'Italie , et de là chez les Portugais et les Espagnols ; elle dévasta , par l'entremise de ces peuples , une partie des côtes de l'Asie et de l'Afrique , et plus de la moitié de l'Amérique. En 1566 , elle força les Hollandais de secouer le joug de l'Espagne. A peu près dans le même temps , elle obligea les peuples du nord de l'Europe de se séparer de la religion romaine ; et les peuples du Midi , qui restèrent catholiques , de lui opposer les plus fortes barrières : ensuite, semblable à une bête féroce qui se jette sur ses conducteurs lorsqu'elle manque de proie, elle n'a cessé de répandre la terreur dans les pays qui lui ont donné la naissance ; Dieu voulant , par un acte de sa justice universelle , que les peuples intolérants trouvassent leur punition dans les tribunaux mêmes de leur intolérance.

L'esclavage des noirs , que nous avons établi dans nos colonies , à l'imitation des Portugais et des Espagnols , a produit des réactions à peu près semblables ; car les habitants de nos colonies faisant aujourd'hui , au moyen de leurs richesses , des alliances avec nos grands seigneurs , ils les accoutument insensiblement à regarder le peuple blanc qui les nourrit en France comme destiné à la servitude , ainsi que le peuple noir qui cultive leurs possessions en Amérique. C'est à l'influence de ce régime tyrannique , qui s'est étendu même sur notre administration, qu'on peut rapporter cette étrange ordonnance du ministère de la guerre , qui déclara , il y a quelques années, qu'aucun homme non noble ne pourrait être officier dans les troupes du roi; ordonnance injurieuse

pour la nation française , et dont je ne crois pas qu'on puisse trouver d'exemple chez aucun peuple du monde, ni dans aucun temps de notre monarchie, avant celui de l'établissement de l'esclavage dans nos colonies. On peut, à la vérité, en excuser le motif, ainsi que je l'ai fait , sur la nécessité de réserver des emplois honorables aux pauvres gentilshommes : mais la noblesse ne peut être honorée lorsque le peuple est avili ; car le plus haut degré d'illustration où elle puisse ellemême s'élever est d'être , comme celle de Rome ancienne , à la tête d'un peuple illustre.

Des règlements semblables à celui du département de la guerre se sont introduits dans tous les corps. Le clergé ne veut plus d'évêques , que tirés du corps des nobles ; il a oublié que les apôtres étaient de simples pêcheurs : que dis-je? la plupart des ecclésiastiques , quoique roturiers , ne font aucun cas de leurs chefs , s'ils ne sont bons gentilshommes. Depuis quelques années , les parlements exigent plusieurs degrés de noblesse pour être conseiller de grand' ch ambre , et séparent ainsi leurs intérêts de ceux du peuple , dont ils sont les enfants dans l'origine, et dont ils devraient être les pères par leurs fonctions. Il en est de même des compagnies municipales, financières et commerçantes, qui réservent leurs principales dignités aux nobles. Enfin , jusqu'à nos corps de lettrés, de savants et d'artistes, ils élisent, quand ils le peuvent, leurs chefs parmi des nobles, quelquefois fort ignorants, quoique ces corps soient, par leur nature , des républiques dont les rangs ne doivent se régler que sur les talents. Louis XIV ne pensait pas ainsi, lorsqu'un cardinal, sous prétexte de la goutte, lui ayant demandé la permission de s'asseoir dans un fauteuil aux séances de l'Académie française; dont il était membre , le roi , au lieu d'un fauteuil , en envoya quarante à l'Académie, afin qu'aucun de ses membres, quelque qualifié qu'il fût , ne pût s'attribuer d'autre distinction que celle que donne le génie. Or, je crois que cet esprit de servitude, où le peuple de tous les États court aujourd'hui de lui-même, nous vient, dans l'origine, de l'établissement de

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l'esclavage dans nos colonies; car auparavant je ne trouve rien de semblable dans notre histoire. C'est aussi de cette époque que date la multiplicité des titres financiers , littéraires , et autres qualifications dont chacun tâche aujourd'hui d'allonger son nom , au défaut de comtés , baronnies et marquisats ; tandis qu'autrefois les hommes même de la plus grande qualité n'ajoutaient à leurs noms de famille que ceux de leur baptême. On trouve des exemples encore plus frappants et plus nombreux de ces abus de titres parmi les Portugais et les Espagnols, parce qu'ils nous ont précédés dans l'établissement de l'esclavage aux Indes, et dans le mépris des peuples dans leurs pays.

Ces opinions tyranniques, déjà si répandues en France, prennent naissance dans l'esclavage de nos îles d'Amérique, comme dans un foyer toujours subsistant de servitude, et se propagent en Europe par la voie de leur commerce , ainsi que la peste se transporte de l'Egypte avec ses productions. Or, comme on n'a point établi jusqu'ici sur les côtes de France de quarantaine pour les hommes d'au delà des mers , infectés par naissance, par habitude et par intérêt, du dogme de l'esclavage , et que la dépravation des esprits est encore plus contagieuse que celle des corps, il est de toute nécessité que l'esclavage du peuple noir soit aboli dans nos colonies, de peur qu'un jour il ne s'étende, par l'influence de l'opinion de quelques particuliers riches , jusque sur le peuple blanc et pauvre de la métropole. Les Anglais , qui nous devancent en maturité et en sagesse , ont déjà pris en considération cette cause du genre humain; elle doit être plaidée dans leur parlement comme elle aurait dû l'être dans l'Aréopage. Il s'est formé à Paris , comme à Londres , une société amie et patronne des pauvres noirs esclaves, au moins aussi digne de l'estime publique que celle de la Merci. C'est à cette société respectable à porter les doléances de ces infortunés à l'assemblée nationale.

Mais comme il ne faut pas ruiner les hommes qu'on veut réformer, j'observerai , en faveur des habitants de nos colonies , qu'il faut procéder peu à peu à l'abolition de la servitude de

leurs noirs ; autrement on ferait le malheur des maîtres et des esclaves. Les révolutions de la politique doivent être périodiques comme celles de la nature. On peut d'abord tarir la source de l'esclavage aux îles , en défendant la traite des noirs en Afrique; ensuite on réduira la servitude personnelle des noirs à celle de la glèbe ; puis celle de la glèbe en affranchissement, qu'on fera dépendre de leur bonne conduite à l'égard de leurs maîtres, afin qu'ils leur aient en partie obligation de leur liberté.

Ces changements sont d'autant plus faciles à faire , que les cultures des îles sont bien moins pénibles et dispendieuses que celles de l'Europe. Une faut ni lourdes charrues, ni herses, ni attelages de chevaux, ni triples labours, pour planter le manioc , le maïs, la patate , le café , la canne à sucre, l'indigo , le cacaotier et le cotonnier , comme pour nos blés , nos vignes, nos lins et nos chanvres. Les campagnes de nos îles se cultivent comme nos jardins , avec des bêches, des pioches, des hottes. Des femmes et des enfants suffisent à la plupart de leurs récoltes.

A la vérité , les manufactures de sucre exigent de grandes dépenses en bâtiments, ainsi que le concours de beaucoup d'ouvriers. Des partisans de l'esclavage en ont voulu conclure la nécessité d'employer aux îles des ateliers de noirs esclaves : cette conséquence si faible est même leur plus fort argument "contre la liberté des noirs. Mais il ne faut pas en Europe d'ateliers d'esclaves pour entretenir et faire mouvoir les manufactures de tannerie, de tapisserie, de papier, d'armes, d'épingles, etc., qui demandent un grand concours d'hommes, et plus d'ensemble dans leur fabrique que les manufactures du sucre. Un habitant, d'ailleurs , qui a un moulin à sucre , n'a pas plus besoin de cultiver toutes les cannes de son canton , pour en recueillir à lui seul le profit , qu'il est nécessaire que le possesseur d'un pressoir en Bourgogne ait à lui seul tous les vignobles de son coteau. Ceux qui fabriquent chez nous les toiles ne cultivent point le lin et le chanvre; ni ceux qui font le papier ne ramassent pas dans les rues les chiffons

de toile; ni ceux qui impriment et font des livres ne se chargent point d'en manufacturer le papier. C'est de la répartition des différents arts dans des mains libres, qu'est venue leur perfection en Europe. Les petites propriétés artistes sont nécessaires au progrès de l'industrie, comme les petites propriétés territoriales à celui de l'agriculture. Si les fabricants de sucre aux colonies étaient chargés uniquement de sa fabrique, et les cultivateurs, de la culture des cannes, il ne serait pas nécessaire de raffiner en Europe le sucre des îles : on y filerait, comme aux Indes , l'étoupe du Caire, les fils du bananier et le coton; on en ferait des cordages et des toiles. Les vastes habitations de Saint-Domingue et des Antilles, divisées en petites propriétés, et devenues libres, seraient aussi industrieuses , et j'ose dire plus agréables, par la facilité de leur culture et parla température de leur ciel, que les fermes et les métairies delà France, où les hivers sont si rudes. Elles offriraient une multitude d'emplois et de métiers à quantité de nos pauvres paysans ouvriers, qui manquent en France de travaux; et les habitants de nos colonies se trouveraient plus riches, plus heureux et plus distingués, quand , au lieu d'esclaves étrangers, ils auraient des fermiers compatriotes, et, au lieu d'habitations, des seigneuries.

Pour moi, venant à penser aux causes qui rendent une ville illustre et qui en font le centre des nations , je vois que ce n'est ni la magnificence des monuments , ni les privilèges accordés au commerce, ni la douceur du climat, ni même la fécondité du sol , mais le bonheur dont y jouit la plus aimable portion du genre humain. Il y a sur la terre des villes plus heureusement situées que Paris , et qui sont bien moins fameuses et beaucoup moins peuplées. Naples est dans un climat délicieux ; Rome moderne est remplie de monuments augustes ; Constantinople est sur les limites des trois parties du monde, l'Europe, l'Asie et l'Afrique ; d'autres villes, comme les capitales du Pérou et du Mexique , sont assises sur les bords du vaste océan, daus unsol rempli d'or, d'argent, de pierreries, et sous un ciel égal , qui ne connaît ni les ardeurs de l'été ni les

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rigueurs de l'hiver ; d'autres , comme Ceylan , Amboine , Java , sont dans des îles fortunée s , au milieu des forêts de canneliers , de girofliers et de muscadiers ; cependant aucune de ces villes n'est comparable à Paris, parce que les femmes y sont réduites à un esclavage civil ou moral. Il y a même en France des villes qui présentent plus d'avantages que sa capitale, parce qu'elles sont sous un ciel plus doux, ou plus près du centre du royaume pour le régir , ou sur le bord des mers pour communiquer avec toutes les nations. Rouen, par exemple, capitale du pays de Caux , déjà considérable du temps de César , aurait dû, par la richesse de son territoire , par l'industrie de ses habitants et par sa situation sur la Seine , dans le voisinage de la mer , s'élever au même degré de puissance que la capitale de l'Angleterre, qu'elle a subjuguée autrefois par ses ducs. Mais si Londres elle-même est devenue la rivale de Paris , c'est sans doute par les mêmes causes. Paris doit sa florissante prospérité à celle dont elle fait jouir les femmes. Partout où les femmes sont heureuses, on voit naître le goût , l'élégance, le commerce et la liberté. Les malheureux de tous les pays, qui comptent partout sur leur sensibilité, y apportent leurs arts , leur industrie et leurs espérances. Les peuples y abondent, parce que les tyrans n'osent y paraître. Les villes les plus renommées de l'antiquité sont celles où les femmes étaient les plus considérées : telle a été Athènes chez les Grecs; telle a été une grande partie de la Grèce, où elles régnaient par l'empire des grâces, de l'innocence et de l'amour , et qui a laissé d'elle une si douce mémoire , l'heureuse Arcadie. Pvome belliqueuse même leur a dû, par les privilèges qu'elle leur accordait, la meilleure partie de sa puissance sur des peuples barbares, tyrans de leurs femmes. 11 est aisé de subjuguer ses ennemis quand on a leurs compagnes pour amies . Ovide observe que Vénus avait plus de temples à Rome que dans aucun lieu du monde. Si on s'y rappelle tous ceux des di* verses Fortunes , de Junon , de Vesta , de Cybèle , de Minerve, de Diane, de Cérès, de Proserpine, des Muses, des Nymphes , de Flore , etc. , on trouvera que les déesses y étaient

encore plus honorées que les dieux. A Paris , les saintes sont plus fêtées que les saints. Cette capitale de la France doit ses prérogatives sur toutes les autres villes du royaume et son influence sur l'Europe à l'élégance des arts , à la variété des modes et à la politesse des mœurs , qui résultent de l'empire des femmes. Les femmes sont à Paris les législatrices du code moral, bien plus puissant que le code légal. Si elles y sont encore opprimées par les lois , qui les soumettent à leurs maris et à leurs enfants majeurs , elles y sont protégées par les mœurs , qui leur réservent en tous lieux les premières places , comme revêtues d'une magistrature naturelle qui les rend , dans tout le cours de notre vie, les législatrices de nos goûts , de nos usages et même de nos opinions. Elles sont, dès notre enfance, nos premiers apôtres ; ce sont elles qui nous apprennent , tout petits , à faire de la même main le signe de la croix et la révérence aux dames , à honorera la fois les autels et leur sexe, comme si elles cherchaient dans nos jeunes âmes des protections pour l'avenir , et à nous inspirer sur leur sein des habitudes religieuses et tendres , qui doivent un jour leur servir de sauvegarde contre la barbarie de nos institutions. Ses lois doivent donc venir avec les mœurs au secours de leur faiblesse , en les appelant par toute la France au partage égal de nos fortunes et de nos droits , puisque la nature les a appelées à celui de nos plaisirs et de nos peines.

Nos livres politiques, pour complaire aux chefs de l'administration , se sont beaucoup occupés des moyens d'augmenter les richesses des États. Il semble qu'un peuple ne puisse jamais avoir trop de vins , trop de blés , trop de bestiaux , et surtout trop d'argent ; car c'est là que tout aboutit en dernier ressort. Mais comment se fait-il qu'on a toujours trop de cette première richesse des empires, je veux dire de l'espèce humaine, puisque presque par toute l'Europe elle est si misérable qu'on ne sait qu'en faire? Un berger n'est point surchargé du nombre de ses moutons; il n'expose point au carrefour de son village de petits agneaux qui viennent de naître ; mais des pères et des mères abandonnent tous les jours leurs enfants nouveau-nés

aux carrefours des villes, et à la porte de leurs hôpitaux. Le nombre des enfants trouvés , à Paris , monte chaque année à cinq et à six mille , et il est le tiers de ceux qui y reçoivent le jour. Dans cette ville si riche et si indigente, les plus misérables rebuts ont une valeur; on y ramasse, au coin des rues, des os , des bouteilles cassées , des cendres , des loques ; un vieux chat y a son prix, ne fût-ce que pour sa peau ; mais personne n'y veut d'un homme misérable. Cet habitant du fortuné royaume de France , cet enfant de Dieu et de l'Église , ce roi de la nature , va sollicitant à chaque porte l'indulgence du chien de la maison , pour y demander d'une voix lamentable, à un être de son espèce , de sa nation et de sa religion , un morceau de pain que souvent il lui refuse. C'est bien pis à la porte des hôtels, où un suisse ne lui permet pas même de se montrer. C'est encore pis dans son grenier , d'où la faim léchasse, quand la honte, plus mordante qu'un chien et plus rébarbative qu'un suisse , lui défend d'en sortir.

Mais la mendicité même n'est plus la ressource de l'indigence , puisqu'on emprisonne les mendiants. Je désire donc , pour subvenir aux besoins du peuple , que tout homme valide manquant de travail ait le droit d'en demander à l'assemblée de son village ou de son quartier. Si elle n'en a point à lui donner , elle enverra sa demande à l'assemblée de la ville dont elle ressortit ; celle-ci, dans le même cas , la portera à l'assemblée provinciale , qui la fera parvenir à l'assemblée nationale , si elle est dans la même impuissance.

Ainsi, l'assemblée nationale aurait en dernier ressort l'état de toutes les familles indigentes du royaume, comme elle aurait celui de tous ses besoins et de ses ressources : elle s'emploierait donc, auprès du roi pour l'établissement de ces familles indigentes dans les provinces qui manqueraient d'ouvriers , ou bien dans nos colonies et les terres nouvellement découvertes , sous un régime semblable à celui de la futureconstitution , afin de lier toujours ces Français à leur patrie , et d'étendre par toute la terre la population , la puissance et la félicité de leur métropole. Ces prévoyances journalières sont

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encore des raisons qui nécessitent la permanence de rassemblée nationale.

Ainsi la Bretagne et Bordeaux, avec leurs landes; la Normandie , avec ses veys , que la mer couvre et découvre deux fois par jour ; la Rochelle et Rochefort, avec leurs marais stagnants; la Provence, avec ses rochers et ses plaines de cailloux ; la Corse , avec ses montagnes et ses makis ; les îles de l'Amérique, avec leurs solitudes; et tant d'autres terres concédées , comme celles de la Corse , en grandes propriétés de dix mille arpents a la fois, et qui sont restées incultes entre les mains de leurs grands propriétaires sans argent , se trou= veraient mises en valeur par les petites propriété ? et fourniraient de nombreux débouchés à tous nos hôpitaux , surtout à ceux des enfants trouvés. L'indigence, coupée dans ses racines , cesserait de produire la mendicité , le vol et la prostitution , qui en sont les fruits naturels, Pour les homme pauvres et invalides , ils seraient soulagés dans leurs familles , ou dans des hospices , au moyen de secours administres par les assemblées de chaque district ; on y emploierait les revenus des hôpitaux, ces vastes foyers de misères et d'épidémies. D'ailleurs, comme il n'y aurait plus de pauvres en santé dans le royaume, il ne s'y trouverait que fort peu de pauvres malades.

Au reste , en indiquant aux pétitions des indigents une période à parcourir d'assemblée en assemblée, je n'ai point voulu donner des entraves à leur liberté ; mais j'ai désiré offrir des moyens assurés de secours , non-seulement à eux , mais aux villages , aux villes , aux provinces , et à l'État même. Si les particuliers ont besoin de travail , les sociétés entières ont souvent besoin de travailleurs. Michel Montaigne désirait « qu'on establist à Paris un bureau de renseigne- « ments, où ceulx qui auroient besoin ou superfluité de quoi « que ce fust pourroient s'adresser mutuellement. » Nous avons exécuté en partie son idée, par l'établissement des Petites-Affiches et de quelques journaux semblables; mais nous ne l'avons guère appliquée qu'aux objets de luxe ,

tels que les meubles, les carrosses, les chevaux, les maisons, les terres, et fort rarement aux hommes. Il faut retendre aux besoins des campagnes , des villes , des provinces, et de l'État même.

Quelque sagesse qui préside à la rédaction du code des lois, il ne faut pas croire que les lois en seront immuables. 11 n'y a d'immuable que les lois de la nature , parce qu'il n'y a que son Auteur qui , par sa sagesse infinie , ait connu les besoins de tous les êtres , dans tous les temps : au contraire , les législateurs des nations n'étant que des hommes, en connaissent à peine les besoins présents , et ne sauraient prévoir ceux que l'avenir leur prépare.

Les lois politiques doivent donc être variables, parce qu'elles n'intéressent que les familles , les corps et les patries, sujets eux-mêmes au changement ; et les lois de la nature doivent être permanentes , parce que ce sont les lois de l'homme et du genre humain, dont les droits sont invariables. Or, je ne connais point d'État en Europe où le contraire ne soit arrivé, c'est-à-dire où l'on n'ait rendu les lois politiques permanentes, et celles de la nature si variables , qu'à peine aujourd'hui on en peut reconnaître les traces.

Par exemple , l'hérédité de la noblesse , qui n'a pas été héréditaire dans son origine , est une loi politique rendue permanente dans toute l'Europe : cependant elle devait varier suivant le besoin des États ; car on devait prévoir que les fami lies nobles se multi plieraient plus que 1 es autres parce qu elles ont plus de crédit, et partant plus de moyens de subsister ; et que les familles bourgeoises riches tendraient sans cesse à s'incorporer avec elles par les anoblissements; de sorte que le nombre des hommes oisifs allant toujours en augmentant, et celui des hommes laborieux toujours en diminuant, l'État, au bout de quelques siècles, se trouverait affaibli par sa propre constitution.

C'est en effet ce qui est arrivé à l'Espagne et à d'autres pays. Cène sont ni les guerres, ni les émigrations en Amérique, (mi ont affaibli l'Espagne, comme tant de politiques l'ont

dit; c'est au contraire la paix, et la trop grande multiplication des familles nobles, qui s'en est ensuivie. Les longues et cruelles guerres de la Ligue détruisirent en France beaucoup de gentilshommes; et la France, loin de s'affaiblir, augmenta en population et en richesses jusqu'à Louis XIV. Les émigrations de l'Angleterre , qui est moins étendue que l'Espagne, ont formé en Amérique des colonies plus florissantes et plus peuplées que les colonies espagnoles ; et , loin de diminuer les forces de l'Angleterre, elles les auraient augmentées, si elles avaient été mieux liées avec leur métropole, dont elles se sont séparées à cause de leur puissance même.

C'est qu'en Angleterre les intérêts de la noblesse sont liés avec ceux du peuple, et que, comme lui, elle se livre à l'agriculture , à la navigation marchande , au commerce , etc. Enfin plusieurs États en Italie , qui , comme Venise , Gênes , Naples, la Sicile, etc., n'ont ni guerres à supporter, ni colonies à entretenir, sont dans un état de faiblesse qui augmente de plus en plus , sans qu'on puisse l'attribuer à d'autres causes qu'à l'hérédité même de la noblesse , et aux anoblissements qui y multiplient la classe oisive des nobles , aux dépens des classes laborieuses du peuple.

Si l'ancienne loi épiscopale , qui ordonnait en Europe aux testateurs de stipuler dans leurs testaments , sous peine de nullité, des donations en faveur de l'Église , avec privation de la sépulture ecclésiastique contre les gens qui mourraient sans faire de testament , n'avait pas été abrogée , ainsi que la permission aux gens de mainmorte d'acquérir des biens fonds; il est certain que toutes nos terres seraient depuis longtemps au pouvoir du clergé , comme toutes nos dignités sont à celui de la noblesse. Il est encore certain que si la coutume qui permet aux gens de finance d'agioter les papiers publics n'est pas abolie chez nous , tout notre argent se trouvera entre les mains des agioteurs. lien est de même des compagnies privilégiées en tout genre. Ainsi une nation peut, par la seule permanence des lois et des coutumes qui ont peut-être servi autrefois à sa prospérité , se trouver à la fin dépouillée de

son honneur, de ses terres , de son commerce, et de sa liberté.

Au contraire, une nation, en rendant variables , pour l'intérêt de quelques corps , les lois de la nature qui doivent être permanentes, abolit à la longue la plupart des droits de l'homme : tantôt ce sont ceux du mariage , tantôt ceux de la liberté personnelle, comme au mont Jura et dans nos colonies, etc.

Ce sera donc une loi fondamentale de notre constitution future , que les seules lois de la nature seront permanentes , et que toutes les lois politiques pourront être changées et réformées par l'assemblée nationale , toutes les fois que l'exigera le bonheur de la nation , parce que le bonheur d'une nation est lui-même une conséquence de cette loi de la nature , qui s'est proposé constamment, dans les harmonies variables de ses ouvrages, le bonheur de tous les hommes.

Mais comme les lois de la nature disparaissent elles -mêmes des sociétés , par les seuls préjugés inspirés à l'enfance , en sorte que les hommes viennent à croire que ce qui est naturel leur est étranger , et que ce qui leur est étranger est naturel , il est nécessaire de poser la base de notre constitution future sur une éducation nationale, afin qu'au défaut de la raison , elle devienne agréable à notre postérité, au moins par la douceur de l'habitude.

Avant d'établir une école de citoyens , on devrait établir une école d'instituteurs. J'admire avec étonnement que tous les arts ont parmi nous leur apprentissage, excepté le plus difficile de tous, celui de former des hommes. Il y a plus : l'état d'instituteur est, pour l'ordinaire, la ressource de ceux qui n'ont point de talent particulier. L'assemblée nationale doit s'occuper soigneusement d'un établissement si nécessaire. Elle choisira des hommes propres à faire des instituteurs, non

parmi des docteurs et des intrigants , suivant notre usage, mais parmi des pères de famille qui auront bien élevé euxmêmes leurs enfants. Je ne parle pas de ceux qui en ont fait des savants et des beaux esprits , mais de ceux qui les ont rendus pieux, modestes, naïfs, doux , obligeants et heureux, c'est-àdire qui les ont laissés à peu près tels que la nature les avait faits. Il ne faudra , pour remplir ces places , ni brevets de maîtres es arts, ni lettres du grand chantre, mais des enfants beaux et bons ; et comme c'est à l'œuvre qu'on doit connaître l'ouvrier, on jugera capables d'élever des citoyens des hommes qui ont bien élevé leur famille.

Ces instituteurs doivent jouir de la noblesse personnelle , à cause de la noblesse de leurs fonctions. Ils seront sous l'inspection immédiate de l'assemblée nationale , et ils auront sous leur direction tous les maîtres de science, de langues, d'arts et d'exercices. Ils seront répartis dans les principaux quartiers de Paris et dans toutes les villes du royaume, pour y établir des écoles nationales; et il ne pourra y avoir, même dans un village, de simple maître d'école qui ne soit institué par eux.

Ils s'occuperont d'abord à réformer toute notre éducation gothique et barbare du temps de Chariemagne. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en banniront l'ennui , la tristesse , les larmes , les châtiments corporels ; qu'ils élèveront les enfants à l'amour et non à la crainte, pour en faire des citoyens et non des esclaves, etc. Puisqu'ils sont pères d'enfants heureux, la nature leur en a appris bien plus qu'à moi, inutile célibataire ; mais comme ils sont Français, ils ne doivent pas être moins en garde contre les méthodes qui exaltent l'âme que contre celles qui l'avilissent.

Ils banniront donc l'émulation de leurs écoles. L'émulation , dit-on, est un stimulant : c'est précisément pour cela qu'ils doivent la réprouver. Hommes sans art et sans artifice , laissez les épices aux hommes dont le goût est affaibli ; ne présentez aux enfants de la patrie que des mets doux et simples comme eux et comme vous ; il ne faut pas donner la fièvre à leur

sang pour le faire circuler ; laissez-le couler de son cours naturel ; la nature y a assez pourvu dans un âge si actif et si remuant. Les inquiétudes de l'adolescence, les passions de la jeunesse , les soucis de l'âge viril , ne l'enflammeront un jour que trop , sans qu'il soit en votre pouvoir de le calmer.

L'émulation est un stimulant d'une étrange espèce ; nous ne nous servons pas d'elle , c'est elle qui se sert de nous. Quand nous nous proposons de subjuguer un rival, c'est elle qui nous subjugue. Semblable à l'homme qui brida et monta le cheval à sa requête pour le venger du cerf, une fois en selle sur notre âme , elle nous force d'aller où nous n'avons que faire , et de courir après tout ce qui va plus vite que nous ; elle remplit toute la carrière de notre vie de soucis, d'inquiétudes et de vains désirs ; et quand la vieillesse a ralenti tous nos mouvements , elle nous éperonne encore par de vains regrets : Post equitem sedet atra cura.

Ai-je eu besoin dans l'enfance de surpasser mes camarades à boire , à manger, à promener , pour y trouver du plaisir ? Pourquoi a-t-il fallu que j'apprisse à les devancer dans mes études, pour y prendre du goût ? N'ai-je pu m'instruire à parler et à raisonner, sans émulation ? Les fonctions de l'âme ne sont-elles pas aussi naturelles et aussi agréables que celles du corps ? Si elles attristent nos enfants , c'est la faute de nos méthodes , et non celle de la science; ce n'est pas faute d'appétit de leur part. Voye-s comme ils sont imitateurs de tout ce qu'ils voient faire et de tout ce qu'ils entendent dire ! Voulez-vous donc attacher les enfants à vos exercices? faites comme la nature pour les siens : attachez-y du plaisir ; ils y courront d'eux-mêmes.

L'émulation est la cause de la plupart des maux du genre humain. Elle est la racine de l'ambition , car l'émulation produit le désir d'être le premier; et le désir d'être le premier n'est autre chose que l'ambition qui se partage, suivant les positions et les caractères , en ambition positive et négative , d'où coulent presque tous les maux de la vie sociale.

L'ambition positive engendre l'amour de la louange, des

prérogatives personnelles et exclusives pour soi ou pour son corps, des grandes propriétés en dignités, enterres et en emplois; enfin elle produit l'avarice, cette ambition tranquille de l'or, par où finissent tous les ambitieux. Mais l'avarice seule traîne à sa suite une infinité de maux, en ôtantaux autres citoyens les moyens de subsister, et produit , par une réaction nécessaire , les vols, les prostitutions, le charlatanisme, la superstition.

L'ambition négative engendre à son tour la jalousie , les médisances, les calomnies, les querelles, les procès, les duels, l'intolérance. De toutes ces ambitions particulières se compose l'ambition nationale, qui se manifeste dans un peuple par l'amour des conquêtes , et dans son prince par celui du despotisme. C'est de l'ambition nationale que dérivent les impôts, l'esclavage, les tyrannies et la guerre, qui seule est le fléau du genre humain.

J'ai cru fort longtemps l'ambition naturelle à l'homme ; mais aujourd'hui je la regarde comme un simple résultat de notre éducation. Nous sommes enveloppés de si bonne heure par les préjugés de tant d'hommes qui ont des intérêts à nous les inspirer, qu'il nous est bien difficile de démêler dans le reste de la vie ce qui nous est naturel ou artificiel. Pour juger des institutions de nos sociétés , il faut nous en éloigner; mais, pour juger des sentiments de notre cœur, il faut y rentrer. Pour moi , qui ai été longtemps repoussé en moi-même par les mœurs publiques, et qui m'éloigne du monde de plus en plus par mes habitudes , il me semble que l'homme ne se porte de lui-même, ni à s'élever audessus ni à s'abaisser au-dessous de ses semblables, mais à vivre leur égal. Ce sentiment est commun à tous les animaux, dont les individus et les espèces ne sont point asservis les uns aux autres; à plus forte raison doit-il l'être à tous les hommes , qui ont un besoin mutuel de s'entre-secourir. L'amour de l'ambition n'est donc pas plus naturel au cœur humain que celui de la servitude. L'amour de l'égalité tient le milieu entre ces deux extrêmes , comme la vertu , dout il ne diffère pas : il est la justice universelle ; il est entre deux

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contraires, comme l'harmonie qui gouverne le monde. C'est lui que Confucius appelait « le juste milieu , » qu'il regardait comme la cause de tout bien, et qu'il appelait encore par excellence « la vertu du cœur. » Il en faisait consister le principe dans la piété, c'est-à-dire dans l'amour de tous les hommes en général. Il recommande souvent, dans ses écrits , « de ne pas faire souffrir aux autres ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même. » C'est sur cette base naturelle qu'a été élevé l'édifice inébranlable des lois de la Chine , le plus ancien empire de l'univers. Les enfants ni les jeunes gens ne sont point élevés à la Chine à se surpasser les uns les autres. Us ne connaissent, dit le philosophe la Barbinais , ni nos thèses , ni nos disputes d'écoles. Ils sont simplement soumis à des examens de morale par des commissaires nommés par la cour. Ces commissaires choisissent ceux qui se montrent les plus capables, de quelque condition qu'ils soient , pour les faire passer par différents grades à celui de mandarin, d'où ils peuvent parvenir jusqu'au ministère.

L'émulation que nous inspirons à nos enfants est, si j'ose dire , une ambition renforcée ; car l'ambitieux ne veut monter tout au plus qu'à la première place; mais l'émulateur veut encore s'élever aux dépens d'un rival. Ce n'est pas assez pour lui de parvenir au sommet de la montagne ; il veut en voir tomber ses rivaux. C'est un dieu cruel, auquel il ne suffit pas d'avoir un temple et de l'encens ; il lui faut des victimes.

Il est remarquable que l'émulation qu'on nous inspire dès l'enfance produit un plus mauvais effet chez nous autres Français , et nous rend plus vains qu'aucun autre peuple de l'Europe. Il y en a plusieurs raisons dans nos mœurs; mais, sans sortir de notre éducation, je trouve une cause particulière de l'ambition vaniteuse de nos enfants dans celle de nos professeurs. En Suisse, en Hollande, en Angleterre , en Allemagne, en Italie , en Russie , et , je crois , dans toutes les universités de l'Europe, les places de professeurs mènent à des magistratures, à des places de conseiller aulique, ou à d'autres emplois qui les lient à l'administration de l'État : il en était de

VŒUX POUR UNE EDUCATION NATIONALE. fes

même autrefois chez nous avant que tout y fût devenu vénal l. Ces professeurs étrangers dirigent donc en partie leurs disciples vers le but où ils tendent eux-mêmes , c'est-à dire vers la chose publique. Mais nos régents français , obligés de circonscrire toute leur ambition dans des collèges , ne la satisfont qu'en l'inspirant aux enfants , sans en prévoir les conséquences pour les citoyens. Ils établissent parmi eux de petits empires dont ils distribuent les dignités et les couronnes , mais avec elles les jalousies et les haines qui accompagnent partout l'émulation. Cependant ils ont assez d'exemples de ses fatales suites chez les peuples anciens et modernes. Pour quelques talents , que de vices elle y a fait écîore ! Au reste , si l'émulation a élevé de grands hommes dans quelques républiques, c'est parce que les citoyens pouvaient y parvenir à tout. Mais chez nous , où le mérite seul ne mène plus à rien , où on ne peut s'élever aux petites places sans argent , aux grandes sans naissance , et à aucune sans intrigue , la foule des ambitieux ne s'occupe qu'à abattre tout ce qui s'élève. Un voyageur, homme de mérite, me disait il y a quelque temps : « Je trouve « aujourd'hui dans le mépris des hommes que j'au laissés ici « l'année passée au plus haut degré de l'estime publique. S'ils « ne la méritaient pas , pourquoi l'ont-ils obtenue ? et pour- « quoi l'ont-ils perdue , s'ils la méritaient? Il y a en France un « agiot de réputations que je n'ai vu nulle part. »

C'est l'émulation des enfants qui est chez nous la première cause de l'inconstance des hommes : comme elle inspire, avec ses croix, ses médailles , ses livres , ses prix, ses thèses, ses concours, à chacun d'eux d'être le premier , elle les remplit d'insubordination pour leurs supérieurs, de jalousie pour leurs égaux, et de mépris pour leurs inférieurs. Mais comme les extrêmes se touchent, cette éducation ambitieuse est en même temps très-servile. Comme elle ne les mène que par l'amour de la louange ou par la crainte du blâme , elle les met pour toute leur vie à la discrétion des flatteurs , qui , pour l'ordinaire > ne savent pas moins médire que flatter.

1 Les charges à l'armée et dans la magistrature se vendaient encore.

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Notre éducation ne nous dispose pas moins à l'opiniâtreté qu'à l'inconstance. C'est par la vanité et la faiblesse qu'elle nous inspire , que l'esprit de parti a tant de pouvoir , et qu'il suffit à un ambitieux de dire à ceux de ses partisans qui balanceraient à soutenir ses opinions , « Vous n'avez pas de courage, » pour les ramener à lui. Il y a cependant, non du courage , mais beaucoup de faiblesse , à se laisser entraîner aux passions d'un homme , de son corps , ou même de sa patrie. C'est parce que d'un côté on n'ose y résister, et que de l'autre on est environné de forces qui nous appuient , qu'on se croit fort. Si on était dans le parti opposé , on serait de l'avis contraire , par la même faiblesse. Lorsque je vois deux hommes disputer avec chaleur, je me dis souvent : Chacun d'eux soutiendrait une opinion opposée , s'il était né à cent lieues d'ici. Que dis-je? il suffit seulement de la traverse d'une rue pour être à jamais l'ennemi juré d'une opinion , dont on aurait été le plus zélé partisan si on avait été élevé dans la maison voisine. Changez l'éducation d'un homme, vous changez son régime, son habit, sa philosophie, sa morale , sa religion, son patriotisme, etc. L'Africain pensera comme l'Européen, et l'Européen comme l'Africain; Le républicain aura les sentiments du despote, et le despote ceux du républicain. Certes, une chose bien humiliante pour T homme, et capable de;no us éloigner de la recherche de la vérité, c'est de voir que non-seulement nos lumières acquises, mais nos sentiments, qui semblent naître avec nous, dépendent presque entièrement de notre éducation .

Nous sommes donc forcés , si nous aimons la vérité et -les hommes, de revenir aux lois de la nature, puisque celles des sociétés nous remplissent de préjugés dès la naissance , et nous rendent souvent les ennemis les uns des autres. Or, pour y disposer l'enfance, il faut lui inspirer l'esprit de modération. Cet esprit, que les enthousiastes, les fanatiques et tous les ambitieux regardent comme une faiblesse , est le véritable courage ; car il résiste seul aux partis opposés. C'est la royauté de l'âme , qui , comme celle de la nature , tient la ba-

lance entre les extrêmes, et maintient l'harmonie des êtres. La vertu tient le milieu : Stat in medio virtus.

On dressera donc les enfants à ne jamais perdre le sentiment de leur conscience, et à l'appuyer sur celui de la Divinité , qui n'est pas moins naturel à l'homme. On développera en eux ce sentiment par la lecture simple de l'Évangile : ainsi, au lieu de leur apprendre à se préférer aux autres par une émulation qui est pour les autres et pour eux une source perpétuelle de troubles, on les laissera se contenter d'abord d'eux-mêmes, afin que, pendant les orages d'une société discordante , ils trouvent au moins dans leur cœur le repos et la paix. Bientôt on les élèvera à préférer les autres à eux-mêmes, par la connaissance de leurs propres besoins, auxquels ils ne peuvent pourvoir tout seuls. De là dérivera l'amour de leur père , de leur mère , de leurs parents , de leurs amis, de leur patrie ? de tous les hommes , ainsi que l'exercice de toutes les vertus qui font le bonheur des associés. On leur enseignera toutes les sciences convenables à ces principes. On retranchera donc de leur éducation une partie des années employées à la stérile étude de la langue latine, qu'on peut apprendre par l'usage, méthode plus courte, plus sûre et plus agréable que celle de nos grammaires; on y joindra l'usage de la langue grecque , dont l'étude est beaucoup trop négligée parmi nous.

Toute l'éducation de l'Europe porte aujourd'hui sur ces deux langues mortes , qui ne servent en rien à nos besoins. Cependant je ne puis, pour l'honneur des lettres , m' empêcher de faire ici une réflexion : c'est que la gloire des empires dépend uniquement des gens de lettres. Si on apprend aujourd'hui le grec, et le latin; si toute l'éducation européenne est fondée, depuis Charlemagne, sur cette étude; si nous parlons si souvent de la Grèce et de l'Italie , et de leurs anciens habitants , c'est parce que ces pays ont produit une douzaine d'écrivains, tels qu'Homère, Platon, Hippocrate, Plutarque, Xénophon, Démosthène, Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Tacite , Pline, etc. C'est donc pour une douzaine d'hommes de génie de l'antiquité , ou deux douzaines au plus 7 que sont

fondées nos universités ; en sorte que s'ils n'avaient pas existe1, nous n'aurions point d'éducation publique , et Ton ne s'embarrasserait pas plus en Europe de savoir le grec et le latin, que l'arabe ou letartare. A la vérité , Rome et la Grèce ont produit beaucoup d'hommes célèbres en différents genres ; mais il en est de même de plusieurs pays , comme la Chine , dont nous ne parlons point dans les collèges , parce que nous ne connaissons point d'écrivains fameux qui aient célébré leurs grands hommes. D'ailleurs ceux qui nous ont fait connaître les Grecs et les Romains n'avaient besoin ni de leurs grands hommes ni de leurs villes , pour nous laisser des monuments dignes d'eux; il leur suffisait de leur génie. C'est celui d'Homère qui a fait errer Ulysse, et créé les dieux et les héros de Y Iliade. Celui de Virgile n'aurait eu besoin, pour venir jusqu'à nous et bien au delà , que de ses bergers et de sesbergères. Les bords des ruisseaux où il se repose nous plaisent plus que ceux du Gange, et les travaux de ses abeilles nous intéressent autant que la fondation de l'empiré romain. Les autres ont de même leurs talents particuliers. Certes ils méritent bien tous qu'on emploie quelques années de l'enfance à les connaître, et plusieurs années de la vie à en jouir ; mais ils avaient eux-mêmes trop de bon sens pour ne pas désapprouver, s'ils vivaient parmi nous , que l'éducation des nations européennes portât uniquement sur l'étude de leurs ouvrages. Eux-mêmes n'ont point passé toute leur première jeunesse à apprendre des langues étrangères , mais à étudier la nature , dont ils nous ont laissé des tableaux ravissants. Un étranger arrivé à Prague demandait le plan de cette ville à son hôte , afin , disait-il , de la connaître. « Le plan de Prague est à Vienne, luirépon « dit l'hôte : nous n'en avons pas besoin ici, nous avons la « ville. » Ainsi pouvons-nous dire par rapport aux ouvrages des anciens , même les plus parfaits : « Nous n'avons pas besoin des Gêorgiques, nous avons la nature. » A la vérité, les anciens nous ont laissé de grandes connaissances sur les affaires et les hommes de leurs temps ; mais nous avons nos compatriotes qu'il faut éclairer et rendre plus heureuv

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Onjoindra aux exercices de l'intelligence qui doivent former î'esprit et le cœur des enfants , ceux qui fortifient le corps et le rendent propre à servir la patrie, comme la natation, la course à pied, les évolutions militaires, usitées chez les anciens , que nous étudions si longtemps dans la théorie , et si inutilement dans la pratique. On apprendra à chacun d'eux un art conforme à ses goûts, afin qu'il puisse trouver en luimême des ressources contre les révolutions de la fortune.

On accoutumera les enfants au régime végétal, comme le plus naturel à l'homme. Les peuples qui vivent de végétaux sont, de tous les hommes , les plus beaux, les plus robustes^ les moins exposés aux maladies et aux passions, et ceux dont la vie dure plus longtemps. Tels sont, en Europe, une grande partie des Suisses. La plupart des paysans, qui sont par tout pays la portion du peuple la plus vigoureuse, mangent fort peu de viande. Les Russes ont des carêmes et des jours d'abstinence multipliés, dont leurs soldats mêmes ne s'exemptent pas; et cependant ils résistent à toutes sortes de fatigues. Les nègres, qui supportent dans nos colonies tant de travaux, ne vivent que de manioc , de patates et de maïs ; les brames des ïndes, qui vivent fréquemment au delà d'un siècle, ne mangent que des végétaux. C'est de la secte pythagoriqne que sont sortis Ëpaminondas, si célèbre par ses vertus; Archytas, par son génie pour les mécaniques ; Milon de Crotone, par sa force; et Pythagore lui-même, le plus bel homme de son temps , et sans contredit le plus éclairé , puisqu'il fut le père de la philosophie chez les Grecs. Gomme le régime végétal comporte avec lui plusieurs vertus et qu'il n'en exclut aucune, il sera bon d'y élever les enfants, puisqu'il influe si heureusement sur la beauté du corps et sur la tranquillité de Fâme. Ce régime prolonge l'enfance, et par conséquent la vie humaine. J'en ai vu un exemple dans un jeune Anglais âgé de quinze ans et qui ne paraissait pas en avoir douze. Il était de la figure laplus intéressante, de la santé la plus robuste, et du caractère le plus doux : il faisait les plus grandes traites à pied , et

ne se fâchait jamais, quelque événement qui lui arrivât. Son père , appelé M. Pigot , me dit qu'il l'avait élevé entièrement dans le régime pythagorique , dont il avait reconnu les bons effets par sa propre expérience. Il avait formé le projet d'employer une partie de sa fortune , qui était considérable , à établir dans l'Amérique anglaise une société de pythagoriciens occupés à élever, sous le même régime, les enfants des colons américains dans tous les arts qui intéressent l'agriculture. Puisse réussir cette éducation , digne des plus beaux jours de l'antiquité ! Elle ne convient pas moins à une nation guerrière qu'à une nation agricole. Les enfants des Perses, du temps de Cyrus , et par son ordre , étaient nourris avec du pain, de l'eau et du cresson : ils se choisissaient entre eux des chefs auxquels ils obéissaient ; ils formaient des assemblées, où, comme dans celles de leurs pères, on agitait toutes les questions qui intéressaient le bien public. Ce fut avec ces enfants , devenus des hommes, que Cyrus fit la conquête de l'Asie. J'observe que Lycurgue introduisit une grande partie du régime physique et moral des enfants des Perses , dans l'éducation de ceux de Lacédémone.

Il est au moins indispensable d'apprendre à nos enfants ce qu'ils doivent pratiquer étant hommes , et de préparer la génération prochaine à goûter notre nouvelle constitution, de peur qu un jour, par émulation à l'égard de leurs pères, ainsi que nous avons fait souvent à l'égard des nôtres , ils ne viennent à renverser toutes nos lois , uniquement pour avoir la vanité d'en substituer d'autres à leur place. Il résultera d'une éducation nationale, liée à notre législation future, une constitution appropriée à nos besoins et à ceux de notre prospérité. Il arrivera de là que la plupart de nos bons esprits n'étant plus repoussés des emplois publics par leur vénalité, ne s'isoleront plus dans des académies et des universités pour s'y occuper uniquement des affaires de la Grèce et de Rome , où ils nous font admirer leur intelligence , qu'ils n'emploient presque jamais à servir leur pays ; semblables à ces vases antiques qui nous

plaisent par la beauté de leurs formes, mais qui ne servent que de parade dans nos cabinets, parce qu'ils n'ont point été taillés pour nos usages.

La même politique qui lie , pour leur bonheur, toutes les familles d'une nation les unes avec les autres, doit lier entre elles toutes les nations, qui sont des familles du genre humain. Tous les hommes se communiquent, même sans s'en douter, leurs maux et leurs biens, d'un bout de la terre à l'autre. La plupart de nos guerres, de nos épidémies, de nos préjugés , de nos erreurs , nous sont venus du dehors. Il en est de même de nos arts, de nos sciences et de nos lois. Mais à ne s'arrêter qu aux biens delà nature, voyez nos champs. Nous devons presque tous les végétaux qui les enrichissent aux Égyptiens , aux Grecs , aux Romains , aux Américains , à des peuples sauvages. Le lin vient des bords du Nil , la vigne de l'Archipel , le blé de la Sicile, le noyer de la Crète , le poirier du mont ida, la luzerne de la Médie , la pomme de terre de l'Amérique , le cerisier du royaume de Pont , etc. Quelle ravissante harmonie forme aujourd'hui l'ensemble de ces végétaux étrangers , au milieu de nos campagnes françaises ! vous diriez que la nature , comme un roi , y convoque ses états généraux. On y distingue différents ordres , comme parmi des citoyens. Ici sont les humbles graminées , qui, semblables aux paysans , portent les utiles moissons : de leur sein s'élèvent des arbres fruitiers, dont les fruits, moins nécessaires, sont plus agréables , mais qui exigent des greffes et une éducation plus soignée , comme des bourgeois. Sur les hauteurs sont les chênes , les sapins et les puissances des forêts , qui , comme la noblesse , mettent les plaines à l'abri des vents ; ou, comme le clergé , s'élèvent vers le ciel pour en attirer les rosées. Dans le coin d'un vallon sont des pépinières, comme des écoles où s'élève la jeunesse des vergers et des bois. Aucun de ces végé-

taux ne nuit à l'autre ; tous jouissent du sol et du soleif * tous s'entr'aident et se prêtent des grâces mutuelles : les plus faibles servent d'ornement aux plus robustes , et les plus robustes d'appui aux plus faibles. Le lierre, toujours vert , tapisse l'écorce raboteuse du chêne; le gui doré brille dans le sombre feuillage de l'aune , le tronc nu de l'érable s'entoure des guirlandes du chèvrefeuille , et le peuplier pyramidal de l'Italie élève vers le ciel les pampres empourprés de la vigne. Chaque classe de végétaux a son oisea« comme son orateur : l'alouette s'élève en chantant du sein des moissons ; la tourterelle soupire au haut d'un orme ; le rossignol , du milieu d'un buisson , fait entendre ses touchantes doléances. En diverses saisons , des tribus d'hirondelles , de cailles, de pluviers , de loriots , de rouges-gorges , arrivent du nord ou du midi , font leurs nids dans nos campagnes , et se reposent dans les caravansérais que la nature leur a préparés. Chacun d'eux adresse ses pétitions au soleil , comme à un roi , et lui demande ses bienfaits pour le district qu'il habite : ils ne s'arrêtent dans nos plaines , nos guérets et nos bocages., que parce qu'ils y reconnaissent les plantes de leur pays, et qu'ils y trouvent à vivre dans l'abondance. L'homme seul n'a point d'asile dans les possessions de l'homme , s'il lui est étranger. En vain l'Italien soupire à la vue du (iguier qui a ombragé son enfance; en vain l'Anglais admire dans nos champs français les cultures de son pays : l'un et l'autre mourront de faim au milieu de nos récoltes , s'ils n'ont point d'argent, et peut-être en prison , s'ils n'ont point de passe-port , et s'ils sont d'une nation ennemie.

Ce n'est point par cette indifférence** pour les étrangers que les Orientaux sont parvenus à ce point de grandeur qui les a rendus le centre des nations. Ils ne voyagent point chez les peuples de l'Europe, mais ils attirent chez eux les hommes de tous les pays, par des établissements pleins d'humanité. C'est pour leurs princes et leurs citoyens riches l'objet le plus méritoire de leur religion, de construire, pour l'utilité des voyageurs , des ponts sur les rivières, des réservoirs d'eau fraîche

dans des lieux arides, et des caravansérais dans les villes et sur les chemins. Souvent le tombeau du fondateur s'élève auprès du monument de sa bienfaisance , et on y distribue , à certains jours , des vivres à tous les passants. Le voyageur bénit la main qui lui prépare un secours inespéré au milieu d'une solitude; et il conserve à jamais le souvenir de cette terre hospitalière. Les Orientaux permettent à toutes les nations l'exercice de leur religion; et s'ils en reçoivent des ambassadeurs, ils les défrayent pendant tout le temps de leur séjour. Telles sont , à l'égard des étrangers , les mœurs des Turcs, des Persans, des Indiens, des Chinois ; de ces peuples que nous osons appeler barbares.

Il n'y a que l'étude de la nature qui puisse nous éclairer sur les droits du genre humain et sur les nôtres. Des corps intolérants les ont usurpés en Europe, pendant des siècles vraiment barbares. Ils détournèrent à leur profit nos respects, nos richesses, nos lumières et nos devoirs; mais, ens'emparant de l'empire de l'opinion, ils ne purent se rendre maîtres de celui delà nature. Ce fut le retour des lettres qui nous rappela à ses lois. On vit naître d'abord l'étude de ses harmonies chez les peuples sensibles , et celle de ses éléments chez les peuples pensants. L'Italie eut des peintres et des poètes, l'Allemagne des naturalistes, et l'Angleterre, des philosophes. Bientôt les lumières s'étendirent du règne fossile au végétal : Tournefort parut en France , et Linnée en Suède. L'étude des végétaux avait fait , vers le commencement de ce siècle , les plus grands progrès en Angleterre. Des amis des hommes et de la nature transplantèrent dans leurs jardins les plantes agrestes de nos campagnes , et naturalisèrent dans nos campagnes les plantes étrangères qu'ils cultivaient dans leurs jardins. On se reposa près de sa maison , sur l'herbe des prairies , au pied des arbres des forêts ; et on voyagea dans nos plaines à l'ombre des marronniers d'Inde et des acacias de l'Amérique. Quelques philosophes , entre autres Buffon , tentèrent chez nous de naturaliser les animaux étrangers ; mais , faute d'avoir connu que le règne «mimai était lié nécessairement au règue végétal , ces tentatives

n'eurent presque aucun succès. Le renne et la vigogne refusèrent de vivre dans nos climats, où ils ne trouvaient pas même les plantes de leur pays qui servent à leur nourriture. Cependant des animaux des contrées les plus chaudes , enfermés dans nos serres avec les végétaux de leurs climats , y firent des petits. On vit en France, avec surprise, naître des titiris , des makis de Madagascar, et des perroquets de Guinée. Sans doute leurs parents , entourés de bananiers , d'yucca , d'aloès , se crurent dans les forêts de l'Afrique, et le sentiment de la patrie fit renaître en eux celui de leurs amours. Sans doute chacun d'eux ferait son nid dans nos campagnes, si le végéta! qui doit nourrir ses petits y donnait son fruit.

Oh ! qu'il serait digne d'une nation éclairée , riche et généreuse, d'y naturaliser des hommes étrangers , et de voir dans son sein des familles asiatiques , africaines et américaines , se multiplier au milieu des plantes mêmes! dont nous leur sommes redevables ! Nos princes élèvent dans leurs ménageries , près de leurs châteaux , des tigres , des hyènes , des ours blancs , des lions et des bêtes féroces de toutes les parties du monde , comme des marques de leur grandeur : il leur serait bien plus glorieux d'entretenir auprès d'eux des infortunés de toutes les nations, comme des témoignages de leur humanité.

A la vérité, l'intérêt de la politique commence à répandre ce sentiment en Europe, et c'est le nord qui nous en donne l'exemple. La Russie se pique d'avoir sous sa dépendance des hommes de toutes les nations et de toutes h>* religions. Lors du couronnement de l'impératrice Catherine II, à Moscou, son premier peintre m'ayant fait l'honneur de me consulter sur la composition du tableau qu'il en devait faire, je lui conseillai d'y représenter des députés de toutes les nations qui sont sous l'empire de Russie : des Tartares, des Finlandais , des Cosaques , des Samoïèdes, desLivoniens, des Kamtschadales , des Lapons, des Sibériens, des Chinois , etc. , portant chacun en présent quelque production particulière à son pays. Les physionomies, les costumes

et les tributs de tant de peuples différents , auraient , selon moi, mieux figuré dans cette illustre cérémonie que les diamants et les tapisseries de la couronne. Mais , soit que cette idée simple et populaire ne plût pas à un peintre de cour, ou qu'elle lui parût d'une trop difficile exécution , il iui substitua les lieux communs et inintelligibles de l'allégorie. Il y avait de mon temps , au service de Russie , des Français , des Anglais , des Hollandais , des Allemands , des Danois , des Suédois, des Polonais, des Espagnols, des Italiens, des Grecs, des Persans... La Russie doit ces grandes vues à Pierre le Grand. Ce prince avait jusqu'à des nègres à son service militaire. Il y éleva au grade de lieutenant général un noir de Guinée, appelé Annibal, qu'il avait fait instruire dès l'enfance, et qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes. Il honora cet Africain de sa confiance, au point de lui donner la place de directeur général du génie ; ce que je suis bien aise de rapporter, pour faire voir la mauvaise foi de ceux qui ne supposent pas les nègres capables d'un certain degré d'intelligence. J'ai vu à Pétersbourg , en 1765, le fils de ce générai nègre , qui était colonel d'un régiment , et estimé de tout le monde, quoique mulâtre. Pourquoi , nous autres Français , qui nous croyons plus policés que les Russes , n'avons-nous pas encore rendu une pareille justice aux nations ? A la vérité , j'ai vu des Turcs au service du roi , mais c'était sur les galères. Étant à Toulon en 1763 , au moment de m'embarque»; pour Malte , menacé d'un siège de la part des Turcs , un homme à barbe longue , en turban et en robe , qui était assis sur ses talons à la porte du café de la marine , m'embrassa les genoux comme j'en sortais , et me dit en langue inconnue quelque chose que je n'entendais pas. Un officier de la marine qui l'avait compris me dit que cet homme était un Turc esclave , qui , sachant que j'allais à Malte , et ne doutant pas que son sultan ne prît cette île et ne réduisit tous ceux qui s'y trouveraient à l'esclavage , me plaignait de tomber si jeune dans une destinée semblable à la sienne. Je remerciai ce bon musulman de l'intérêt qu'il prenait à moi, et je demandai

40j5 VŒUX POUR LES NATIONS.

à cet officier pourquoi ce Turc lui-même était esclave en France , puisque nous étions en paix avec les Turcs , et , qui plus est, leurs alliés. Il me dit que cet homme avait été pris sur un vaisseau barbaresque ; mais que c'était seulement par grandeur pour le service du roi qu'on le tenait dans F esclavage ainsi que quelques-uns de ses compatriotes; qu'on avait pour cet usage déjà bien ancien une galère appelée la galère turque ; qu'on les y traitait avec douceur en les laissant faire à peu près tout ce qu'ils voulaient , excepté qu'on veillait soigneusement à ce qu'ils n'écrivissent point à Constantinople , de peur qu'ils ne fussent réclamés par la Porte. Ce mot de grandeur m'est revenu plusieurs fois dans l'esprit sans que j'aie pu le comprendre. Quel rapport y a-t-il entre la grandeur de nos rois et l'esclavage de quelques Turcs qui ne leur ont jamais fait de mal? C'est sans doute aussi pour cette même grandeur qu'on représente des hommes enchaînés au pied de leurs statues. Mais puisque nos rois veulent avoir des Turcs, comme les rois de l'Asie ont des éléphants , il me semble qu'il serait plus digne de leur grandeur de les mettre dans un bon hospice que sur une galère.

A la vérité , les princes de l'Europe entretiennent des régiments étrangers chez eux , et des consuls , des résidents et des ambassadeurs chez les peuples étrangers ; mais ces ministres de leur politique sont souvent les causes de nos discordes. Les peuples doivent se lier entre eux , non par des traités de guerre ou de commerce , mais par des bienfaits ; non par les intérêts de l'orgueil ou de l'avarice, mais par ceux de l'humanité ou de la vertu.

C'est à nous autres Français à en montrer l'exemple aux nations. Nous sommes de tous les peuples de l'Europe ceux qui ont le plus de philanthropie, et nous la devons à nos mauvaises institutions. La philanthropie est naturelle au cœur humain; mais la nature l'a divisée en différents degrés, afin que nous en fissions l'apprentissage en parcourant les différents âges de la vie. Nous passons successivement par l'amour de notre famille , de notre tribu , de notre patrie , avant de

nous instruire à aimer le genre humain. Dans l'enfance , nous apprenons à respecter nos parents , qui nous ont donné la naissance et l'éducation; dans la jeunesse , la tribu qui nous assure un état pour subsister, et une compagne pour nous reproduire ; dans l'âge viril , la patrie qui nous associe à ses emplois , et nous donne les moyens d'établir notre famille ; enfin , dans la vieillesse , délivrés de la plupart de nos passions , nous étendons nos affections au genre humain. Mais ces degrés que la nature nous fait parcourir dans la carrière de la vie , pour en étendre avec elle les jouissances , sont détruits par nos habitudes sociales. L'amour de la famille s'éteint dès notre enfance par les nourrices et les pensions hors de la maison paternelle ; celui de notre tribu , par les mœurs financières qui confondent tous les rangs; celui de la patrie, parce que nous n'y pouvons parvenir à rien sans argent : il ne nous reste donc qu'à aimer le genre humain, dont nous n'avons point à nous plaindre. Au reste , cette disposition philanthropique est celle que nous demande en tout temps la nature, car elle a fait les hommes pour s'aimer et s'entr' aider par toute la terre. Il est même très-remarquable que la plupart des peuples qui se sont rendus célèbres dans les premiers degrés de la philanthropie s'y sont arrêtés , et ne sont point parvenus au dernier. Les Chinois , dont le gouvernement patriarcal est fondé sur l'amour paternel , se sont séquestrés du genre humain, encore plus parleurs lois que par leur grande muraille. Les Indiens et les Juifs, si attachés à leurs castes et tribus, ont méprisé les autres peuples, au point de ne jamais s'allier avec eux par des mariages. Les Grecs et les Romains, si fameux par leur patriotisme, ont regardé les autres nations comme des barbares; ils ne les nommaient pas autrement , et ils mirent toute leur gloire à s'emparer de leur pays. On peut dire cependant, à la louange des Romains , qu'ils ont réuni souvent à eux les peuples conquis , en leur accordant les droits de citoyen romain ; et cette politique humaine fut la véritable cause de leur succès rapide et de leur grandeur. Occupons-nous , nous autres Français , du bonheur

des nations ; c'est un moyen sûr de faire la conquête du inonde. Les ïartares en ont envahi une partie par leur nombre; les Grecs, sous Alexandre, par la discipline; les Romains , par le patriotisme ; les Turcs , par la religion : tous par la terreur. Conquérons-le par l'amour. Leur empire s'est écroulé ; le nôtre sera durable. Déjà nous avons subjugué l'Europe par nos arts, nos modes et notre langue; nous régnons sur les esprits : régnons encore sur les cœurs. Montrons à tous les peuples de l'univers une législation qui assure notre bonheur. Invitons-les par notre exemple à rétablir chez eux les lois de la nature ; et , en attendant , faisons-les jouir de ses premiers droits en leur offrant chez nous des asiles.

Un jour, à l'Ile-de-France, un esclave faible et blanc, dont les épaules étaient écorchées à porter des pierres , se jeta à mes pieds , et me pria d'intercéder pour sa liberté , que , depuis plusieurs années, des Européens lui avaient ravie, contre le droit des gens , puisqu'il était Chinois. J'intercédai auprès de l'intendant de l'île, qui, ayant été à la Chine, le reconnut pour Chinois , et le renvoya dans son pays. Mais à quoi sert d'être délivré de l'esclavage , quand il reste à combattre la pauvreté, le mépris et la vieillesse? Une fois, à Paris , un vieux noir, tout décharné , fumant sur une borne un petit bout de pipe, et presque nu au milieu de l'hiver, me dit d'une voix mourante : « Ayez pitié d'un misérable nègre ! » Infortuné , dis-je en moi-même , à quoi te peut servir la pitié d'un homme comme moi? non-seulement toi, mais ta nation entière, avez besoin de la pitié des princes de l'Europe. Combien de fois des enfants , des femmes , des vieillards , qui ne parlaient pas français , se sont présentés à moi dans les rues , ne pouvant expliquer leurs malheurs et leurs besoins que par des larmes ! Ce n'est point pour eux , mais pour leurs souverains , que les ambassadeurs de leurs nations résident à Paris. S'il y en avait seulement une famille entretenue par l'État, ils trouveraient au moins avec qui pleurer. Que ne puis-je un jour voir, dans l'asile que je leur souhaite , des hommes des nations qui m'ont honoré moi-même de leur

hospitalité et de leurs larmes! J'en ai trouvé eu Hollande, en Russie , en Prusse , qui m'ont dit : « Oubliez une patrie qui « vous repousse, et passez vos jours avec nous. » Quelquesuns m'ont dit, ce que peut-être jamais un homme riche dans mon pays n'a dit à son ami^ pauvre : « Acceptez la main de « ma sœur, et soyez mon frère. » Mais comment moi-même aurais-je accepté une main qui m'aurait donné une compagne et un frère, quand, loin de ma patrie, je ne pouvais plus disposer de mon cœur ? Non , ce ne sont ni les climats ni les langues qui divisent les hommes : ce sont les corps et les patries. Partout j'ai trouvé les corps intolérants et les cours trompeuses ; mais partout j'ai trouvé l'homme bon et le malheureux sensible. Oh ! que la France se couvrirait de gloire , si elle ouvrait dans son sein une retraite aux infortunés de toutes les nations ! Heureux si je pouvais consacrer à ce saint établissement les faibles fruits de mes travaux ! heureux si j'y pouvais finir mes jours , ne fut-ce que dans une chaumière , sur quelque crête escarpée de montagne , sous des sapins et des genévriers , mais voyant au loin , sur les coteaux et dans leurs vallons , des hommes, jadis divisés de langues, de gouvernements et de religions , réunis au sein de l'abondance et de la liberté par l'hospitalité française !

Je vous adresse ces vœux , ô Louis XVI , qui , en convoquant vos états généraux , m'y avez invité , en appelant tous vos sujets au pied de votre trône. Je vous les recommande, ministres d'une religion amie des hommes , noblesse généreuse qui ambitionnez une gloire immortelle; défenseurs du peuple, dont la voix doit se faire entendre à la postérité; vous tous qui , par la vertu , la naissance , la fortune ou les talents , formez des puissances dans rassemblée auguste de la nation. Je vous y nomme pour mes représentants , femmes opprimées par les lois, enfants rendus misérables par notre éducation % paysans dépouillés par les impôts , citoyens forcés au célibat, serfs du mont Jura , nègres de nos colonies, infortunés de toutes les nations : si vos chagrins et vos larmes pouvaient se faire entendre au milieu de cette asseth-

blée de citoyens éclairés et justes, les vœux que j'y forme pour vous y deviendraient bientôt des lois.

Puissent ces vœux s'accomplir un jour! Qu'à la vue d'un clocher ou d'un château qui s'élève au milieu des moissons , la veuve qui chemine seule à pied , et la mère de famille , encore plus malheureuse , entourée d'enfants misérables , se réjouissent comme à la vue des asiles prêts à les protéger, à les consoler et à les nourrir ! Ou plutôt , ô France , que dans tes riches campagnes on ne voie désormais aucun indigent ; que les petites propriétés répandent jusque dans tes landes l'industrie , l'abondance et la joie ; que , dans tes moindres hameaux, chaque fille trouve un amant, et un amant une épouse fidèle ; que tes mères y voient multiplier leurs récoltes avec leurs familles; que tes enfants y soient préservés à jamais de cette funeste ambition qui cause tous les maux du genre humain; qu'ils apprennent du cœur maternel à ne vivre que pour aimer, et à n'aimer que pour propager la vie ; et que tes vieillards , coopérateurs de ta félicité future , finissent leurs jours dans les espérances et la paix , qui ne sont données qu'à ceux qui ont aimé Dieu et les hommes !

O France , puisse ton roi se promener sans garde au milieu de ses enfants , et les voir à leur tour apporter au pied de son trône les tributs de leur reconnaissance ! puissent les nations de l'Europe y rassembler leurs états généraux, et ne faire avec nous qu'une seule famille, dont il soit le chef! puissent enfin tous les peuples du monde , dont nous aurons recueilli les infortunés . y envoyer un jour des députés bénir Dieu dans toutes les langues, et y servir l'homme dans tous ses besoins !

Quelques personnes ont paru surprises qu'ayant parlé , dans mes Études de la Nature , des causes qui devaient produire la révolution , j'aie refusé d'y prendre aucun em» ploi. A cela je répondrai ce que j'ai déjà dit : c'est que de-

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puis plus de vingt ans ma santé ne me permet pas de me trouver dans aucune assemblée politique , savante , religieuse, et même de plaisir, dès qu'il y a foule et que les portes en sont fermées. Des amis prétendent que le désir de sortir, et les agitations spasmodiques que j'éprouve alors, viennent d'un sentiment exquis de liberté : cela peut être ; mais à Dieu ne plaise que je fasse passer mes défauts pour des vertus ! mes maux sont de véritables maux; ils naissent du désordre de mes nerfs , dérangés par les secousses de ma vie * . Indépendamment des causes physiques qui m'ont éloigné des assemblées , j'en avais de morales. J'avais fait une si longue et

1 Ce mal est bien plus ancien qu'on ne pense. Voici ce que je trou\e à ce sujet au commencement de la 54e épître de Sénèque à Lucilius :

Longum mihi commeatum dederat mala valetudo ; repente me invasit. Quo génère? inquis. Prorsus merito me interrogas, adeo nullum mihi ignotumest. Uni tamen morbo quasi assignatus sum : quem quare graeco nomine appellem, nescio. Satis enim apte dici suspirium potest. Brevis autem valde et procellse similis , impetus est. Intra horam fere desinit. Quis enim diu expirât ? Omnia corporis aut incommoda aut pericula per me transierunt : nullum mihi vidètur molestius. Quidni? Aliud enim quidquid est , segrotare est ; hoc est , animant agere. Itaque medici hanc meditationem mortis vocant.

« Mon indisposition m'avait donné une trêve assez longue; mais elle « est venue tout d'un coup me reprendre. Quelle sorte de mal ? me dite tes-vous. Certainement vous avez raison de me le demander, car je « les connais tous. Il en est un cependant auquel je suis , pour ainsi u dire, voué. Je ne sais si je dois l'appeler du nom que les Grecs lui « donnent, notre mot suspirium (.soupir) le caractérise assez bien. Sa <( violence dure peu , mais elle ressemble à celle d'un orage ; elle passe <c presque dans une heure; car qui peut être longtemps à rendre l'es- « prit? Toutes les maladies incommodes et dangereuses , je les ai este suyées ; mais je n'en connais point de plus insupportable. Comment <( cela? parce que , dans tout autre mal, ce n'est enlin qu'être malade ; u au lieu que dans celui-ci, c'est mourir. C'est pourquoi les médecins » le nomment méditations à la mort. »

Ce mal ressemble parfaitement, selon moi, au mal de nerfs. 11 fut peut-être pour Sénèque la cause de sa philosophie , qui fut à son tour le remède de son mal : elle lui apprit à le supporter, ainsi que les méchancetés de Néron. La philosophie est donc nécessaire à tous les hommes , puisque l'on peut , dans la retraite la plus paisible , être aussi violemment tourmenté par un soupir que par le plus cruel tyran.

Les épîtres de Sénèque à Lucilius sont , à mon avis , son meilleur ouvrage. II les composa dans sa vieillesse, après avoir été longtemps éprouvé par le malheur.

si malheureuse expérience des hommes , que depuis longtemps j'étais résolu de n'attendre d'eux aucune portion de bonheur. En conséquence , je m'étais retiré depuis plusieurs années dans un des faubourgs de Paris le moins fréquenté. Là , je me consolais des vains efforts que j'avais faits autrefois pour servir ma patrie en réalité , en m' occupant de sa prospérité en spéculations. J'ai cru dans ma retraite m'acquitter suffisamment de mon devoir de citoyen, en osant , sous l'ancien régime , publier les désordres qui devaient amener la révolution, et les moyens que je croyais propres à la prévenir, en remédiant à nos maux. J'ai attaqué dans mes Études de la Nature, publiées pour la première fois en 1784, les abus des finances , des grandes propriétés territoriales , de la noblesse, du clergé, des académies , des universités, de l'éducation , etc. ; sans santé , sans réputation , sans corporation , sans patron , sans fortune , qui seule équivaut dans ie monde à toutes les autres ressources. Ily a plus : c'est que je n'avais , pour subsister, qu'une médiocre gratification annuelle qui était à la disposition du département dont j'avais le plus combattu la puissance et les désordres , celui des finances, Le bienfait que j'en recevais était si casuel, qu'il dépendait, chaque année, de la volonté de ses premiers commis, et ensuite de celle du ministre , si dépendant lui-même de la volonté d'autrui , qu'il y en a eu dix successivement dans l'espace de douze ans. Je ne crois pas qu'aucun écrivain, parmi ceux même qui se sont le plus dévoués à la cause publique, se soit trouvé dans ma position. Jean- Jacques était lié personnellement avec des grands qui aimaient ses ouvrages ; avec des ministres qui en favorisaient la publication, même en les faisant saisir; avec de jolies femmes qui les défendaient contre tous : mais , ce qui vaut encore mieux , ses seuls talents en musique pouvaient le faire vivre dans une indépendance absolue de tout le monde. Pour moi , il était fort douteux que j'en eusse dans aucun genre ; mais il ne l'était pas que j'étais sans aucune sorte de prôneurs ; car j'étais brouillé, à cause de mes principes mêmes , avec les philosophes qui avaient a

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leur disposition les principaux journaux, ces trompettes de la renommée.

On jugera des difficultés que j'ai eu à surmonter , par celles que j'ai rencontrées pour faire approuver, imprimer et publier mes Études de la Nature. J'en ai d'abord composé la meilleure partie dans un hôtel garni de la rue de*la Madeleine, et je les ai rassemblées dans un petit donjon de la rue Neuve- Saint-Étienne-du-Mont , où j'ai habité quatre ans , au milieu des inquiétudes physiques et domestiques d'une espèce rare. C'est là aussi que j'ai éprouvé les plus douces jouissances de ma vie , au milieu d'une solitude profonde et d'un horizon enchanteur. J'y serais peut-être encore , si , par caprice , on ne m'avait obligé d'en sortir pour le détruire ; ce fut là q;;e je mis la dernière main à mes Études de la Nature, et que je les ai publiées. Je fus d'abord demander un censeur à la chancellerie; mais une espèce de secrétaire de la librairie voulut m'obliger d'y laisser mon manuscrit. Comme il était rempli d'idées qui m'étaient particulières , il ne convenait pas que je l'abandonnasse à l'indiscrétion ou à Fmsouciance des bureaux. Après plusieurs sollicitations , j'obtins de le confier au censeur que j'avais demandé. C'était un savant distingué par ses lumières : il l'approuva tout entier ; mais , d'après les règlements , il fut obligé de me renvoyer à un théologien , parce qu'il y avait delà morale. Celui-ci trouva mauvais que je ne me fusse pas d'abord adressé à lui. 11 me disputa chaque page de mon manuscrit. 11 attachait des idées dangereuses aux mois les plus innocents; il trouvait mauvais, par exemple, que j'eusse dit que Louis XVI avait appelé les Anglo -Américain s à la liberté : il voulait me retrancher ce mot de liberté, condamné , disait-il, par M. le garde des sceaux, comme un signe de ralliement des philosophes. J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que je n'entendais point parler de la liberté de penser des Anglo-Américains , mais de leur liberté politique , à laquelle Louis XVI avait coopéré au su de toute la terre. Il ne voulait point que je parlasse de l'abus des corps, excepté cependant de ceux de l'université , parce qu'il

était professeur du collège royal , qui rivalise avec elle pour l'éducation. J'admirais comme plusieurs de mes meilleures preuves sur la Providence me coûtaient des disputes avec un théologien. Plusieurs fois j'ai été au moment de lui retirer mon manuscrit, en lui disant que j'allais me plaindre au garde des sceaux, et lui demander un autre censeur. Mais le remède aurait été pire que le mal. Plus on changeait de censeurs, plus ils devenaient difficiles. Les derniers nommés, par esprit de corps, ou pour faire valoir leur exactitude comme le premier, allaient mettant de plus en plus l'ouvrage en discussion au rabais , comme des fripiers qui vont toujours eu mésoffrant au-dessous du prix que le premier venu d'entre eux a fixé à un habit. Il me fallut donc, malgré moi, consentir à quelques retranchements , notamment sur le clergé. Je supprimai deux articles, selon moi très -importants : l'un où je proposais de rendre le clergé citoyen , en le faisant salarier par l'État ; l'autre, où je conseillais, comme une étude également utile à l'humanité et a la religion , de faire faire aux jeunes ecclésiastiques destinés à être ministres de charité, une partie de leur séminaire dans les prisons et les hôpitaux , afin de leur apprendre à remédier aux maladies de l'âme , comme t)n apprend , dans les mêmes lieux , aux jeunes médecins à remédier à celles du corps, Moyennant quelques autres sacrifices , mon censeur théologien me rendit mon manuscrit au bout de trois mois. 11 n'y mit, pour toute approbation, que son nom ; mais il m'en fit voir en même temps une de douze lignes, remplie de grands éloges, en me disant : « Voilà les « approbations que je donne aux ouvrages dont je suis content : » c'était pour une nouvelle traduction de l'Odyssée d'Homère , dont personne n'a parlé.

Je retirai donc mes Études de la Nature de cette inquisition ; mais je n'en étais pas au terme de ma peine ; il fallait les faire imprimer. Il était bien juste aussi , dans ma position , que je recueillisse quelque argent de mes longs travaux. Je m'adressai donc à une veuve , libraire de la cour, qu'un de mes amis, qui y avait des emplois considérables, m'avait

vantée comme une personne bien loyale, et à laquelle il m'avait recommandé. Elle me reçut d'abord très-froidement, sur la proposition que je lui fis de faire les avances de l'impression de mon livre , et de la rembourser ensuite sur sa vente ; mais dès que j'eus dit mon nom et celui de mon ami , elle prit un air riant , se félicita de ce qu'il avait pensé à elle pour lui faire avoir de bons ouvrages. Je lui montrai mon manuscrit, et je la priai de me dire ce qu'en coûteraient les frais d'impression. Elle jugea qu'il en fallait faire six petits volumes in-12, et les tirer à 1,500 exemplaires. Ensuite elle me donna un état des frais de composition, de tirage, de papier, d'assemblage, de magasinage , de brochure , de remises pour sa vente et pour les libraires de province. J'en pris une note sous sa dictée, et l'ayant examinée chez moi, je trouvai que je lui serais encore redevable de quelque chose, en supposant que mon édition se vendît bien. Je songeai alors à la faire à mes dépens en trois volumes , pour diminuer de la moitié les frais de brochure et de remise aux libraires , évalués parla note à 15 sous par volume; ce qui faisait, pour la seule vente, une dépense de trente-quatre pour cent. Je n'avais pour tout argent que 600 livres; j'en trouvai avec bien de la peine 1,200 autres à emprunter de quelques amis riches , et je ne doutai pas qu'avec ces avances en argent comptant , qui allaient alors à plus du tiers des frais de l'édition , je ne pusse traiter directement avec un imprimeur, d'autant que je devais lui abandonner l'édition entière , jusqu'à ce qu'il se fût remboursé de tous ses frais. Ces conditions étaient encore plus avantageuses que celles des libraires, qui ne payent et ne s'acquittent de leurs impressions qu'avec des billets à un an et un an et demi de terme ; mais j'oubliais que je n'étais qu'un auteur. Je fus donc chez un des plus fameux imprimeurs de Paris, croyant que j'éprouverais moins de difficulté avec un artiste riche et éclairé. Il me reçut d'abord fort révérencieusement , et me présenta un exemplaire de ses belles éditions, croyant que je venais pour en acheter; mais lorsque je lui eus fait part de mon projet , et que je lui eus demandé le prix de son

impression , il chaDgea de visage. ïl refusa de me satisfaire ; il me dit qu'il n'imprimait que pour son compte , et qu'il n'employait son imprimerie que pour des ouvrages dont les succès étaient décidés. Un ami m'indiqua un autre imprimeur qu'on avait prévenu en ma faveur, et qui ne demandait pas mieux que de traiter avec moi. Cet imprimeur accepta toutes mes conditions, et me pria de lui confier mon manuscrit, pour juger, dit-il, combien il contiendrait de feuilles d'impression. Il me le rendit au bout de quelques jours, en me disant qu'il ne pouvait pas s'en charger, parce qu il lui était survenu des affaires. La même chose m'arriva successivement avec trois ou quatre autres qui ne sont pas des moins renommés de Paris. Dès qu'ils avaient mon manuscrit , ils en différaient l'impression sous divers prétextes : tantôt ils en voulaient augmenter le prix , tantôt celui du papier ; et quand je consentais à leurs demandes , ils me le rendaient en me disant que mon ouvrage n'était point à la mode, qu'ils l'avaient communiqué à des connaisseurs , qu'il n'aurait point de succès. Quand ils l'ont vu prospérer, ils m'ont calomnié , en disant que j'avais manqué de confiance en eux.

Ces différents obstacles , dont j'abrège le récit , en retardèrent la publication encore près de trois mois. Enfin , résolu à ne plus me fier aux réputations si fausses et aux recommandations qui m'ont toujours porté malheur* je m'en rapportai à cette Providence qui ne m'a jamais trompé. Je fus de mon propre mouvement dans une imprimerie , et m' étant adressé à un prote fort honnête et fort instruit, appelé M. Bailly , je conclus sur-le-champ avec lui et avec son imprimeur, M. Didot le jeune , dans lequel je trouvai des facilités et une probité dont j'ai eu à me louer de toute manière.

Mon ouvrage imprimé , j'éprouvai d'autres difficultés pour le faire annoncer. J'en envoyai des exemplaires aux principaux journaux ; mais comme ils attendent , selon leur coutume, le jugement du public pour y conformer le leur, les premiers n'en rendirent compte qu'au bout de quatre mois. Us en insérèrent d'abord quelques satires anonymes, et ils

rejetèrent les éloges qu'on leur en adressait; ils gardèrent ensuite le silence sur le fond , qui déplaisait aux académies, et ils n'en louèrent que le style , auquel ils attribuèrent tout son succès. Tl était plus grand que je n'aurais osé l'attendre. On le contrefaisait de toutes parts. On me manda de Marseille que toutes les provinces méridionales étaient remplies de ses contrefaçons , mais qu'on était bien surpris de n'y pas trouver un exemplaire de l'édition originale. 11 semblait que non-seulement tous les libraires de province se fussent ligués pour la ruine d'un auteur qui avait osé faire imprimer son ouvrage à ses dépens, mais que les inspecteurs, et même le chef suprême de la librairie, y prêtassent la main. L'inspecteur de la librairie de Lyon, ayant reçu ordre, plusieurs fois , défaire des visites chez ces contrefacteurs bien connus, loin de les trouver en contravention , il les plaignit , au contraire , de ce que mon libraire ne leur faisait pas de remises assez fortes. Il est certain , cependant , qu'il y a eu une multitude de contrefaçons de mes Études , faites par des libraires de cette ville, et qu'un d'entre eux, que j'ai nommé ailleurs , a porté Fimpudence jusqu'à les faire annoncer chez lui dans le catalogue de la foire de Leipsick. Toutes mes réquisitions à cette occasion ont été vaines. A qui me serais-je adressé pour demander justice ? Un des principaux libraires de Marseille fit entrer dans cette ville une balle de contrefaçons de mon ouvrage, qui fut saisie. Le garde des sceaux ordonna qu'elle serait confisquée au profit de la librairie de Marseille, c'est-àdire des contrefacteurs mêmes. Je savais bien qu'un homme isolé ne peut obtenir justice d'un homme qui tient à un corps. Je songeai donc à opposer le corps des gens de lettres à celui des libraires. Mais la vanité divise les premiers, et l'intérêt réunit les derniers. Un jeune poète , membre de plusieurs lycées et académies , m' étant venu voir, je lui parlai de l'utilité que retireraient les gens de lettres répandus en sociétés accréditées dans tout le royaume , s'ils veillaient mutuellement aux intérêts les uns des autres, en s' opposant aux contrefaçons. Cet enfant d'Apollon reçut ma proposition avec le plus grand

mépris. Jamais je ne pus lui faire comprendre qu'il était plus honnête de vivre des fruits de son travail que de mendier des pensions auprès des grands , et de donner des honoraires aux libraires, que d'en recevoir.

Cependant , au milieu de tant d'épines , je cueillis beaucoup de fleurs et quelques fruits. On m'adressa de toutes parts des lettres de félicitation. Mes anciens services me valurent, à l'occasion de la faveur publique , une petite gratification annuelle que le roi me donna de son propre mouvement. Ces premiers dons de la fortune, joints à quelques autres qui avaient quelque apparence de solidité, et surtout un produit de deux éditions , me firent songer à réaliser un désir que je formais depuis longtemps. : c'était d'aller continuer mes Études de la Nature au sein de la nature même. Je voulais acquérir quelque petite métairie, où, loin des hommes injustes et jaloux , je pusse m' occuper encore de la cause des marées et des courants de la mer, qui fluent alternativement des glaces de chaque pôle par Faction semi-journalière et semi-annuelle du soleil. J'avais démontré cette importantvérité jusqu'à l'évidence ; mais je m'étonnais de l'indifférence de notre marine et de nos académies sur un objet si utile à la navigation et au commerce mutuel des hommes , elles qui ont fait tant d'entreprises dispendieuses , et souvent inutiles pour la nation et pour le genre humain. Je voulais encore rassembler quelques nouvelles harmonies dans l'étude ravissante des plantes, et surtout continuer l'Arcadie, dont j'avais publié le premier livre. A ces idées de félicité publique, se joignaient des projets de bonheur personnel. Le sentiment m'en était doux comme celui d'une convalescence. J'étais au moment de les réaliser, lorsque la révolution arriva.

Sollicité avec instance par le peuple de mon quartier, qui avait de moi une grande opinion , parce que j'avais fait un livre , je fis un effort sur ma santé pour assister à la première assemblée de mon district. J'y éprouvai que mes études n'avaient pas diminué mes infirmités, ni la révolution assagi les citoyens. Ils parlaient tous à la fois. Je leur présentai

trois propositions : la première , qu'on ne délibérerait sur aucun objet que trois jours après qu'il aurait été proposé, afin de conserver la liberté de son jugement; la seconde, que les votes se feraient non de vive voix , mais au scrutin , afin de conserver la liberté de son suffrage; la troisième, que l'assemblée nationale serait permanente, et ses membres amovibles tous les trois ans, en les renouvelant par tiers chaque année. On ne se donna pas seulement la peine de discuter mes propositions, excepté un maître de pension qui combattit la permanence de rassemblée, et qui fut ensuite nommé électeur. On m'avait déjà fait le même honneur; mais j'en donnai la démission le lendemain, à cause de ma santé physique et morale. Je venais d'éprouver ce que je savais déjà , que le peuple désirait le bien public, mais que les corps ne voulaient que leur bien particulier. D'ailleurs , quand mes indispositions me l'auraient permis , il m'aurait été bien difficile de prendre un parti. J'étais lié au peuple par devoir, et par reconnaissance au roi, dont les bienfaits me soutenaient depuis douze ans. J'avais combattu le despotisme aristocratique, je ne voulais pas flatter l'anarchie populaire. Je voyais, parmi les chefs du peuple , des hommes qui avaient le plus profité des faveurs de la cour ; et dans le parti de la cour, ceux qui avaient le plus flatté le peuple. Je les connaissais les uns et les autres pour des ambitieux, c'està-dire pour des hommes de la plus dangereuse espèce, selon moi. Ils ne connaissent ni l'amitié , ni l'égalité , quoiqu'ils en parlent sans cesse : quand on marche à côté d'eux , on devient leur ennemi; et derrière eux, leur esclave. On est forcé d'être, dans leur société, hypocrite ou méchant. Je ne voulais pas m' empirer en travaillant à améliorer les autres. Il y avait aussi , à la vérité , à la tête de la révolution , des hommes vertueux, désintéressés, sages, éclairés, qui, dans tous les temps de leur vie, n'avaient jamais changé de principes; mais il était difficile de deviner où ce nouvel ordre de choses , dont le plan n'existait pas encore , les con~ duirait eux-mêmes.

Tous ces changements ne me faisaient pas plus d'illusion que celui du théâtre, où les mêmes acteurs ne font que changer d'habits et de noms. Je retrouvai dans notre nouvel ordre politique nos anciens citoyens, comme dans notre nouvelle géographie de la France nos anciens fleuves. Les hommes se succèdent comme les eaux courantes ; mais ils ne changent pas plus de passions que les fleuves de canal ; c'étaient toujours les mêmes ambitions, avec cette différence que celles des petits avaient surmonté celles des grands; toutes avaient lutté, sans respect pour les lois anciennes et modernes. Avec tant de raisons pour m'éloigner de nos assemblées tumultueuses , je n'en avais pas moins pour renoncer à mes projets de retraite. Nos campagnes étaient encore plus agitées que nos villes. On ne doit jamais compter sur un bonheur hors de soi; et, s'il est pour un homme quelque asile impénétrable, ce ne peut être que dans sa conscience. On m'en avait offert d'agréables et de paisibles hors du royaume; mais je me serais reproché d'abandonner ma patrie dans son état de crise. Encore que je ne pusse calmer l'esprit d'anarchie qui la bouleversait, je pouvais influer sur celui de quelques particuliers , modérer l'un , encourager l'autre , consoler celui-là. On attache trop de prix aux vertus publiques , et trop peu aux vertus privées. Dans une tempête, il ne faut pas moins d'art pour gouverner une gondole que le Bucentaure . On ne doit pas juger de la bonté des machines par la grandeur de leurs mouvements : si les grandes produisent de plus grands effets que les petites , c'est qu'elles ont de plus grands leviers. Il en est de même des vertus. Il est certain que si, dans un temps de trouble , chaque citoyen rétablissait l'ordre seulement dans sa maison , Tordre général résulterait bientôt de chaque ordre dômes tique. Je me consolai donc de rester dans ma solitude physique et morale, persuadé que, n'étant point livré a l'intérêt des partis, j'étais plus en état de connaître l'intérêt national, et que, si j'étais capable de le servir, je pouvais le faire d'une manière plus durable par la voie de l'impression ,

où j'avais eu des succès , que par celle de la parole , où je n'étais point exercé.

En conséquence , quoique nies Études de la Nature eussent pour moi un charme inexprimable, je les abandonnai pour m'occuper de celles de la société. J'écrivis les Vœux d'un Solitaire. C'est celui de tous mes ouvrages qui m'a le plus coûté, et dont je suis le moins content. J'y ai voulu concilier les intérêts d'un prince qui m'a obligé ; d'un clergé qui m'avait témoigné plus que de l'indifférence , parce que j'avais refusé de solliciter ses bienfaits ; des grands qui m'avaient repoussé; des ministres qui m'avaient trompé; de leurs flatteurs qui m'avaient calomnié; des académies qui m'avaient traversé. Le temps des vengeances publiques était arrivé, je pouvais y associer les miennes; mais, fidèle à ma devise , je ne voulus pas même rétablir dans mes Vœux les articles que le censeur avait retranchés dans mes Études, Les hommes dont j'avais à me plaindre étaient trop malheureux; j'aimai mieux oublier quelques objets d'intérêt na» tional, que de satisfaire mes ressentiments particuliers. Je me proposai donc de conserver l'ancienne commune de la patrie , en émondant seulement ses grands arbres pour donner de l'air et du soleil aux petits. On a été au delà de mes vœux. On a étêté , arraché et replanté sans doute sur un très-beau plan; mais ce sont toujours les mêmes arbres. Les vieux ne pourront reprendre, parce qu'ils sont vieux; les jeunes s'étoufferont, parce qu'ils ne sont pas bien alignés : il n'y a donc d'espérance que dans les pépinières. Ce n'est que sur une éducation nationale qu'on peut fonder une bonne constitution. Malgré- mes anciens travaux, j'ai osé entreprendre celui-ci, en suivant la chaîne des lois naturelles, dont j'ai montré quelques anneaux dans mes Études. Les droits de l'homme n'en sont que des résultats. Ce grand ouvrage demande du temps, du repos, de la santé et clés talents , tous biens qui ne sont pas dans ma dépendance ; mais au moins j'ai tâché de remplir mes devoirs de citoyen. Je n'ai pas même perdu de vue les circonstances passagères où j'ai cru

être de quelque utilité. Lorsqu'après le retour du roi de la frontière , le royaume se divisait en deux partis , dont l'un voulait faire une république de la France , et l'autre conserver la monarchie, et que tous invoquaient la guerre civile et étrangère , je me suis hâté de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il avait à son monarque, et au monarque ses devoirs envers son peuple. J'envoyai mes observations bien recommandées à l'entrepreneur du Mercure et du Moniteur; mais il ne jugea pas à propos de les publier. Elles ne furent pas mieux accueillies d'un autre journal fort répandu. J'éprouvai alors ce que je savais déjà par expérience : c'est qu'il y a fort peu de papiers publics au service d'un homme qui ne tient à aucun corps particulier. Cependant , ayant adressé mes observations au rédacteur des Petites- Affiches de Paris, elles furent publiées assez à temps pour produire un bon effet, même dans l'assemblée nationale. Je les ai insérées depuis au commencement de l'avis en tête de ma quatrième édition des Études de la Nature. Elles n'ont rien de bien remarquable que la circonstance pour laquelle je les avais destinées, et l'autorité de Fénelon et des antiques lois de Minos sur les devoirs des rois , parfaitement conformes aux décrets de l'assemblée nationale constituante.

Lorsque mes Vœux d'un Solitaire parurent , ils ne plurent qu'à un petit nombre de personnes. Ils ne furent point agréables au clergé et à la noblesse , parce qu'il leur sembla que j'étendais trop loin les droits du peuple. Ils auraient pu plaire au peuple , dont je réclamais les droits , si , alors occupé à vaincre la résistance des corps qui l'opprimaient, il n'avait appris à les étendre aussi loin que sa puissance. L'assemblée constituante , soutenue de sa faveur, a été dans ses décrets beaucoup plus loin que moi dans mes Vœux. Ceux qui les trouvaient alors trop hardis les ont trouvés depuis bien modérés. D'un autre côté, nos législateurs se sont trouvés fort embarrassés. Ils ont été vis-à-vis de l'État tombant en ruine, comme des architectes devant un vieux bâtiment à réparer. Lue fois le marteau mis dans ses murs , il a fallu le démolir jusque

dans ses fondements. Il eût été sans doute à désirer qu'un bon architecte eût tracé seul tout le plan de la reconstruction, pour y mettre plus d'ensemble. Malgré les vues différentes de nos législateurs et les obstacles en tous genres qu'ils ont éprouvés, il y a de si belles parties dans notre constitution, qu'on peut dire que c'est la plus convenable au bonheur des peuples, qui ait encore paru en Europe. *

Il en est des premiers plans des empires comme de ceux de nos anciennes villes : la plupart des rues y font de longs détours. Je n'ai vu même aucun chemin en pleine campagne tracé en ligne droite , par l'allure naturelle des hommes ; ils vont tous en serpentant. Cela prouve qu'il n'est pas aisé d'aller droit à ceux même qui en ont l'intention , et que , pour aligner sa route , on a besoin de points invariables dans son horizon. Ceux de la terre ne se rencontrent que dans le ciel , comme le savent ceux qui ont fait le tour du monde.

Il y a lieu de croire que notre nouvelle constitution sera durable, parce qu'elle est fondée en grande partie sur les droits de l'homme, qui dérivent eux-mêmes des lois célestes et immuables de la nature.

Tous les maux dont l'État était accablé chez nous provenaient uniquement de l'ambition particulière des corps . Les capitalistes s'étaient emparés de ses finances; les parlements, de sa justice; la noblesse, de son honneur; le clergé, de sa conscience; les académies, de sa raison. Tous tenaient le corps national lié , sans qu'il pût faire le moindre mouvement que pour leurs intérêts particuliers.

Heureusement ils n'étaient pas d'accord. Pendant qu'ils se querellaient , la nation a dégagé ses mains 9 et a brisé une partie de ses chaînes. La principale reste à rompre, c'est celle de l'or. L'or seul donnant aujourd'hui les moyens de satisfaire toutes les ambitions, toutes les ambitions se réduisent à celle d'avoir de l'or. C'est pour avoir de l'or qu'on laboure et qu'on navigue, qu'on est artiste , magistrat , prêtre , militaire, docteur; que les nations font la paix ou la guerre , et que nos états généraux même se sont assemblés. L'or est le premier

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mobile du corps social, comme le soleil, dont il est l'emblème ^et peut-être la production, est. celui du monde. Mais comme le soleil lui-même détruirait ce monde , si la sagesse divine ne gouvernait ses effets; l'or détruirait la société, si une bonne politique ne dirigeait son influence. J'appelle politique, non L'art moderne de tromper les peuples, qui est un grand vice , mais, suivant son ethnologie même, l'art antique de les gouverner, qui est une grande vertu, et qui est une émanation de la sagesse divine.

Le plus grand mal que For puisse produire dans un État, c'est lorsqu'il s'accumule dans un petit nombre de mains : c'est comme si les rayons du soleil se fixaient dans la seule zone torride , et abandonnaient le reste du globe aux glaces. 11 est donc nécessaire de surveiller les hommes qui ont des moyens d'attirer à eux tout l'or du royaume. Ce sont les ministres, les capitalistes, la noblesse et le clergé : les ministres, par l'influence royale ; les capitalistes , parcelle de leur argent ; les nobles , par celle des armes ; le clergé , par celle des consciences. Nous avons à opposer aux ministres l'assemblée nationale; aux capitalistes, les départements; à la noblesse, les gardes nationales ; au clergé, les municipalités. C'est sans doute pour balancer les quarante-quatre mille seigneuries et cures du royaume , qui étaient à la tête delà puissance militaire et spirituelle de la France , qu'on a créé quarantequatre mille municipalités. Un jour viendra sans doute où les puissances anciennes et modernes s'amalgameront ensemble , et n'auront qu'un seul but, le bonheur de l'homme.

DES MINISTRES, ET DE l' ASSEMBLEE NATIONALE.

Un des décrets les plus sages de l'assemblée nationale constituante est celui qui déclare la personne du roi inviolable , et les ministres seuls responsables de ses fautes. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur le caractère personnel du roi : il suffit de dire qu'il a été le premier mobile de notre liberté. ïl méritait donc à plusieurs titres l'honorable prérogative qui rend sa personne sacrée, comme la loi même

SUITE DES VŒUX D'UN SOLITAIRE. i55

qu'il est chargé de faire exécuter. Mais elle lui appartenait encore comme roi ; les rois ne sont trompés que par ceux qui les environnent. Néron lui-même eût été forcé d'être vertueux, si le sénat romain avait puni ses crimes dans ses ministres.

Ce sont donc les ministres seuls qui peuvent lutter avec rassemblée, en lui opposant une partie des forces nationales, dont le nerf principal est l'argent ; 1° par une disposition dangereuse des revenus de la liste civile, qui monte à trente millions; 2° parla distribution de beaucoup d'emplois lucratifs, qui peuvent leur donner quantité de créatures au dedans et au dehors du royaume ; 3° parce que la durée de leur ministère n'étant pas fixée , ils ont un grand avantage sur les membres de l'assemblée , qui changent tous les deux ans. Ainsi ils ont au-dessus de l'assemblée nationale une pondération d'argent , de crédit et de temps , qui seule amène beaucoup de révolutions.

Il est donc nécessaire : 1° que l'assemblée nationale veille sur l'emploi des revenus de la liste civile, dans le cas où ils serviraient à corrompre ses propres membres , ou même ceux des assemblées de département, municipales ou primaires. Ce délit est un crime de lèse-nation ; un ministre corrupteur doit être déclaré encore plus coupable qu'un député corrompu.

2° L'assemblée nationale doit aussi porter une attention particulière sur le caractère patriotique des hommes qui sont employés par les ministres , comme fonctionnaires publics. - Elle doit observer surtout si, conformément à la constitution, on a eu égard, xlans leur choix, au mérite et non à la naissance. Faute de cette surveillance , il peut arriver en peu de temps que la plupart des employés dans les travaux de l'État, les officiers de guerre et de marine, ainsi que les consuls, ministres et ambassadeurs hors du royaume, choisis par des ministres malintentionnés, se trouvent tout préparés pour opérer de concert une contre-révolution au dedans et au dehors du royaume. Il leur serait facile de la faire désirer au

'peuple, en opérant des chertés de blé, en suscitant des brigandages ou des querelles religieuses ; car le peuple , fatigué des anciennes secousses de la révolution , et voyant augmenter ses maux, ne manquerait pas d'en accuser l'assemblée qu'il a chargée du soin de l'en garantir. Il s'y porterait d'autant plus volontiers qu'il aime le changement, et que vivant, surtout dans la capitale , du luxe des grands qui y ont fixé leur demeure, il est à leur égard dans une dépendance naturelle , qui naîtde leurs richesses et de ses besoins , et qu'il n'éprouve pas de la part des membres peu riches et passagers de l'assemblée nationale. Cette disposition au mécontentement général peut encore être puissamment secondée par des journalistes factieux et soudoyés. Avant que la constitution fût achevée, sans doute il a été libre à tout écrivain delà discuter ; mais aujourd'hui qu'elle est sanctionnée par le roi, reçue par la nation, confirmée par une seconde assemblée de ses députés, élus avec une pleine liberté , il ne doit plus être permis d'écrire que pour l'améliorer. Enfin , la constitution peut être renversée par une multitude d'indigents sans morale , et dont la plupart donneraient leur part à la liberté publique pour un écu. Ils peuvent d'autant plus aisément être les principaux instruments d'une contre^révolution , qu'ils se souviennent d'avoir été ceux de la révolution. Toutes ces considérations doivent paraître de la plus grande importance à l'assemblée. Elle préviendra ces maux, en les arrêtant dès leur source. Elle doit décréter que les ministres seront responsables de la conduite des fonctionnaires publics qui sont à leur nomination, comme ils le sont des ordres du souverain. Ils doivent répondre de l'émanation de ces ordres et de leur exécution.

3° Il me semble que nos députés restent trop peu de temps en place. J'aurais désiré qu'au lieu de deux ans , ils y eussent été au moins trois. En effet, beaucoup d'entre eux quittent des états solides et lucratifs , pour un état passager, qui les dédommage à peine de leurs sacrifices. Tels sont, entre autres, les gens de loi , qui ont fourni tant de défenseurs à la liberté publique. J'aurais souhaité aussi qu'on eût renouvelé un tiers

(Je rassemblée tous les trois ans. On a craint, ciit-on, qu'elle ne se perpétuât en aristocratie. Mais sa révolution totale ne peut-elle pas amener celle de la constitution? Une nouvelle assemblée perd beaucoup de temps avant de se mettre au fait des affaires. Dans un temps de troubles , son renouvellement total peut être fort dangereux. Le vaisseau de l'État, en changeant son équipage au milieu d'une tempête, peut sombrer sous voiles ou changer de route. Tout grand mouvement est à craindre dans les grandes crises. Un État renouvellerait-il toute son armée en présence de l'ennemi , pour lui substituer des troupes sans expérience? Comment donc ose-t-il , en présence de tant d'ennemis de ses intérêts , substituer à une assemblée qui les a défendus , une assemblée nouvelle, dont la plupart des membres ne connaissent que veux des départements qui les ont choisis? Il leur faut plusieurs mois avant de se mettre au niveau des affaires publiques , et d'en rétablir le cours. On peut , ce me semble , éviter d'une part les dangers d'une aristocratie permanente , et de l'autre ceux d'une révolution subite et totale , en renouvelant les membres de l'assemblée par tiers tous les ans; c'est-à-dire que chaque département destituerait , tous les ans , un tiers des anciens députés , et en instituerait un tiers de nouveaux. Il résulterait de là deux grands avantages pour la nation : c'est qu'elle supprimerait ceux de ses députés suspects de corruption, sans les entacher, puisque leur réforme serait un résultat de la loi même qui les aurait élus ; et qu'elle se conserverait perpétuellement le droit de surveiller son assemblée et d'y maintenir l'esprit public : alors on pourrait sans risque prolonger même la durée de l'assemblée à cinq ans , en en renouvelant tous les ans la cinquième partie.

Telles sont les précautions que je crois nécessaires à la durée de la constitution , et pour donner à l'assemblée nationale une prépondérance qui la rende respectable au peuple , et qui la mette à même de lutter avec avantage contre les ministres. Il faut espérer cependant qu'elles seront un jour superflues. Plusieurs de nos ministres , choisis par le roi, se

pénètrent de son patriotisme; et ils sentent que leur gloire , comme la sienne , est dans le bonheur national.

Il y a un moyen , ce me semble , de les y diriger. On a fait plusieurs décrets contre leurs m&uvaises intentions, et aucun eu faveur de leurs bons offices. C'est les désigner à la nation comme ses ennemis , et les engager à le devenir. Ils sont trop à plaindre d'avoir tout à craindre du côté d'une nation qui se méfie d'eux , et peu à espérer du côté du roi , qui ne peut plus leur donner ni cordons bleus ni duchés. Je voudrais donc que la nation se chargeât de les récompenser d'une manière digne d'elle. Ainsi, après dix ans de services , l'assemblée examinerait leur conduite , et, après l'avoir jugée constitutionnelle et irréprochable , elle leur décernerait une statue ■ . On pourrait la poser à la base de celle du roi , élevée sous la coupole d'un temple de mémoire, et décrétée, de la même manière. Ainsi , au lieu de voir nos rois à cheval , sur le bord d'un piédestal flanqué de nations enchaînées , ou de ligures allégoriques des vertus, on les verrait debout, entourés de leurs bons ministres , dont les uns tiendraient le trident de Neptune; d'autres, le caducée de Mercure; d'autres , la foudre de Jupiter, ou , ce qui vaut encore mieux , sa corne d'abondance. On pourrait ajouter à ces symboles des inscriptions et des bas -reliefs qui rappelleraient les actions principales de leur ministère. Ce monument , accessible de toutes parts, figurerait à merveille au milieu d'une place publique , ou même sur les bords de la Seine , suivant l'inclination dominante du prince. Le peuple juge assez bien des caractères de plusieurs rois par l'emplacement de leurs statues; il croit que Louis XV n'aimait que la chasse , parce que la sienne est hors delà ville ; Louis XIV, la grandeur, parce qu'il s'est entouré des grands hôtels de la place Vendôme et de celle des Victoires ; Louis XIII , la noblesse , parce qu'il est à la place Royale , dans le Marais , l'ancien séjour de la cour ; Henri IV ,

■ Dans un de ses discours à la chambre des députés, M. Vi liera ai n a dit que dix ans de ministère sont une récompense suffisante, et que la htatue est de trop. {Cours de littérature, t. III.)

le peuple, parce qu'il est au centre delà promenade populaire , le Pont-Neuf. Je trouverais cependant Henri bien plus respectable, si on voyait aux quatre coins de son piédestal , au lieu d'esclaves enchaînés , le sage Duplessis-Mornay , le véridique Sully , le vertueux la Noue, et quelques autres des amis du roi , qui , comme lui , ont aimé le peuple. Notre capitale ne manque pas de nouveaux emplacements. Ses marchés en offriront de bien intéressants à ceux de nos rois qui se plairont au milieu de l'abondance de leurs sujets.

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