‹ uvres choisies de Bernardin de Saint-PierreChapitre 34 sur 38 · VŒUX POUR LE PEUPLE. Ï · texte numérisé non relu

VŒUX POUR LE PEUPLE. Ï

le despotisme , les mœurs , et surtout la philosophie , les on ont rapprochés.

En parlant des moyens de rapprocher du peuple le clergé et la noblesse , j'ai indiqué aussi ceux de rapprocher le peup'e de ces deux corps, non par le sentiment de l'ambition, qui n'est propre qu'à diviser les membres d'un État , mais par celui de la vertu qui les réunit. Notre peuple n'a que trop de penchant à s'élever; l'éducation et l'exemple le poussent sans cesse en haut. Il faut l'inviter, non à monter, non à descendre, mais à se tenir à sa place : il ne lui convient d'être ni tyran , ni esclave ; il doit lui suffire d'être libre. La vertu tient en toutes choses le milieu ; c'est aussi là qu'est la sûreté , la tranquillité , le bonheur. Je souhaite donc qu'aucun bourgeois ne désire jamais de sortir de l'ordre du peuple ; mais s'il y sent les inquiétudes de la gloire , qu'il reste encore dans son ordre ; car il n'y a point d'état qui ne lui présente une carrière capable de satisfaire même la plus vaste ambition.

O plébéien qui ne trouvez aucune gloire comparable à celle que donne la naissance, et qui rougissez d'être homme parce que vous n'êtes pas gentilhomme ; êtes-vous légiste , soyez le défenseur de la vertu et la terreur du crime ! Nouveau Dupaty , enlevez à nos codes barbares leurs innocentes victimes ; faites la guerre à nos Verres , à nos Catilina ; prenez en main les causes des nations , et songez qu'avec les foudres de l'éloquence Cicéron a protégé des rois , et que Démosthène en a fait trembler. N'êtes-vous qu'un simple commerçant , c'est le commerce qui vivifie les empires ; c'est au commerce que les deux plus riches États de l'Europe , la Hollande et l'Angleterre , doivent leur puissance; c'est par le commerce que leurs marchands voient à leur solde non-seulement une foule de gentilshommes, mais des princes et des souverains. Le commerce même élève sur le trône. Rappelez-vous ces anciens négociants de Florence qui ont régné dans leur patrie , et ont donné deux reines à la vôtre. Seriez- vous un malheureux navigateur, errant comme Ulysse de mers en mers , loin de votre pays ; vous êtes l'agent des nations : non-seulement vous pourvoyez à leurs be-

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soins, mais vous leur communiquez ce qu'il y a de plus précieux chez les hommes après la vertu , les arts , les sciences et les lumières. Ce sont les hommes de votre état qui ont fait connaître les îles aux îles , les nations aux nations , et les deux mondes l'un à l'autre : sans eux , le globe , avec ses plus rares productions , nous serait inconnu. Songez à la gloire de Christophe Colomb , à laquelle nulle gloire , même royale , n est comparable, puisque lui seul a changé, par la découverte de l'Amérique , les besoins, les jouissances, les empires, les religions et les destins de la plupart des peuples du monde. Êtesvous au contraire un artiste toujours sédentaire, comme Thésée dans les enfers; oh! combien de routes vous sont ouvertes, du sein du repos , vers une gloire innocente ! combien vous en présentent la peinture , la sculpture, la gravure, la musique, dont les productions ravissent de plaisir et d'admiration! Combien d'artistes même dont les noms seront célèbres à jamais , quoique leurs ouvrages n'existent plus ; tant les hommes sont avides de suivre les traces célestes de leur génie, et de recueillir jusqu'aux paillettes d'or que roule , avec les siècles , le brillant fleuve de leur renommée ! Est-il quelque noble Européen dont le nom doive durer et s'illustrer autant que ceux des Phidias *et des Apelle , qui jouissent depuis deux mille ans des hommages de la postérité, et qui ont compté , pendant leur vie , des Alexandre au nombre de leurs courtisans ? IN'êtes-vous qu'un philosophe à qui personne ne fait la cour, considérez que vous ne la faites vous-même à personne. Les nobles dépendent des rois , et les philosophes ne relèvent que de Dieu : les nobles vivent en gentilshommes, et vous en homme, ce qui est bien plus noble. Sans les philosophes, les peuples, égarés par de vaines illusions, ne connaîtraient ni les lois ni l'ensemble de la nature. Us sont les sources premières des arts, du commerce et des richesses des nations. Rappelez-vous les admirables découvertes de Galilée, qui, le premier, pesa l'air, et démontra le mouvement de la terre autour du soleil, et cette foule d'hommes illustres qui ont étendu la sphère de l'esprit humain dans l'astronomie , la chi-

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mie, la botanique, etc.. Ils sont les époques les plus mémorables des siècles , et leur gloire durera autant que celle de la nature, dont ils sont les enfants. Êtes-vous homme de lettres, c'est vous qui distribuez la gloire aux autres hommes. Illustres écrivains , semblables à la Vénus de Lucrèce , sans vous rien ne se fait d'agréable dans la sphère de l'intelligence, et n'est permanent dans les champs de la mémoire. Soit que vous vous livriez à la poésie, à la philosophie ou à l'histoire, vous êtes le plus ferme appui de la vertu. C'est par vous que /es nations se lient d'intérêt et d'amitié d'une extrémité du monde à l'autre , et des siècles passés aux futurs. Sans vous, les rois et les peuples s'écrouleraient sans laisser d'eux aucun souvenir. Tout ce qu'il y a de fameux parmi les hommes vous doit sa célébrité, et vos propres noms surpassent en splendeur les noms de ceux que vous illustrez. Quelle gloire égala jamais celle d'Homère, dont les poèmes servirent à régler les anciennes républiques de la Grèce , et dont le génie , depuis vingt- six siècles , préside encore , parmi nous , aux lettres , aux beauxarts , aux théâtres et aux académies !

N'êtes- vous , après tout, qu'un paysan obscur attachée la culture de la terre ; oh ! songez que vous exercez le plus noble, le plus aimable , le plus nécessaire et le plus saint de tous les arts , puisque c'est l'art de Dieu même. Mais si ce poison de la gloire , inspiré chez nous dès l'enfance à toutes les conditions par l'émulation , fermente dans vos veines ; si vous avez besoin des vains applaudissements des hommes au milieu de vos paisibles vergers , rappelez-vous tous les maux que la gloire entraîne après elle, l'envie des petits , la jalousie des égaux , la perfidie des grands , l'intolérance des corps , l'indifférence des rois. Songez au sort de ces hommes que j'ai nommés parmi ceux qui ont le mieux mérité de leur patrie et de la postérité ; à la tête de Cicéron , coupée par Popilius Lena , son propre client , et clouée à cette même tribune qu'il avait autrefois honorée de son éloquence ; à Démosthène , poursuivi par l'ordre des Athéniens , qu'il avait défendus contre Philippe , jusque dans le temple de Neptune de l'île

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