‹ Œuvres choisies de DelilleChapitre 73 sur 73 · PAR M. L. AIMÉ MARTIN · texte numérisé non relu

PAR M. L. AIMÉ MARTIN

' 5oa9 plearoM qaand Danloax dant la fosse fatale Plonge TiTante encor aa charmaote restale.

Ce tableau, composé en Angleterre et chanté par Delille, représente le supplice d'une vestale ; il Tut exposé aa salon de 1802, avec quelques autres compositions du même auteur. Mais il ne faut pas le dissimuler, c'est aux vers et à l'amitié de l'abbé Delille que Danloux, peintre médiocre , mais homme doux et modeste , doit sa véritable illustration. Nos grands peintres ont trop souvent négligé ces associations honorables, qui , mieux qu'une grande page , leur assureraient la reconnaissance de la postérité.

> L'autel de la Pitié fat sacré dans Athènes.

L'auteur désigne sous ce titre le temple de la Miséricorde , élevé par Ilyllus, 61s d'Hercule, et où les Athéniens ouvrirent un asile aux malheureux et aux coupables. Il y avait en Grèce un assez grand nombre de ces temples-asiles, et c'était une opinion commune que leur profanation entraînait les plus grands malheurs. La fin tragique du censeur Fulvius Flaccus et la maladie effroyable qui termina la vie de l'heureux Syila furent attribuées à de semblables sacrilèges. Voyez, sur ces temples. Pausanias, in MUe, ; — Diod. Sic. , lib. 41 ; — Thucyd., lib. I ; et spécialement sur le temple d'Athènes, Statius, lib. 2.

* Dans les riches monceaux qu'entassa l'opulence La pitié préleya la part de Tindigent.

L'auteur peint ici des plus vives couleurs la Pitié descendant du csnr du riche vers l'indigent; nous l'avons vue, nous, plus sainte et plus sublime, remonter du peuple vers les rois. C'était le 31 Juillet f830. An moment où une multitude en délire se précipitait sur la route de Rambouillet , je traversais le pont des Arts ; un homme sans bas, portant un bâton d'épine, des souliers ferrés, unt' blouse de toile usée, s'arrêta près de moi ; tous deux nous contemplions tristement et en silence la foule, qui s'écoulait devant nous comme un torrent furieux ; tout à coup . les yeux humides, les mains jointes et tendues vers ce fleuve de colère, l'homme à la blouse s'écria avec un accent profond de pitié i « Noos ne voulons ni

le sang du vieillard ni celui de l'enfant ! Qu'on les laisse aller, et' que T^tat leur fasse une pension. » Puis , me regardant ayec une noble fierté : i U faut, dit-il, que l'histoire l'inscrive dans ses pages : le populaire en fureur n'aime la liberté que parce qu'il est généreux ! » L'éloquence brute de cet homme arrêtait les passants, et tous les siens , en guenilles, l'écoutaient et l'approuvaient. J'ai rapporté fidèlement ses paroles , où la pitié pour le vieillard et l'enfant fut exprimée d'une manière sublime. Cette sainte pitié , en remontant ainsi du peuple jusqu'au roi , avait ennobli la révolte et la victoire.

* Je n'irai point , rÎTal dn Tieillard de Samoa.

Delille désigne ainsi Pythagore. On sait que les disciples de ce phllosopbe, dans leur régime diététique , n'admettaient rien de ce qui avait eo vie. Au reste, Pythagore n'a Jamais rien écrit, et nous ne connaissons ses doctrines que par divers traités pseudonymes, et par quelques passages de Plutarque.

^ Cruels 1 que tous ont fait l'innocente brebis , ete.?

Ces vers sont imités du passage suivant des Métamorphoses :

Qaid meraistis , oves , placidam peens , inqae taendos Matapu homines , pleno qnae fertis obère neetar , Mollia qnœ nobis restras Telamina lanas Prœbetis , etc. ?

Ou rapprochera avec plaisir ce fragment d'Ovide dn petit traité de Plutarque intitulé : S*il est loisible de manger de la chair. Nous devons à Rousseau ( Emile, livre 2 ) une traduction libre d'un passage de ce traité, et sa prose, fortement colorée quoiqu'un peu déclamatoire, l'emporte intiniment sur les vers d'Ovide , et peut soutenir la comparaison de ceux de Uelille.

' I^ conrsier est sensible à ses soins généreux.

Jamais les Arabes ne frappeot leurs chevaux ; ils les dressent à force de caresses, et ils les rendent si dociles qu'il n'y en a point dans le monde qui leur soient comparables. Ces aninunx viennent la nuit se coucher dans la tente commune, au milieu des enfants, sans jamais les blesser l et lorsqu'nn cavalier tombe dans une course, sou cheval s'arrête, et attend qu'il se relève. On ne peut lire sans attendrissement ce que raconte à ce sujet le consul I>arrieux , dans son Foyage au Liban : i Un pauvre Arabe du désert avait

• pour tout bien une magnifique jument. Le consul de France à Seyde « lui proposa de la lui vendre, dans l'intention de l'envoyer à Louis XIV. « L'Arabe, pressé par le besoin, balança longtemps; enfin il y consentit,

• et en demanda un prix considérable. Le consul n'osant, de son chef, « donner une si grosse somme , écrivit à la cour, et Louis XIV donna « ordre que la somme fût comptée. Sur-le-champ le consul mande l'Arabe, « qui arrive monté sur sa belle coursière, et fl lui cooil|)te l'or qu'il avait

« demandé. L'Arabe, couvert d'une pauvre natte, met piâd à terie, rec garde l'or, jette ensuite les yeux sur sa jument, soupire , et dit ; A qui « vais-je te livrer? à des Européens, qui t'attacheront, qui te battront, qui « te rendront malheureuse. Reviens avec moi, ma belle, ma mignonne, M ma gazelle ; sois la joie de mes enfants et le bonheur de ton maître ! Eu € disant ces mots il s'élance sur son cheval , et regagne le désert •

< Ta n'u donc jamaii tu les peintures d'Hogarth ?

Célèbre peintre et graveur anglais du dix-huitième siècle , et qui excellait dans les peintures du vice. Ses gravures étaient de véritables drames. 11 se fit l'avocat des animaux dans une suite de planches intitulées : Scènes de cruauté. Cet ouvrage contribua beaucoup à adoucir les mœurs d'une classe du peuple. On en peut juger par le trait de ce passant qui , dans une rue de Londres, voyant un charretier frapper rudement un de ses chevaux, s'écria t Malheureux! tu n'as donc pas vu le tableau d*Hogarth?

' O toi qui , consolant ta royale maîtresse , Jasqa'aa dernier soapir lai prouvas ta tendresse , Qai charmais ses malbears , égayais sa prison ; O des adieax d'un frère unique et triste don 1

11 ne faut point croire les premiers détaik de l'anecdote contée ici par le poète : ils feraient trop d'honneur i d'infâmes bourreaux. Aucune consolation ne fut laissée, dans la prison du Temple , à la hlle infortunée de nos rois. Objet étemel d'amour et de douleur, Marie-Thérèse-Charlolte de France fut élevée au milieu des illusions de la grandeur jusqu'à l'époque où une populace furieuse apprit à son enfance que le sceptre , la couronne et la vie des rois ne sont que de vains jouets, et que , à quelque hauteur que le sort nous élève, la vertu est sur la terre la seule véritable supériorité. Cette supériorité n'a point manqué à la victime : c'est le seul trône qui lui reste aujourd'hui dûis son exil; c'est la seule grandeur que l'on n'ait pu lui arracher.

* Et moi , qui prôserivis leurs honneurs funéraires , etc.

DeliUe s'était élevé , dans son poème des Jardins , contre les monuments élevés à des chiens :

Dans tons ees monuments , point de recherches vaines. Pouves-Tous allier, dans ces objets touchants , ' L'art arec la douleur, le luxe avec les champs? . Surtout ne feignes rien : loin ce cercueil factice , Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice ; Loin ces vains monuments d'un chien ou d'un oiseau } C'est profaner le deuil , insulter au tombeau.

• Et la fille des rois

Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes.

'Cette partie deTanecdote est la seule vérital)le. Le prince Poniatowslii

fit en effet élever dans ses jardins un monument au chien de la fille de Louis XVI ; mais ce chien n^était point un don du frère de la princesse , et il ne l'avait pas consolé dans sa captivité.

<> O toi, l'inspiratrice et l'objet de me« chants

Pauvre, aveugle, infirme, exilé, le poète qui chante ici la Pitié trouva dans mademoiselle de Yaudchamp une compagne dévouée et la plus tendre des amies. Admiratrice passionnée des beaux vers , elle écrivait sous la dictée de DeliUe, lisait pour lui, voyait pour lui, l'environnait d'amis attentifs, et charmait ses loisirs, et par les agréments de sa conversation, et par les sons harmonieux de la voix la plus touchante. Plus tard, dans son veuvage, nous l'avons vue toujours préoccupée d'un objet si cher, et ne vivant , pour ainsi dire , que de sa mémoire , parler de lui , le pleurer, publier ses ouvrages; lui élever un tombeau, visiter chaque jour ce mo» nument , y porter des fleurs. Telles furent jusqu'à sa dernière heure les occupations de la veuve du poète! L'hommage que lui rend ici Delillesera consacré par la postérité.

" Des filles de Milton qui ne sait la tendresse?

Malgré cette assertion du poète, il faut l'avouer, Milton ne fut pas heureux avec ses filles. On sait que les deux aînées lui donnèrent quelques soucis, et qu'il fut obligé de les éloigner de sa maison. Toutefois, dans sa vieillesse, elles lui lisaient à haute voix des livres latins, grecs, hébreux, syriaques ; tâche d'autant plus pénible qu'elles n'entendaient pas un seul mot de ces langues savantes. Ce trait de leur vie a sans doute effacé tous les autres , et les vers de Delille y font allusion.

" Il outragea son mattre , et j'ai cbanté le mien.

Le crime de Milton est d'avoir cherché à justifier l'assassinat de Charles I«^. Dans le premier écrit qu'il publia sur ce malheureux sujet, en 1649, il soutient que les principes de l'Eglise protestante condanment les tyrans et permettent de les traduire en jugement. Dans un autre ouvrage il trace l'apologie de Cromwell, et Je compare à Atlas , capable de porter seul le poids du monde entier. Il ajoute que rien n'égale ses talents, si ce n'est ses vertus, et il termine en l'appelant le père de la patrie. Ce panégyrique lui valut mille livres sterling ; mais cet argent fut le prix de son ouvrage , et non de sa conscience , car il écrivait de conviction. Il pouvait mal distribuer son encens, il était incapable de le vendre.

*^ *. Voyez-TOns ce mortel ,

Qui , les yeux égarés , comme au bord d'un abîme, etc.?

Ce trait, rapporté par M. de Salo, premier auteur du Journal desSo' vants , a été le sujet d'un drame joué sous le titre de la Famille indigente. Le peintre Danloux, entendant les vers de Delille , fut frappé du tableau qu'ils offraient à son imagination; et, s'étant aussitôt mis à y travailler, il rexécuta avec le plus grand succès.

âiû màlhëur et pitié.

* Bt , le eœnr consjBmé d'an respect sans espoir, 11 cherche la lamière, et gémit de la Toir.

Bans ce morceau, Delille fait allusion aux inscriptions nombreuses qu'on trouva sur les murs des prisons après le 9 tbertnidor. Mais le tableau qu'il trace des prisons de la terreur n'est qu'une esquisse bien incomplète. Une foule de mémoires, publiés après le poëme de la Pitié, ont dévoilé ces hideux cloaques, où les prisonniers, hommes, femmes, enfants, entassés péle-méle , mouraient par centaines sans que la plupart du temps on songeât à séparer les Tivatits d'avec les morts. (Voyez à ce sujet la collection des Mémoires sur la Révolution, publiée chez le libraire Baudouin. Quoique le texte de ces mémoires ait été souvent adouci', on n'a pas tout supprimé.)

3 Eh I qui ne connaît pas le consolant spectacla Qu'étale des bandits ce vaste réceptacle , Cette Botany-Bay, sentlne d'Albion.

Depuis que Delille a tracé le vigoureux tableau de cette colonie, elle ('est singulièrement améliorée. Flétrie dès son berceau, quoique si digne d'attirer l'attention du pliilosophe, elle n'était regardée qu'avec mépris, et comme une sorte d'égoût pour le crime. Personne ne croyait qu'avec le rebut de sa population l'Angleterre pourrait créer, en quelques années, aux extrémités du globe, une colonie aussi florissante et aussi utile ; et Ton oubliait que quelques-unes des provinces des États*Cnis d'Amérique , et particulièrement ta Floride et la Virginie, n'ont pas eu d'autre origine.

Voici le tableau de ses progrès. En 1788, époque de sa fondation , le nombre des déportés s'élevait à 1030; en 4796 à 3,939, et en 1802 à 12,213 ; aujourd'hui cette partie de la Nouvelle-Hollande a changé son nom de Botany-Bay contre celui de comté de Cumberland , ou colonie anglaise du Port-Jackson. Â l'égard des criminels, les uns sont condamnés à l'esclavage pour la vie , d'autres doivent redevenir libres après un certain nombre d'années, mais ne peuvent jamais quitter la colonie ; d'autres enfin , après le temps de leur esclavage , sont maîtres de partir ou de rester. La plupart finissent par devenir propriétaires. Des moyens également puissants, la crainte et l'espérance , la récompense et le châtiment , sont employés pour contenir cette population bizarre et pour l'améliorer, et ces moyens ont été couronnés du plus étonnant succès. Nous renvoyons nos lecteurs aux Voyages de Pérou et du capitaine Freycynet , qui offrent les détails les plus intéressants sur l'administration, les écoles, l'agricuiture et le gouvernement de cette colonie.

3 Howard ! dont le nom seul console les prisons.

Ce touchant épisode n'a rien d'exagéré ; on pourrait même dire que les ^

NOTES. 5t7

vers du poète atteignent à peine à la Térité. La Tie d'Howard fut une vie de privations, de travail et de bienfaits. Après avoir obtena da parlement l'amélioration des hôpitaux et des prisons de l'Angleterre, son attention se porta sur les divers établissements de ce genre des pays étrangers. Dans l'espace de douze ans , de 1775 à 1787 , il fit trois voyages en France, quatre en AUema<nie, cinq en Hollande, deux en Italie, un en Espagne et en Portugal .^t plusieurs dans les contrées septentrionales et en Turquie. Tous ce .oyages n'avaient d'autre but que d'étudier l'état des prisons et des hôpitaux sur le globe , et de travailler à leur amélioration. Sa mort couronna dignement sa vie. Ce fut en visitant un malade à Cherson, en Crimée, qu'il prit les germes d'une fièvre maligne , à laquelle il succomba le 20 janvier 1790. Il a publié plusieurs ouvrages, dans lesquels il expose le but de ses voyages, ses recherches et leurs résultats; le plus considérable est intitulé x *-Êtat des prisons en Angleterre et dans le pays de Galles, c avec des observations préliminaires et un tableau de quelques prisons € étrangères^ 1777, in-4<*. b Cet ouvrage a été traduit en français, et fut accueilli avec leplusvif intérêt. La vie d'Howard, composée en anglais par John Aikin, a été traduite par H. Boulard » ami de Deiille, et auteur lui-même de plusieurs ouvrages estimables.

* Je ne vois plus ces sœnrs dont les soins délicats Apaisaient la souffrance , on charmaient le trépas.

L'association religieuse des soeurs grises, à qui Deiille rend nn juste et si honorable hommage , subsiste encore anjourd'hui : elle eut pour fondateur saint Vincent de Paul.

A A la Tolx'de Carron le laxe s'attendrit.

L'abbé Carron est du petit nombre de ces ecclésiastiques qui , fuyant les grandeurs et les vanités mondaines, ont consacré leur vie à des œuvres de bienfaisance. Forcé de quitter la France à l'époque de la révolution, il établit à Londres une école pour les enfants des émigrés, et un hotipioe pour les vieillards et les infirmes. Son zèle infatigable à solliciter la charité d'autrui suppléait à son manque de fortune ; et c'est ainsi qu'il se procura les moyens nécessaires à l'établissement et à l'entretien de l'école et de l'hospice dont il était le fondateur. On raconte à ce sujet qu'un joury ayant obtenu l'autorisation de quêter dans un temple protestant, un jeune homme , indigné de sa présence, s'emporta jusqu^à lui donner un soufflet : tout le monde s'émut de cette odieuse insulte , l'abbé Carron seul conserva le calme de son âme; il tendit sa main au jeune homme en lui disant : Le soufflet est pour moi , mais n'avez-vous rien à donner pour les pauvres ?

Revenu à Paris en 1814, il y ouvrit une école pour les jeunes filles, semblable à celle qu'il avait fondée en Angleterre ; et ce fut au milieu de ces occupations pieuses que la mort l'enleva aux infortunés, le 15 mai 1821. Il est auteur d'un grand nombre d'ouvrages, dont on trouve la liste dans le Dictionnaire de Feller.

6f8 MALHEUR ET PITIÉ.

* Tel brille ee GreeBwiéh, oà l'œil des Tieux pilotes Voit partir, rereair, et repartir les flottes.

Cet hôtel , fondé par la reine Anne, sert à la fois d'asile anx matelots invalides et de maison d'éducation aux enfants de ces matelots. Ainsi , la retraite de la génération qui finit touche le berceau de la génération qui commence. Mais c'est dans la situation de ces deux établissements qbe la prévoyance du gouvernement se manifeste. De Greenwich on voit la Tamise couverte de vaisseaux. Le ccenr du matelot invalide palpite à cet aspect qui lui rappelle sa vie aventureuse. Non loin de là, les enfants, émus de ces grands spectacles, brûlent de sillonner à leur tour cette mer dont ils ne voient pas les dangers , et dont l'ûnmensité éveille leurs désirs et tourmente leurs pensées.

' Sur des captifi tremblants , échappés an trépas , Leur triomphe erael dirige le tonnerre.

Barrére, après avoir reproché au gouvernement britannique de nombreux actes de perfidie, fit décréter par la Convention l'ordre de fusiller tous les prisonniers anglais ou hanovriens. On sait que les généraux français refusèrent d'exécuter cet ordre. L'humanité n'existait alors que dans nos camps. Ce décret, du 36 Juin 1794, fut rapporté le 50 décembre de la même année.

" 0 TOUS , tristes captifs , délaissés par'la France , Contez-noDS quelle main nourrit Totre indigence.

Tout le monde connaît les maux que nos prisonniers éprouvèrent en Angleterre ; mais ce qu'on ne sait point assez , c'est que les émigrés français s'empressèrent de venir à leur secours. Des familles dépouillées par la révolution retranchèrent de leur nécessaire; de pauvres prêtres qui n'avaient que deux habits en donnèrent un. Enfin les malheureux des deux partis se tendirent une main amie sur la terre étrangère.

* Et qui ne prédit pas que son hymen , un jour. Du cygne harmonieux ferait naître un vautour.

Un des descendants du poète Haller était alors fournisseur des années françaises, où il avait acquis une funeste célébrité par ses dilapidations.

is Que fidsIei-TOQS alors? Vos magistrats mncts Dormaient aa bruit flatteur des paroles do paix.

Le Directoire berça longtemps le grand conseil de Berne de l'espoir d'mie paix qu'il se proposait de rompre au premier moment favorable. Enfin œ moment étant venu, nos troupes entrèrent en Suisse sous prétexte de rétablir la tranquillité troublée par l'insurrection des Vaudois contre le goovemement de Berne : insurrection fomentée par la France. Le véritable motif de cette agression était le dessein de ravir le trésor de Berne, et de se venger de l'asile accordé aux émigrés et aux fructidorisés. La prise de Berne entraîna la soumission de toute la Suisse.

<i En vain le vieux Steiger,. digne de jours plus beaux , lÊvoquait vos aieux dn fond de leurs tombeaux.

L'histoire conservera ce nom. Ce magnanime vieillard ne le laissa pas tromper aux artifices du Directoire ; seul il soutint le parti de la guerre, et son énergie entraîna quatre-vingt-seize de ses collègues dans les deux conseils. Ni les périls de tout genre qu'il avait à courir, ni le poids de soixante-neuf ans , ni la supériorité de l'armée ennemie, n'ébranlèrent son courage. A la tête de sa petite troupe , il ne quitta point le feu pendant les cinq combats qui précédèrent la reddition de Berne.

*' Mais Aapinat parait, et, contre les Tictimes, Promet aux meurtriers l'impunité des crimes.

Voici ce que Mallet du Pan a dit de ce commissaire du Directoire, dont le nom a survécu à toutes les célébrités du même genre :

« La tyrannie fiscale marctie aussitôt sur les traces de la tyrannie armée. Lecarlier, juge trop humain ^ cède le sceptre des déprédations aux commissaires Rouhière et Rapinat.

c Ce dernier, chef de l'expédition, chargé des instructions secrètes, choisi parRewbel, et son allié, offre un nouvel enfer. Totila et Âlaric furent miséricordieux à côté de ces déprédateurs modernes, élevés dans les lycées de Paris.

c La Suisse, écrasée, passe sous un système de terreur: la prison , la confiscation, l'inquisition, Técliafaud, attendent les murmures et la première résistance.

« En un mot, ittie oppression si effrénée aliénait jusqu'aux Jacobins les plus immoraux , et le Directoire se vit forcé de feindre de désavouer et de rappeler Rapinat. » ( Mercure Brit. , vol. 1 , p. 250 et sniv. )

13 Ah I qui pourrait tracer ces scènes de carnage ? Les vieillards ne sont point protégés par leur flge.

Ce tableau fut composé en Allemagne , au moment des plus grands malheurs de la Suisse , et sous l'impression même de ces événements. Des ordres de police le firent supprimer dans les éditions iii-6^ et in-IS de «SOS.

^* ..• A peine on s'est mMé,

La Tengeance s'est tue et le sang a parlé.

Cette scène touchante appartient au poète, et non à l'histoire. La guerre de la Vendée fut horrible et sans réconciliation. UeUlle a imité cet épisode du quatrième chant de la Pharsale; et le huitième chant du même poème lui a inspiré quelques-uns des vers qui suivent, et qui commencent ainsi :

Mais le remords redouble an milieu des ténèbres , etc.

I Et TiBTille , après Ini traînant tona ses forfttits , Ya dana dea flota de sang se débattre à jamaia.

Fouquier-TinYille : Jamais on ne yit on homme plus profondément artiiicieiix, plus habile à sappoeer le crime et à controuTer les faits. Son reiçard fixe faisait baisser les yeiu de ses victimes. Lorsqu'il s'apprêtait k parler, il fronçait le sonrdl et plissait le front. Sa voix était hante, rude et menaçante; elle passait soudainement de Tàii^ au grave, et du grave h Taigu. Eu vain une épouse en pleurs le conjurait à deux genoux d'entendre Jusqu'à la fin la Justification de son mari ; sourd aux accents de la douleur, il prononçait froidement la condamnation , et passait aussitôt à une autre victime.

Cet homme à son tour trouva des Juges , et fut condamné à mort. Ceux qui avaient échappé à sa fureur le virent passer dans te tombereau fatal. Un témoin oculaire raconte que les vastes degrés du Palais de Justice étalent couverts d'une foule immense de spectateurs, qui, au premier aspect de ce bourreau. Jetèrent un cri d'indignation et d'effroi. Son front, immobUe comme le marbre , défia tous les regards. On Tentendit même murmarer des paroles menaçantes. Mais ao pied de réchafaud , lorsqu'il fallut voir b mort en face , son audace Fabandonna , et il parut comprendre tout à coup Ténormité de ses forfaits. Le misérable trembla à son tour sous le glaive sanglant qui avait fait tomber les têtes de tant de victimes innocentes.

' Par an art tout noaveaa , des nacelles perfides Dérobent sons vos pas leurs planchers homicides.

Les crimes de Carrier sont si effrayants qu'on est tenté de nier leur possibilité. Il disait à qui voulait l'entendre t Nous ferons un cimetière de b France! Nous voulons qu'elle soit réduite au quart de sa popuIatioD. I N'épargnez pas les femmes , répétait-il à ses agents ; elles engendreraient « trop si on les laissait vivre. Quant aux petits enfants , ce sont des loave- « teaux qu*il faut étouffer. » Pour multiplier le nombre des victimes , il inventa plusieurs supplices, et entre autres les bateaux à soupapes. Toid, à ce siOet, la déposition d'un témoin dans son procès, f Lamberty m*as- • sura qu'il avait des ordres de Carrier de noyer les brigands ; il me prévint « que pendant la nuit il exécuterait une noyade, et m'engagea à m'y « trouver : je m'y rendis. J'ai assisté à deux ou trois noyades. On attachait t les brigands, on les faisait descendre dans une gabarre; on ouvrait les « soupapes, ils étaient engloutis. » Pendant ce temps les bourreaux chantaient des hymnes patriotiques, et achevaient à coups de sabre ceux qui tentaient de s'échapper. Dans un compte rendu d'une de ces opérations où l'on submergea quatre-vingts prêtres, qui n'avaient été condamnés qu'à la déportation. Carrier écrivait: Le décret de déportation fut exécuté ver» tkalement. On sait que la quantité des cadavres engloutis dans la Loire

fat si grande, que les eaux en furent longtemps infectées. ( Voyez les pièces du procès de Carrier, publiées eh deux Tolumes in-8<>; Paris , an lU de la république. )

' Aillears , la cruauté, fière d'an double outrage, Joint l'insulte à la mort, l'ironie à la rage.

Tout le monde connaît le mot féroce de Dumas, président du tribunal révolutionnaire » qui , interrogeant une femme plus que sexagénaire , et ne pouvant en obtenir de réponse à cause de sa surdité , dit au greffier : Écrivez qu'elle a conspiré sourdement. On se rappelle aussi la lâcheté de son confrère Goffinhal , qui , après avoir prononcé la sentence de mort d'un maître en fait d'armes, lui dit : Pare cette botte-là , si tu peux. Dans la note précédente-, nous avons cité un trait semblable de Carrier.

* O Loire ! tu les tIs , ces hymens qu'on abborre , Tu les ris , et tes flots en frémissent encore.

On attachait nus un jeune homme et une jeune fille, et on les jetait dans la Loire. Carrier appelait ces exécutions des mariages républicains. Ils furent nombreux. Un témoin déposait ainsi dans le procès de Carrier : c Vers la fin de brumaire, j'entre dans un café , sur la place du Bouffay; a un batelier, nommé Pédreau , gros homme fort et trapu , me demand : « une prise de tabac : Je l'ai bien gagnée, me dit-il, je viens d'en expé- « dier sept à huit cents. — Mais , lui dis-je , comment vous y prenez-vous c pour expédier tant de monde en aussi peu de temps ? — Rien de plus aisé, < me dit-il ; lorsque je fais des baignades, je dépouille les hommes et les femc mes , je les attache deux à deux par les bras et par les poignets ; je les conc duis sur mon bateau au milieu de la Loire , deux hommes les pousseiiî « par derrière et les précipitent dans Teau. — Mais ces gens pouvaient nager c sur le dos et se soustraire à la mort? — Oh ! répond le batelier, nous avons « de grands bâtons avec lesquels nous les assommons. C'est ce que nous c appelons le mariage civique. > ( Voyez le Recueil historique des crime» de Carrier, tome !•', p. 146. )

* Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage , Quelque coupable encor peut-être est échappé : Annonce le pardon , et , par l'espoir trompé ,

Si quelque malheureux en tremblant se relève , Que la foudre redouble , et que le fer achève.

Après le siège de Toulon , un grand nombre de citoyens de cette ville furent réunis sur une place, où les ordres étaient donnés de tirer sur eux à mitraille. Le représentant qui assistait à cette exécution se promena froidement sur ce champ de mort, ets^étant aperçu que quelques-unes des victimes avaient échappé à la mitraille , il s'écria tout haut : Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, la république leur pardonne. QuelqucMins de ces malheureoi se relevèrent en effet ; et Tordre fut sur-lechamp donné de les fusiller,

522 MALHEUR ET PlTlE.

< Uailwlle a twceabé , LamlMlle dont le lèle A M reine en moonint est demearè^dèie ; Et ce* chereax ti be«ax , ee front si gracienx , Dana qael état , A eiel I on le» montre à ses yeaz.

Les assassiiis Tenot pour l'égorger firent de Taiiis efforts pour Tobliger à répéter les oatrages dont ils couvrirent le nom de la reine : Non , non, répondit-elle , jamais, jamais. Entraînée par ses bonrreaox auprès d'on amas de cadarres, on la force à se mettre à genoax, et, après TaToir frappée , on déchire son sein , on lui arradie le cœor. Par on raffinement de barbarie, ses longs cheveux blonds sont frisés et poudrés, ses joues sont rougies avec du fard et du sang ; les assassins forment ensuite un horrible cortège , précédé de fifres et de tambours; portent sa tête an bout d'une pique à travers les rues de Paris , s'arrêtent devant le palais du duc d'Orléans, qui se montre à une croisée, ayant à côté de lui sa maîtresse t madame de Buffon , et portent enfin cet épouvantable trophée au Temple, sous les fenêtres de la reine , qu'ils appellent à grands cris pour lui montrer les restes mutilés de son amie. N'ayant pu y réussir, deux des bourreaux pénètrent dans la prison , et s'adressant à la reine , ils lui dirent froidement : Nous voulions te montrer la tète de la Lamballe. A ces mots, la princesse tombe évanouie, et les bourreaux satisfaits se retirent.

? La reine , à ee signal , inquiète , troublée , Son enfont dan« les brae , s'enfait éclievelée. "^ .

L'auteur trace ici le tableau des tristes événements des 5 et 6 octobre à Versailles. La reine, en effet, n'échappa que par Iiasard à la fureur des assassins. Deux gardes du corps , Varioonrt et Deshuttes , en faction auprès de son appartement, furent égorgés, et leur résistance donna le temps à la reine de fuir, à demi vêtue, dans les appartements du roi. Les assassins parvinrent jusqu'à son lit» qu'ils percèrent de plusieurs coups de sabre et de baïonnette.

' Dans le jardin des rois s'il respire an moment , II marche environné de sorveillants barbares.

Après la catastrophe de Varennes, le roi est captif dans son propre palais : les gardes du corps sont licenciés ; on lui donne une garde sous les ordres de Lafayette; et cette garde, introduite jusque dans la chambre de la reine, observe son sommeil et répond de la personne de ces deux illustres victimes.

^ Hélas ! toujours trompé , mais espérant toujours , Louis à ses tyrans viens confier ses jours.

Après avoir tout disposé pour la défense de son palais, au 10 août, Louis XVI chancelle et oublie bientôt la résolution où il était de se défendre. Rœderer le surprend dans ces dispositions, et Tinvile à se réfugier au sein de l'Assemblée nationale. Louis suit ce conseil ; et il va demander

un asile à cette assemblée, qui va le renverser du trdne. Là, relégué dans la loge d'un journaliste, il est condamné, pendant trois Jours, aux plu» sanglants outrages; là, enfin , il entend Tergniaud lire et TAssemblée adopter sur-le-champ, le décret qui ordonne son emprisonnement et celui de toute sa famille.

I* De l'iiorrible ^hitehall les sanglants attentait.

C*est contre les murs de ce vieux palais des rois d'Angleterre que fut dressé Téchafaud où périt Charles I*'. Aujourd'hui la fenêtre au niveau de laquelle Téchafaud était placé a été murée, et une statue de Charles 11 montre du doigt la place où coula le sang de Charles I*'*

" D'antres dn jonr Atal retraeeront l'image : Dans ce Tatte Paris, le calme du cercueil , etc.

Les bonrreanz ont tout prévu pour achever leur crime t on dispose de rartiUerie sur toutes les places et sur tous les abords du lieu de rexécutioo. 11 est défendu de se tenic en groupes dans les rues, sous peine de mort. On invite les citoyens à ne pas se montrer aux fenêtres pendant le passage du cortège. Sur la proposition de Robespierre, on désigne dans chaque section des hommes dévoués qui doivent se réunir autour de Téchafaud. Enfin la voiture s'avance environnée de soldats ; on roule des canons en avant et en arriére, et cependant la multitude est muette, consternée, et le seul bruit qui se fasse eptendre est celui des armes et des tambours.

13 Dans les mains du bourreau , de son crime effrayé*

Plusieurs récits touchants de la mort de Louis XVI ont été publiés. En voici un qui est peu connu, et que nous insérons ici comme une pièce digne de tenir sa place dans l'histoire. C'est une lettre du bourreau luimême , qui se plaint de l'infidélité d'un journal, lequel Journal avait jeté quelques soupçons sur la fermeté de Louis XVI à ses derniers moments.

c Citoyen ,

I Un voyage d'un instant a été la cause que je n'ai pas eu l'honneur de ff répondre à l'invitation que vous me faites dans votre journal , au sujet

■ de Louis Capet. (Le journaliste contredit par Sanson l'avait invité à « tracer le récit exact de l'exécution du roi.) Voici , suhrant ma promesse, « l'exacte vérité de ce qui s'est passé. Descendant de la voiture pour l'exé- « cation, on lui a dit qu'il fallait ôter son habit; il fit quelques difficultés « en disant qu'on pouvait l'exécuter comme il était. Sur la représentation

• que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il fit

• ensuite la même difficulté lorsqu'il s'est agi de lui lier les mains, qu'il

■ donna lui-même lorsque la personne qui l'accompagnait lui eut dit que « c'était un dernier sacrifice. Il s'informa si les tambours battraient tou- « jours, il lui fut répondu que l'on n'en savait rien, et c'était la vérité. II « monta l'échafaud, et voulut foncer sur le devant, comme voulant parler ;

•« mais on lui représenta que la chose était Impossible encore; il se laissa

• alors conduire à l'endroit , où on l'attacha et où il s'est écrié très-haut : < Peuple, Je meurs innocent! Ensuite, se retournant vers nous, il u nous dit : Messieurs, Je suis innocent de tout ce dont on m'inculpe. Je

• souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. Yoilà, « citoyen , ses dernières et véritables paroles.

« L'espèce de petit débat qui se fit au pied de réchafaud roulait sur ce I qu'il ne croyait pas nécessaire qu'il ôtât son habit et quV)n lui liât les « mains. Il fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.

« Et, pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un c sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés, et je reste trës-con- « vaincu qu'il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion , « dont personne plus que lui ne paraissait pénétré ni persuadé.

c Vous pouvez être assuré, citoyen , que voilà la vérité dans son plus « grand Jour.

c Signé Sanson. >

Paris , ce 20 ftvrier 1793, l'an l" de la répnbliqae.française.

Quel hommage et quel récit ! Ne croirait-on pas entendre le centenier chargé de garder Jésus glorifier Dieu malgré lui au moment où Jésus expire, en disant : Certe hic homojustus erat. Les dernières lignes de la lettre de Sanson sont peut-être le plus grand triomphe que jamais la religion ait obtenu.

" Ah , combien ses malhears se sont appesantis I Elle n'a plas d'époux et tremble pour son fils.

Il serait inutile d'entrer ici dans aucun détail sur le procès'de la reine. Sa prison, ses interrogatoires et son supplice , se trouvent rapportés fidèlement dans les Mémoires de Cléry et de Weber, ainsi que dans un ouvrage intitulé : Histoire complète de la captivité de Louis XF! et de sa famille; I volume ln-8°, 1816.

'* Et toi qui , parmi nous prolongeant ta misère Ne ▼irais ici-bas qoe pour pleurer un frère. D'un frère vertueux ô digne et tendre sœur.

Sept mois après le supplice de la reine, madame Elisabeth ftat immolée sur le même échafaud. On affecta de la conduire au supplice sans aucune distinction , en l'associant sur le fatal tombereau à vingt-quatre autres Tictimes. Plusieurs femmes de la cour étaient de ce nombre. L'une d'elles, quoique enceinte, a refusé de se soustraire à la mort par sa déclaration. Madame Elisabeth fait avertir les Juges, et la sauve. Exécutée la dernière, elle porte sur l'échafaud, couvert de sang et de cadavres, cette angélique •éréullé qui ne l'a pas abandonnée un seul instant , ni pendant sa vie ni I llieure de sa mort.

)' 0 filles de mes rois , dans quels lieux plearez-vous ? Qnel temple entend les vœax qae tous formez ponr nons?

Mesdames de France , Adélaïde et Yictoiré , filles de Louis X V , et tantes de Louis XVI, se rendirent à Rome en 1791 , et passèrent plusieurs années dans cette ville, sous la protection de Pie VI. La conquête de l'Italie par les Français Tint les arracher à cet asile. Elles passèrent successivement à Naples, à Caserte et à Trieste , fuyant devant nos armées, et ne trouvant nulle part le repos. Madame Victoire mourut à Trieste, le 8 juin 1799, et madame Adélaïde le f 8 février 1800. Leurs dépouilles mortelles furent apportées en France et déposées A Saint-Denis, au mois de janvier 4817. (Voyez les Mémoires pour servir à V histoire de la persécuiion française, recueillis par ordre de Pie FI; Rome» 1794.)

1' Leurs horribles conseils et leur doctrine inf&me , Bn attendant son corps , empoisonnent son âme.

Les détails de la captivité de Louis XVII et de son horrible gedlîer Simon se trouvent partout Mais une anecdote moins connue , c'est que le jeune prince, dans les derniers temps de sa vie, se condamna à un silence complet. Les commissaires chargés de la surveillance du Temple , interrogés par le comité de sûreté générale, snr la date de cet événement, répondirent : que le refus de répondre à toutes les questions datait du jour où Hébert et Simon lui avaient arraché une déposition contre sa mère. Ils ne doutaient pas que cette horrible scène ne fût la seule cause d'une résolution si extraordinaire dans un enfant de cet âge. Voyez le récit touchant de Harmand de la Meuse , dans ses Anecdotes el événements retnarquahles de la révolution , page 172 , un volume in-8*> ; Paris, 1820.

17 On a TU des enfants s'immoler pour leurs pères. Des Arères disputer le trépas à leurs frères.

LMnfortuné Loiserolles reçoit à la Conciergerie un acte d'accusation: c'était celui de son fils. Il garde le silence , obéit à la voix du guichetier, qui lui signifie Tordre de descendre au greffe. L'erreur ne fut point reconnue parce qu'il fit tout pour la rendre complète. Il tremblait que son fils, qui ignorait ce dévouement, ne vint réclamer sa place. Ce vieillard vénérable , attaché à la planche , s'écria : J'ai réussi ! et il reçut le coup de la mort. Cette généreuse victime fut une des dernières. Un jour de plus^ et elle était sauvée. Robespierre et ses complices tombèrent le lendemain.

>* On a vu les bourreaux , fiitigués de carnage , Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage , Bendre à sa fille en pleurs un père malheureux Et, tout couverts de sang , s'attendrir avec eux.

Cazotte, âgé de soixante-treize ans, condamné à mourir sons le fer des septembriseurs , a déjà passé le guichet de l'Abbaye , lorsque sa fîUe accourt, Tembrasse, le couvre de son corps, demande pour toute grâce de mourir

la preiuièi*e. A cette vne la papulace , qui n'est là que pour regarder, s*émeut : Grâce! grâce l crie-t>on de toutes parts; les assassins, étonnés, laissent échapper leur victime, et la fille et le père sont emportés en triomphe dans les flots de la multitude. Malheureusement ce triomphe ne fut pas de longue durée, et Cazotte périt dix jours après sur l'échafaud. Le trait de mademoiselle de Sombreuil n'est ni moins touchant ni moins digne d'admiration. On sait à quel prix il lui fallut acheter l'horrible cléoience d& bourreaux. Us lui présentèrent un verre de sang !,.. Elle emporta son père entre ses bras. Mademoiselle de Sombreuil est morte en 1823,

'* O toi da genre hnmain la moitié la plus chère , Une seule dément ton noble caractère.

Dans ce dernier vers l'auteur désigne madame Dubarry, la seule femme qui se soit montrée faible en présence de Téchafaud.

^ Tarente , qne te Tcut cet assassin farouche ? A trahir ton amie il vent forcer ta bouche.

« La princesse de Tarente se sauva à force d'héroïsme. Traduite devant « les juges-bourreaux du 2 septembre , après avoir attendu son tour pen- « dant quarante heures, sans fermer l'œil, au milieu des cris des victimes « qu'on immolait , et des angoisses de celles qui allaient être massacrées, < elle retrouva toute son énergie lorsqu'elle vit que les interrogatoires c qu'on lui faisait subir tendaient à obtenir d'elle des déclarations qui in* « culpassent la reine. Elle réfuta si victorieusement toutes les calomnies « sur lesquelles elle était interrogée, que l'opinion de tout l'auditoire , « hautement prononcée , força ses juges à la déclarer innocente. »

(Bertrand-Molleville. )

» o vierges de Verdun , jeunes et tendres fleurs , Qui ne sait votre sort , qui n'a plaint vos malheurs I

Quatorze jeunes IHles de Verdun sont amenées à Paris, et conduites an siippUce pour avoir paru à un bal donné par les Prussiens. Le peuple les voit, les plaint, entend ces voix virginales chanter des cantiques pieux jusque sous le fer de la guillotine, et personne ne crie grâce! personne ne s'élance pour les délivrer ! La boucherie humaine est ouverte « et le peuple, afofati par le spectacle du sang, n'épronve plus ni émotion ni pitié! Voilà le sort de la France pendant prés de deux ans , sous ses tribuns popvdaires.

33 Loin les jardins de Flore , et l'impur Tivoli , Par ses bals scandaleux trop longtemps aTÎli,

Après la terreur, le peuple fut saisi de la frénésie des bals, des fêtes, des parures; et le monument le plus curieux de cette époque est , sans aucun doute, le Journal des Modes, Delille, dans ces vers, fait allusion à ce goût elfréné du plaisir, et peut-être aussi à ces bals devenus célèbres sous le nom de Bal à la victime. On sait que pour y être admis il fallait présen-

ter un certificat attestant qn*oii avait perdu no père, une mère, un mari , une femme , un frère, une sœur, sous le fer de la guillotine. La mort des collatéraux ne donnait pas le droit d'assister k ces fêtes. On dansait en souvenir des morts, comme autrefois on priait pour eux.

t En cornets , à son toar, Despréanx est roalé.

Le poète rappelle ici, d'une manière fort piquante , le trait satirique de Boileau:

Et j'ai tout Pelletier

Ronlé dans mon office en cornets de papier.

Satire m.

' Dieu Terme ! que dis-tu de ces barbares lois ?

Cfest le dieu protecteur des bornes que Ton met dans les champs et le vengeur des usurpations. Numa inventa cette divinité , comme un frein plus capable que la loi d'arrêter la cupidité. Après avoir fait au peuple la distribution des terres, il bâtit un petit temple sur la roche tarpéienne, et le consacra au dieu Terme. Ainsi chez les anciens les limites des champs étaient sacrées : ceux qui avaient l'audace de les changer étaient dévoués aux Furies, et il était permis de les tuer comme des sacrilèges.

3 Sans doote le Français, malbearenz, dépouillé, Peut rentrer «ur un sol de carnage souillé.

Delille ajouta ces vers à son poème en 1802 , au moment même de sa publication. Buonaparte venait d'amnistier les émigrés , et de réduire à une liste permanente de mille noms le nombre des proscrits, qui s'élevait alors à cent cinquante mille , et remplissait neuf volumes. Les biens non vendus furent restitués à leurs anciens propriétaires; mais il y eut une exception pour les bois et les forêts de 400 arpents , les immeubles affectés aux services publics, etc., etc. C'est ce qui éteint toute reconnaissance dans le cceur du poète , et lui. arrache ce vers plein d'amertume :

La justice imparfaite est encor l'injusilee !

Ga#dei-Toua donc d'offrir la scandaleuse scène De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois.

Ces vers sont une accusation directe contre Buonaparte , alors tout-puissant, et qui venait d'obtenir de la Prusse l'arrestation d'Imbert Golomès, dont il se lit remettre les papiers. Ce vieillard , alors âgé de soixante-seize ans, fut détenu au secret, gardé par quatre soldats, et resta longtemps sons le poids de cette arrestation. Ses papiers, imprimés et publiés par le gouvernement , forment un gros volume , qui porte le titre de Papiers saisis à Bareuth; Paris, 1801 , in-8«.

> Et U mer roit on Grec rar les Tataseanx de Troie 1

Cesl la quatrième imitation de Virgile dont le poète ait enrichi cette partie de son oorrage ; et Ton doit dire qae jamais il n*a été plus henrein que dans ces emprunts faits à son maître. Voyez, dans le troisième livre de V Enéide, l'intéressant épisode du Grec Acliéménide et celui du jeune Polydore. Ce dernier a certainement inspiré à notre poète les vers les plus touchants et les plils énergiques de son poëme.

* Pontife des Liégeois , aeecpte mon hommage ; Le plus près du Tolcan , ta défias l'orage.

Le prince-évèque de Liège se montra, dès le commencement de Pémigration , Tun des plus empressés à secourir les malheureux Français ohligés de quitter leur patrie ; mais ses généreux secours ne leur furent pas longtemps utiles : le prélat vit bientôt ses États envahis, et il fut lui-même obligé de fuir devant les ennemis de U religion et de la monarchie.

' Poar corriger encor la fortune ennemie , Do vénérable Oxford l'antique académie Multiplia pour vous ce volume divin, etc.

L'université d'Oxford fit faire à ses frais une édition de la Bible, qu'elle distribua à tous les ecclésiastiques français que l'émigration avait conduits en Angleterre.

* Non, non : Je l'ai promis à l'aimable Glairesse; Beau lieu , qui nourrissais ma poétique ivresse 1

Petit village sur le lac de Bienne, à deux lieues de Ttle de Saint-Pierre, et dans une position charmante. Delille y passa quelques mois en 1796, / époque à laquelle il travaillait à la traduction de Y Enéide,

* Ces bosquets de Saint-Pierre , lie délicieuse , Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse.

Tout le monde connaît les belles pages de Roosseaa snr me de Saint- Pierre, et le récit qu'il a fait de ses promenades dans cette partie de la Suisse, alors presque inconnue et aujourd'hui visitée par tous les voyageurs. 11 n'y a dansl'iie qu'une seule maison, et l'on y voit encore la chambre du philosophe et la trappe par où il s'échappait lorsque des visites importunes venaient troubler sa solitude.

>* Les héros de Condi te demandent des chants. .

On sait que les souverains étrangers s'opposèrent toujours à oe que le chef de la maison de Bourbon, qu'ils reconnaissaient comme roi (Louis XVIII) , se mit à la tête des émigrés français. Ce commandement fut laissé au prince de Condé, dont la petite armée, toujours placée aux hvant-gardes dans les attaques, et aux arrière-gardes dans les retraites, fit des prodiges de valeur et fut continuellement sacrifiée. Les mémoires du temps entrent dans de grands détails sur octte exécrable politique de TAu*

triche et de rAogleterre , dont l'onique bat était de détruire la France et non de rendre nn trône aux Bourbons.

■I Quand parât votre roi , TOtre compagnon d'armes. Ce fut en 1796 que Louis XVIII , chassé de Vérone par les armées françaises, rejoignit le corps du prince deCondé à Radstadt. Il y arriva le 28 avril, et le 18 mai il fut contraint de le quitter par le gouvernement autrichien, dont nous avons rappelé la politique dans la note précédente. C'est en passant à Dillingen en Souabe que ce prince fut blessé d^un coup de feu parti d'une main inconnue, mais qu'on suppose dirigée par le Directoire.

'2 Tel ne fut point ton cœar, toi courageux ami*

M. Marin avait servi dans l'armée de Gondé; et ses talents en musique, que le poète a vantés avec tant de chaleur, avaient charmé plus d'une fois ses compagnons d'armes.

" De son yétement d'or nn Canmont l'embellit.

Plusieurs^migréSy plutôt que de recevoir des secours d'un gouvernement étranger, se firent une ressource de leurs talents. Quelques-uns embrassèrent des professions mécaniques; de ce nombre fut M. de Canmont, maréchal de camp , dont les belles reliures obtinrent de la célébrité. D'autres se firent imprimeurs » et multiplièrent à Londres les chefs-d*Œuvre de notre littérature. Nous avons sous les yeux plusieurs réimpressions de Paul et Firginie et de la Chaumière faites par des émigrés français, qui relevèrent ainsi leur petite fortune.

>* Lorsqoe de denx Français le sort miraculeux. M'apprend que le destin réalise mes yœux.

Cet épisode n'est point une fiction du poète ; une multitude d'émigrés français fondèrent des établissements semblables dans diverses parties de l'Amérique. On sait que Delille, ayant lu ces vers dans une nombreuse société, apprit avec étonnement que M. et fif"* de Latour du Pin étaient les héros de cette histoire, dont il se croyait Tinvénteur. Seulement le lien de la scène était changé , et ce que l'auteur place sur les bords de l'Amazone se réalisait sur les bords de la Delaware»

1^ Souris à mes accents » ô prince généreux 1

Ce morceau est l'expression touchante d'une reconnaissance qui dura autant que la vie du poète. Le comte d'Artois , aujourd'hui Charles X , s^était déclaré le Mécène du traducteur des GèorgiqueSf et Tabbayede Saint-Séverin en Poitou fut le premier bienfait de ce prince.

'6 C'est ton heureux pays qui vit former leurs chaînes , Toi qui du Nord charmé viens de saisir les rênes , Jeune et digne héritier de l'empire des Czars I

Le mariage de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angouléme et de Madame,

530 MALHEUR ET PïTIÉ.

fille de LoaisXVI, s^est fait, en 1798, à Mittau, en Courlande, sous les auspices de Paul 1*'. Peu de temps après , Aleiandre lui succéda , et c'est à cet empereur que soot adressés les vers de Delillc , devenus si propliétiques. Un magnifique exemplaire, imprimé à Paris dès longtemps, relié aux armes de Russie, et dans lequel ce passage n'avait pas été supprimé, malgré la surveillance de la police de Buonaparte , Tut mis sous les yeux de l'empereur de Russie deux heures après son entrée à Paris, lé 31 mars 181 4, au moment où il venait placer la couronne sur le front de Louis X VIII.

Page 1