PRÉFACE
conseils pacifiques les cris d'une douleur si profonde , et calmer les conynisions d'une agonie si cruelle ? Sans doute la haine doit se taire , uiais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques, comme celle des corps physiques, produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimome de l'avenir, c'est Tinstruction des empires et des siècles. Pouvez-vous bien nous enlever jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs? Vous avez vaincu : régnez par la force, mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, mais n'insultez pas, ne commandez pas le silence à la douleur et la résignation au désespoir.
On n'ajoutera plus qu'un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands bouleversements dans les vieux empires, un des plus funestes, des moins remarqués, c'est l'incertitude de ce qu'il faut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que fait Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier liyre des GéorgiqueSf l'auteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots, dont le sens profond n'est pas assez senti :
L'bi fas versum atque nefas.
dit Virgile, le bien et le mal sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions. Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, on pouvait distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une fois détruite par la violence , l'incertitude régna dans toutes les délibérations et dans tous les esprits. Les uns Toulaient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la ropnté, les autres la dictature. Les limites une fois arrachées, personne ne sait plus où les replacer : les anciennes fortunes renversées regardent avec mdignation les fortunes élevées sur leurs ruines; les vaincus abhorrent les vainqueurs : ceux-ci s'efforcent d'en anéantir ce qui reste ; les er^prits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres, et ensevelissent sous leurs débris et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages : tout est inquiétude, désordre, animosité, fureur. Le parti écrasé, qui avait oublié ses injures, saisit avec ardeur l'occasion de la vengeance ; jusqu'à ce que les haines des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement aux pieds du
rainquoir , qui, bicatM dégoûté de Falifeclioii de leor basse et facfle ohéJMince, ^aime eoatre on people mIA, et pur sa révolte et par la servitude qoi la soit toQjonrSy de tout le mépris qo*U inspire. Rempt^iietimfessam civitibus odOs Augusiw Caesar excepU,
..... Quippe obi En Tersom atqne nefas.
CHANT PREMIER
Trop longtemps ont grondé les fbudres de la guerre ; Trop longtemps des plaisirs, corrupteurs de la terre, La mollesse écouta les sons voluptueux : Maintenant, des bons cœurs instinct affectueux , Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire ; Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre; Viens prêter à mes vers tes sons les plus touchants : C'est pour toi que je cbante , inspire donc mes chants. Puissent-ils, consolant cette terre où nous sommes. Être approuvés des dieux, être bénis des hommes. Apprivoiser le peuple , intéresser les rois. Rendre à Theureux des pleurs, au malheureux ses droits !
Glorieux attribut de l'homme, roi du monde, La Pitié de ses hieas est la source féconde. La force n'en fit point le roi des animaux ; Non , c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. Vers la terre , courbés par un instinct servile , Ses sujets n*ont du ciel reçu qu'une âme vile ; Conduits par le besoin et non par l'amitié. Ils sentent la douleur, et jamais la pitié. L'homme pleure, et voilà son plus beau privilège ; Au cœur de ses égaux la Pitié le protège. Nous pleurons quand, ravie au bonheur, aux amours , La jeune vierge expire au printemps de ses jours ; Nous pleurons lorsqu'en proie au ravisseur avide , Tombe dans le malheur un orphelin timide ;
Kt lorsqu'aux tribunaux sa modeste pudeur De son front ingénu fait parler la candeur , La Pitié, dans notre âme embrassant sa défense , Du côté de ses pleurs fait pencher la balance. Un instinct de pitié nous apprend à gémir, D'un péril étranger nous force de frémir. Que dis-je ? du malheur la touchante peinture Exerce son pouvoir sur Tâme la plus dure. ]Mou8 pleurons quand Poussin , de son adroit pipceau Peint les jours menacés de Moïse au berceau ; Nous pleurons quand Danloux, dans la fosse fatale , Plonge , vivante enoor, sa charmante Vestale > : Vers sa tombe avec elle il conduit la Pitié ; On ne voit que ses maux, son crime est oublié. La Pitié , doux portrait de la bonté divine , Rappelle les mortels à leur noble origine. Malheur aux nations qui, violant nos droits , De la Pitié touchante ont étouffé la voix ! L'autel de la Pitié fut sacré dans Athènes'. L'intérêt mieux instruit bénit ses douces chaînes ; Elle inspire les arts, elle adoucit les mœurs, Et le cœur le plus dur s'amollit à ses pleurs.
C'est peu : du genre humain douce consolatrice. De la société tu fondas l'édifice !
Oui, ce fut sur la foi de ce doux sentiment, Plus puissant que les lois, plus fort que le serment, Que les hommes , fuyant leurs sauvages asiles , Joignirent leurs foyers dans l'enceinte des villes. lÀ vinrent les mortels, dans les forêts épars , Sous de communes lois, dans les mêmes remparts, Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes, S'aider de leurs talents, de leurs biens , de leurs armes, Et, rapprochés entre eux par un besoin pareil , S'assurer l'un à l'autre un paisible sommeil.
Mais bientôt tout changea : la fortune inégale
Vint assigner aux rangs leur utile intervalle.
Auprès de la richesse on vit la pauvreté.
Près des tristes besoins la molle oisiveté ;
Alors vint la Pitié, seconde providence :
Dans les riches monceaux qu'entassa l'opulence,
La Pitié préleva la part de > l'indigent ^ ;
Le luxe fut humain , le pouvoir indulgent,
Des cœurs compatissants la tristesse eut des charmes,
Les larmes dans les yeux rencontrèrent des larmes i
Et , plaçant le bonheur auprès de la bouté ,
La vertu fut d'accord avec la volupté.
Tel fut l'ordre du monde , et l'arrêt des dieux mêmes.
Mortels, obéissez à ces décrets suprêmes ;
Écoutez la Pitié, secourez vos égaux,
Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux î
EnGn , tout ce qui vit sous votre obéissance
Doit sentir vos bienfaits , bénir votre puissance.
ydiis donc, soyez d'abord le sujet de mes chants, G vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs ! Vous êtes nos sujets : le dieu de la nature Vous forma^ je le sais, d'une argile moins pure ; Il ne l'anima point d'un rayon immortel , Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel : Mais au même séjour nous habitons ensemble ; Mais par des nœuds communs le besoin nous rassemble.
Pourtant, quelque intérêt que m'inspirent vos maux. Je n'irai point, rival du vieillard de Samos ^ , Répéter aux humains sa plainte attendrissante; Je ne m'écrierai point , d'une voix gémissante : « Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis ^, Dont la molle toison. a tissu vos habits; La chèvre, qui, pendue aux roches buissonneuses , Ck)mpose son festin de ronces épineuses.^
Que VOUS a fait Toiseau, dont la touchante voix
£8t rbonneur du printemps et le charme des bois?
Que vous a fait le bœuf, enfant de vos domaines ,
Laboureur de vos champs , compagnon de vos peines ?
Barbares ! pouvez-vous, au sortir du sillon ,
Quand son flanc saigne encor des coups de Taiguillon ,
Frapper du fer mortel, pour prix d*un long servage ,
Son front tout dépouillé par le joug qui Feutrage !
Quoi ! les mets manquent-ils à votre avide faim ?
Voyez ces fruits pendants inviter votre main.
Pour vous mûrit le blé» pour vous la sève errante
Vient gonfler d*un doux suc la grappe transparente.
N'avez-voos pas du miel le nectar parfumé ?
Du lait, qui rafraîchit votre sang enflammé
La vache nourricière est-eHedonc avare?
Ah, cruels! rejetez un aliment barbare,
Digne festin des loups, des tigres et des ours !
La nature en frémit. » Inutiles discours :
Dès longtemps Thabitude a vaincu la nature ;
Mais elle n'en a pas étouffé le murmure.
Soyez donc leurs tombeaux, vivez de leur trépas ;
Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas ;
L'Éternel le défend; la Pitié protectrice
Permet leur esclavage et non pas leur supplice.
Cependant je Tai vu; j'ai vu des animaux Courbés injustement sous d'énormes fardeaux; L'homme s'armer contre eux, et, comme leur paresse, Par de durs traitements châtier leur faiblesse. Tai vu, les nerfs roidis et les jarrets tendus , Tomber ces malheureux sur la terre étendus. J'ai vu du fouet cruel les atteintes funestes De leurs esprits mourants solliciter les restes ; Et, de coups redoublés accablant leur langueur. Par l'excès des tourments ranimer leur vigueur.
Ah! dételez vos chars; qu'heureux auxiliaires, Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères ^ 0 vous ! que le hasard amène dans ce lieu : Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu ; Ainsi y portant sa part du joug qui les accable, La brute sert la brute, et Thonime son semblable. Cent fois plus criminel, et plus injuste entïor, Celui dont le coursier, pour mieux prendre Tessor, Avec art amaigri, bien loin de la barrière, Sous Facier déchirant dévore la carrière ; £t, contraint de voler, plutôt que de courir, Doit partir, fendre l'air, arriver et inourir : Des vains jeux de Forgueil épouvantable scène l
£h ! qui peut sans rougir de l'injustice humaine Voir ces coursiers rivaux, ces violents efforts. De la vie à la fois usant tous les ressorts; Tout leur corps en travail sous le fouet qui les presse, Ces longs élancements , cette immense vitesse Dont l'éclair les dérobe aux yeux épouvantés ; Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés? £t pourquoi ? Pour qu'un fat, s'appropriant leur gloire, Sur leur corps palpitant , crie : A moi la victoire ! Ou que d'un vil pari le calcul inhumain De cet infâme honneur tire un infâme gain.
£h ! voyez Albion , cette terre chérie , Albion , des coursiers indulgente patrie : C'est là que, de leur race entretenant l'honneur. L'homme instruit leur instinct et soigne leur bonheur. Avec moins de plaisir ces bordes inconstantes Qui près de leurs coursiers reposent sous leurs tentes D'un zèle fraternel veillent à leurs besoins. Le coursier est sensible à ces généreux soins ^ : Aussi, que la carrière à ses yeux se présente , L'homme à peine contient sa fougue impatiente ;
DELILLB. 37
^32 MALHEUft ET PITIÉ.
Que VOUS a fait l'oiseau, dont la toucha'
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Que vous a fait le bœuf, enfent d// "" '* '
Laboureur de vos cbamps , cof //
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Vient gonfler ' ^garth ; sa main compatissante K'avez-vous "*^^ l'histoire attendrissante : Du lait r ^^'^ ^^^^) ^^ admirables mots La vacK/^'^^ généreuse et sensible à leurs maux, Ab ' ^oyamt des coursiers torturés par leur maître , Dir ^'^ - * ^ cœur barbare ! homme dur, qui peut-être } ^'it sein de ton ami plongerais le poignard, fa n'as donc jamais vu les peintures d'H<^rth 7 ? » Suivez donc son exemple , écoutez ses maximes : Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimes. Mais c'est à toi surtout que l'on doit la pitié , Animal généreux, modèle d'amitié.
Qui, le jour et la nuit prodiguant tes services, Gouvernes nos troupeaux , ou gardes nos hosinces. Dont l'œil nous cherche encor de ses regards mourants. Sois donc et le sujet et l'honneur de mes chants , O toi ! qui , consolant ta royale maîtresse ^ , Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse , Qui charmais ses malheurs, égayais sa prison ; O des adieux d'un frère unique et triste don l Hélas ! lorsque le sort , qui lui ravit son père, Pour comble de malheur la sépara d'un frère. Livré seul aux rigueurs d'un destin ennemi , Pour elle il se priva de son dernier ami.
\e& tyrans incroyable caprice !
(Iner ses parents au supplice , lorts, Taccabla de revers , \ompagnon de ses fers.
"^jeurs honneurs funéraires 9, \pour des cendres si chères, V seul , au siècle des ingrats ,
a malheur ne l'abandonnas pas :
X Elysée, où ton ombre repose, doux honneurs de ton apothéose !
wc mettrai point près du chien de Procris; otfre un plus doux asile à tes mânes chéris ; De Poniatowsky, de sa sœur vertueuse.
Les jardin^ recevront ton ombre généreuse. Là, parmi les gazons , les ruisseaux et les bois ,- Tu dormiras tranquille ; et la fille des rois , En proie à tant de maux, objet de tant d'alarmes, Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes **» !
Il est pour la pitié de plus dignes objets , Que Dieu fit nos égaux, et le sort nos sujets : Cest vous qui , sous nos toits serviteurs volontaires , Par vos soins assidus méritez vos salaires. Non que je veuille ici, préchant l'égalité , Dissoudre les liens de la société :
Dieu lui-même des rangs forma la chaîne immense , Qu'un atome finit , que l'Ëtemel commence . Mais n'allez pas, brisant le pacte mutuel. De votre autorité faire un abus cruel ; Songez bien que tout homme, en servant son semblable, Sacrifie à son maître un bien inestimable, Sa liberté. Lui-même à vos commandements Soumet ses jours, ses nuits, ses heures, ses moments. Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme A pu dans un instant renverser un royaume ;
Si, vengeant la nature et les droits des humains,
Un esclave*, autrefois , fit trembler les Romains ,
£t , de ses fers rompus se forgeant une épée,
Souleva l'Italie et balança Pompée ,
Jugez combien le ciel jusques au fond du corar
Grava profondément ce sentiment vainqueur.
Ne Toutragez donc pas : payez ces sacrifices;
Qu'on serve vos besoins, et non pas vos caprices ;
Sous un air paternel cachez Pautorité,
Et mêlez la douceur à la sévérité.
Que le maître indulgent, le serviteur fidèle,
Fassent commerce entre eux de bienfaits et de zèle :
Ensemble associés par ces soins délicats ,
L'un ne commande point, l'autre n'obéit pas.
Le cœur a deviné bien avant qu'on ordonne;
Grâce à ce doux attrait où l'âme s'abandonne.
D'un côté le penchant, de l'autre la bonté
Donne à l'obéissance un air de volonté :
L'amitié rend toujours bien plus qu'on ne demande.
Mais ce que la pitié surtout vous recommande , C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits. : Du service et des ans allégez-lui le poids. Que chez vous son utile et noble vétérance Soit d'un long dévouement la juste récompense. Il veut encor pour vous tout ce qu'il ne peut pas : Son exemple vous sert au défaut de ses bras» Nestor des serviteurs, son âge leur commande, Son sourire applaudit, son regard réprimande; Et quand son zèle, enfin, deviendrait impuissant , Verrez-vous sans pitié son déclin languissant ? Pouvez-vous au besoin, par un oubli funeste , Des jours usés pour vous abandonner le reste?
* Spartacus.
ChA^T I. 437
La pitié le défend , et même Téquité.
Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité, Qu'il habite vos champs; que dans ce doux asile Ses vieux ans soient heureux , et son repos utile. £t TOUS, quand les beaux jours vous y rappelleront , Avec délice encor vos yeux le reverront. Témoin de vos plaisirs , de vos maux domestiques , Tels que ces monuments des annales antiques , Ses vieux ressouvenirs reviendront sur vos pas ; Us vous retraceront vos chasses , vos combats , De votre grand cartel la mémorable histoire, Ce vieux procès gagné, ce siège plein de gloire Où vous fûtes blessé , votre hymen , vos amours; Et ses récits encor vous rendront vos beaux jours.
Tairai-je ces enfants de la rive africaine Qui cultivent pour nous la terre américaine ? Différents de couleur, ils ont les mêmes droits ; Vous-mêmes contre vous les armez de vos lois. Loin de moi cependant ces précepteurs du monde Dont la pitié cruelle, en désastres féconde , Déchaînant tout à coup des monstres furieux , Dans leurs sanglantes mains mit le fer et les feux ! O champs de Saint-Domingue ! ô scènes exécrables ! Ah ! fuyez , sauvez-vous , familles déplorables ! Les tigres sont lancés; du soleil africain Tous les feux à la fois bouillonnent dans leur sein. Pour vous leur art cruel raffina les souffrances , Robespierre lui-Aaéme envierait leurs vengeances. Là des enfants portés sur la pointe des dards De leurs n<nrs bataillons forment les étendards ; Ici tombe le fils égorgé sur son père , Le frère sur la sœur, la fille sur la mère. Chaque lieu, comme nous, a son noir tribunal ; Partout la mort moissonne ; et le démon du mal,
Volant d*an pôle à l'autre, et planant sur les ondes. Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes. Quelle cause a produit ces fléaux désastreux? Quelques abus des droits que vous aviez sur eux. Leur haine s'en souvint ; et la noire imposture Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir cette injure. Ah ! que les deux partis écoutent la pitié; Qu'entre les deux couleurs renaisse Famitié ! Évitez qu'un excès de rigueur, d'indulgence, Pï'encourage l'audace ou n'arme la vengeance ; Et que ce sol enfin , trempé de leurs sueurs , Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs.
D'un cri plus fort encore, et d'un accent plus tendre , A votre cœur ému le sang se fait entendre. Vos parents malheureux ont droit à vos secours. Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours Alors qu'en proie aux maux qui pèsent sur leurs têtes, Le cri de leur douleur vous reproche vos fêtes? Ah ! le remords les venge , et leurs afiCreux destins Attristent vos plaisirs et troublent vos festins. En vain la loi se tait quand la nature exige. Voyez ces rejetons nés de la même tige : L'un regorge de sève , et cet autre affamé Languit privé d'un suc vainement réclamé. Mais le jardinier vient, dont la rigueur féconde Dispense également la sève vagabonde ; Et, pour alimenter leurs frères appauvris , Prive du superflu les rameaux trop nourrià. Dans votre luxe , ingrats! trompant la Providence , N'épuisez donc pas seuls votre injuste abondance ; Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits. Et corrigez le ciel, le hasard et les lois.
Eh ! qui ne connaît pas quelle volupté pure A ce doux sentiment attacha la nature ;
Fidélia le prouve, elle dont Addison
A la postérité transmit l'aimable nom *.
La mort à son enfance avait ravi sa mère ;
Mais ses traits enchanteurs en offraient à son père
La douce ressemblance et le vivant portrait;
De ce père chéri le cœur l'idolâtrait.
Une épouse des seos flatte la tendre ivresse,
Les fils l'ambition, les filles la tendresse;
£t pour elles l'amour d'un père vertueux.
Sans en être moins pur, est plus affectueux.
Au ciseau de Scopas, même au pinceau d'Apelle,
La beauté que je chante eût servi de modèle.
Un amant l'adorait , tel que le dieu d'amour
L'eût choisi pour charmer les nymphes de sa cour.
Elle-même admirait sa grâce enchanteresse ,
Mais l'amour filial étouffait sa tendresse ;
£t d'un père chéri les douleurs , les besoins ,
Sans remplir tout son cœur, occupaient tous ses soius.
Son âme , dévouée à ces doux exercices ,
A son vieux domestique enviait ses services ;
Les plus humbles emplois flattaient son tendre orgueil :
Elle-même avec art dessina le fauteuil
Qui , par un double appui soutenant sa faiblesse ,
Sur un triple coussin reposait sa vieillesse ;
Elle-même à son père offrait ses vêtements ,
Lui préparait ses bains, soignait ses aliments;
Elle-même , à genoux , ajustait sa chaussure ;
Elle-même peignait sa blanche chevelure ,
Près de lui rassemblait ses meubles favoris.
Ses amis de l'enfance et ses livres chéris.
Souvent quand la beauté , méditant des conquêtes ,
Se parait pour le bal , les festins ou les fêtes ,
• Spectateur, n<» 449.
Elle, auprès du vieillard, au coin de leurs foyers ^ Écoutait le récit de ses exploits guerriers ; Dausait , pinçait son luth ; tantôt , avec adresse , Lui chantait les vieux airs qui charmaient sa jeunesse; Le soir le conduisait au lieu de son sommeil , Veillait à son chevet , épiait son réveil , Dressait pour lui la tahle , et des plantes d'Asie Lui versait de sa main l'odorante ambroisie. Vainement ses amis lui disaient quelquefois : « Faut-il vivre toujours sous ces austères lois, Et, même avant Fhymen connaissant le veuvage , En ces pieux ennuis couler votre jeune âge ? Hâtez-vous de saisir ces rapides instants : Vous les regretterez , il n'en sera plus temps. Plus prompte que l'éclair, la jeunesse s'envole : De ces tristes devoirs qu'un époux vous console f » « Ah ! ma mère n'est plus , disait-elle, et sa mort D*un père en cheveux blancs m'a confié le sort. De frivoles plaisirs que la foule s'amuse ; Pour moi , mon cœur jouit des biens qu'il se refuse ; Je jouis quand je vois , au sortir du sommeil , D'un rayon de gaîté briller son doux réveil ; Je jouis quand le soir, prolongeant ma lecture, J'endors près de son lit les douleurs qu'il endure ; Je jouis quand le jour,. appuyé sur mon bras , Mes secours attentifs aident ses faibles pas. Dans des liens nouveaux ma jeunesse engagée Par deux objets chéris se verrait partagée : L'amour lui volerait une part de mes soins ; Je l'aimerais autant, je le soignerais moins. Non , j'en jure aujourd'hui par l'ombre de ma mère , Rien ne pourra jamais me séparer d'un père. » Tel était son langage. Et moi , puissent mes chants !Nourrir, entretenir ces vertueux penchants f
Doux et sublime emploi du bel art que j'adore v Art charmant! c^est ainsi que le monde tfhonorev Et que du luth sacré les sons religieux Sont Tamour de la terre et les échos des cieux. £t si c'est un ami que le malheur ofi^resse. Un ami I ce mot seul dit tout à la tendresse : Vous-même à ce tribut vous vous êtes soumis : Le sort fait les parents , le choix fait les amis. Le jour qui vous unit d'une chaîne commune L'un à l'autre engagea vos soins , votre fortune ; Et la loi d'amitié, ce doux contât des cœur&. D'avance à votre charge a mis tous ses malheurs. Mais qui sait acquitter cette dette sublime? Ah ! c'est toi , de mes maux compagne ma^anime, O toi r l'inspiratrice et l'objet de mes chants- " , Qui joins à mes accords des accords si touchants \ Hélas ! lorsque mes yeux , appesantis par l'âge , S'ouvrent à peine au jour, {dus d'un charmant ouvrage Était perdu pour moi ; mais à ma cécité Ta secourable voix en transmet la beauté* Des filles de Milton qui ne sait la tendresse " ? Je n'eus ni ses talents ni sa lâche faiblesse : Admirable poète , et mauvais citoyen , Il outragea son maître, et j'ai chanté le mien *^. Mais , comme ce grand homme , au sân de sa famille , £n toi, dans m(m exil, je retrouve une fille-, Dont l'organe enchanteur, les sons métodieux Ravissent mon oreille , et remplacent mes yeux. Déjà de ton ami douce consolatrice, Dirai-je envers les tiens ta bonté bienfaitrice , Et comment en secret tes soins attendrissants D'un père vertueux soulagent les vieux ans ? Ah I tu m'en es plus chère , et ta noble indigence Rit plus à mes regards que la fière opulence ,
444 MALHEUR £T PITfÉ.
« Qui prévient les besoins prévient donc les fbrÊtits ! »- L*un s'applaudit d'avoir trouvé de vieux palais , L'autre un peuple inconnu , l'autre une île féconde « Herschell un autre ciel , Vespuee un nouveau monde ; Et vous, par un basavd plus doux pour votre cœur. Vous avez découvert et servi le malheur : M'abandonnez donc pas vos recherches heureuses.
Mais les cris du malheur, ses plaintes douloureuses , Au milieu des états et des rangs confondus , Dans nos vastes cités trop souvent sont perdus. Dans ce pompeux fracas sa voix meurt égarée; Dans le sein des hameaux la douleur éplorée Moins souvent se dérobe à ToBil compatissant : Cherchez donc , secourez le malheur innocent. Je sais que de nos jours y en crimes trop fertiles , Les champs ont imité les désordres des villes ; Le culte saint , la paix et la simplicité Sont bannis du hameau comme de la cité. Partout la soif de l'or, l'audace , la licence , De son dernier asile ont diassé rinnoeence ; £t moi, qui célébrai le bon peuple des champs , Je ne reconnais plus le sujet de mes chants. L'esprit fort , en patois, prêche contre les prêtres ; Gros-Jean fait le procès au Dieu de ses ancêtres ; Plus d'un Mathieu Garo s'érige en novateur, Lucas est usurier, Colas agioteur ; £t déjà , des cités affectant l'opulence , Ces parvenus des champs en ont pris l'insolence. Mais peu se sont souillés de ces excès honteux : Plaignez le criminel , aidez le malheureux. Que tantôt du travail l'appareil nécessaire , Aux mains de l'industrie écarte la misère; Tantôt qu'un luxe heureux des heureux qu'il a faits Sous un faste apparent déguise les bienfaits ;
Tantôt de la bonté que la marche secrète
Surprenne l'indigent au fond de sa retraite. \
C'est peu : les ouragans , et la grêle , et les feux i
Exercent trop souvent leurs fléaux désastreux : |
Alors , ah ! c'est alors que le besoin réclame |
La pitié que le ciel imprima dans notre âme , '
Cette pitié , du ciel pr^nt consolateur,
Si douce au malheureux, plus douce au bienfaiteur I
Le vertueux Mopsus en offre un noble exemple.
Du bonheur, des vertus son chaume était le temple : L'aurore, tous les jours, le voyait le premier Quitter pour ses travaux son rustique foyer ;
Le soir, pour son retour, sa femme vigilante I
Préparait du sarment la flamme pétillante ; |
Ses enfants l'attendaient , et briguaieat sur le seuil
Et son premier souris et son premier coup d'œil.
Leurs cœurs étaient heureux , quand d'un noir incendie
La flamme , dans son cours par les vents agrandie ,
Dévora leur cabane , et dans ses tourbillons
Engloutit le {»^oduit et l'espoir des sillons.
L'année avait perdu le prix de sa culture ,
La flamme avait détruit la semence future ;
Et leurs cœurs , aux regrets mêlant le désespoir,
N'osaient se souvenir et tremblaient de prévoir.
Pour comble de malheur, ces animaux utiles
Qui paissaient dans leurs champs, ouïes rendaient fertiles,
Se débattant en vain sous leurs toits embrasés ,
Ensemble avaient péri , par leur chute écrasés.
Ils pleuraient, quand, l'honneur et l'amour du village,
^.e sensible Dormond dans ce triste ravage ,
'^ce pour lui de joie ainsi que de douleurs ,
nichant espoir d'essuyer quelques pleurs.
'Ous ses toits leur misère est soignée,
^Iqs d'une ferme éloignée
442 MALHEUR ET PITiÉ.
Qui , répandant au loin ses flots dévastateurs ,
Va soudoyer le vice et corrompre les cœurs.
Tel un torrent fougueux , élancé des montagnes,
I>e ses flots débordés va noyer les campagnes ;
Tandis que dans son cours un modeste ruisseau ,
Distribuant sans bruit son mince filet d'eau ,
Dans le cbamp paternel s'insinue en silence ,
Et de sa pauvreté fait naître l'abondance :
Les bois , les fruits , les fleurs accompagnent son cours..
Ainsi , répartissent ses vertueux secours ,
La tendre pitié souf&e et jouit dans les autres.
Toutefois c'est trop peu de soulager les nôtres :
L'étranger a ses droits sur un cœur généreux.
Mais ne l'oubliez pas : toujours le malbeureux
Pïe vient point au grand jour, dans les places publiques ,
Étaler le tableau de ses maux domestiques.
Renfermant son secret dans le fond de s<m cœur,
Le malheur a sa honte et sa noble pudeur;
Seul , et réfugié dans son asile sombre.
Aux regards indiscrets il se cache dans l'ombre.
Sachez donc le trouver dans son réduit affreux ;
Épiez les moments et les hasards heureux.
De la douce pitié la consolante gloire ,
Ainsi que le génie , ainsi que la victoire,
A ses instants choisis , envoyés par le cid ;
Sachez donc les saisir. Voyez-vous ce mortel '^
Qui , les yeux égarés , comme au bord d'un abîme ,
Hésitant , frémissant , reculant près du crime ,
Tout à coup emporté d'un mouvement soudain ,
D'un vol dont il rougit vient de souiller sa main ?
Il fuit : suivez ses pas ; sous le toit du coupable
Pénétrez avec lui. Quel tableau lamentable!
Des enfants demi-nus , sur la terre couchés ,
Immobiles de froid , de besoin desséchés !
Menacés de la mort , si près de leur naissance ,
lis ignorent les jeux de la folâtre enfance.
Sur le sein maternel leur frère appelle en vain
Quelques gouttes d'un lait consumé par la faim.
Autour d'eux, des murs nus ; hier, un encan funeste,
D'un vil ameublement a dispersé le reste ;
£t , pour comble de maux , de leurs derniers débris
D'avides créanciers ont dévoré le prix.
Partout le dénûment, le deuil et le silence.
D'un désespoir muet domptant la violence ,
Leur père à côté d'eux , triste , pâle et défait,
Tourmenté par la faim, moins que par son forfait,
£n détournant ses yeux d'un tableau qui Taccable ,
Leur jette et se refuse un aliment coupable ,
Que leurs avides mains se disputent entre eux ;
Puis, d'un air, d'un regard, d'un accent douloureux ,
Où son cœur déchiré tout à la fois exprime
£t l'excès de ses maux et l'horreur de son crime :
« O vous ! qui violez l'asile du malheur,
Étranger, venez- vous épier ma douleur.^
£h bien ! venez , voyez ces enfants , cette mère :
Suis-je assez malheureux d'être homme , époux et père !
Hélas ! jusqu'à ce jour mon sort fut moins cruel ; J'étais infortuné, mais non pas criminel. Allez , révélez tout ! je bénis mon supplice : Vos lois me feront grâce en me faisant justice. Que sais-je? une autre fois mon funeste destin Peut-être d'un brigand ferait un assassin. Allez, délivrez-moi du jour et de moi-même ! » A ces mots , il succombe à sa douleur extrême. Vous , heureux d'adoucir l'injustice des dieux, L'or tombe de vos mains , les larmes de vos yeux ; Vous consolez ses maux ^ vous réparez son crime , £t recueillez tout bas cette leçon sublime :
Et , qu'arrachant aux fers le remords yertuent , Le pardon change en biens des maux infruetueiix. Ou , 8*il faut par sa mort que le crime s^expie , Ah ! préparez son cœur : sur cette tête impie Que la grâce divine épanche ses trésors y Et sauve au moins son âme , en nous livrant son corps» Dieu lui-même en pitié prend déjà la victime ; Dieu chérit la vertu , mais mourut pour le crime : Par la terre proscrit , son refuge est au ciel. Quels qu'ils soient , n'allez pas stérilemmt cruel , Dans le fatal séjour où la loi les exile , Aggraver leurs malheurs d'un malheur inutile , Rendre leurs fers plus lourds , et sans nécessité Joindre la solitude à la captivité.
Dans ce triste abandon , où lui-même s'abhorre Par ses pensers cruels le malheur se dévore. Ah ! laissez arriver ses chers consolateurs , Et que des pleurs du moins répondent à ses pleurs 1 La justice est coupable alors qu'elle est cruelle. Ton âme le connut , ce noble et tendre zèle , Howard ! dont le nom seul console les prisons. Qu'on ne me vante plus les malheurs vagabonds De ce roi voyageur, père de Télémaque , Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. Avec un but plus noble , un cœur plus courageux , Sur les monts escarpés, sur les Dots orageux , Dans les sables brûlants , vers la zone inféconde, Où languit la nature aux limites du monde, Aux lieux où du croissant on adore les lois , Aux lieux où triompha l'étendard de la croix, Partout où l'on connaît le malheur et les larmes , Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes , Le magnanime Howard parcourt trente climats. Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas ?
CHAKf 11. A^i
Hélas ! dans la prison , triste soeur de la tomi)e ,
Sa main vient soutenir le malheur qui succombe,
Vient charmer ces cachots dont Taspect fait frémir,
Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir.
Oubliant et le monde et ses riantes scènes ,
Il marche environné du bruit affreux des chaînes.
De grilles, de verrous, de barreaux sans pitié ,
Que jamais n'a franchis la voix de Tamitié ,
Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles
Plonge jusques au fond de ces cachots terribles ,
Habités par la mort , et pavés d'ossements,
D'un funeste trépas funestes monuments ;
Y mène le pardon , quelquefois la justice ,
Et par un court trépas abrège un loog supplice ;
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts ;
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers ;
Tantôt , pour adoucir la loi trop rigoureuse ,
Porte au pouvoir Taccent de leur voix douloureuse ;
Et , rompant leurs liens pour des liens plus doux ,
Dans les bras de l'épouse il remet son époux ,
I^ père à &a enfant , l'enfant à ce qu'il aime.
Par lui l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Les séraphins , surpris , demandent dans le ciel
Quel ange erre ici-bas sous les traits d'un mortel.
Devant lui la mort fuit, la douleur se retbre ,
Et l'ange affreux du mal le maudit et l'admire.
Reviens, il en est temps, reviens , cœur généreux :
Le bonheur appartient à qui fait des heureux.
Reviens dans ta patrie , en une paix profonde,
Goûter la liberté que tu donnais au monde :
Ton œil chez aucun peuple , au palais d'aucun roi ,
N'a rien vu d'aussi rare et d'aussi grand que toi.
Toutefois , quelques soins dont ses mains généreuses Aient tempéré l'horreur de ces maisons affreuses ,
Je m'éloigne , je vole aux asiles pieux,
Des besoins , des douleurs dbm religieux ,
Où la tendre Pitié ^ pour adoucir leurs peines.
Joint les secours divins aux charités humaines.
Elle-même en posa les sacrés fondements ;
Mais de ces saints abris , ouvrage des vieux temps ,
Souvent la négligence ou Tinfâme avarice
A fait de tous les maux l'épouvantable hospice.
Là sont amoncelés , dans des murs dévorants ,
Les vivants sur les morts , les morts sur les mourants ;
Là d'impures vapeurs la vie environnée
Par un air corrompu languit empoisonnée;
Là le long de ces lits où gémit le malheur,
Victime des secours plus que de la douleur,
L'ignorance en courant fait sa ronde homicide ,
L'indifférence observe , et le hasard décide.
Mais la Pitié revient achever ses travaux ,
Sépare les douleurs , et distingue les maux ;
Les recommande à l'art que sa bonté seconde ;
Tantôt, les délivrant d'une vapeur immonde ,
Ouvre ces longs canaux , ces frais ventilateurs.
De l'air renouvelé puissants réparateurs.
Par elle un ordre heureux conduit ici le zèle ;
La propreté soigneuse y préside avec elle.
La vie est à l'abri du soufQe de la mort ;
Grâce à ses soins pieux, sans terreur, sans remord ,
L'agonie en ses bras plus doucement s'achève ;
L'heureux convalescent sur son lit se relève ,
Et revient , échappé des horreurs du trépas,
D'un pied tremblant encor former ses premiers pas.
Les besoins , la douleur, la santé la bénissent ;
La terre est consolée, et les deux applaudissent.
Que puissent à jamais les maux , la pauvreté ,
Dans ces asiles saints bénir la charité I
Mais quel génie affireux de la France s'empare ? De la destruction le délire barbare Se promène en tous lieux, et, dans ses noirs transports , Tourmente les vivants, les mourants et les morts. Le berceau , le tombeau, la cité , le village , Le temple somptueux , le modeste ermitage , Tout subit sa fureur. Vous tombez avec eux, Des maux, de Tindigence, ô refuges pieux I Où des saints fondateurs la charité sublime Consacrait la richesse ou rachetait le crime. Je ne vois plus ces sœurs , dont les soins délicats ^ Apaisaient la souffirance, ou charmaient le trépas ; Qui, pour le malheur seul connaissant la tendresse. Aux besoins du vieil âge immolaient leur jeunesse. Leurs toits hospitaliers sont fermés aux douleurs. Et la tendre Pitié s'enfuit les yeux en pleurs , Le pauvre des bienfaits voit la source tarie , Et l'enfant vient mourir sur le seuil de la vie* Mais quel secours nouveau, céleste, inespéré , A l'exil indigent ouvre un port assuré ? Salut, 6 Sommerstown , abri cher à la France ! Là le malheur encor bénit la Providence Là nos fiers vétérans retrouvent le repos. Et le héros instruit les enfants des h^os : Là près d'un dieu sévère éclate un dieu propice. Quel riche bienfaisant a fondé cet hospice : A la voix de Carron le luxe s'attendrit ^, Sa vertu les soutient, et son nom les nourrit. Par lui, pour l'indigent, la douce bienfaisance Trouve le superflu, même dans l'indigence; Et parmi les bannis ses pieuses moissons De l'avare opulence ont surpassé les dons.
Et vous, sexe charmant, nouiri dans les délices , Que vous faites à Dieu de touchants sacrifices l
Votre zèle pieux donne l'exemple à tous,
Affronte les. dangers^ surmonte les dégoûts,
Visite des souffirants les demeures obscures;
Vient soigner mie plaie ou fermer des blessures ,
De cette même main dont FAmour eût fait choix
Pour tresser sa couronne ou remplir son carquois.
La Foi, l'Humanité sont partout sur vos traces ;
Et le lit de douleur est veillé par les Grâces.
Mais quels accents plaintif ont frappé mes esprits?
J'entends, je reconnais vos lamentables cris,
Enfants infortunés, ûunille illégitime ,
Que le crime a fait naître et qu'immola le crime.
Ah ! si les sages même ont pleuré quelquefois
L'enfant né sous le dais, dans la pourpre des rois ,
Et si pour lui du sort ils ont craint les injures ,
Qui peut voir sans pitié ces frêles créatures ,
Ces enfants de l'amour, que la honte a proscrits ?
De leur mère jamais ils n'auroi^ un souris ;
Ils n'auront point leur part aux caresses d'un père ;
Loin d'eux ces noms si deux et de sœur et de frère :
Condamnés en naissant, dans leur triste abandon ,
Ils ont reçu le jour sans recevoir un nom.
D'autres de leurs aïeux recueillent l'héritage :
\^ >tre pitié , voilà leur unique partage !
Que dis-je ? A leur naissance , incertains d'un berceau «
D'une goutte de lait, d'un abri, d'un lambeau
Qui de leurs membres nus écarte la froidure !
Ah ! que la pitié parle où se tait la nature !
Ne la refusez pas à ces infortunés.
Menacés de mourir au moment qu'il sont nés.
Nos frères dans le ciel, ils sont ce que nous sommes ;
Peut-être ces enfants nous cachent de grands hommes.
De l'intérêt public écoutez donc la voix.
Du sage agriculteur voyez les doux emplois ;
De rorme adolescent il soigne la jeimesse,
Du chêne décrépit rajeunit la vieillesse,
C'est peu : si quelque arbuste à ses regards offert
Languit abandonné dans le vallon désert ,
Aux arbres de son clos, enfants héréditaires ,
U aime à réoRÛr ces tiges étrangères ;
£t la plante orpheline, en son nouveau séjour.
Avec ses plants chéris partage son amour.
Sages législateurs, voilà votre modèle.
Remplacez par vos soins la pitié maternelle ;
Conquérez à l'État ces enfants malheureux ;
Que l'école des arts soit ouverte pour eux ;
Donnez, pour les rejoindre à la grande faimilie ,
Au jeune homme un métier, une dot à la fille.
Ajnsi pour Albion naissent des matelots ,
Des bras pour le travail, pour les camps des héros ;
Ainsi la bienfaisance accueille la misère ;
Le riche est leur parent, la patrie est leur mère.
Cependant, en ces lieux au malheur consacrés, De la tendre Pitié les droits soutiens sacrés. Il est, il est des lieux plus étrangers pour elle. Voyez de loin ces champs où la guerre cruelle Dans un ordre effr83mnt range ses bataillons. Qui de torrents de sang vont noyer les sillons : ,ijo
£h bien ! c'est en ces lieux que je vais la conduire ; Mars, le terrible Mars connaîtra scm empire. Là la Nécessité, dans sa fatale main Tenant son joug de fer et ses chaînes d*airain , Trop souvent au soldat ordonne le ravage , Prescrit l'embrasement et promet le pillage. Mais la douce Pitié suit en pleurant ses pasi Elle adoucit ses coups, elle arrête son bras ; Au meurtrier farouche elle arrache ses armes , Conserve sa chaumière au laboureur en larmes ,
456 MàLHCUR et I>1TIÉ.
Court disputer au feu les hameMix embrasée.
Des escadrons tonnants, dans les rangs écrasés.
Tantôt elle suspend Tépouvantable orage;
Quelquefois, réclamant pour ses droits qu*on outrage,
Elle crie : « Arrêtez, impitoyables coeurs,
Qui prodiguez le sang I Maudits soient les vainqueurs
Qui font des malheureux immolés à leur gloire
Le marchepied sanglant de leur char de victoire ! »
Le bronze a-t-il cessé de vomir le trépas.
Dans les champs du carnage elle porte ses pas.
Rend des honneurs touchants aux morts qu'elle console ;
De là, plus prompte encore , elle part , elle vole
Vers le lit de douleur de ces braves guerriers ,
Dont le sang des vainqueurs a payé les lauriers ;
Des larmes du regret , du suc heureux des plantes.
Arrose en gémissant leurs blessures sanglantes ;
Tantôt d'un œil craintif suit Tacier rigoureux
Qui s'ouvre dans la plaie un chemin douloureux ;
Tantôt leur fonde un temple, et tout près un bois sombre
Semble un autre Elysée où vient errer leur ombre.
Tel, au bord de la Seine , à nos yeux éblouis.
S'offre ce monument du plus grand des Louis.
Tel brille ce Greenwich ^, où l'œil des vieux pilotes
Voit partir, revenir, et repartir les flottes :
Ainsi parlent encor de champs et de vaisseaux
Les vainqueurs de la terre et. les vainqueurs des eaux.
Tels encor leurs vieux ans content leurs vieux services :
L'œil voit avec respect leurs nobles cicatrkes ;
Leurs maux sont adoucis, leur sang est expié ,
£t la Victoire en pleurs embrasse la Pitié.
Toutefois dans les camps sa voix, mal entendue. Pour des cœurs inhumains est bien souvent p^due. O peuples, vantez-nous et vos arts et vos mœurs l Mars jamais n'a coûté tant de sang et dé pleurs.
€HâNT ir. 457
Ah ! que Taffireux Huron, en nragissam de joie , Prêt à la dévorer, danse autour de sa proie» Se repaisse en fureur de ses membres tremblants , £t boive avec plaisir dans des crânes sanglants ! Mais quel génie affreux, quel démon du carnage Aux modernes héros soufQe toute sa rage ? Barbares combattants , plus barbares vainqueurs, Tout sentiment humain a-t-il fiii de vos cœurs ? Ces bourreaux beaux esprits, ces sages sanguinaires, Au théâtre pleuraient des maux imaginaires ; £t, dans des flots de sang se noyant à loisir, D*un massacre inutile ils se font un plaisir! Le front ceint de cyprès, leur hideuse victoire Étale aux nations Topprobre de sa gloire. Le succès , le bonheur ne les attendrit pas : Sur des captifs tremblants, échappés au trépas. Leur triomphe cruel dirige son tonnerre 7, Et leur periSde paix ensanglante la terre.
Ah ! si le sort , un jour, aux malheureux Français Envoyait un moment le pouvoir des bienfaits ! O vous , tristes captifs , délaissés par la France ^, Contez>iious quelle main nourrit votre indigence ; Dites-nous maintenant si ces nobles proscrits Méritaient vos fureurs, méritaient vos mépris ! Dans leurs persécuteurs ils n*ont vu que leurs frères! Leur misère, en pleurant , a servi vos misères. Bannis par l'injustice, et Français par le cœur, Vaincus, ils ont donné des larmes au vainqueur. L'étranger s'en étonne, et vos jours de victoire De notre exil à peine ont égalé la gloire : Ah I la gloire n'est pajs où n'est pas la bonté.
Eh ! comment leur triomphe à l'ennemi dompté Serait-il indulgent, lorsque leurs mains perfides Portent chez leurs amis leurs fureurs homicides?
De la triste Eteivétie écoutez les aeeeats.
Peuples, jadis heureux , aujourd'hui gémissauts,
Quel bonheur vous manquait ? Dans ses pompes profanes,
Le luxe des palais enviait vos cabanes ;
L*oreille avec plaisir écoutait vos torrents ;
Uœil de vos clairs ruisseaux suivait les flots errants;
Le sommeil se plaisait au bruit de vos cascades ;
Les arts industrieux habitaient vos bourgades;
Le sage les aimait; l'orgueil même, séduit,
Chez vous pour ses vieux ans projetait un réduit.
Les richesses pour vous coulaient moins inégales ;
Vos bras étaient guaniers, et vos moeurs pastorales ;
L'étranger parmi vous s'arrêtait enchanté ;
Et sur vos monts enfin Haller avait chanté.
Haller, chantre divin, frais comme vos campagnes,
Doux comme vos vallons, fier comme vos montagnes»
Et qui ne prévit pas que son hymen, un jour.
Du cygne harmonieux ferait naître un vautour 9 !
Cependant, près de vous grondait l'affreuse guerre ; De moment en moment s'approchait son tonnerre. Que faisiez-vous alors ! vos magistrats muets Dormaient au bruit flatteur des paroles de paix " ; Et d'un agent vénal la souplesse odieuse Bordait d'un miel trompeur la coupe insidieuse. En vain le vieux Steiger ", digne de jours plus beaux , Évoquait vos aïeux du fond de leurs tombeaux ; En vain vos ennemis, par d'habiles outrages. Essayaient vos frayeurs et tâtaient vos courages : La paix, le long oubli des effî>rts vertueux. Des folles nouveautés l'amour présottiptueia, L'égoïsme, fatal au malheureux qui s'qime. Ce monstre, adorateur et bourreau do lui-même , Qui, façonnant au joug les peuples abattus , Sans oser les forfaits , assoupît les vortiis :
eHANT II. 4&9
Tout réprimait des coeurs l'élan patriotique. Mais des traces restaient de rhéroïsme antique : PJus d'un brave guerrier, plus d'un vieux sénateur , Rappelaient vos beaux jours. Le peuple agriculteur De la flamme sacrée avait sauvé les restes; L'honneur même enflammait leurs milices agrestes ; Pouvaient-ils oublier leurs amis, leurs parents, Sous de lâches poignards sans défense expirants ? Leur sang criait vengeance , et leurs augustes mânes Erraient inapaisés autour de vos cabanes. Aussi, l'affreux signal à peine a retenti. Du fond de ses rochers tout un peuple est sorti. Soudain, tel que l'on voit le brasier de la veille Répondre sous la cendre au soufiQe qui l'éveille , Tout s'enflamme à la fois : femmes, enfants, vieillards , Entourent leurs foyers de leurs vivants remparts. De leurs monts paternels les rocs inviolables Sont moins majestueux et moins inébranlables. Des Francis un instant les foudres se sont tus. Et la fureur chancelle à l'aspect des vertus. Mais Rapinat parait ", et, contre les victimes. Promet aux raeisrtriers l'impunité des crimes.
Soudain ce vil ramas qui, souillé de forfaits , S'en vient mêler sa lie au pur sang de Français,
Vomit ses bataillons dans les champs qu'ils inondent :
Le fer luit, le sang coule, et les tonnerres grondent. L'écho, qui des bergers redisait la chanson,
En répète à regret l'épouvantable son.
Ah ! qui pourrait tracer ces scènes de carnage ^^?
Les vieillards ne sont point protégés par leur âge ,
Le sexe par ses pleurs, les morts par leurs tombeaux ,
Et la férocité veut des crimes nouveaux.
Du sein qu'a déchiré leur fureur meurtrière.
L'enfant avant le temps arrive à la lumière ;
Sa mère palpitante expire sous leurs pas.
Du malheureux qui meurt ils hâtent le trépas.
Prêtres saints , cachez-vous, fermez ie ta^bernacle :
Épargnez à mes yeux Fef&oyable speçtade
De vos corps déchirés sur vos parvis sanglants !
De la vierge à genoux leur rage ouvre les flancs ,
S'irrite sans obstacle , égorge sans colère,
Et, s'il n'est teint de sang, l'or ne saurait lui plaire.
Tout ce qui du passé gardait le souvenir.
Tout ce qui promettait un bonheur à venir.
Tout ce qui du présent accroît la jouissance ,
Les monuments des arts, ceux de la bienfaisance ;
Tout subit leur fureur. S'il offre un trait humain.
L'airain trouve un bourreau, le marbre un assassin.
En vain , pressant les rangs , et domptant les obstacles,
Leurs bandes des vieux temps rappellent les mirades,
C'en est fait ! et le nombre accable la valeur.
Ah ! que les arts du moins consacrent le malheur !
D'un côté, montrez-moi les noms, les noms sublimes
De ceux qui de l'État ont péri les victimes :
Qu'ils vivent sur l'airain, que la main des pasteurs
Les entoure d'ombrage et les pare de fleuvs !
De l'autre, sur un roc stérile, affreux, sauvage»
De vos champs dévastés épouvantable image.
Du monstre Rapinat gravez le nom cruel ,
Nom maudit par la terre, abhorré par le ciel.
Qu'à son funeste aspect les amantes frémissent ;
De loin , en le voyant, que les mères gémissent ;
Que le passant troublé le lise avec horreur;
Que l'enfant au berceau l'écoute avec terreur;
Que j'entende la sœur lui demander son frère ,
L'orphelin s'écrier : « Qu'as-tu fsiit de mon père ?
Que puissent tour à tour toutes les nations
Y porter leur tribut de malédictions;
CHANT II. 4Gt
Et qu'enfin sa mémoire, en vengeaace féconde,.
Aille irriter la haine et soulerer le monde !
Mes vœux sont entendus : la touchante Pitié
Qui, les yeux attendris, le front humilié.
Pleurait sur le malheur, consolait la faiblesse.
Dès qu'elle est outragée, implacable déesse,
Se relève en fureur, et pour venger ses droits ,
Terrible, au fond des cœurs fait entendre sa voix ;
Va des cieux indignés allumer le tonnerre ;
Des flambeaux à la main, parcourt toute la terre ;
Appelle la vengeance, et de ses défenseurs
Arme, en courant, les bras contre ses oppresseurs.
Aux cris de THelvétie, ainsi l'Europe en armes
Sort de son long sommeil et jette un cri d'alarmes.
Tremblez , vils assassins , lâches déprédateurs :
Les maux paieront les maux , les pleurs paieront les pleurs f
Plus terribles cent fois, et cent fois plus cruelles , Ces guerres où le sang teint les mains fraternelles ; Où s'arment en fureur, pour le choix de tyrans , Sujets contre sujets , parents contre parents. Là sous des traits hideux s'offre la race humaine ; Plus forts sont les liens, et plus forte est la haine. Par la main qu'il chérit chacun est égorgé; La nature est souffrante , et le sang outragé ; Son cri meurt étouffé : plus de (ils, plus de père : L'ami dans son ami , le frère dans son frère , Trouvent un assassin; et, dans ce choc affreux , Toujours les plus vengés sont les plus malheureux.. Quand le luxe insolent et l'infâme licence Ont d'un dieu courroucé provoqué la vengeance. Alors, laissant dormir la foudre dans ses mains, C'est ce fléau cruel qu'il envoie aux humains. En vain Rome à ses lois soumet la terre et Tonde :
La Discorde, au milieu des dépouilles du monde,
Lève sa tête affreuse, et, s'emparant des oœon. Du malheur des vaincus vient punir les vainqueun : Tant Fabtts du pouvoir amène Tesclavage ! Mais pourquoi recourir aux fastes du vieil âge?
La Vendée! à ce nom la nature frémit.
L'humanité recule , et la Pitié gémit.
La funeste Vendée, en sa fatale guerre, De Français égorgés couvrait au loin la terre ; £t le sujet des rois , l'esdave des tprans , De leur sang répandu confondaient les torrents. £nfîn entre les camps la trêve se déclare : Soudain tous ont franchi le lieu qui les sépare, Volent d'un camp à Tautre. A peine on s'est mêlé , La vengeance s^est tue, et le sang a parlé >4. A ces traits jadis cfaers, à ces voix qu'ils connaissent , La tendresse s'éveille, et les remords renaissent; Les mains serrent les mains, les cœurs pressent les coeurs, De leur vieille amitié les souvenirs vainqueurs Leur montrent leurs parents ou leurs compagnons d'armes^ Ceux de qui les bienfaits essuyèrent leurs larmes , Ceux qui de leur hymen préparèrent les noeuds. Ceux qui de leur enfance ont partagé les jeux. Dans leurs embrassements leurs transports se confondent ; Leurs larmes , leurs sonfûrs , leurs sanglots se répondent; Des banquets sont dressés, le vin coule à grands flots. Les chants de l'amitié consolent les échos ; Tout redevient Français, ami , parent et père ; L'humanité respire et la nature espère.
Mais du départ MaA le signal est donné ; Chacun d'eux aussitôt baisse un front consterné. Aux cris joyeux succède un lugubre silence : Tous , pressentant leurs maux et les maux de la France, S'éloignent lentement , et, les larmes aux yeux, D'un triste et long regard se sont fait leurs adieux.
Mais le rennords redouble au milieu dès ténèbres ^ Leur sommeil est troublé de fantômes fon^res : D'un hôte , d'un ami, l'un croit percer le flanc , L'autre égorger son frère , et rouler dans son sang. Enfin le jour renaît , et l'airain des batailles Fait entendre ce son, signal des funérailles. Accours, douce Pitié, préviens ces jeux sanglants ; Cours , les cheveux épars, vole de rangs en rangs; Dis à ces malheureux : « Cruels , qu'ailez-vous faire? Vos bras dénaturés déchirent votre mère. Laissez là ces mousquets , ces piques et ces dards ; La nature a maudit vos affreux étendards. Hélas ! hier encore, assis aux mêmes tables, Votre bouche abjurait ces lauriers détestables. Avez- vous oublié vos doux serments d'amour ? Le ciel à vos combats prête à regret le jour. £t moi , si du malheur vous sentez les atteintes , Cruels , je fermerai mon oreille à vos plaintes ; Je resterai muette , et vos justes malheurs A mes yeux vainement demanderont des pleurs. £t vous qui , les premiers provoquant la vengeance , Avez des cœurs frani^is rompu l'intelligence , C'est à vous de donner le signal de la paix : Vos barbares exploits sont autant de forfaits. Assez, pour féconder les palmes de la guerre , De cadavres sanglants ont engraissé la terre. Ah ! revenez à vous; voyez la France en deuil Pleurer de vos laurier&le parricide orgueil. Le chemin qui conduit ses enfants aux conquêtes Est teint de notre sang et pavé de nos têtes ; Près d'elle sont assis , sur son char inhumain , D'un côté le Triomphe, et de l'autre la Faim. Abjurez, il est temps , vos palmes funéraires ; Aimez-vous en Français , embrassez-vous en frères ;
£t qu'aux chants de la mort sucoèdent, en ee jour , Les cris de Tallégresse et les hymnes d'amour i
CHANT m.
Pourquoi &ut-il toujours qu'en mes tristes tableaux Ton histoire, ô Pitié , soit celle de nos maux ? J'ai tracé les horreurs de nos guerres civiles : Funestes dans les camps, combien plus dans les villes ! Les camps sont quelquefois l'école des grands cœurs , £t souvent les vaincus embrassent les vainqueurs ; Les foudres, les lauriers, l'édat de la victoire , Viennent couvrir le deuil des rayons de la gloire ; Pour saisir une palme ils volent aux combats , Et l'espoir du triomphe ennoblit le trépas. Mais au sein de nos murs quand les discordes naissent , Les pensers généreux, les vertus disparaissent. Des licteurs pour soldats, des crêpes pour dra^^eaux , La victoire pour trône y veut des échafaïuds : Tout est vil ou cruel, assassin ou victime ; Et la vertu sans arme y tend la gorge au crime.
O mes concitoyens, conunoit <mt pu vos cœurs Des camps dans les cités surpasser les fureurs ? Là tout parle de meurtre ; ici tout vous rappelle A la douce concorde, à la paix fraternelle ; Les mêmes tribunaux jugent vos différends. Le culte au même autel appelle tous les rangs; Le théâtre vous voit rire et pleurer ensemble ; « Dans vos jours solennels même lieu vous rassemble ; Enfin, tout vous unit. Pourquoi donc ces fureurs. Ces spectacles sanglants et ces scènes d'horreurs ? Ah ! de nos propres mains nous creusant des abtmes , Nous payons chèrement la dette de nos crimes.
CHANT llf. ^ùo
Tant que d'un Dieu suprême on adore les l»i&,
La Pitié dans les cœurs fait entendre sa voix ;
Mais quand un peuple impie outrage sa puissance ,
Alors elle se tait ; et voilà sa vengeance.
Des vices tout à coup se débordent les Ilots ;
Les cœurs sont des volcans, et Tempire un chaos. :
Du sang des deux partis la discorde Tinonde ,
£t ses calamités sont la leçon du monde.
Ainsi, le ciel vengeur tour à tour immola.
Sylla par Marins, Marins par Sylla,
La race des Yorks par celle des Lancastres.
Mais que sont ces malheurs auprès de nos désastres? Hélas ! pour oublier ces funestes tableaux , Quelle main du Léthé nous versera les eaux? Mais non : que leur récit, au dé£aiut du tonnerre , Des châtiments du crime épouvante la terre ; £t que Fexemple af&eux de nos divisions D'un salutaire effroi frappe les nations. Dégagée une fois du lien légitime, D'abord de maux en maux, bientôt de crime en crime, La France a pris l'essor; et dans ses attentats Sa rapide fureur ne se repose pas.
Ainsi, quand d'un berger l'imprudence cruelle Jette au pied d'un sapin l'invisible étincelle. Le feu, nourri du suc dont le bois est enduit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du tronc ; et , gagnant le feuillage , Dévore, en pétillant, l'aliment de sa rage; H court de branche en branche, il s'élance au sommet , S'étend de tige en tige , embrase la forêt. Lui, du haut d'un rocher, voit leurs touffes brûlantes, Et suit d'un œil temblant les flammes triomphantes. Tels furent nos destins : ainsi dans un moment Naquit d'une étincelle un vaste embrasement»
A peine la Discorde , ea ses noirs sacrifices , Du sang de Tinnocence a goûté les prémices, Sa terrible moisson se poursuit en tout lieu : Les temples des beaux-arts, les demeures de Dieu^ Les lieux où nous prions les puissances célestes , Des proscrits entassés sont les dépôts funestes. Tous les bras sont vendus, tous les cœurs sont cruels. Image de ces dieux, la terreur des mortels , Dont nul n'ose aborder l'autel impitoyable. Que dégouttant du sang de quelque misérable, L'idole à qui la France a confié son sort IS'acceple que du sang, ne sourit qu'à la mort. Femme , enfant, sont voués à son culte terrible ; L'innocente beauté pare sa pompe horrible; La bâche est sans repos, la crainte sans espoir; Le matin dit les noms des victimes du soir; L'effroi veille au milieu des familles tremblantes ; Les jours sont inquiets et les nuits menaçantes. Imprudent, jadis fier de ton nom , de t>n or, HâtCrtot d'enfouir tes titres, ton trésor : Tout ce qui fut heureux demeure sans excuse ; L'opulence dénonce et la naissance accuse. Pour racheter tes jours en vam ton or est prêt , Le fisc inexorable a dicté ton arrêt.
L'avidité peut vendre une paix passagère ; Mais elle veut sa proie, et la veut tout entière^ Ife parlez plus d-amis, de devoirs, de liens : Plus d'amis, de parents, ni de concitoyens. Le fils , épouvanté , craint l'abord de son père ; Le frère se détourne k l'aspect de son frère ; L'amour même est timide ; et, dans cet abandon, La nature est sans Toix sous des lois sans pardon. Ainsi, quand, sur ses pas semant les funérailles, La mort contagieuse erre dans nos murailles.
CHANT in. 467
Tous les noeuds sont rompus ; l'ami dans son ami ^ Le frère dans sa sœur, redoute un ennemi ; £t sur ses gonds muets, triste, inhospitalière, Refuse de tourner la porte solitaire.
Mais quels maux je compare à des malheurs si grands ; On conjure la peste, et non pas les tyrans. Aux cœurs lâches du moins les tyrans font justice^ Leur crainte, en le fuyant, rencontre le supplice. Tous à leur infortune ajoutant le remord , Séparés par Teffroi, sont rejoints par la mort ; Et dans un même char, où sa main les rassemble , Voisins, amis, parents, vont expirer ensemble, A moins que, de la vie incertain possesseur, L'opprimé tout à coup ne se fiasse oppresseur. Son heure vient plus tard ; mais il aura son heure : Le lâche fait mourir, en attendant qu'il meure. Ses chefk auront leur tour; leur pouvoir les proscrit : Sur leurs tables de mort déjà leur nom s'inscrit. Robespierre, Danton , iront aux rives sombres De leur aspect horrible épouvanter les ombres ; Et Tinville, après lui traînant tous ses forfaits' , Va dans des flots de sang se débattre à jamais.
Partout la soif du meurtre et la faim du carnage. Les arts jadis si doux, le sexe , le jeune âge , Tout prend un cœur d'airain : la farouche beauté Préfère à notre scène un cirque ensanglanté ; Le jeune enfant sourit aux tourments des victimes ; Les arts aident le meurtre et célèbrent les crimes. Que dis-je? la nature, ô comble de nos maux! De tous ses éléments seconde nos bourreaux. Dans leurs cachots impurs l'air infecte la vie ; Le feu dans les hameaux promène l'incendie; Et la terre complice , en ses avides flancs , Recèle par milliers les cadavres sanglants.
Acs malAkur et pitié.
A peine elle a peuplé ses caveraes profondes, La mort infatigable a volé sur les ondes.
Ministres saints, da fer ne craignez plos les coups; Le baptême de sang est achevé pour vous. Par un art tout nouveau, des nacelles perfides Dérobent sous vos pas leurs planchers homicides * ; Et le jour et la nuit Tonde porte aux échos Le bruit fréquent des corps qui tombent dans les flots. Ailleurs, la cruauté, fière d'un double outrage> Joint rinsulte à la mort, l'ironie à la rage ^, Et submerge, en riant de leurs civiques nœuds. Les deux sexes unis par un hymen affireux. O Loire, tu les vis, ces hymens qu'on abhorre ; Tu les vis, et tes flots en frémissent encore 4.
Cependant, le trépas s'accuse de lenteur : Eh bien ! ange de mort^ ange exterminateur. Va, joins les feux aux flots, joins le fer à la foudre : Maison, ville , habitants, que tout soit mis en poudre ; Qu'enchaînés par milliers, femmes, enfants, vieillards. Jonchent le sol natal de leurs membres épars. Là, repose tes yeux sur ce vaste carnage : Que dis -je ? aux premiers cOups du foudroyant orage. Quelque coupable encor peut-être est «échappé : Annonce le pardon ; et, par l'espoir trompé , Si quelque malheureux en tremblant se relève. Que la foudre redouble , et que le îeat achève ^. Français, vous pleurerez un jour ces attentats : Oui, vous les pleurerez ; mais vous n'y croirez pas.
Ah f dans ces jours affreux, heureuse Tindigence, A qui l'obscurité garantit l'indulgence!
Eh ! qu'importe au pouvoir qu'auprès de ses troupeaux Le berger enfle en paix ses rustiques pipeaux ? Qu'importe le mortel dont la table champêtre Se eouronne le soir des fruits qu'il a fait naître.^
CHANT in. 469
Ah ! contre la rigueur d'un pouvoir abhorré
Pas un asile sûr, pas un antre ignoré !
Pareil à cette énorme et bruyante déesse
Qui voit tout, entend tout, va, vient, revient sans cesse ,
De la proscription le génie odieux.
Ayant partout des bras , des oreilles , des yeux ,
Des cités aux hameaux^ parcourt la France entière ;
Comme au palais des grands , frappe à Fhumble chaumière;
Le pauvre en vain s'endort sur la foi de ses maux ,
Le pauvre a ses tyrans, le pâtre a ses bourreaux.
Mais pourquoi s'arrêter à ces malheurs vulgaires ? Assez d'autres ont peint les douleurs populaires. Moi-même, il m'en souvient, mes vers compatissants Cherchaient pour eux les sons les plus attendrissants. Par moi , du laboureur, étranger à la gloire , Un simple monument honora la mémoire ; J'encourageais les sons de l'humble chalumeau. Et portais aux cités les plaintes du hameau. Mais pourrais-je des grands oublier la souffrance ! O vous, cœurs révoltés, que leur éclat offense , Vainement à leurs maux vous refusez des pleurs : Plus leur bonheur fut grand, plus grands sont leurs malheurs ; £t moi, qui des bergers ornai jadis la tombe. Aujourd'hui des hauteurs d'où la puissance tombe Je la suis dans le gouffre, et pleure ses débris. Que de grands noms éteints, que d'illustres proscrits ! Lamballe a succombé, Lamballe, dont le zcle A sa reine , en mourant, est demeuré fidèle ; £t ces cheveux si beaux, ce front si gracieux. Dans quel état , ô ciel, on les montre à ses yeux ^ I La nature en frémit ; et l'amitié , tremblante, A des traits si chéris recule d'épouvante. O Mouchys ! expiez votre amour pour vos rois : Que l'épouse et l'époux périssent à la fois.
Je ne t'ooblierai point , toi dont Tâme sublime
Gardait un oœur si pur sous le règne du crime.
O guerrier magnanime , et chevalier loyal ,
Digne héritier d'un sang ami d'un sang royal ,
Respectable Brissac ! Ah ! dans ce temps barbare ,
Qui n'aime à retrouver une vertu si rare ?
Avec moins de plaisir les yeux d'un voyageur
Dans un désert brûlant rencontrent une fleur ;
Avec moins de transports des flancs d'un roc aride
L'œil charmé voit jaillir une source limpide.
Modèle des sujets, et non des courtisans ,
IjCS vertus du vieil âge honoraient tes vieux ans.
A son roi malheureux quel sujet plus fidèle ?
Hélas I sous le pouvoir d'une ligue cruelle,
Tout fléchissait la tête ; et même la vertu
Baissait sous les poignards un regard abattu ;
Rien n'altéra ta foi, n'ébranla ton courage ;
Mais enfin, à ton tour, victime de leur rage ,
Tu passes sans regret, ainsi que sans remord ,
Du Louvre dans les fers , et des fers à la mort.
O ville trop coupable ! ô malheureux Versailles !
Son rang accusateur souille encor tes murailles.
Un cortège cruel a feint de protéger
D'infortunés captife qu^il va faire égorger.
Le char est entouré , les sabres étinceflent ;
Sur les monceaux de morts les mourants s'amoncellent;
Et de son sang glacé souillant ses cheveux blancs ,
La tête d'un héros roule aux pieds des brigands.
O martyr du devoir, du zèle, et de la gloire!
Tant que du nom français durera la mémoire ,
J'en jure par ta mort , tu vivras dans nos cœurs.
Mais combien ton trépas présage de malheurs \ Que je plains de l'État la fortune orageuse ! A peine délaissé par ta main courageuse ,
CHANT Iir. '^ 471
J'entends tomber le trône; et le sang de nos rois Hélas! m'offre à pleurer tous les maux à la fois : Le deuil de la beauté, les pleurs de Tlnnocence , Les malheurs des vieux ans, les malheurs de Venfanco^ La chute du pouvoir. Parmi ces grands débris , Louis frappe d'abord mes regards attendris. 0 douleur ! ô pitié ! quelle grande victime , D'uo rang plus élevé, descendit dans Fabîme! Hélas ! le vœu public dictait ses sages lois, Gouvernait ses conseils , présidait à ses choix; Les ordres de TÉtat , convoqués par lui-même,
Semblaient associés à son pouvoir suprême.
G mon maître t 6 mon roi ! comment a pu ton cœur^
Respirant les bienfaits, inspirer la fureur ! 0 jour, jour exécrable ! ou des monstres perfides
Souillèrent son palais de leurs mains homicides !
J'entends encor ces voix , ces lamentables voix ,
Ces voix : « Sauvez la reine et le sang de nos rois ! »
La reine, à ce signai , inquiète, troublée.
Son enfant dans les bras , s'enfuit échevelée 7 ;
Tandis que, de sa porte ensanglantant le seuil,
Sa garde généreuse expire avec orgueil ;
£t que, la pique en main, la cohorte infernale
Plonge le fer trompé dans la couche royale ,
Le ciel, le juste ciel, a conservé ses jours.
Ah ! puisse-t-il longtemps en protéger le cours!
Enfin, la mort s'apaise , et le meurtre s'arrête ;
Mais le calme bientôt fait place à la tempête.
Le bruit affreux redouble ; et des sujets sans foi
Parlent insolemment de conquérir leur roi. Ils appellent triomphe un crime détestable. Ah ! comment le tracer ce départ lamentable ! De leur palais sanglant ces otages sacrés Descendent à travers leurs gardes massacrés.
473 MALHEUR ET PITJÉ.
Pour suite des brigands I des bourreaux pour cortège 1
Ils traversent les flots d'un peuple sacrilège,
Hérissé de mousquets, de lances et de dards;
Des lambeaux teints de sang forment leurs étendards.
Tout dégouttants de meurtre, et d'ivresse, et de fange ,
Ils marchent ; au milieu de Thorrible phalange «
Vient à pas lents ce char où brillent à la fois
Le sang des empereurs et celui de nos rois ,
Tout ce que le malheur offre de plus auguste ,
Des mères la plus tendre et des rois le plus juste ,
Deux enfants malheureux. O fille des Césars!
Quand, de ses fiers Hongrois cherchant les étendards.
Ta mère vint s'offrir à leur troupe enflammée ,
Son enfant dans ses bras lui conquit une armée :
£t, pâle , Toeil en pleurs, tendant ses faibles mains.
Le tien ne peut fléchir ces monstres inhumains !
Les uns autour de vous hurlent leurs chants atroces ;
D'autres sur votre char portent leurs mains féroces ;
Au bout d'un fer sanglant d'autres lèvent aux cieux
De leurs affreux exploits le trophée odieux :
Ces fronts défigurés , ces têtes pâlissantes ,
Des flots d'un sang fidèle encor toutes fumantes !
Que de cris forcenés ! que d'imprécations !
Vous marchez au milieu des malédictions.
Du crime soudoyé l'ignorance barbare
Prête sa voix servile au crime qui l'égaré ,
£t, du peuple à son prince imputant le malheur ,
Des maux qu'eux seuls ont faits accable sa douleur.
Ah ! si par les tourments sa marche est mesurée ,
Quels siècles en pourraient égaler la durée 1
Abrège, Dieu des rois, ces af&eux attentats ;
Avance, char fatal ; coursiers, hâtez vos pas.
Non : la rage, à plaisir, éternise leur route ,
£t la coupe des maux s'épanche goutte à goutte.
Cependant on approche, on découvre ces lieux
Où Tairain reproduit son aïeul à ses yeux.
Jl les voit; et leur vue, ô douleur lamentable!
Lui rappelle ce jour, ce jour épouvantable ,
Où, dans ce même lieu, Thymen pâle et tremblant
S'enfuit, enveloppé de^son voile sanglant ;
£t, changeant ses flambeaux en torche sépulcrale ,
Vit se couvrir de morts cette enceinte fatale.
Ah ! malheureux époux , et plus malheureux roi.
Puisse être un jour ce lieu moins funeste pour toi f
Puissions-nous n'y pas voir de plus horribles fêtes !
Enfin, parmi les cris , les dards chargés de têtes ,
Entraînant les débris du trône ensanglanté,
Le char fatal arrive au Louvre épouvanté.
Le peuple tient sa proie, et les eheù leur victime !
Ah I peut-être ses maux désarmeront le crime. Non : de son infortune on aggrave le poids, Et Louis est captif dans le palais des rois. O catastrophe horrible ! ô douloureux voyage ! Bien différent de ceux où, bordant son passage , Son peuple pour ses jours levait au ciel les mains„ Et de fleurs sous ses pas parfumait les chemins. Le vieillard consolé bénissait la lumière; L*enfant lui souriait du seuil de la chaumière ; Tous les yeux le cherêhaient avec avidité ; Et, quand fuyait loin d'eux son char précipité. De ce peuple , ennemi d'un maître qui l'adore , L'amour, les vœux , les cris le poursuivaient encore.
Que les temps sont changés ! O vous , sensibles cœurs, Dites s'il est des maux pareils à ses malheurs \ Du pouvoir avili misérable fantôme, Monarque sans sujets , souverain sans royaume , Tel qu'un vaisseau battu des flots capricieux Est tantôt dans l'abîme et tantôt dans les cieux ,
474 MALHKUR ET PITIÉ.
Il passe tour à tour, jouet d'un long orage , Des honneurs aux affronts , de Tinsulte à l'honimage. Dans sa rage hypocrite , un sénat oppresseur Mêle à ses cruautés une fausse douceur : Tel le tigre , en jouant , dans sa barbare joie , Mord , lâche , ressaisit , et dévore sa proie. Plus de paix en son cœur, de trêve à son tourment. Dans le jardin des rois s'il respire un moment <^ , Il marche environné de surveillants barbares ; De Fair commun à tous ses tyrans sont avares ; La haine curieuse assiège son réveil , Ses pas, ses entretiens , et jusqu'à son sommeil ; Et, le dernier des rois , le premier des esclaves , Quand par lui tout est libre, il est chargé d'entraves ! Heureux lorsqu'en secret , libre dans ses douleurs , Aux pleurs de son épouse il peut mêler ses pleurs. Ëh bien ! vous qu'offensait sa puissance suprême , Des honneurs outrageants de son vain diadème , Venez ! que tardez-vous de dépouiller son front .^ Terminez , il est temps , cet éclatant affront. Tout est prêt : ce n'est plus ce peuple mercenaire ^ Par des cris insolents méritant son salaire : Le Louvre est investi; la bassesse et l'effroi Aux brigands de Marseille abandonnent mon roi. Je vois couler le sang, j'entends gronder la foudre ; La France est sans monarque , et le trône est eu poudre. O toi qu'ont fait gémir ces illustres malheurs , Tendre Pitié , retiens , retiens encor tes pleurs : Pour des revers plus grands je réserve tes larmes ; Les lois vont consacrer les attentats des armes. Hélas! toujours trompé , mais espérant toujours 9 , Louis à ses tyrans vient confier ses jours. On l'insulte, on l'outrage ; et des décrets funestes De son titre royal ont déchiré les restes.
CHANT Ul. 475
' Puisse ne point éelore un plus terrible arrêt !
Que dis-je ? Tarrét part , et le cachot est prêt.
0 vous , vous , murs cruels , demeures d^astreuses !
Je tremble à m'enfoncer sous vos voûtes affreuses.
Non , les revers fameux de tant de potentats ,
De rhorrible Whitehall les sanglants attentats >'' ,
Ne peuvent s*égaler à cette tour &tale.
Ce n*est plus ce palais , cette prison royale ,
Où de la majesté quelques tristes lambeaux
Déguisaient l'infortune , et décoraient ses maux.
Son malheur, en ces lieux , tout entier se consomme :
Destructeur du monarque, il persécute Thomme.
Noirs esprits des enfers ! quel conseil ténébreux
Inventa , dites-moi , ces traitements affreux ?
Chaque heure a son tourment, chaque instant son outrage
La ruse aide la force , et Tart guide la rage.
O noms sacrés de père, et d'époux, et de fils ,
Noms aujourd'hui cruels, noms autrefois chéris !
Vous étiez leurs plaisirs, vous êtes leur torture.
La haine arme contre eux jusques à la nature.
Malheureux, hâtez-vous de saisir ces moments;
Précipitez du cœur les doux épanchements ; Redoublez vos transports , redoublez vos tendresses. Quels maux ne s'oublieraient dans vos saintes caresses !
Mais c'en est fait : ô cœurs nés pour vous adorer, Votre malheur commence , il faut vous séparer. Vos tyrans l'ont voulu ; leur sombre inquiétude A Temprisonnement unit la solitude.
Hélas ! au milieu d'eux vos regards consolés Distinguaient quelquefois des serviteurs zélés ; Et du moins d'un soupir, triste et muet langage , A leur roi dans les fers ils envoyaient l'hommage. Vous ne les verrez plus : sur Louis et sur vous Déjà j'entends crier d'inflexibles verrous.
Non : VOUS ne pourrez plus, trompant la vigilance , Deviner vos soupirs, vos pleurs , votre silenee , Vous comprendre du geste , et vous parler des yeux. Sans espoir de se voir, captifs aux mêmes lieux. Le fils est en exil à côté de son père , L'époux près de réponse, et la sœur près du frère. Lui seul pleure pour tous. Que dis-je ? 6 coup du sort ! Son retour dans leurs bras leur annonce sa mort. Pour le perdre à jamais les tyrans le leur rendent ; Les écba£siuds sont prêts et les bourreaux Tattendent. Oh ! qui peut concevoir ces scènes de douleurs , Ce mélange de eris » de sanglots et de pleurs. Ces funestes adieux , pleins d'horreur et de charmes ! Chaque mot commencé vient mourir dans les larmes ; £t , par de longs soupirs cherchant à s'exhader, Leurs coeurs veulent tout et ne peuvent parler. Ah ! moi-même je sens défaillir mon courage.
D'autres du jour fatal retraceront Timage" : Dans ce vaste Paris , le ealme du cercueil ; Les citoyens, caehés dans leurs maisons eu deuil. Croyant sur eux du ciel voir tomber la vengeance ; Le char affreux , roulant dans un profond sHence ; Ce char qui, plus terrible, entendu de moins près, Du crime, ens'éloignant, avance les apprêts;. L'échafaud régicide et la hache fumante; Cette tête sacrée et de sang dégouttante Dans les mains du bourreau, de son crime effrayé '^. Ces tableaux font horreur ; et je peins la Pitié l La Pitié pour Louis ! il n'est plus fait pour elle. O vous qui l'observiez de la voûte éternelle , ,
Anges , applaudissez ; il prend vers vous l'essor. Commencez vos concerts , prenez vos lyres d'or. Déjà son nom s'inscrit aux célestes annales ; Préparez, préparez vos palme&triompbitles,^
De sa lutte sanglante il sort victorieux ,
£t réchafaud n'était qu'un degré vers les cieux.
Mais d'où vient tout à coup que mon cœur se resserre î . Hélas I il faut des cieux revenir sur la terre ! Louis en vain assiste aux célestes concerts ; Les cieux sont imparfaits, son épouse est aux fers. O mélange touchant de malheurs et de charmes \ Ton nom seul a rouvert la source de mes larmes. O vous qui des hauts rangs déplorez les malheurs , Ah ! combien de vos yeux doivent couler de pleurs Lorsque des grands révers l'image douloureuse Joint au pouvoir détruit la beauté malheureuse ! Qui peut voir sans pitié se flétrir ses attraits , Et les traits du malheur s'imprimer sur ses traits ? Français , qui l'avez vue , et jeune , et belle , et reine » Répondez : est-ce là l'auguste souveraine Qui donnait tant d'éclat au trdne des Bourbons , Tant de charme au pouvoir^ tant de grâce à ses dons ?
Hélas ! tant qu'elle a pu , dans sa tour solitaire ,
D'un auguste captif partager la misère ,
Tous deux s'aidaient l'un l'autre à porter leurs douleurs ;
K'ayant plus d'autres biens , ils se donnaient des pleurs.
Une fois arrachée à cet époux fidèle ,
Elle vivait sans lui , mais il vivait près d'elle.
Ah ! combien ses malheurs se sont appesantis !
Elle n'a plus d'époux , et tremble pour son fils ' ^.
Ah ! d'une seule mort si leur rage contente ,
Respectait dans ses bras cette tête innocente ;
Si du soin d'élever cette royale fleur
Elle pouvait charmer son auguste douleur !
Mais lui-même on l'arrache à sa main maternelle ;
Leur prison séparée en devient plus cruelle.
Ses pensers désormais vont se partager tous
Entre les fers d'un fils et roml»^ d'un époux.
Ah , cruels ! désarmez vos rigueurs inhumaiues : Hélas ! elle eut un sceptre , et vous voyez ses chaîoes ! Vains discours ; chaque instant voit aggraver son sort. Prisonnière à côté du tribunal de mort , On l'immole longtemps , et le coup qui s'apprête Reste éternellement suspendu sur sa tête. A cette attente horrible on joint tous les tourments , Tout ce qui flétrit Pâme , et révolte les sens ; Sans cesse elle respire une vapeur immonde ; Le froid glace ces mains qu'idolâtrait le monde; Ub vil grabat succède à des lits somptueux ; A sa faim , qu'éveillaient des mets voluptueux , On épargne une vile et sale nourriture , £t la pourpre des rois a fait place à la bure. Elle-même , que dis-je? incroyable destin ! S'impose un vil travail , et , l'aiguille à la main , Oubliant et Yersaille et les pompes du Louvre , Répare les lambeaux de l'habit qui la couvre. Ses besoins sont toujours le signal des refus , Et son malheur s'accroît d'un bonheur qui n'est plus. Quoi! les trônes des rois sont-ils donc tous en poudre? Et l'aigle des Césars a-t-il perdu la foudre ? Hélas! partout l'oubli, l'impuissance ou l'effroi. Ah ! dans cet abandon , tendre Pitié, dis-moi , N'est-il pas une issue , une route secrète , Qui conduise mes pas vers sa sombre retraite ? ■ Que je puisse , à genoux, adorant ses malheurs , Au prix de tout mon sang sécher un de ses pleurs ! Mais il n'en est plus temps : l'affreux conseil s'assemble On vient, le verrou crie , on l'entraîne ; je tremble. C'en est fait : le voici , voici l'instant fatal. Eh bien! je vais la suivre au sanglant tribunal. Moi-même , à haute voix , je dénonce ses crimes. Vous qui fîtes tomber les plus grandes victimes ,
CHANT m. «79
Juges de votre reîne , écoutez ses forfaits.
Sa facile bonté prodigua les bienfaits ;
Son cœur de son époux partagea Tindulgence ,
Ce cœur, fait pour aimer, ignora la vengeance.
« J'ai tout vu , j'ai su tout, et j'ai tout oublié. »
Ce mot, inconcevable aux âmes sans pitié,
Ce mot , dont la noblesse encouragea le crime,
li fut de son grand cœur l'expression sublime.
Elle fit des heureux, elle fît des ingrats.
Tigres , oserez-vous ordonner son trépas?
Ah ! leurs horribles fronts l'ont prononcé d'avance.
Mais je n'attendrai point l'effroyable sentence :
Non , je n'attendrai point qu'une exécrable loi
£nvoie à Téchafaud l'épouse de mon roi.
Non , je ne verrai point le tombereau du crime ,
Ces licteurs , ce vil peuple , outrageant leur victime ,
Tant de rois , d'empereurs , dans elle humiliés ,
Ses beaux bras , ô douleur ! indignement liés !
Le ciseau dépouillant cette tête charmante ,
La hache !... ah ! tout mon sang se glace d'épouvante 1
Non , je vais aux déserts enfermer mes douleurs ;
Là je voue à son ombre un long tribut de pleurs ;
Là , de mon désespoir douce consolatrice ,
Ma lyre chantera ma noble bienfaitrice ;
Et les monts, les vallons, les rochers, et les bois ,
En lugubres échos répondront à ma voix.
Et toi qui , parmi nous prolongeant ta misère , Ne vivais ici-bas que pour pleurer un frère , D'un frère vertueux, ô digne et tendre sœur »•* ! Reçois de la pitié son tribut de douleur. Ah ! si dans ses revers la beauté gémissante. Porte au fond de nos cœurs sa plainte attendrissante , Combien de la vertu les droits sont plus puissants ! Sa bonté la rend chère aux cœurs compatissants :
Poor son propre intérêt Thomme insensible l'aime :
Et pleurer sur ses maux , c'est pleurer sur soi-même.
Aussi , des attentats de ce siècle effréné ,
Ton trépas , ombre illustre , est le moins pardonné.
O Dieu I et quel prétexte à ce forfait infâme ?
Ton nom était sans tache aussi bien que ton âme ;
Ton cœur, dans ce haut rang, formant d'humbles désirs,
£ut les malheurs du trône et n'eut pas ses plaisirs.
Seule, aux pieds de ton Dieu , gémissant sur un frère,
Sur un malheureux fils , un plus malheureux père ,
Tu suppliais pour eux le maître des humains ;
Ce ciel 9 où tu levais tes innocentes mains.
Était moins pur que toi. Dieu! quels monstres barbares
Purent donc attenter à des vertus si rares ?
Ah ! le ciel t'enviait à ce séjour d'effroi.
Va donc , va retrouver et ton frère et ton roi ;
Porte-lui cette fleur, gage de l'innocence ,
Emblème de tes mœurs , comme de ta naissance ;
Mêle sur ce beau front , où siège la candeur.
Les roses du martjnre aux lis de la pudeur.
Trop longtemps tu daignas , dans ce séjour funeste ,
Laisser des traits mortels à ton âme céleste.
Pars, nos cœurs te suivront ; pars , emporte les vœux
Des peuples et des rois , de la terre et des cieux.
Non moins dignes de pleurs , quand le sort les offense, La débile vieillesse et la fragile enfance : Un enfant , un vieillard ! qui peut les voir souffrir.^ L'un ne fait que de naître, et l'autre va mourir. Je pleure avec Priam , quand sa bouche tremblante Du meurtrier d'Hector presse la main sanglante ; Lorsque, autour des tombeaux de ses cinquante fils , D'Hécube en cheveux blancs les lamentables cris Redemandent Paris , Polyxène , Cassandre , Je partage son deuil , et pleure sur leur cendre :
CHANT ni. 481
Tant cet âge si faible est puissant sur nos cœurs ! Mais pourquoi des vieux temps rappeler les douleurs ? Ah ! dans ce siècle impie et si fécond en crimes , Manquons-nous de malheurs, manquons-nous de victimes?
O filles de mes rois , dans quels lieux pleurez-vous '^ ? Quel temple entend les vœux que vous formez pour nous ? Le ciel vous épargna la douleur d'être mères ; Mais que de vos vieux ans les larmes sont amères ! Votre exil , vos rois morts , le trône renversé, De votre sang royal le reste dispersé , Il vous restait un Dieu , son culte , et vos prières. Mais , quoi I vos yeux ont vu par des mains meurtrières Les temples du Seigneur de carnage souillés , Leur pontife proscrit, leurs autels dépouillés. De vos jours fortunés la mémoire importune , Hélas I s'en vient encore aigrir votre infortune. De deux règnes brillants vous vîtes la grandeur ; Et le trône et l'autel ont perdu leur splendeur ; Et , pour comble de maux , le sort qui vous outrage Réservait ces malheurs au déclin de votre âge. Quel cœur d'airain pourrait vous refuser des pleurs ?
Mais l'enfance surtout a des droits sur nos cœurs. Au fils d'Ochosias que j'ai donné de larmes ! Pour lui de Josabeth je ressens les alarmes ; J'assemble autour de lui les ministres sacrés. Tantôt mes yeux en pleurs , sur le Nil égarés , Du berceau d'un enfant redoutent le naufrage; Et je rends grâce au flot qui le rend au rivage : Tant cet âge est touchant I mais quel sort inhumain Du dernier fils des rois égale le destin?
Je reviens donc à vous, famille infortunée! Par quelle inconcevable et triste destinée , Hélas I faut-il toujours que mes lugubres vers Puisent dans vos malheurs l'exemple des revers ?
Louis sur Féchafaud a terminé sa vie ;
Son épouse n'est plus , et sa sœur Ta suivie :
D'effroyables malheurs ont banni ses parents.
Seul , au fond de sa tour, sous Toeil de ses tyrans ,
Un fils respire encore; il n'a pour sa défense
Que ses. traits enchanteurs et que son innocence:
Contre tant de feûblesse a-t-on tant de courroux !
Cruels , il n'a rien fait, n'a rien pu contre vous !
Veille sur lui , grand Dieu , protecteur de sa cause ,
Dieu puissant ! c'est sur lui que notre espoir repose
Accueille ses soupirs, de toi seul entendus;
Qu'ils montent vers ce ciel , hélas ! qu'il ne voit plus.
Tu connais ses dangers , et tu vois sa faiblesse.
Ses parents ne sont plus , son peuple le délaisse ;
Que peuvent pour ses jours ses timides amis ?
Les assassins du père environnent le fils ;
Sa ruine est jurée. A peine leur furie
Lui laisse arriver l'air, aliment de la vie.
Son courage naissant et ses jeunes vertus
Par le vent du malheur languissent abattus.
Leurs horribles conseils et leur doctrine infâme.
En attendant son corps, empoisonnent son âme >^.
Déjà même , déjà de sa triste prison
La longue solitude a troublé sa raison.
Quoi! n'était-il donc plus d'espoir pour sa jeunesse?
De l'amour maternel l'ingénieuse adresse ,
Le zèle, le devoir, pour défendre ses jours,
Étaient-ils sans courage , étaient-ils sans secours ?
Abner sauva Joas; sous l'œil même d'Ulysse
Un faux Astyanax fut conduit au supplice.
Mais, quoi ! pour remplacer cet enfant plein d'attraits ,
Quel visage enchanteur eût imité ses traits !
I^'œil le moins soupçonneux eût percé le mystère ;
Et la beauté du fils aurait trahi la mère.
CHANT Iir. 483
Aujourd'hui plus d'amis , de sujets , de vengeur ; Chaque jour dans son sein verse un poison rongeur. Quelles mains ont hâté son atteinte funeste ? J^ monde apprit sa fin , la tombe sait le reste. Ah ! malheureux enfant , ah 1 prince infortuné ! Sous quelque chaume obscur pourquoi n'es-tu pas né ! Pleurez , Français , pleurez tant de maux et de charmes : Il eût tari vos pleurs , ayant versé des larmes ; Victime d'un long trouble , il eût aimé la paix. Mais je respire enfin : le règne des forfaits Sans doute est achevé. De ce sang que j'adore. Moins à craindre pour eux , un enfant reste encore. £lle a , sans rien prétendre au trône de nos rois, Les grâces de son frère , et n'en a pas les droits. Bénissons ses malheurs : son sexe est sa défense ; Peut-être ils feront grâce à sa faible innocence. Déjà brille autour d'elle un plus pur horizon. Mais que de pleurs encor vont baigner sa prison ! Où ses parents sont-ils? qu'est devenu son frère ? Essuiera-t-elle encor les larmes de sa mère ? Son père est-il vivant? Gonserve-t-il sa sœur? Douter de leur destin est sa seule douceur; Aucun de ces doux noms n'arrive à son oreille , Rien n'apaise sa crainte, hélas! et tout l'éveille. Mais quel jour pur se glisse à travers ses barreaux ? Le ciel veut-il s'absoudre en terminant ses maux? Oui, l'heure est arrivée : un Dieu finit ses peines, Et de ses belles mains je vois tomber ses chaînes. Fuis ! ô fille des rois ! fuis ces scènes d'horreur, Vole aux champs maternels. Hélas ! notre terreur Ne peut t'offrir encor , sur ton morne passage , Qu'une pitié captive et qu'un muet hommage. Mais à peine échappée à ce séjour d'effroi , Les cœurs en liberté vont s'envoler vers toi.
48i MALBEUR ET PiTiÉ.
Tous plaiodroDt du malheur Timage attendrissante,
Ces traits décolorés, cette langueur touchante ,
Et dans ces yeux , longtemps noyés dans les douleurs ,
Chercheront en pleurant la trace de tes pleurs.
Et vous qui , terminant sa triste incertitude,
Devez de tous les coups lui porter le plus rude.
Ah ! ménagez son âme , et de tout son malheur
N'allez pas tout d*un coup accabler sa douleur.
Qu'elle implore le ciel , qu'elle invoque , en ses peines ,
Pour des maux plus qu'humains, des forces plus qu'humaines !
Qu'on la mène aux autels , qu'on lui montre à la fois
Son père à l'échafaud et son Dieu sur la croix.
Ce Dieu servit d'exemple au courage du père ;
Tous deux dans ses malheurs ont soutenu la mère :
Qu'elle soit digne d'eux , en acceptant ses maux.
Cependant de son deuil égayez les tableaux ;
Que les fleurs , les gazons , de ces tristes demeures
Lui fassent oublier les languissantes heures.
Déjà les noirs chagrins semblent s'évanouir,
Ses traits se ranimer, son front s'épanouir.
Ainsi l'état douteux du crépuscule sombre
Semble insensiblement se dégager de l'ombre ,
Et mêle , en colorant la vapeur qui s'enfuit,
Les prémices du jour aux restes de la nuit.
Cependant, au milieu de tant de barbarie, Lorsque , parmi les maux de ma triste patrie , La timide Pitié n'osait lever la voix , Des rayons de vertu ont brillé quelquefois. On a vu des enfants s'immoler pour leurs pères , Des frères disputer le trépas à leurs frères '7. Que dis-je? Quand septembre, aux Français si fatal. Du massacre partout donnait l'affreux signal , On a vu les bourreaux , fatigués de carnage , Aux cris de la Pitié laisser fléchir leur rage ,
CHANT m. 483
Rendre à sa fille en pleurs un père malheureux ; Et, tout couverts de sang, s'attendrir avec eux *^. £h ! dans ces jours d'effroi , de ce sexe timide Qui n'a point admiré le courage intrépide? Viens , ô viens terminer cet horrible tableau , Toi qui donnas au monde un spectacle nouveau , 0 toi, du genre humain la moitié la plus chère î Une seule dément ton noble caractère '9 : Le reste est héroïque , et passe sans e£fort Des plaisirs aux douleurs , des douleurs à la mort. Pas un lâche soupir, pas une indigne larme ; Leur courage leur prête encore un nouveau charme. Superbe et triomphante à ses derniers moments , Chacune se choisit ses plus beaux vêtements ; Gomme aux pompes d'hymen , au supplice s'apprête , Et de son jour de mort se fait un jour de fête. IVotre sexe est jaloux de ces traits généreux ; Près d'elles du trépas l'aspect est moins af&eux. La beauté , sur la mort exerçant son empire. L'adoucit d'un regard , l'embellit d'un sourire : On dirait que le ciel met dans ses faibles mains La gloire de la France et l'honneur des humains. Telles , dans la nuit sombre éclatants météores , Du pôle nébuleux les brillantes aurores , Consolent du soleil , et remplacent le jour. Quel prodige de foi , de constance et d'amour ! Tarente , que te veut cet assassin farouche ? A trahir ton amie il veut forcer ta bouche ^^ ; £a vain s'oftre à tes yeux le sanglant échafaud ; Ta reine dans les fers te parle encore plus haut. Chaque âge , chaque peuple ont eu leur héroïne ; Thèbe eut une Antigone , et Rome une Éponine ; Mais chaque jour nous rend ces modèles fameux. Rome , ne vante plus tes triomphes pompeux :
480 MALHEUR ET PITLÉ.
Ce sexe efface tout, et ton char sanguinaire A vu moins de héros que son char funéraire. 11 a ses Thraséas , ses Gâtons , ses Brutus.
Ah I que la Grèce antique , école des vertus , Ait des filles de Sparte admiré le courage ; Mais vous , charme d'un peuple élégant et volage , Qui dès vos premiers ans entendîtes toujours Le son de la louange et le luth des amours , Sans le faste imposant de Tâpretéstoîque , Où donc aviez-vous pris cette force héroïque ? O vierges de Verdun , jeunes et tendres fleurs , Qui ne sait votre sort , qui n'a plaint vos malheurs " ! Hélas! lorsque l'hymen préparait sa couronne , Comme l'herbe des champs , le trépas vous moissonne ; Même heure , même lieu vous virent immoler. Ah ! des yeux maternels quel pleurs durent couler ! Mais vos noms sans vengeur ne seront pas sans gloire ; Non : si ces vers touchants vivent dans la mémoire , Us diront vos vertus. C'est peu : je veux un jour Qu'un marbre solennel atteste notre amour. Je n'en parerai point ce funeste Elysée , Qui de torrents de sang vit la terre arrosée. Loin les jardins de Flore , et l'impur Tivoli >> , Par ses bals scandaleux trop longtemps avili , Où d'infâmes beautés , dans leur profane danse , Aux mânes de son maître insultent en cadence ! Mais s'il est quelque lieu , quelques vallons déserts , Épargnés des tyrans, ignorés des pervers, Là je veux qu'on célèbre une fête touchante , Aimable comme vous , comme vous innocente. De là j'écarterai les images de deuil ; Là ce sexe charmant dont vous êtes l'orgueil Dans la jeune saison reviendra chaque année Consoler par ses chants votre ombre infortunée.
« Salut , objets touchants ! diront-elies en chœur,
Salut, de notre sexe irréparable honneur !
Le temps , qui rajeunit et vieillit la nature ,
Ramène les zéphyrs, les fleurs et la verdure ;
Mais les ans dans leur cours ne ramèneront pas
Une vertu si rare unie à tant d'appas.
Espoir de vos parents, ornement de votre âge ,
Vous eûtes la beauté , vous eûtes le courage ;
Vous vîtes sans effroi le sanglant tribunal ;
Vos fronts n'ont point pâli sous le couteau fatal :
Adieu , touchants objets , adieu ! Puissent vos ombres
Revenir quelquefois dans ces asiles sombres !
Pour vous le rossignol prendra ses plus doux sons ;
Zéphyr suivra vos pas, écho dira vos noms.
A.dieu ! Quand le printemps reprendra ses guirlandes ,
Nous reviendrons encor vous porter nos offrandes ;
Aujourd'hui recevez ces dons consolateurs ,
Ces hymnes , nos regrets, nos larmes et nos fleurs ! »
A combien de fléaux le ciçl livra le monde : Ici des champs entiers sont submergés sous l'onde ; Ailleurs le volcan tonne, et ses horribles flancs Dévorent les palais et les temples brûlants ; Tantôt les ouragans, plus prompts que le tonnerre , D'un immense débris couvrent au loin la terre : Mais du monde tremblant ces horribles fléaux Des révolutions n'égalent pas les maux.
Au lieu de cette douce et puissante habitude, Qui de nos passions endort l'inquiétude ; Au lieu de ce respect, conseiller du devoir, Dont l'heureuse magie entoure le pouvoir ,
488 MALHEUR ET PiTIÉ.
D'un sénat oppresseur les lois usurpatrices
Gouvernent par la peur, régnent par les supplices.
Quelques abus font place à des malheurs plus grands ,
Et des débris d'un roi naissent mille tyrans.
La France, que le monde avec effroi contemple ,
En offre dans ses chefs Tépouvantable exemple.
De notre liberté despotiques amis ,
Où sont-ils , ces beaux jours qu'ils nous avaient promis.'
La misère est pour nous, et pour eux l'opulence ;
Sur la chute du trône élevant leur puissance ,
D'un front jadis rampant, ils affrontent les cieux.
Un moins hideux spectacle afiligerait les yeux
Si, changés tout à coup en d'informes ruines.
Les bois baissaient leur tête et levaient leurs racines.
Hélas ! depuis ce jour, si fécond en forfaits , Où le drime vainqueur vint s'asseoir sous le dais , Où le bonnet sanglant remplaça la couronne, De quels maux inouïs l'essaim nous environne ! Par ce premier malheur que de maux enfantés ! L'œil en pleurs, le sein nu, les bras ensanglantés, La France, qu'enviaient les nations voisines , Des ruines du monde accroissant ses ruines , De son corps gigantesque étale en vain l'orgueil , Assentblage hideux de victoire et de deuil. Ses biens de tous les maux renferment la semence ; Son calme est la fatigue, et non l'obéissance. Mais, hélas I des malheurs où l'Etat est plongé Le plus affreux n'est pas l'empire ravagé : Ses enfsoits dispersés aux quatre coins du monde. De toutes ses douleurs voilà la plus profonde. Doublement affligée , elle pleure en son cœur L'injustice des uns, des autres le malheur. Qu'il est dur de quitter, de perdre sa patrie ! Absents , elle est présente à notre âme attendrie :
Alors on se souvient de tout ce qu'on aima , Des sites enchanteurs dont Taspect nous charma , Des jeux de notre enfance, et même de ses peines.
Voyez le triste Hébreu , sur des rives lointaines , Lorsque emmené captif chez un peuple inhumain , A Taspect de TEuphrate il pleure le Jourdain. Ses temples, ses festins, les beaux jours de sa gloire, Reviennent tour à tour à sa triste mémoire ; Et les maux de Fexil et de Foppression Croissent au souvenir de sa chère Sion. Souvent en l'insultant, ses vainqueurs tyranniques Lui criaient : « Chantez-nous quelqu'un de ces cantiques Que vous chantiez aux jours de vos solennités. — Ah ! que demandez-vous à nos cœurs attristés? Comment chantërions-nous aux rives étrangères ? Répondaient-ils en pleurs. O berceau de nos pères! Notre chère SionJ si tu n^s pas toujours Et nos premiers regrets et nos derniers amours, Que nous restions sans voix; que nos langues séchées A nos palais brûlants demeurent attachées I Sion, unique objet de joie et de douleurs. Jusqu'au dernier soupir, Sion, chère à nos cœurs! Quoi ! ne verrons-nous plus les tombes paternelles, Tes temples, tes banquets , tes fêtes solennelles ? Ne pourrons-nous un jour, unis dans le saint lieu , Du retour de tes fils remercier ton Dieu ? »
Ainsi pleurait THébreu; mais du moins par ses frères II n'était point banni du séjour de ses pères. Ah ! combien du Fran<^ais le sort est plus cruel ! Chassé par des Français loin du sol paternel , Il fuit sous d'autres cieux ; et pour comble de peine,. De sa patrie ingrate il emporte la haine. O ciel ! à ce départ, que de pleurs, de regrets! Chacun quitte ses biens, ses travaux, ses projets :
L*uii, cent fois s*éloignant et reyenant encore,
Pleure, en fuyant, ses blés qui commençaient d'édore ;
L'autre , de ses jardins les bosquets enchantés ;
L'autre, ses jeunes ceps nouvellement plantés.
Avant d'avoir pressé dans la cuve fumante
De ses premiers raisins la vendange écumante.
A ses livres choisis l'autre fait ses adieux ;
L'autre baigne de pleurs son réduit studieux ;
Et, loin du lieu chéri, confident de ses veilles.
De sa muse exilée emporte les merveilles.
Bientôt d'affireux encans dispersent au hasard
Les che&-d'œuvre du goût, les prodiges de l'art.
Souvent pour un vil prix, pour un plus vil usage,
Aux mains de l'ignorance ils tombent en partage : «
Un Raphaël échoit au magister du lieu;
Racine d'un manant alimente le feu;
Kn piles sont vendus les Buffons, les Voltaires,
Leurs tomes isolés redemandent leurs frères;
£t, vengeant une fois Pelletier consolé ,
En cornets, à son tour. Despréaux est roulé ^
Le dieu du mal sourit à ces honteux ravages.
Mais que sont de nos arts ces hideux brigandages Près du viol affreux de la propriété ! O toi, premier appui de la société, .
Qui, seul des immortels restant au Capitole, Après le roi des dieux fus sa première idole , Dieu Terme ! que dis-tu de ces barbares lois* Qui, du premier contrat violant tous les droits , Et des usurpateurs consacrant Finjustice, Du pacte social renversent l'édifice ?
Vous, allez maintenant, complaisants possesseurs^ D'avance enrichissez vos heureux successeurs ; Appelez les brebis des nations lointaines ; Épurez par le choix les races indigènes :
Voilà pour quelles mains vous soignez vos troupeaux, Vous fécondez vos champs, vous plantez vos coteaux I Ah! contre leur injuste et triste jouissance Je n'irai point des lois invoquer la puissance. Viens ! ô tendre Pitié, viei^s ! pour toucher les cœurs J'ai besoin de ta voix, j'ai besoin de tes pleurs. Disons-leur : « Vous blessez les lois de la nature. Pouvez-vous être heureux quand l'équité murmure ? Maudits soient ces mortels, qui se font avec art Du malheur une proie, et des lois un poignard ! Barbares, remplissez vos celliers et vos granges : Vos guérets usurpés, vos coupables- vendanges Déposent contre vous. » Mais j*entends des flatteurs Démentir lâchement mes vers accusateurs.
« Tout est changé, dit-on ; et le pouvoir répare La longue iniquité d'un régime barbare. » Sans doute le Français, malheureux , dépouillé , Peut rentrer sur un sol de carnage souillé^ ; Peut errer sous les murs habités par ses pères. Voir ses blés moissonnés par des mains étragigères ; Et, par ses souvenirs déchiré de plus près, Joindre à tant d'autres maux le tourment des regrets. Ah ! quel exil affreux égale ce supplice ! La justice imparfaite est encor l'injustice. Oh ! si je vous contais tous les fléaux divers Dont ce vil brigandage a rempli l'univers , Ma voix dans votre cœur porterait l'épouvante. Te vous dirais : « Ces biens, qu'une loi révoltante Arracha par la force à leurs vrais possesseurs , Ont inondé la France et de sang et de pleurs, Ont séduit l'avarice, ont acheté les crimes , Sur les deux continents entassé les victimes , Soudoyé les bourreaux, engraissé les tyrans. Soulevé les sujets, divisé les parents,
Desséché le commerce , étouffé Findustrie , Et, par ses propres mains, égorgé la patrie. «
Ces tableaux font horreur... Et vous qui sans remords* Recevez des bourreaux la dépouille des morts, Avez-vous oublié cette touchante histoire Dont Virgile, en beaux vers, retraça la mémoire ? Au fils du vieux Priam un monstre , affamé d*or, Avait avec la vie arraché son trésor; Cent traits l'avaient percé. La forêt meurtrière Bientôt de verts rameaux ombragea sa poussière. Par le prince troyen sur la tombe penché, Un de ces arbrisseaux à peine est arraché. L'arbuste tout sanglant aussitôt répouvante : Sa main veut redoubler ; une voix gémissante Lui crie : « Épargne-moi, jeune et noble Troyen , Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mien. Pourquoi d'un attentat souiller des mains si pures .^ Viens- tu troubler ma cendre, rouvrir mes blessures ? Arrête !... » A ces accents, à ces cris douloureux Un saint effroi saisit le héros généreux : Il fuit ; et loin de lui sa main épouvantée Rejette avec horreur la tige ensanglantée. Et vous, de la Pitié repoussant les leçons, Vous poursuivez en paix vos barbares moissons; Et, parmi les cercueils, vos iniques enchères Se disputent des champs teints du sang de vos frères ! Ah ! cruels , osez-vous , engraissés de trépas , Moissonner sur la tombe ? Et ne craignez-vous pas Que vos gerbes, vos fleurs, de meurtres dégouttantes, i^e distillent du sang entre vos mains tremblantes ? Le cri de la nature est du moins écouté : Dans les temps du malheur la tendre parenté Des secours mutuels doit resserrer les chaînes ; Mettre en commun ses biens, ses larmes et ses peines.
Mais non : à Tintérét tout est sacriGé, Tout lien est rompu, tout devoir oublié. Aux besoins de l'exil le fils livre sa mère ; Le ôrère s'enrichit des dépouilles du frère. 0 honte ! le lion protège son enfant, Son amour le nourrit , sa fureur le défend ; Le tigre affreux lui-même écoute la nature, A sa famille horrible il porte sa pâture : Et, barbare héritier de ses enfants bannis. Le père sans horreur boit le sang de ses fils ! Lâches diffamateurs de la nature humaine , De votre dureté vous porterez la peine : Je flétrirai vos noms , hommes vils; et mes vers Iront de votre crime effrayer l'univers.
Mais c'est vous, rois du monde, oui, c'est vous qu'intéresse Le sort de ces proscrits. Cette brave noblesse. Ces prêtres, ces prélats dispersés en tout lieu, Souffirent , vous le savez, pour leur roi , pour leur Dieu. Vous leur devez un port au milieu de l'orage ; Et pour eux et pour vous honorez leur courage ; Celui dont le respect vous adresse sa voix , Aux jours de son bonheur, accueilli par les rois , Oublié dans ses maux , vous demeura fidèle ; Mais tous, n'en doutez point, n'ont pas le même zèle. Non, non : le temps n'est plus.où la soumission, D*un amour idolâtre heureuse illusion. Environnait le trône : une raison hardie , De ce vieil univers nouvelle maladie , Calcule ses devoirs et discute vos droits , Sous la pourpre avilie interroge les rois,
Désenchante Tesprit et paralyse Ta me ,
Du feu chevaleresque éteint la noble flamme,
De rétat social désordonné les rangs ;
Des grands et des petits, des amis, des parents ,
Des rois et des sujets brise Fantique chaîne.
Gardez- vous donc d'offrir la scandaleuse scène
De ces cœurs généreux punis d'aimer leurs rois -t.
L'avenir du présent se venge quelquefois.
Un £aiux amour de paix enfante les orages ,
Et la faute d'un jour pèse sur tous les âges.
Redoutez du moment le conseil mensonger :
Un excès de prudence est souvent un danger.
Des affronts faits aux siens, qu'il combat et qu'il aime.
Le Français, croyez-moi, s'indignerait lui-même.
Pour n'être point trahis, ne soyez point ingrats.
Et toi, tendre Pitié, parcours tous les États;
Va , parle ; et s'il eu est que la terreur arrête.
Dis-leur : « ?ï'espérez pas conjurer la tempête ;
Du monstre à votre tour vous sentirez les coups ,
Et leurs maux dédaignés retomberont sur vous. «
Laissez donc de l'effroi la molle complaisance :
Par votre courageuse et noble bienfaisance.
Obtenez des bons cœurs un généreux retour.
Et semez les bienfaits, pour recueillir l'amour.
Que d'autres des guerriers éternisent la gloire, Attellent la terreur au char de la victoire : Bien plus heureux celui qui chante Tamitié, La vertu généreuse , et surtout la Pitié !
O Virgile ! 6 mon maître , ô délices du monde ! Je reviens donc à toi. Dans ta muse féconde D'autres admireront le langage des dieux , Ta force, ta douceur, ton vers mélodieux ; Mais ce qui te rend cher aux âmes bienfaisantes Ah ! c'est de la Pitié tes peintures touchantes.
Eh! regardez Didon, larsqu^aux bords libyens
Un orage a poussé le héros des Troyens :
Pour la mieux préparer à plaindre sa misère,
Sous des traits empruntés TAmour, son jeune frère,
Le plus beau des enfants, le plus puissant des dieux,
A cette reine encor n*a pas lancé ses feux ;
Elle n'a pas encor, dans sa veille amoureuse.
Écouté du héros Fhistoire douloureuse ;
Mais déjà le malheur est sacré dans sa cour.
Et la Pitié chez elle a devancé FAraour.
« Venez, nobles bannis, leur dit-elle avec joie;
Garthage hospitalière est Tasile de Troie.
Le destin vous poursuit, c'est assez pour mon cœur :
Malheureuse , j'appris à plaindre le malheur. » Pour ces mêmes bannis, jouets d'un sort funeste ,
Qui ne connatt Taccueil du généreux Aceste ?
Bon roi, tendre parent, il n'a pas oublié
Que les chaînes du sang avec eux l'ont lié.
A peine il les a vus du haut de la colline ,
Vers eux à pas pressés le vieillard s'achemine ;
Ses trésors, son palais, ses ports leur sont ouverts;
Il gémit sur leurs maux, console letirs revers ,
Encourage leurs jeux, solennise leurs fêtes.
Sont-ils prêts à braver de nouvelles tempêtes ,
Du nectar de Sicile il emplit leurs vaisseaux.
Et ses regards longtemps les suivent sur les eaux.
Récits charmants, pourquoi n'êtes-vous que dés fables !
Mais Virgile exprimait des plaisirs véritables :
Ah ! sans doute il sentait ce qu'il chantait si bien.
Et dans le cœur d'Aceste il nous peignait le sien.
Et même entre ennemis, que son vers plein de charme Peint bien cette Pitié dont la voix les désarme ! Qui ne sait d'Ilion les terribles combats , Quand Achille aux Troyens envoyait le trépas.
Les poussait dans leurs camps, ou contre leurs murailles,
Écrasait leurs débris échappés aux batailles ?
On combattit dix ans; mais contre la Pitié
Que peut des nations la- longue inimitié ?
Avec peine échappé des coups de Polyphème,
Le Grec Achéménide, en sa misère extrême.
Arraché par la faim du fond de son rocher,
Voit le chef des Troyens, et tremble d'approcher.
Quelques tristes lambeaux , qu'attachent des épines.
Composent ses habits ; des glands et des racines
Alimentent ses jours; sur ses pieds chancelants ,
Maigre et pâle fantôme, il se traîne à pas lents;
Tout à coup il s'écrie : « Abrégez mon supplice,
0 Troyens ! vous voyez un compagnon d'Ulysse. Percez-moi de vos traits , plongez-moi dans les flots : Vous me devez la mort. » Le Troyen, à ces mots , S'émeut, verse des pleurs, le recueille avec joie;
Et la mer voit un Grec sur les vaisseaux de Troie ^ : . lant la Pitié touchante a de droits sur nos coHirs! Vous donc , de mon pays généreux bienfaiteurs , Acceptez mon encens! Qu'à travers cette scène De partis turbulents, de discorde et de haine , Avec un son plus tendre et des accents plus doux , Nos vœux reconnaissants arrivent jusqu'à vous !
Pontife des Liégeois , accepte mon hommage ^ ; Le plus près du volcan, tu défias l'orage :
1 es États sont bornés, et tes dons infinis.
La Haie, Anspach, Neuwied, sont peuplés de bannis. Salut , murs de Constance I et toi, daigne m'entendre, Waldeçk, homme éclairé, prince aimable, ami tendre ! Je ne te vis jamais : par l'estime dicté. Mon vers par tes faveurs n'est point décrédité ; Tu ne commandes point à de vastes provinces ; Mais mon cœur t'a choisi dans la foule des princes.
CHAMT iV. 497
Lorsque vingt nations dévoraient nos débris,
Dans un encan barbare achetés à bas prix ,
Leurs remparts se fermaient à la France exilée ;
L'humanité te vit, et sourit consolée.
D'autres ont des jardins, des palais somptueux ,
Le monde entier vient voir leurs parcs voluptueux ;
Mais des pas d'un Français Ton n'y voit pas l'empreinte :
On craindrait que ses maux n'en souillassent l'enceinte.
Ah ! ces jardins pompeux et ces vastes palais
Vaient-ils un des pleurs taris par tes bienfaits?
Tombez devant ce luxe, altières colonnades ;
Croulez, fiers chapiteaux, orgueilleuses arcades;
Et que le sol ingrat d'un ingrat possesseur
Soit sec comme ses yeux et dur comme son cœur !
Mais vous, soyez bénis, vous,, peuples magnanimes. Qui de nos oppresseurs réparâtes les crimes ! Toi, surtout, brave Anglais , libre ami de tes rois, Qui, mettant ton bonheur sous la garde des lois , Des partis dans ton seia vois expirer la rage , Ainsi que sur tes bords vient se brises l'orage l Ce ne sont plus ici ces asiles cruels^ Où des brigands, cachés à l'ombre des autels. Où l'assassin, souillé du sang de sa victime. Demandaient aux lieux saints l'impunité du crime. Contre le vil brigand et l'infâme assassin Albion au malheur ouvre aujourd'hui son sein. JÀ viennent respirer de leur longue souffrance. Ces dignes magistrats, oracles de la France; Là des guerriers fameux embrassent leurs rivaux Là ces ministres saints, échappés aux bourreaux, Protégés par la loi, gardent leur culte antique : Slon dans son exil chante le saint cantique ; Et Tune et l'autre église abjurent leurs combats, Et la fille à sa mère ouvre en pleurant les bras.
4tt8 MALHEUR ET PITIË.
Pour corriger eneor la fortune ennemie , Dq vénérable Oxford Fantique académie Multiplia pour vous ce volume divin 7 Que rhomm'e infortuné ne lit jamais en vain , Qui, du double évangile anden dépositaire , Nous transmit de la foi le culte héréditaire ; Vous montre un avenir ; feit , des palais du ciel. Dans vos huml^fes réduits descendre rÉtemel ; Console votre exil, charme votre souffrance. Nourrit la foi, l'amour, la câeste espérance, Présent plus précieux , et plus cher mille fois , Que les trésors du monde et les bienfaits des rois. Plus de rivalité, de haine , ni d'envie : Au banquet fraternel Albion nous convie ; Son sein s'ouvre pour tous, et ne distingue plus Les fils qu'elle adopta de ceux qu'elle a conçus. Telle une terre heureuse à tous les plants du monde Se montre hospitalière ; et sa sève féconde Nourrit des mêmes sucs l'arbre qu'elle enfanta Et le germe étranger que l'orage y porta. Poursuis , fière Albion , fais bénir ta puissance : Tous les honneurs unis forment ta gloire immense : Le monde tributaire entretient ton trésor ; Le Nord nourrit tes mâts, Tonde mûrit ton or; La France, avec ses vins, te verse l'allégresse ; Tes lois sont la raison, tes mœurs sont la sagesse, Tes femmes la beauté, leurs discours la candeur, Leur maiatien la décence, et leur teint la pudeur ; Tu joins les fruits des arts aux dons de la fortune , Le tonnerre de Mars au trident de Neptune. Tantôt, foulant aux pieds l'athée audacieux. C'est Minerve s'armant pour la cause des dieux ; Tantôt, fille des mers, belle, fraîche et féconde. C'est Vénus s'élevant de l'empire de l'onde.
Jouis , fière Albion ; mais, dans ta noble ardeur. Mets un frein à ta force, un terme à ta grandeur. Cartbage, attaquant Rome, expia cet outrage; Rome hâta sa chute en renversant Carthage. Les Indes, les deux mers, tout a subi ta loi : Il ne te reste plus qu'à triompher de toi.
Parmi les bienfaiteurs de ma triste patrie, Pourrais-je tk>ublier, terre que j'ai chérie , 0 malheureuse Suisse ! £h ! comment oublier Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier ? Non , non : je l'ai promis à l'aimable Glairesse* ; Beau lieu, qui nourrissais ma poétique ivresse ! J'ai juré sur tes monts, et je tiens mon serment. De payer mon hommage à ton site charmant. Amoureux des torrents , des bois, des précipices, Dans quel ravissement je goûtais leurs délices ! De leurs âpres hauteurs lentement descendu , Que j'aimais ce beau lac à mes pieds étendu. Ces bosquets de Saint-Pierre, île délicieuse , Qu'embellit de Rousseau la prose harmonieuse ^ \
0 bords infortunés ! en vain nos oppresseurs Nous ont de votre asile envié les douceurs ; Et menaçant de loin vos frêles républiques, Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques : Chacun de vos rochers cachait un malheureux.
Mais hélas I pour la France ils n'avaient que leurs voeux ; Des femmes, des enfants, des vieiUards et des prêtres , Que pouvaient-ils de plus, que prier pour leurs maîtres ?
Choisis, Muse, choisis tes plus nobles accents : Les héros de Condé te demandent des chants '<* ; Laisse de la Pitié le luth mélancolique ; Dis leur exil armé, leur malheur héroïque. Ce ne sont plus ici ces belliqueux essaims Dont les croisés en foule inondaient les lieux saints.
SCm MALHEUR ET PITIÉ.
Si leur nombre est moins grand , leur cause est aussi belle ;
De leur Dieu, de leurs rois ils ?engent la querelle.
Sparte, ne parle plus de tes trois cents guerriers :
Un seul de leurs comlNits égale tes lauriers.
Là la France exilée en armes vient se rendre;
Là, pour mieux s^élever, tous sont fiers de descendre ;
Tous dans un grade obscur n'en ont que plus d'éclat;
Tout soldat vaut un chef, plus d'un chef est soldat.
Les d'Hector, les d'Aymar, portent avec courage
Le poids du havre-sac et le fardeau de Tâge.
Leur zèle a pour la tente oublié leurs vaisseaux .
Ils servent sur la terre, ils régnaient sur les eaux ;
Là vit le feu sacré, l'amour de la patrie ,
Et de l'antique honneur la noble idolâtrie.
La France est dans leurs camps. Ainsi, delà les mers.
Loin de ce Capitole où se forgeaient leurs fers ,
Utique rassemblait, sous les lois d'un seul homme ,
La fleur de la patrie et le pur sang de Rome.
Angouléme, Berri, soutiennent leur grand nom.
Qu'on ne me vante plus ce triple Géryon
Dont trois âmes mouvaient la masse épouvantable.
J'aime à voir, surpassant les récits de la fable ,
Un même espoir mouvoir trois héros à la fois :
Gondé, Bourbon, Enghien, se font d^autres Rocrois;
Et, prodigues d'un sang chéri de la victoire,
Trois générations vont ensemble à la gloire.
Tel l'arbre aux pommes d'or, de la même liqueur.
Forme le fruit naissant , le fruit mù\ et la fleur. [ mes I
Eh ! quels transports nouveaux, quels moments pleins de chai -
Quand parut votre roi, votre compagnon d'armes ■ s
Quand, fort de votre amour, paré de son malheur ,
D'un regard, d'un sourire, il payait la valeur;
Distribuait ces mots où la bonté respire ,
Que le cœur seul entend, que le cœur seul inspire !
Tout, votre sang s*émut ; et ce sang glorieux Sollicitait rhonneur de couler sous ses yeux. Hélas! le sort jaloux peut vous être infidèle; Mais il reste une palme et plus rare et plus belle. Si Mars dans les combats trahit votre valeur, Eh bien , par la vertu subjuguez le malheur; Kt de tant de revers quand le poids vous opprime , Français, privés de tout, gardez du moins Testime. Si tous ne sont pas nés pour combattre en héros, Tous peuvent par leurs mceurs consacrer leur repos. Supportez vos défauts, entr'aidez vos misères; rTallez pas étaler aux terres étrangères De Tanimosité les scandaleux éclats :
On ne plaint pas longtemps ceux qu'on n*estime pas. Hélas ! plus d'un Français, dans ces temps d'infortune , Sourd aux plaintif accents de la mère commune. Se montra des Français l'implacable ennemi.
Tel ne fut pas ton cœur, toi, courageux ami >> De ceux que poursuivait la fortune inhumaine ! Toi, que chérit Bellone, ainsi que Melpomène, Qui, parant la vertu par d'aimables dehors. Joins la beauté de l'âme à la beauté du corps. Qu'on ne me vante plus le chantre de la Thraoe , Des tigres, des lions apprivoisant l'audace. Ton art, qui dans la Grèce aurait eu des autels , O Marin ! sut dompter des monstres plus cruels : Le désespoùr affreux, la hideuse indigence. Que de fois , au plaisir mêlant la bienfaisance. Stérile pour toi seul , ton talent généreux Mit son noble salaire aux mains des malheureux. Ainsi, par le concours de brillantes merveilles , Charmant le cœur, Fesprit, les yeux et les oreilles. On te vit, tour à tour^ vouer à nos malheurs Ta lyre et ton épée, et ton sang et tes pleurs.
Le concert de vertu, de grâce et de génie. Ah ! voilà ta plus belle et plus douce harmonie : Tel, beau, jeune et vainqueur, le dieu de THélicon Chantait, touchait sa lyre, et combattait Python.
Mais surtout des bienfaits usez avec noblesse : L*honneur est une fleur que peu de chose blesse. Gardez-vous d^ajouter à tant d'autres fléaux Le malheur bien plus grand de mériter vos maux. Armez d'un juste orgueil votre illustre infortune : La Pitié se retire alors qu'on l'importune. Faites plus : s'il se peut , ne devez rien qu'à vous ; Luttez contre le sort; que d'un regard jaloux , Même au sein du malheur, le luxe vous contemple : Déjà plus d'un banni vous en donne l'exemple. Combien l'Europe a vu d'illustres ouvriers S'exercer avec gloire aux plus humbles métiers ! La beauté, que jadis occupait sa parure. Pour d'autres que pour soi dessine une coiffure : I/une brode des fleurs, l'autre tresse un chapeau L'une tient la navette, et l'autre le pinceau. Le marquis sémillant au comptoir est tranquille; Plus d'un jeune guerrier tient le rabot d'Emile ; Le modeste atelier, au sortir du saint lieu. Reçoit avec respect le ministre de Dieu. Que dis-je ! ce poëme, où je peins vos misères , Doit le jour à des mains noblement mercenaires ; De son vêtement d'or un Caumont l'embellit '3, Et de son luxe heureux mon art s'enorgueillit.
Tairai-je ces mortels qui, las d'un long orage , Et de leur désespoir empruntant leur courage. Bien loin de cette Europe en proie aux factions , Loin des débris sanglants de tant de nations, Dans un autre univers portant leur industrie , Ont par un long adieu salué leur patrie >
Ah ! quand ces malheureux, doublement exilés
Vont chercher un asile en des bords reculés,
Sur eux, tendre Pitié, tu veilleras sans doute :
Pourvois à leurs besoins et dirige leur route ;
Sauve-les des écueils, des flots capricieux;
£t si des bords lointains présentent à leurs yeux
Quelque heureux coin de terre où des bois , une source ,
Offrent un doux hospice, arrête là leur course.
Là, profitant du ciel, du site et des hasards,
Qu'instruit par les besoins Fhomme invente les arts ;
Que puissent autour d'eux, dans un beau paysage ,
Les coteaux, les vallons , et les eaux et Fombrage,
Par quelque doux rapport, retracer à leurs yeux
De leur séjour natal Faspect délicieux!
Pour rendre, s*il se peut, leur triste exil moins rude ,
Que des enfants chéris charment leur solitude;
Que leur mère avec eux console leurs revers :
Avec ce doux éortége il n'est plus de déserts.
Un jour peut-être, un jour, sur ce lointain rivage,
Quelque banni viendra, suspendant son voyage ,
Chercher les pas de Fhomme; «t de leurs longs travaux.
Tous deux, en les contant, soulageront jps maux.
Et si c'est un Français, Dieu ! quelle douce ivresse
Que de transports de joie et de pleurs d'allégresse,
De récits commencés, suspendus et repris!
Ah , si de tels moments on sent partout le prix ,
Combien ils sont plus cbers si loin de sa patrie !
Telle je nourrissais ma douce rêverie ,
Lorsque de deux Français le sort miraculeux
M'apprend que le destin réalise mes vœux '4.
Craignant de son pays la discorde fatale. Un Français avait fui de sa terre natale ; Il l'aimait , et cent fois vers ces climats chéris. En partant , il tourna ses regards attendris.
Mais, pour mieux oublier leur misère profonde ,
Son cœur entre eux.et lui mit les goufi&es de l'onde.
11 partit , il courut , d'un regard curieux,
Reeonnidtre la terre, étudier les cieux.
De nombreux végétaux, dans sa course intrépide.
Avaient déjà grossi son portefeuille avide :
Il observait les vents, interrogeait les mers,
Leurs rives , leur reflux , et leurs courants divers.
Tantôt, de Focéan ramené sur la rive.
Le mercure captif, à sa vue attentive ,
Des monts, entre ses msôns, mesurait la hauteur,
Rt des vagues de Tair jugeait ta pesanteur ;
Tantôt, les monuments, les ruines antiques ,
Les animaux divers, sauvages, domestiques.
Les mœurs des nations, leur commerce , leurs lois,
De mille objets nouveaux lui présentaient le choix ;
Tantôt, quittant la plage, et revenant sur l'onde ,
Sa main tenait la montre , et l'aiguille, et la sonde ;
Kt la nature, et l'homme , et la terre , et les eaux ,
Variaient à ses yeux leurs mobiles tableaux.
Enfin il touche aux bords, où des peuples sauvages
De l'immense Amazone habitent les rivages :
Magnifique séjour, où des champs plus féconds ,
Des fleuves plus pompeux, de plus superbes monts ,
Dans toute sa grandeur étalent la nature.
Un jour que dans ces lieux il erre à l'aventure,
Tout à coup à ses yeux, par un heureux hasard ,
Se présente un chemin tracé des mains de l'art.
Il avance, étonné, sous des voûtes d'ombrage ;
Par degrés s'adoucit la nature sauvage ;
Déjà même un logis se présente à ses yeux ,
Qu'environne l'enclos d'un verger spacieux.
Il s'arrête enchanté. Tout à coup , ô merveille !
Les sons d'un chant français ont frappé son oreille.
Trois fois, plein de surprise, il écoute ; et trois fois
Â.rrive jusqu'à lui cette touchante voix.
Son cœur bat de plaisir, ses yeux versent des larmes :
Jamais accent humain n'eut pour lui tant de charmes.
« Des Français sont ici ! » s'écria-t-il soudain :
« Je verrai des Français ! » 11 dit, suit son chemin ;
fl approche , il arrive auprès d'un humble hospice ;
[1 entre, il aperçoit une blanche génisse ;
Une femme charmante^ assise à ses côtési
Exprimait de son lait les ruisseaux argentés ,
Avec un air de nymphe, un habit de bergère ,
Un maintien distingué sous sa robe légère;
Tout rétonne : du lis son teint a la fraîcheur.
Du lait qu'elle exprimait ses mains ont la blancheur.
Tous deux se sont fixés dans un profond silence;
Enfin, un double cri des deux côtés s'élance :
« Quoi ! c'est vous ! quoi! c'est vous ! Viens accours, cher ami ;
C'est notre cher Frémon! c'est lui-même, c'est lui! »
Le jeune époux accourt. Dieux! quels élans de joie!
Dans leurs embrassements tout leur cœur se déploie ,
Les pleurs que tous les deux l'un pour l'autre ont versés.
Et leur bonheur présent, et leurs malheurs passés ,
Sur ces bords éloignés leur rencontre imprévue ,
Tout accroît leur transport. Durant cette entrevue
Le vieux chien du logis , en des temps plus heureux
Leur compagnon de chasse et témoin de leurs jeiix,
Par des cris, par des. bonds, marquant son allégresse,-
Elevient de l'un à Pautre , et pleure de tendresse.
A peine à l'étranger, défaillant de langueur.
Un modeste repas eut rendu sa vigueur ,
Aux bras de son ami tout à coup il s'élance :
« Cher ami, satisfais à mon impatience ;
Conte-moi ton départ, ton exil, ton bonheur;
Oui, je veux tout savoir, tout entendre : mon cœur
Déjà YoIe au-devant des récits que j*implore.
Ah ! mon plus grand bonheur est de te voir encore ,
Le plus grand de mes maux, de douter de ton sort ! »
— 1 Tu veux savoir le mien; aqnî, je suis au port.
Vois ces riches coteaux, cette belle campagne,
Ce fruit de nos amours , ma fidèle compagne ;
Le hasard fortuné qui t'amène en ces lieux !
Cher ami, puis-je assez remercier les dieux !
Mais, puisque sur mon sort, sur tout ce qui me touche,
Tu veux que l'amitié s'explique par ma bouche.
Je raconterai tout. Quand la mort, la terreur.
Eurent changé la France en théâtre d'horreur.
Ces spectacles sanglants fatiguèrent mon âme.
Avec peine échappé de ce séjour infâme.
Je partis. Ces beaux lieux, empire du soleil.
Ces monts majestueux, ce ciel pur et vermeil,
Ces fleuves, à grand bruit précipitant leurs ondes ;
Le sol luxuriant de ces plaines fécondes ,
Dès longtemps m'enflammaient du désir curieux
De voir, de parcourir, d'interroger ces lieux.
Un vaisseau m'apporta sur cet heureux rivage ;
L'accueil hospitalier d'un simple et bon sauvage
Keleva mon espoir ; et tandis qu'à Paris
Des brigands policés dévoraient mes débris,
L'ignorante bonté vint soulager mes peines.
Cependant je voulus, dans ces fertiles plaines ,
Comme aux champs paternels fortuné possesseur.
De la propriété connaître la douceur.
Le fameux Robinson revint à ma mémoire;
Son roman fut mon sort, sa fable mon histoire :
Que ne peut, en effet, le travail excité
Par l'aiguillon pressant de la nécessité !
Des instruments des arts j'étudiai l'usage ;
Moi-même par degrés j'en fis l'apprentissage;
CHANÏ IV. W7
Je plantai mon jardin, je bâtis ma maison;
Des moissons, des labours, je connus la saison ;
L'air libre du vallon, Tabri de la montagne.
M'offrirent vingt climats dans la même campagne.
Des plantes avec nous avaient passé les mers :
Ce sol connut les fruits de deux mondes divers,
Le nectar de Bordeaux, la figue de Provence ;
Ëtdans un sol étroit je parcourais la France.
Trop faible illusion ! A mes champs paternels ,
Hélas ! aurais-je fait des adieux étemels ?
Mais enfin dans ces bois les passions se taisent ;
De nos troubles passés les tumultes s'apaisent.
Le travail en ces lieux est mon premier trésor :
Les plaisirs du travail manquaient à Tâge d'or.
J'en hais l'oisiveté, j'en aime l'innocence.
Tout seconde mçs soins; des troubles de la France
Victime, ainsi que nous, ce bon vieux serviteur.
Laboureur comme moi , comme moi constructeur.
N'a connu qu'en ces lieux l'égalité première.
Nous sommes journaliers ; mon épouse est fermière.
Le laitage du soir et celui du matin
Nous paraissent plus doux, présentés par sa main.
Les vrais plaisirs sont ceux que l'on doit à soi-même ,
Et les fruits les plus doux sont les fruits que l'on sème.
Quelquefois revenus à nos premiers plaisirs.
Des arts plus élégants amusent nos loisirs.
Le dieu maçon dans Troie et berger chez Admète
Ne tenait pas toujours l'éqùerre et la houlette :
Souvent dans son exil , comme au séjour des dieux.
Ses doigts divins touchaient son luth mélodieux.
Nous avons imité cet exilé céleste :
Les arts charment souvent notre labeur agreste;
La harpe, les crayons reviennent, chaque soir.
Remplacer le marteau, la bêche et l'arrosoir ;
£t notre douce vie , en délices féconde, Aux goûts des temps polis joint ceux du {Nremier monde. Tel est mon sort. Un bien manquait à mes désirs ; Viens en les partageant achever mes plaisks. /
Qu'une seconde fois le bonheur nous rassemble ; Nous vécâmes heureux , eh bien ! mourons ensemble. »
Comme il disait ces mots , ce sauvage ingénu Que par des bienfaits seuls son hôte avait connu Avec un air mêlé de candeur et d'audace. Entre, tenant en main les tributs de sa chasse ; Il les jette, et repart : « Cher ami, tu le vois ; La bonté simple et franche habite dans ces bois. Oh ! ce n'est qu'à Paris que sont les vrais sauvages ! Consens donc d'être heureux sur ces heureux rivages. »
Il dit : sa femme en pleurs seconde ce discours; Tous trois dans ces beaux lieux coulent encor leurs jours ; Et des arts et des champs l'agréable culture Pour eux d'un double charme embellit la nature. Et vous qu'un faible espoir retient près du séjour Où vivaient nos aïeux, où nous vîmes le jour, Je retourne vers vous. Que votre impatience N'affronte pas encor le chaos de la France ! Vous confier trop tôt à ce ciel orageux Ne serait qu'imprudent, et non pas courageux. Un démon désastreux plane encor sur vos têtes. Attendez que les dieux aient calmé les tempêtes, Alors vos reverrez l'asile paternel ; Mais ce bienfait encor cache un piège cruel. Tel que le basilic, de sa prunelle ardente , Fixe, attire, et saisit sa proie obéissante , De mon triste pays le prestige assassin Pour dévorer ses fils les appelle en son sein ; Ou, telle que Charybde, en ses grottes profondes, Engloutit tour à tour et rechasse les ondes,
La France impitoyable, en ses horribles flancs ,
Attire tour à tour et vomit ses enfants.
£h ! comptez-vous pour rien ce cfue la gloire ordonne ?
L'honneur est-il muet ? Ah ! sans doute on pardonne
Au besoin affamé, qui parmi les tombeaux
S'en va , pâle et tremblant , saisir quelques lambeaux.
Mais loin ces vils mortels qui, parlant de courage,
Vont les mains pleines d'or mendier Fesclavage ,
£t veulent recueillir , dans leur lâche bonheur,
Les profits de la honte et le prix de l'honneur !
Ainsi, jeté moi-même aux rives étrangères, Je chantais la Pitié, je peignais nos misères. Souris à mes accents , ô prince généreux ^^ A qui je dus ma gloire en des temps plus heureux ! Toi l'âme de mes chants, mon appui tutélaire , Qu'adore le Français et que l'Anglais révère ; Toi dont le cœur loyal à nos yeux attendris ' Fait briller un rayon du plus grand des Henris ; Qui, sûr de notre amour, as conquis notre estime : Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime, Modèle de la grâce, exemple de l'honneur t Tu t'en souviens peut-être : aux jours de mon bonheur Je chantai tes bienfaits; et quand la tyrannie Nous faisait de son JQjig subir l'ignominie , J'en atteste le ciel, dans ces moments d'effroi, Je m'oubliais moi-même et volais près de toi. Oui : d'autres lieux en vain bénissaient ta présence, Le doux ressouvenir ne connaît point Tabsence. Au milieu de l'exil et de l'adversité.
Toujours tu fus présent à ma fidélité.
Ainsi l'adorateur du grand astre du monde. Quand le ciel s'obscurcit, quand la tempête gronde, Par la pensée encore accompagne son cours ; Le suit sous son nuage , et Fadore toujours.
Mais que dis-je? au milieu des malheurs de l*empire, Un rayon de bonheur vient du moins te sourire. Par les nœuds de l'hymen ton œil voit réunis La (111e de ton frère et ton auguste fils. C'est Tespoir de FÉtat : leur union féconde Doit des appuis au trône et des héros au monde. O couple vertueux ! ô fortunés époux ! Si longtemps séparés, que votre sort est doux ! Tels deux jeunes ruisseaux, nés de la même source, Après de longs détours se joignent dans leur course ; Et dans le même lit, sous les mêmes berceaux , Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. A leur hymen heureux les oiseaux applaudissent, Autour naissent les fleurs, et les troupeaux bondissent , Kt de leurs flots unis le cours délicieux Fertilise la terre et répète les cieux.
C'est ton heureux pays qui vit former leurs chaînes Toi qui du Nord charmé viens'de saisir les rênes. Jeune et digne héritier de l'empire des czars '^ ! Sur toi le monde entier a fixé ses regards. Quels prodiges nouveaux vont signaler ta course ! Tel que Tastre du Nord, le char brillant de l'ourse, Toujours visible aux yeux dans ton climat glacé. Comme un phare éternel par les dieux fut placé. Ton regard vigilant, du fond du pôle arctique. Sans cesse éclairera l'horizon politique. Ta sagesse saura combien est dangereux Le succès corrupteur des attentats heureux. Oui, tu protégeras ce prince déplorable , Que relève à tes yeux une chute honorable; Qui d'un œil paternel pleurant des fils ingrats. L'olive dans la main , en vain leur tend les bras. Quel malheur plus touchant ! quelle cause plus juste Réclament le secours de ta puissance auguste!
CHANT IV. Sl^
Souviens-toi de ton nom : Alexandre autrefois Fit monter un vieillard sur Je trône desrois. Sur le front de Louis tu mettras la couronne : Le sceptre le plus beau, c'est celui que Ton donne.