‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 24 sur 90 · QU'IL EXISTE · texte numérisé non relu

QU'IL EXISTE

Il me reste beaucoup d'autres choses à examiner touchant le* attributs de Dieu et touchant ma propre nature, c'est-à-dirt celle de mon esprit; mais j'en reprendrai peut-être une autre UÂh la recherche. Mainlcnaot, après avoir remarqué ce qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à la connoissance de la vérité, ce que j'ai principalement à faire est d'essayer de sortir et me débarrasser de tous les doutes où je suis tombé ces jours passés, et de voir si l'on ne peut rien connoître de certain Uiuchanl les choses matérielles. Mais, avant que j'examine s'il y a de telles ctioaes lui ensUnt hors de moi, je dois considérer Uum idéei

en tant qu'elles sont en ma pensée, et Toir quelles sont celles qui soni distinctes, et quelles sont celles qui sont confuses.

En premier lieu, j'imagine distinctement cette quantité que les philosophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien l'extension de longueur, largeur et profondeur, qui est en cette quantité, ou plutOt en la chose à qui on l'attribue. De plus, je puis nombrer en elle plusieurs diverses parties, et attribuer à chacune de ces parties tontes sortes de grandeurs, de figures, de situations et de mouvements; et, enfin, je puis assigner à chacun de ces mouvements toutes sortes de durées. Et je ne connois pas seulement ces choses avec distinction lorsque je les considère ainsi en général; mais aussi, pour peu que j'y applique mon attention, je viens à connoître une infinité de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements, et autres choses semblables, dont la vérité se fait paroître avec tant d'évidence et s'accorde si bien avec ma nature, que lorsque je commence à les découvrir il ne me semble pas que j'apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouviens de ce que je savois déjà auparavant; c'est-à-dire que j'aperçois des choses qui étoient déjà dans mon esprit, quoique je n'eusse pas encore tourné ma pensée vers elles. Et ce que je trouve ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi une infinité d'idées de certaines choses qui ne peuvent pas être estimées un pur néant, quoique peut-être elles n'aient aucune existence hors de ma pensée, et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit en ma liberté de les penser ou de ne les penser pas, mais qui ont leurs vraies et immuables natures. Gomme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle, encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette ligure, laquelle est immuable et étemelle, que je n'ai point inventée et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit; comme il paroU, de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés d« ee triangle, à savoir que ses trois angles sont égaux à deui

,20 IIÉDIIATION CINOUIBU»

A •.. „... le Dlus "grand angle est soutenu par le plus granâ S M.ut sïmblïïes, Usuelles n.ainteuant. soit que ,e cité. «»»"''** f"""' ' ob très^lairement et très^videmle yeuille ou non, je reconnois ire auparavant en

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r^'Snt^Ue iTvties. puisque ie .es conçois dai^ certes, <»»"'«'» ^ue chose, et non pas un put

T: ' nT rtÏÏvident L tout ce qui est vrai est quelnéant; car i «t t"*^™^ ^^ ,„ose .vec l'être ; et j'ai que chose, la vénU émi une ,M ^^ ^^^^^^^ ^^

déjà amplement démontre ci-dessus que ielnais c.»— et f^tin« - --^^^^^ J^,, je ne l'eusse pas dé-no"''*' ~;,^,,^, ^ ,^ estimer vr«es est telle que je ne me ^»^^^^*7^^''71«„etement; et je pendant que je les -n^'-'»^'";'^ l,,, encor. fortement „,c res«,uviens que lors ««*"«» ,„ „„„bre des plus

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Or, maintenant, s., de cda jeul que J P ^ .^

pensée lidée de qudq.ie chose. .1 »«"/"" J j,^ ehosc

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et une preuve dtaiwstraUve ne i c'esU-dire

Uin que je ne trouve pas moins en moi ^ , Vicîée d'un Atre souveraiiiMiint parfim <!«• ce»»« 1

MEDITATION CINQUIEME I2f

figtirc mi de quelque nombre que ce soit : et je ne connois pas moins clairement et distinctement qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature, que je connois que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque nombre appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre ; et, partant, encore que tout ce que j'ai ccnclu dans les Méditations précédentes ne se trouvât point véritable, Texislence de Dieu devroit passer en mon esprit au moins pour aussi certaine que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités mathématiques qui ne regardent que les nombres et les figures, bien qu'à la vérité cela ne paroisse pas d'abord entièrement mtnif.'ste, mais semble avoir quelque apparence de sophisme. Car, «yant accoutumé dans toutes les autres choses de faire distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins, lorsque J'y pense avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou Inen d« l'idée d une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu, c'est-à-dire un être souverainement parfait, auquel manque l'existence, c'està-dire auquel manque quelque perfection, que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.

Mais encore qu'en eflet je ne puisse pas conceToir un Dieu sans existence, non plus qu'une montagne sans vallée, toutefois, comme de cela seul que je conçois une montagne avec une vallée il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de même aussi, quoique je conçoive Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas, ce me semble, pour cela, que Dieu existe : car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses ; et comme il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore qu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrois peutêtre attribuer l'existence à Dieu, encore qu'il n'y eût aucun

1}} HÉDITATION CINOtJlKMÏ

,«,u qui existât. Tant s'en faut ; c'est ici qu'il ï « un sophisme SLrapparenc. de cette objection • - ;-.^;j ; p«is concevoir «ne montagne sans une «Hé .>e s nsuU p« nn'il V ait an monde aucune montagne m aucune vallée, maii uiL::; .«« .a montagne et la vallée soit qu'il , en aU^ ^^ auMl n'v en ait point, sont inséparables l'une de I autre , au lieu ; e'c:,. seul que je ne puis concevoir Dieu que cjm. existant il s'ensnit que l'existence est inséparable de Un, et, nlrtam ' qu'il existe véritablement. Non que ma pensée pmsse aire 1 cela soit, ou qu'elle impose aux choses aucune néce.- " r. s, au contraire, la nécessité qui est en la c ose même ?i-3e la nécessité de l'existence de Dieu, me dé.ermme à vl cet pensée : car il n'est pas en ma liberté de concevo; rDirsa'ns existence, c'est-à-dire «n être --— -^ parfdt sans une souveraine perfection comme .1 mest hbre l'imauiner un cheval sans ailes ou tvec des ailes. *' Et ïôn ne doit pas aussi dire ici qu'il est M. venté néc«- Jrt que j'avoue que Dieu existe, .près que j'a. supposé qu i Cdrtoutes «.rtL. de perfections, pui«,ue l'ex.stenco en es, r^Wts que ma première supposition n'étoU pas nto>^.re^ „ l'plus qu'il n'est point nécessaire de penser que U.uU« 1- ^11 de quatre cMés se peuvent inscrire dans le cercle, mai. r Cplnt que j'aie cette pensée, je suis contramt d'avouer que le rLbe , peut être inscrit, puisque c'est «ne figure d^ £e côtés, e aTnsi je serai contraint d'avouer une chose C On .:e doit point, dis-je, alléguer cela : car encore ,ud ne soit pas nécessaire que je tombe jamats dans aucune pensé. ; Dieu néanmoins, toutes les fois qu'il m'arriv. de pen«,r un Être premier et souverain, et de tirer, pour ams. d. e, son l dée du tLr de mon esprit, il est nécessaire que ,e lu. a tnb loutes sortes de perfections, quoique j. ne vienne p«. à e aombrer toutes et à appliquer mon attention sur chacune d el "n particulier. Kt cette nécessité est suffisante pour fa.re qu par après (Mtét que je viens à reconnoltre que 1 existence es un. ^rWcm J.' conclu, fort bien ,u. .et Êtr. p«mi.r .

l'AftT)lTAT10N OlNOOiBME IM

louverain existe, de même qu'il n'est pas nécessaire que jluagine jamais aucun triangle; mais toutes les fois que je yeux considérer une figure rectiligne composée seulement de trois angles, il est absolument nécessaire que je lui attribue toutes les choses qui servent à conclure que ces trois angles ne sont pas plus grands que deux droits, encore que peut-être je ne considère pas alors cela en particulier. Mais quand j'examine quelles figures sont capables d*être inscrites dans le cercle, il n'est en aucune façon nécessaire que je pense que toutes les figures de quatre côtés sont de ce nombre ; au contraire, je ne puis pu même feindre que cela soit tant que je ne voudrai rien recevoir en ma pensée que ce que je pourrai concevoir clairement et distinctement. Et par conséquent il y a une grande différence entre les fausses suppositions, comme est celle-ci, et les véritables idées qui sont nées avec moi, dont la première et principale est celle de Dieu. Car en effet je reconnois en plu.sieuri! façons que cette idée n'est point quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant seulement de ma pensée, mais que c'est l'image d'une vraie et immuable nature : premièrement^ à cause que je ne saurais concevoir autre chose que Dieu seul à l'essence de laquelle l'existence appartienne avec nécessité ; puis aussi, pour ce qu'il ne m'est pas possible de concevoir deux ou plusieurs dieux tels que lui ; et, posé qu'il y en ait un maintenant qui existe, je vois clairement qu'il est nécessaire qu'il ait été auparavant de toute éternité, et qu'il soit éternellement à l'avenir; et enfin, perce que je conçois plusieurs autres choses en Dieu où je ne puis rien diminuer ni changer.

Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là : qu'il n'y a que les choses que je conçois clairement et distinctement qui aient la force de me persuader entièrement. Et quoique entre les choses que je conçois de cette sorte il y en ait à la vérité quelques-unes manifestement connues d'un chacun, et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à ceux qui les considèrent de plus près et qui les examinent plus exactement^ toutefois, après qu'ellei sont une

,^ MÉDITATION CINOUIÎ^ME

V>,s déconwtes, elles ne sont pas estimées moins certaines les «es que les autres. Comme, par exemple, en tout tnangle rec- ,ncic encore qu'il ne paroisse pas d'abord si facilement que le mné de la base est é?al aux carrés de- deux aulie^ côtés, comme a est évident que cette base est opposée an plus f^rand angle, néanmoins, dopuis que cela a été une fois reconnu, on eti tutint persuadé de la vérité de l'un que de l'autre. Lt pour ce qui est de Dien, certes, si mon esprit n'étoit prévenu d'aucuns préju- Rés, et que ma pensée ne se trouvât point divertie par la pré- Lce continuelle des images des choses sensibles, il n'y auroit aucunes cboses que je connasis plus t6t ni plus facilement que hii Car y a-l-il rien de soi plus clair et plus manifeste que de pen« ser qu^il y a un Dieu, c'est^-dire un être souverain et parfait, en ridée duquel seul l'existence nécessaire ou éternelle est comprise, et par conséquent qui existe? Et quoique, pour bien concevoir celte vérité, fai eu besoin dune grande application d'esprit, tou-- Ws à présent je ne m'en tiens pas seulement aussi assuré que ivr tout ce qui me semble le plus certain ; mais outre cela, je remarque que la certitude de U»ules les autres choses en dépend si abiolument, que sans cette connoissance il est imposs'ble de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.

Car encore que je sois d'une telle nature que, dès aussitôt que ie comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement je ne puis m'emp^cher de la croire vraie, néanmoins, parce que je suis aussi d une telle nature que je ne puis pas avoir resprit continuellement attaché à une même clmsc, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie lorsque ie cesse de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger telle il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent à mii, lesquelles me fcroient aisé.nent changer d'opinion si j'ignorois qu'il y eût un Dieu; et ainsi je n'auro.s jamais une vraie et certaine science d'aucune dum que ce soit, «ais seulement de vagues et inconstantes (^pin'ons. Comme, par exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, )e coimoi^ évidemment, moi qui suU un peu versé dans ii

MEDITATIOK CIKWUIEME 125

géométrie, que ses trois angles sont égaux à deux droits, et ii lie m'est pas possible de ne le point croire pendant que j'applique ma pensée à sa démonstration ; mais aussitôt que je l'en détourne, encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement comprise, toutefois il se peut faire aiaément que je doute de sa vérité, si j'ignore qu'il y ait un Dieu ; car je puis me persuader d'avoir été fait tel par la nature que je me puisse aisément iromper, TAn^è Jits» les choses que ;e crois comprendre avec le plus d'évidence et de cerutuae; vu principalenieut que je me reasouviens d'avoir souvent estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles par après d'autres raisons m'ont porté à juger absolument fausses.

Mais, après avoir reconnu qu'il y a un Dieu, pour ce qu'en même temps j'ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui et qu'il n'est point trompeur, et qu'en suite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairement et distinctement ne peut manquer d'être vrai : encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable, pourvu seulement que je me ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement compris, on ne peut apporter aucune raison contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute; et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois démontrées, comme aux vérités de la géométrie et autres semblables : car qu'est-ce que l'on me peut objecter pour m'obliger à les révoquer en doute ? Sera-ce que ma nature est telle que je luis fort sujet à me méprendre î Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connois clairement les raibons. Sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoup de choses ^ur vraies et pour certaines, que j'ai reconnues par après être ÀuHei? Mais je n'avois connu clairement ni diitinctement aucune de ces choses-là ; et, ne sachant point encore cette règle mr laquelle je m'assure de la vérité, j'avois été porté à les croire par des raisons que j'ai reconnues depuis être moins forte que je ne me les étoîs pour lor^^ imaginées Que me poam<

kÊtiîAtlON StlIÈMÈ

ni

i] i ii

MÉDlTàTlO» 81IIEMIÎ l^ donc objecter davantage? Sera-ce que peuUlre je aors (comme je me l'étois moi-même objecté ci-devant), ou bien que toutes les ^lensées que j'ai mainlenant ne sont pas plus mies que les rêveries que nous imaginons étant endoru.is? Mais quand bien même je dormirois, tout ce qui se présente i mon esprit avec évidence est absolument vériUble.

Et ainsi je reconnois très-clairement que la certitude et la vérité de toute science dépend de la seule connoissance du vrai Dieu : en sorte qu'avant que je le connusse je ne pouvois :avoir parfaiteuient aucune autre chose. Et à présent que je le connois, j'ai le moyen d'acquérir une science parfaite touchant une infinité de choses, non-seulement de celles qui sont en lui, ffmis aussi de celles qui appartiennent à la nature corporelle en Unt qu'elle peut servir d'obj. t aux démonstrations des géonietrea, lesquels n'ont point d'égard à son existence.

DE LEXIWENCE DES CHOSES MATÉRIELLES ET DE LA RULLI DlSIlKCnON QDl EW ENTRE LAME ET LE COHFS DE L'UOMME

Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner s'il y t des clio- «s matérielles : et, certes, au moins sais-je déjà quHl y en peut itoir en Unt qu'on les considère comme l'objet des démonstraaons de géométrie, vu que de ceUe façon je les conçois fort clairement et fort distinctement. Car il n'y a point de doute nue Dieu n'ait la puissance de produire toutes les choses que je suis capable de concevoir avec distinction ; et je n'ai jamais juge quU lui fût impossible de faire quelque chose, que par cela seul que je trouvois de la contradiction à U pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer qui «rt tn moi, et de laquelle je fois par expéricnct que je »• •« Wnque je m ap-

plique à la considération det choses matérielles, est capable de me persuader leur existence : car quand je considère attentivement ce que c'est que l'imagination, je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une certaine application de la faculté qui connoU au corps qui lui est intimement présent, et partant qui existe.

Et pour rendre c^la très-manifeste, je remarque premièrement la différence qui est entre l'imagination et la pure intellection ou conception. Par exemple, lorsque j'imagine un triangle, non-seulement je conçois que c'est une figure composée de trois lignes, mais avec cela j'envisage ces trois ligues comme présentes par la force et rappUcation intérieure de mon esprit ; et c'est proprement ce que j'appelle imaginer. Que si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu'un triangle est une Ggure composée de trois côtés seulement; mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un chiliogone comme je fais les trois d'un triangle, ni pour ainsi dire les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la coutume que j'ai de me servir toujours de mon imagination lorsque je pense aux choses corporelles, il arrive qu'en concevant un chiliogone je me représente confusément quelque figure, toutefois il est très-évident que cette figure n'est point un chihogone, puisqu'elle ne diflère nullement de celle que je me représenterois si je pensois à un myriogone ou à quelque autre figure de beaucoup de côtés, et qu'elle ne sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence du chihogone d'avec les autres polygones. Que s'il est question de considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis concevoir sa Bgure, aussi bien que celle d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination; mais je la puis aussi imaginer en appliquant l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire ou à l'espace qu'ils renferment. Ainsi je connois clairement que j'ai besoin d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point pour concevoir ou pour «ntendre; et cette particulière contention

128 MÉDITATION SIIIKMM

d'esprit montre évidemment la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure. Je remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui est en moi, en tant qu'elle diffère de la puissance de concevoir, n'est en aucune façon nécessaire à ma nature ou à mon essence, c'est-à-dire à Tessenci de mon esprit/ car, encore que je ne l'eusse point, il est sam doute que je demeurerois toujours le même que je suis main tenant : d'où il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépeno de quelque chose qui diffère de mon esprit. Et je conçois facilement que si quelque corps existe auquel mon esprit soit tellement conjoint et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer quand il lui plaît, il se peut faire que par ce moyen il imagine les cboiflt corporelles : en sorte que cette façon de penser diffère seulement de la pure intellection en ce que l'esprit en concennt se tourne en quelque façon vers soi-même, et considère quelqu'une des idées qu'il a en soi; mais en imaginant il se tourne vers le corps et considère en lui quelque chose de conforme à ridée qu'il a lui-même formée ou qu'il a reçue par les lens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination i>e peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps; et parce que je ne puis rencontrer aucune autre voie pour expliquer comment elle se fait, je conjecture de là probablement qu'il y en a; mais ce n'est que probablement; et quoique j'examine soigneusement toutes choses, jo ne trouve pas néanmoins que, de cette idée distincte de la nature corporelle que j'ai en mon imagination, je puisse tirer aucun argument qui conclue avec nécessité l'existence de quelque corps.

Or, j'ai accoutumé d'imaginer beaucoup d'autres choses outre cette nature corporelle qui est l'objet de la géométrie, ^ savoir, les couleurs, les sons, les saveurs, la douceur et autrechoses semblables, quoique uioins distinctement; et d'autan\ que j'aperçois beaucoup mieux ces choses-là par les sens, par ^'entremise desquels et de la mémoire elles semblent être parvenues jusqu'à mon imagination, je crois que, pour les exaig}'}Mr plus commodément, il est à propos que j'examine eo

^téme temps ce que c'est que sentir, et que je voie si de ces idées que je recuis en mon esprit par cette façon de penser qa« j'appelle sentir, je ne pourrai point tirer quelque preuve cer taine de l'existence des choses corporelles. *"

Kt, premièrement, je rappellerai en ma mémoire quelles sont les choses que j'ai ci-devant tenues pour vraies, comme les ayant reçues par les sens, et sur quels fondements ma créance étoit appuyée ; après, j'examinerai les raisons qui m'ont obligé depuis à les révoquer en doute; et, enfin, je considérerai ce que j'en dois maintenant croire.

Premièrement donc, j'ai senti que j'avois une tête, des mains, des pieds, et tous les autres membres dont est composé ce corps que je considérois comme une partie de moi-même ou peut-être aussi comme le tout ; de plus, j'ai senti que ce corps étoit placé entre beaucoup d'autres, desquels il étoit capable de recevoir diverses commodités et incommodités; et je remarquois ces commodités par un certain sentiment de plaisir ou de volupté, et ces incommodités par un sentiment de douleur. Et, outre ce plaisir et cette douleur, je ressentois aussi en moi la faim, la soif et d'autres semblables appétits, comme aussi de certainei inclinations corporelles vers la joie, la tristesse, la colère, et autres semblables passions. Et au dehors, outre l'extension, les figures, les mouvements des corps, je remarquois en eux de la dureté, de la chaleur, et toutes les autres qualités qui tombent sous Tattouchement; de plus, j'y remarquois de la lumière, des couleurs, des odeurs, des saveurs et des sons, dont la variété me donnoit moyen de distinguer le ciel, la terre, la mer, et généralement tous les autres corps les uns d'avec les autres. Et certes, considérant les idées de toutes ces qualités qui se présentoient à ma pensée, et lesquelles seules je sentois proprement et immédiatement, ce n'étoit pas sans raison que je croyois sentir des choses entièrement différenles de ma pensée, à savoir, des corps d'où procédoient ces idées : car j*expérimentois qu'elles se présentoient à elles sans que mon consentement y fût requis, en lorte que jo ne pouvois sentir aucun cbjet» quelq;ie volonté que

If

il i

j'en eusse, s1l ne se trouvoit présent à l'organe d'un de mei. sens ; et il n'étoil nullenient en mon pouvoir de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvoit présent. Et parce que les idées que je recevois par les sens étoient beaucoup plus vives, plus expresses, et même à leur façon plus distinctes qu'aucunes de celles que je pouvois feindre de moi-même en méditant, ou bien que je irouvois imprimées en ma mémoire, il scmbloit qu'elles ne pouvoient procéder de mon esprit; de façon quil était nécessaire qu'elles fussent causées en moi par quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant aucune connoissance, sinon celles que me donnoient ces mêmes idées, il ne pouvoit venir autre chose en l'esprit sinon que ces choses-là étoient semblables aux idées qu'elles causoient. Et pour ce que je me ressouvenois aussi que je m'étois plutôt servi des sens que de ma raison, et que je reconnoissois que les idées que je formols de moi-même n'étoient pas si expresses que celles que je recevois par les sens, et même qu'elles étoient le plus souvent composées des parties de cellesci, je me persuadois aisément que je n'avois aucune idée dans mon esprit qui n'eût passé auparavant par mes sens. Ce n'étoil pas aussi sans quelque raison que je croyois que ce corps, lequel fu un certain droit particulier j'appelois mien, m'appartenoit plus proprement et plus étroitement que pas un autre ; car, en effet, je n'en pouvois jamais être séparé comme des autres corps : je ressenlois en lui et pour lui tous mes appétits et toutes mes affections, et enfin j'élois touché des sentiments de plaisir et de douleur en ses parties, et non pas en celles des autres corps qui en sont séparés. Mais quand j'examinois pourquoi de ce je i:e sais quel sentiment de douleur suit la tristesse en l'esprit, et du sentiment de plaisir naît la joie, ou bien pourquoi ce je ne sais quelle émotion de l'estomac, que j'appelle faim, nous fait avoir envie de manger, et la sécheresse du gosier nous fait avoir envie de boire, et ainsi du reste, je n'en pouvois rendre aucune raison, sinon que La nature me l'enseignoit de la sorte ; car il u'y a certes aucune affinité ni aucun rapport, au moins que jf ^..^^ coUii. rendra, •ntre cette émotion d« Testomac et le dé^i

MEDITATION BIZIÈMB 131

de manger^ non plus qu'entre le sentiment de la chose qu. cause de la douleur et la pensée de tristesse que fait naître ce gentiment. Et, en même façon, il me sembloit que j'avois appris de la nature toutes les autres choses que je jugeois touchant les objets de mes sens; pour ce que je remarquois que les jugements que j'avois coutume de faire de ces objets se formoient en moi avant que j'eusse le loisir de peser et considérer aucunes raisons qui me pussent obliger à tes faire.

Mais, par après, plusieurs expériences ont peu à peu ruiné toute la créance que j'avois ajoutée i mes sens : car j'ai observé plusieurs fois que des tours qui de loin m'avoient semblé rondes me paroissoient de près être carrées, et que des colosses élevés sur les plus hauts sommets de ces tours me paroissoient de petites statues à les regarder d'en bas; et ainsi, dans une infinité d'autres rencontres, j'ai trouvé de l'erreur dans les jugements fondés sur les sens extérieurs; et non pas seulement sur les sens extérieurs, mais même sur les intérieurs : car y a-t-il chose plus intime ou plus intérieure que la douleur T et cependant j'ai autrefois appris de quelques personnes qui avoient les bras et les jambes coupés qu'il leur sembloit encore quelquefois sentir de la douleur dans la partie qu'ils n'avoient plus; ce qui me (lonnoit sujet de penser que je ne pouvois aussi être entièrement assuré d'avoir mal à quelqu'un de mes membres, quoique je sentisse en lui de la douleur. Et à ces raisons de douter, j'en ai encore ajouté depuis peu deux autres fort générales : la première est que je n'ai jamais rien cru sentir étant éveillé que je ne puisse quelquefois croire aussi sentir quand je dors; et comme je ne crois pas que les clioses qu'il me semble que je sens en donnant procèdent de quelques objets hors de moi, je ne voyois pas pourquoi je de vois plutôt avoir cette créance touchant celles qu'il nie semble que je sens étant éveillé; et la seconde, que, ne connoissant pas encore, ou plutôt feignant de ne pai con< nottre l'auteur de mon être, je ne voyaii rien qui pût empèchei que je n'eusse été fait tel par la nature, que je me trompasse même dans les chotei foi im paroissoMst !•§ pUii ¥ériubl6«.

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gine, )e ne pense v , semblent nous enseigner,

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révoquer en doute. ,,^^

Et premièrement, pour ce que je sais que lou^ .fuites

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par Iheu, telte J* 1 J^ çi.^se sans une autre pour

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al qua d'un autre j'ai une idée dbtincte du corps «a tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pen^e point, il est certain que moi, c'est-à-dire mon &me, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement distincte de mon corps, et qu'elle peut être ou exister sans lui.

De plus je trouve en moi diverses facultés de penser (|ui ont chacune leur manière particulière : par exemple, je trouve en mol les facultés d'imaginer et de sentir, sans lesquelles je puis bien me concevoir clairement et distinctement tout entier, mais non pas réciproquement elles sans moi, c'est-à-dire sans une substance intciligenle a qui elles soient attachées ou à qui elles appartiennent ; car, dans la notion que nous avons de ces facultés, ou, pour me servir des termes de 1 école, dans leur concept formel, elles eoierment quelques sortes d'uitelleclion : d'où je conçois qu'elles sont distinctes de moi comme les modes le sont des choses. Je connois aussi quelques autres facultés, comme celles de changer de lieu, de prendre diverses situations, ut autres semblables qui ne peuvent être conçues, non plus que les précédentes, sans quelque substance à qui elles soient attachées, ni par conséquent exister sans elle; mais il est très-évident que ces facultés, s'il esi vrai qu'elles existent, doivent appartenir à quelque substance corporelle ou étendue, et non pas à une substance intelligente, puisque dans leur œncepc clair et distinct il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouve cont<>uue, mais point du tout d'intelligence. De plus, je ne puis dou^ ter qu'il y ait en moi une certaine faculté passive de sentir, c'est-à-dire de recevoir et de reconnoitre les idées des choses lensibles; mais elle me seroil inutile, et je ne m'en pourrois aucunement servir, s'il n'y avoit aussi en moi, ou en quelque lutre chose, une autre faculté active, capable de former et pro* duire ces idées. Or, cette faculté active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu'une cho:>e qui pense, vu qu'elle ne pré- MippoM point ma pensée, et aussi que ces idées-là me sont sou- Tent représentées sans que j'y contribue en aucune façon, et

uième auvent contre mon gré; il faut donc néoeaiairemeni

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