‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 82 sur 90 · KECHBRCHK DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

KECHBRCHK DE LA VÉRITÉ

rois ainsi pri?é du fruit que je me promets de recueillir en revenant sur mes premières études. Je prie donc Épistémon du me laisser nourrir cet espoir tant qu'il plaira à Eudoxe de me guider par la main dans la voie où il m*a placé lui-même.

EuD. Vous avez déjà bien reconnu , en ne vous considérant simplement qu*en tant que tous doutez , que tous n'étiez pas nn corps, et partant que vous ne trouviez en vous aucune des parties qui constituent la machine du corps humain, c'est-à dir ni bras, ni jambes, ni tÂte, ni yeux, ni oreilles, ni aucun organ qui puisse servir à un sens quelconque; mais voyez si de la même manière vous ne oourriez pas rejeter toutes les autrei choses que vous avez comprises tout à Theure dans la définition de rhomme» tel que vous le conceviez autrefois. Car, comme vous l'avez dit avec raison , c*est une heureuse erreur que celle que vous avez commise en dépassant dans votre réponse lei limites de ma question; avec son secours, en effet, vous pouvez parvenir à la connoissance de ce que vous êtes, en écartant de vous et en rejetant tout ce que vous voyez clairement ne pas vous appartenir, et en n'admettant rien qui ne vous appartienne si nécessairement que vous en soyez aussi certain que de votre existence et de votre doute.

Poi« Je vous remercie de me ramener ainsi dans mon chemin, car je ne savois plus où j'étois. J'ai dit tout à l'heure que i'étois un tout formé de deux bras, de deux jambes, d'une tête, •nfm de toutes les autres parties qui composent ce qu'on appelle le corps humain; de plus, un tout qui marchoit, se nourrissoit, sentoit et pensoit. Il a fallu aussi , pour me considérer simplement tel que je sais être, rejeter toutes ces parties ou tous ces membres qui constituent la machine du corps humain , c'està-dire me considérer sans bras, sans jambes, sans tète, en un mot sans corps. Or> il est vrai que ce qui doute en moi n'est pas ce que nous disons être notre corps; il est donc vrai aussi que moi, en tant que je doute, je ne me nourris pas, je ne marche pas; car ni l'un ni l'autre de ces deux actes ne peuvent se faire •ans le corps. Bien plus, je ne puis même affirmer que moi, en

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tant que je doute, je puisse sentir. Car, de même que les pieds sont nécessaires pour marcher, de même aussi les yeux le sont pour voir et les oreilles pour entendre; mais comme je n'ai aucun de ces organes, puisque je n'ai pas de corps, je ne puis dire que je sente, hn outre, j'ai autrefois cru sentir en rêve beaucoup de choses que cependant je ne sentois pas réellement; et puisque j'ai résolu de n'admettre ici rien qui ne soit tellement vrai que je n'en puisse douter, je ne puis dire que je sois une chose sentante , c'est-à-dire une cfiose qui voie par des yeux et entende par des oreilles; car il pouiroit arriver que je crusse sentir de cette manière , bien qu'aucun de ces actes n'eût lieu. EuD. Je ne puis m'empêcher de vous arrêter ici, non pour vous détounier de votre route, mais pour vous encourager et vous iaire examiner ce que peut le bon sens bien gouverné. En effet, dans tout ce que vous venez de dire, y a-t-il rien qui ne soit exact, rien qui ne soit légitimement conclu et rigoureusement déduit? Et cependant toutes ces conséquences se tirent sans logique , sans formule d'argumentation , à l'aide des seules lumières de la raison et du bon sens , qui est moins sujet à se tromper quand il agit seul et par lui-même que ioi-squ'il cherche avec inquiétude à observer mille règles diverses que l'art et la paresse des hommes ont inventées plutôt pour le corrompre que pour le perfectionner. Épistémon même semble ici de notre avis; car sou silence donne à entendre qu'il approuve ce que vous avez dit. Continuez donc, Poliandre, et montrez-lui jusqu'où le bon sens peut aller, et en même temps les conséquences qui peuvent êtie iiéduites de nos principes.

PoL. De tous les attributs que je m'étois donnés, il n'en reste plus qu'un à examiner, la pensée, et je trouve qu'elle seule est d'une nature telle que je ne puis la séparer de moi. Car, s'il est vrai que je doule, comme je n'en puis douter, il est également vrai que je pense. Qu'est-ce en effet que douter, sinon penser d'une certaine manière? Et certes, si je ne pensois pas, je n« pourrois savoir si je doute ni si j'existe. J'existe cependant , et le sais que i'exisle, etie le sais parce que je doute, c'est-à-dire

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conséqiiemintul parce que je pense; et même il pourroit arriTei que si, pour un moment, je cessois de penser, je cessasse en même temps d'exister. Ainsi donc la seule chose que je ne puisse sépanr de moi, que je sache avec cerUtude être moi, et que je puisse maintenant aflirraer sans craindre de me tromper, c'est que je suii un être pensant.

EuD. Que vous semble, Épistémon, de ce que vient de dire Poliandreî Trouvez-vous dans tout son raisonnement quoique chose qui cloche ou qui ne soit pas conséquent? Auriez- vous cm qu'un homme illettré et sans éludes raisonnât si juste et lût en tout conséquent avec lui-même? Par U donc, si j'en juge bien, vous devez commencer à voir qu'en sachant se servir convenablement de son doute on peut en déduire des connoissances très-certaines, et même plus certaines et plus uUles que toutes celles que nous appuyons ordinairement sur ce grand principe, dunt nous faisons la base de toutes les connoiisances et le centre auquel toutes se ramènent et aboutissent : B isi impossible qw dans le même instant une seule et même chose toit et ne soit pas. J'aurai peut-être occasion de vous en démontrer l'utilité; mais pour ne pas couper le lil du .liscours de Poliantlre, ne nous écartons pas de notre sujet , et interrogez- vous pour lavoir si tous n'avez rien à dire ou à objecter.

ÉpiST. Puisque vous me prenez à partie, et que même vous me piquez, je vais vous montrer ce que peut la logique irritée, et en même temps vous créer de tels embarras et de tels obiUcles que non-seulement Polyandre, mais vous-même, puurrei très-difficilement vous en tirer. N'allons donc pas plus loin, mais plutôt arrêtons-nous ici, et examinons sévèrement les principes qui vous servent de base et vos conséquences. Car, à l'aide de la vraie logique, et par vos principes mêmes, je vous démontrerai que tout ce qu'a dit Toliandre ne repose pas lur un Ibodcnwnt légitime et ne c<mclui rien. Vous dites que tous existez, que vous savez que vous existez, et que vous le savez pacce que vous doutez et parce que vous pensez. Mais ce que c'est que douter, ce que c'est que jHjnsev, le savez-vou»? Kt puisque vou.^

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ne voulei nen admettre dont vous ne soyez certain et que ▼eus ne connoissiez parfaitement, comment pouvez-vous être certain que vous existez en vous appuyant sur des fondements si obscurs et conséquemment si peu certains? Il eût fallu que vous apprisnez d'abord à Poliandre ce que c'est que le doute, la pensée, l'existence, afin que son raistmnement pût avoir la force d'une démonstration, et que lui-même pût se comprendre avant de vouloir se faire comprendre aux autres.

PoL. Voilà qui passe ma portée; je m'avoue donc vaincu, vous laissant débrouiller ce nœud avec Épistémon.

EuD. Pour cette fois je m'en charge volontiers, mais à la condition que vous serez juge de notre débat; car je n'ose me promettre qu'Épistémon se rende à mes raisons. Celui qui, comme lui, est plein d'opinions et de préjugés, très-difficilement se confie à la seule lumière de la nature; dès longtemps, en eflet, il s'est accoutumé plutôt à céder à l'autorité qu'à prêter l'oreille à la voix de sa propre raison; il aime mieux interroger les autres, peser ce qu'ont écrit les anciens, que se consulter lui-même sur le jugement qu'il doit porter. Et de même que dès l'enfance il a pris pour la raison ce qui ne reposoit que sur l'autorité de ses précepteurs, de même il présente maintenant son autorité comme la raison, et il veut se faire payer par les autres le même tribut qu'il a payé autrefois. Mais j'aurai lieu d'être content, et je croirai abondamment satisfaire aux objections que vous a proposées Épistémon, si vous donnez votre assentiment à oe que j'aurai dit, et si votre raison vous en convainc.

ÉMST. Je ne suis pas si opiniâtre ni si difficile à persuader que vous le pensez, et très- volontiers je soufire qu'on me satis fasse. Bien plus, quoique j'aie des raisons pour me défier de Poliandre, je ne demande pas mieux que de remettre notre procès entre ses mains; je vous promets même de m'avouer vaincu aussitôt qu'il rendra les armes. Mais qu'il se garde de souffrir qu'on le trompe et de tomber dans l'erreur qu'il reproche aux autres »,*est-à-clire de prendre pour une raison convaincante l'estime qu'il vous porte.

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EoD. S'il s'appuyoit sur un fondement si foible, certes, il entendroit mal ses intérêts, et je réponds d'avance qu'il s'en gardera bien. Mais assez de digressions; rentrons dans notre sujet. Je conviens avec vous, Épistémon, qu'il faut savoir ce que c'est que le doute, la pensée, l'existence, avant d'être entièrement convaincu de la vérité de m raisonnement : Je douU, donc [existe; ou, ce qui est la même chose : Je pense, donc f existe. Mais n'allez pas vous imaginer que pour acquérir ces notions préalables il faille violenter et torturer notre esprit pour trouvei le genre le plus proche et la différence essentielle, et de ces éléments composer une véritable définition. Laissons cette tâche à celui qui veut faire le professeur ou disputer dans les écoles. Mais quiconque désire examiner les choses par lui-même et en juger selon qu'il les conçoit, ne peut être d'un esprit si born qu'il n'ait pas assez de lumière pour vohr suffisamment, toutes les fois qu'il y fera attention, ce que c'est que le doute, l pensée, l'existence, et pour qu'il lui soit nécessuire d'en apprendre les distinctions. En outre, il est plusieurs choses qu nous rendons plus obscures en voulant les définir, parce que, comme elles sont très-simples et très-claires, il nous est impossible de les savoir et de les comprendre mieux que par ellesmêmes. Bien plus, au nombre des plus grandes erreurs que l'on puisse commettre dans les sciences, il faut compter peut-être l'erreur de ceux qui feulent définir ce qui ne doit que se eoncevoir, et qui ne peuvent ni distinguer les choses claires des choses obscures, ni discerner ce qui, pour être connu, exige et mérite d'être défini, de ce qui peut être très-bien conçu par soimême. Or, au nombre des choses qui sont tellement claûres qu'on les connoît par elles-mêmes, on peut mettre le doute, la pensée et l'existence.

Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu personne d'asseï stupide pour avoir eu besoin d'apprendre ce que c'est que l'existence, avant de pouvoir conclure et affirmer qu'il existât. H en est ainsi du doute et de la pensée. J'ujoute même qu'il est impossible d'apprendre ces choses autrement que de soi-môm«. et d'en être

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persuadé autrement que par sa propre expérience, et par cette conscience ou ce témoignage intérieur que chaque homme trouve en lui-même quand il examine une observation quelconque; de telle sorte que, comme il seroit inutile de définir ce que c'est que le blanc pour le faire comprendre à un aveugle, tandis que pour le connoUre il nous suffit d'ouvrir les yeux et de voir du blanc, de même, pour savoir ce que c'est que le doute et la pensée, il suffit de douter et de penser. G'^la nous apprend tout ce que nous pouvons savoir à cet égard, et même nous en dit plus que les définitions les plus exactes. Il est donc vrai que Poliandre a dû connoUre ces choses avant d'en pouvoir déduire les conclusions qu'il a formulées. Au reste, puisque nous l'avons éiu pour juge, demandons-lui s'il a jamais ignoré ce que c'est que le doute, l'existence, la pensée.

PoL. Je l'avoue, c'est avec le plus grand plaisir que je vous ai entendu discuter sur une chose que vuus n'avez pu apprendre que de moi, et je ne vois pas sans quelque ji ie qu'il faut, du inoins en cette occasion, me reconnollre pour vutre maître, et vous reconnoltre vous-mêmes pour mes disciples. C'est pourquoi, pour vous tirer d'embarras et résoudre sur-le-champ votre difficulté (on dit en efTet d'une chuse qu'elle est faite sur-le-champ lorsqu'elle arrive contre toute espérance et contre toute attente), je puis vous certifier que jamais je n'ai douté de ce que c'est que le doute, bien que je n'uie commencé à le connoitre, ou plutôt à y réfléchir, que lors(|ue Épislémon a voulu le mettre en doute. A peine m'aviez- vous montré ie peu de certitude que nous avons de l'existence des choses que nous ne connuissons que par le secours des sens, que j'ai commencé à douter de ces ciioses, et il a sulïi de cela pour me faire connoUre en même temps et mon ioute et la certitude de ce doute; je puis donc aitiimer que j'ai oommencci à me connoUre aussitôt que j'ai commencé à douter; mais ce n'éuiit pas aux mêmes objets que se rapportoient moi doute et ma certiti<de. Car mon doute s'appfiquoit seulement aux choses qui existent hors d^ moi, et ma certitude s'appliquoit i mon doute et à moi même. Eudoxeavoii donc raison de dire qu'ii

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