‹ uvres choisies de Descartes [microform]Chapitre 81 sur 90 · RECHERCHE DB LA VÊRIT · texte numérisé non relu

RECHERCHE DB LA VÊRIT

\fi leur ai plus d'obligation de ce que toutes ies choses qu'ils m'ont apprises sont douteuses que si elles eussent été plus conformes à la raison; car dans ce cjis je me serois peut-être contenté du peu de raison que j'y eusse découvert, et cela ra'auroit rendu moins ardent à la recherche de la vérité. Ainsi donc l'avertissement que j'ai donné à Poliandre sert moins à lui faire remarquer l'incertitude et l'obscurité où vous jette sa réponse qu'à le rendre lui-même à l'avenir plus attentif à mes questions. Mais je reviens à mon projet; et, pour ne plus nous en écarler davantage, je lui demande de nouveau ce qu'il est, lui qui peut douter de tout et qui ne peut douter de lui-même,

PoL. Je croyois vods avoir déjà satisfait à cet égard en vous disant que j'étois un homme; mais je reconnois maintenant que ma réponse n'étoit pas bien calculée, car je vois qu'elle ne vous contente pas; et, pour parler franchement, elle ne me parott plus suffisante à présent, surtout lorsque je considère que vous m'avez montré les enibarras et les mcertitudes dans lesquelles elle pourroit nous jeter si nous voulions l'éclaircir et la comprendre. En effet, quoi qu'en dise Épistéraon, je trouve beaucoup d'obscurité dans ces degrés niétaphysiques. Si Ton dit, par exemple, qu'un corps est une substance corporelle sans définir en même temps ce que c'est qu'une subsUnce corporelle, ces deui mots, substance corporelle, ne nous rendront en aucune manière plus savants que le mol corps. De même, si quelqu'un prétend qu'un être vivant est un corps animé, sans avoir expliqué auparavant le sens des mots corps et aiiimi, et qu'il n'agisse pas autrement potir tous les autres degrés métaphysiques, certes il prononce des mots et même des mot* rangés dans un certain ordre, mais il ne dit rien ; car cela ne signifie rien qui puisse être conçu et former dans notre esprit une idée claire et distincte. Il y a plus : quand, pour satisfaire à cette question, j'ai répondu que j'étois un homme, je ne pensois pas à tous ces êtres scolastiques qui m'étoient inconnus et d^nt je B'avois jamais rien entendu dire, et qui, je pense, n'exisUtnt que dans Timaginatian d*' ««ux qui let ont inventés; mais ie

voulois parler des choses que nous voyons, que nous touchons, que nous sentons et que nous éprouvons en nous-mêmes; en un mot, des choses que le plus simple des hommes sait aussi bien que le plus grand philosophe de Tonivers ; je voulois dire enfin que je suis un certain tout composé de deux bras^ de deux jambes, d'une tète et de toutes les autres parties qui constituent ce qu'on appelle le corps humain, lequel tout, en outre, se nourrit, marche, sent et pense.

En». Je concluois déjà de votre réponse que vous n'aviez pas bien compris ma question, et que vous répondiez à plus de choses que je ne vous en avois demandé; mais comme vous aviez déjà mis au nombre des choses dont vous doutez les bras, les jambes, la tète et toutes les autres parties qui composent la machine du corps humain, je n'ai aucunement voulu vous interroger sur toutes ces choses dont l'existence ne vous parolt pas certaine. Dites-moi donc ce que vous êtes proprement, en tant que voui doutez. Car voilà le seul point, puisque voua n'en pouvez con« nottre aucun autre avec certitude, sur lequel je voulusse voui interroger.

Fol. Maintenant, certes, je vois que je me suis trompé dam ma réponse, et que je suis allé plus loin qu'il ne falloit, parce que je n'avois pas assez bien saisi votre pensée. Aussi cela me rendra plus circonspect à l'avenir, et me fait en même temps admirer l'exactitude de votre méthode, au moyen de laquelle vous nous conduisez pas à pas, par des voies simples et faciles, à la connoissance des choses que vous voulez nous enseigner. Et cependant nous avons quelque sujet d'appeler heureuse l'erreur que j'ai commise, puisque je lui dois de savoir maintenant que ce que je suis, en tant que je doute, n'est nullement ce que j'appelle mon corps. Bien plus, je ne sais même pu ri j*ai un corps, puisque vous m'avez montré que je puia an douter ; à cela j'ajoute que je ne puis même nier aiieolument qne j'aie on corpa. Cependant, bien que nous laissions entières tontes ces fnppositions, cela n'empêchi^ra pas que je ne sois certain de mon iOPstenoii au oontraireu aUas me confirment encore plus dans

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h certitude que j'existe et que je ne suis pas un corps. Autrement, si je doutois de mon corps, je douterois aussi de moim(^me, ce qui m'est impossible; car je suis pleinement convaincu que j'existe, et convaincu de telle sorte que je ne puis tucunement douter.

EuD. Vous parlez à merveille, et vous traitez si bien la question qui nous occupe, que moi-même je ne pourrois dire mieux. Je le vois, il n'est plus besoin que de vous confier entièrement à vous-même, après vous avoir conduit dans la route. Bien plus , pour découvrir les vérités même les plus difficiles , je pense qu'il suffit de ce qu'on nomme vulgairement le sens commun, pourvu toutefois que Ton soit bien conduit; et comme je vous en trouve pourvu autant que je le désirois, je me contenterai à l'avenir de vous montrer la voie où vous devez entrer. Continuez donc de déduire par vous-même les conséquences de ce premier principe.

PoL. Ce principe me paroît si fécond, et tant de choses s'otfrent en même temps à moi, que j'aurai, je crois, beaucoup de peine à les mettre en ordre. Ce seul avertissement que vous m'avez donné, d'examiner ce que je suis, moi qui doute, et de ne pas confondre ce que j*étois avec ce qu'autrefois je croyoii être moi, a jeté tant de lumière dans mon esprit et en a dès l'abord si bien chassé les ténèbres, qu'à la lueur de ce flambeau )e vois mieux en moi ce qui ne s'y voit pas, et que je n'ai jamais aussi fermement cru posséder un corps que je crois maintenant posséder ce qui ne se touche pas.

EuD. Cette chaleur me plaît beaucoup, quoiqu'elle déplaiie peut-être à Épistémon, qui, tant que vous ne l'aurez pas arraclié à son erreur et que vous ne lui aurez pas mis devant les yeux une partie des choses que vous dites être contenues dans ce principe, aura toujours un prétexte pour croire, ou du moins puur craindre que cette lumière qui vous est offerte ne soit semblable à ces feux errants qui s'éteignent et s'évanouissent aussitôt qu'on en approche, et dès lors que vous ne retombiez bientôt dans vos premières ténèbres, c'est-à-dire dans votif

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ancienne ignorance. Et certes ce scroit un prodige que vous, qui n'avez pas fait d'études et qui n'avez pas lu les ouvrages des philosophes, vous devinssiez savant si vite et avec aussi peu do peine. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'Épistémon vous juge ainsi.

Épist. Je l'avoue, j'ai pris cela pour un mouvement d'enthousiasme, et j'ai pensé que Poliandre, qui ne s'est jamais appliqué à connoître les grandes vérités qu'enseigne la philosophie, a été frappé d'une telle joie en examinant la moind''» d'entre elles qu'il n'a pu s'empêcher de vous le témoigner par des transports. Mais ceux qui, comme vous, ont longtemps marché dans cette route, et qui ont dépensé beaucoup d'huile et de peine à lire et à relire les écrits des anciens, à délH-ouiller et à expliquer ce qu'il y a de plus épineux dans les philosophes, ne s'étonnent pas plus de ces mouvements d'enthousiasme et n'en font pas plus de cas que du vain espoir dont s'éprennent quelques uns de ceux qui n'ont fait encore que s«duer le seuil des mathématiques. Ceux-ci, en effet, aussitôt que vous leur avez donné une ligne et un cercle, et enseigné ce que c'est qu'une ligne droite et une ligne courbe, se persuadent qu'ils vont trouver la quadrature du cercle et la duplication du cube. Mais nous avons tant de fois réfuté ta doctrine des pyrrhoniens, et ils ont eux-mêmes retiré si peu de fruit de leur méthode de philosopher, qu'ils ont erré toute leur vie et n'ont pu se délivrer des doutes qu'ils ont introduits dans la philosophie, en sorte qu'ils semblent n'avoir donné leurs soins qu'à apprendre à douter. Aussi, n'en déplaise à Poliandre, je doute qu'il puisse lui-même retirer de là quelque chose de meilleur.

EuD. Je vois bien qu'en adressant la parole à Poliandre vous foolei m'épargner ; néanmoins il est manifeste que je suis le bot de vos railleries. Mais que Poliandre continae de parler; Boni verrons ensuite qui de nous rira le dernier.

PoL. Je le ferai volontiers, d'autant plus qu'il est à craindre que ce débat ne s'échauffe entre vous, et que, si vous reprenez U chose de tiop haut, je n'y oompreone plus rien; je me v«r«

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