‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 100 sur 109 · RÈGLE IX · texte numérisé non relu

RÈGLE IX

Il faut tourner tontes les forces de son esprit vers les choses les plus faciles et de la moindre importance, et s'y arrêter longtemps, jusqu'à ce que nons nous soyons accoutumés à voir distinctement et clairement la vérité.

Après avoir exposé les deux opérations de notre intelligence, l'intuition et la déduction, dont nous avons dit qu'elles sont les seules dont il faille se servir dans l'étude des sciences, continuons d'expliquer, dans cette règle et dans la suivante, par

quels moyens nous pouvons devenir plus aptes à faire ces opérations, et en même temps à développer les deux principales facultés de notre esprit, savoir : la perspicacité, en considérant dislinctement chaque chose, et la sagacité, en déduisant habilement les choses l'une de l'autre.

Et d'abord la manière dont nous nous servons de nos yeux nous apprend Tusage de l'intuition; car celui qui veut embrasser du même coup d*œil un grand nombre d'objets à la fois n'en voit aucun distinctement; et pareillement celui qui, par un seul acte de la pensée^ a coutume de s'appliquer à un grand nombre d'objets à la fois a l'esprit confus; mais les ouvriers qui s'occupent d'ouvrages délicats, et qui sont accoutumés à diriger leur regard sur ciiaque point, acquièrent par Pusage la faculté de distinguer parfaitement les choses mêmes les plus petites et les ^ plus fines; de même «ceux qui jamais ne partagent au même instant leur pensée entre des objets divers, mais qui toujours l'occupent tout entière à considérer les choses les plus simples et les plus faciles, deviennent très-perspicaces.

r/est un vice commun parmi les mortels de regarder les choses difficiles comme les plus belles, et la plupart croient ne rien savoir quand ils trouvent aux choses une cause très-claire et trèssimple, cependant qu'ils admirent certaines raisons sublimes et profondes des philosophes, quoique le plus souvent elles reposent sur des fondements que personne n'a jamais suffisamment vérifiés; admiration insensée qui préfère les ténèbres à la lumifîre. Or il faut remarquer que ceux qui savent véritablement reconnoissent aussi facilement la vérité lorsqu'ils la tirent d'un sujet obscur que lorsqu'ils la tirent d'un sujet simple. En effet, c'est par un acte semblable, un et distinct, qu'ils comprennent chaque vérité, une fois qu'ils y sont parvenus; toute la différence est dans la route, qui certainement doit être plus longue si elle conduit à une vérité plus éloignée des principes primitifs et absolus.

Il faut donc s'accoutumer à embrasser par la pensée si peu d'objets à la fois, et des objets si simples, que jamais on ne croie

savoir ce dont on n*a pas une intuition aussi claire que la chose dont on a la connoissance la plus distincte. Quelques-uns, il est vrai, naissent beaucoup plus propres à cela que les autres; mais l'art et l'exercice y peuvent rendre leur esprit encore beaucoup plus propre. Et il est un point sur lequel je dois insister ici plus que sur tous les autres : c'est que chacun se persuade fermement que ce n*est pas des choses grandes et obscures, mais seu* lement des choses les plus simples et les plus faciles qu'il faut déduire les sciences même les plus cachées.

Par exemple, je veux examiner s'il est quelque puissance naturelle qui puisse, dans le même instant, passer dans un autre lieu et traverser tout le milieu qui l'en sépare ; je ne tournerai pas aussitôt mon esprit vers l'action magnétique ou vers l'influence des astres, ou même vers la rapidité de la lumière , pour chercher si de tels mouvements sont instantanés, car cela seroit plus difficile à prouver que ce que je cherche; mais plutôt je réfléchirai au mouvement local des corps, parce que rien dans ce genre ne peut être plus sensible , et je remarquerai qu'une pierre ne peut dans le même instant parvenir d'un lieu à un autre, parce que c'est un corps ; mais qu'une puissance semblable à celle qui meut cette pierre ne peut se communiquer que dans le même instant, si elle parvient seule d'un sujet à un autre. Ainsi, quand je remue l'extrémité d'un bâton, quelque long qu'il soit, je conçois facilement que la puissance qui la meut mette nécessairement en mouvement dans le même instant toutes les autres parties de ce bâton, parce qu'elle se communique seule et qu'elle ne se trouve pas renfermée dans quelque corps, dans une pierre, par exemple, qui l'emporte avec elle.

De même, si je veux connoître comment un^ seule et même cause peut produire à la fois des effets contrah-es, je n'emprunterai pas aux médecins les remèdes qui chassent certaines humeurs et en retiennent d'autres; je ne dirai pas follement de la lune qu'elle échauffe par sa lumière et refroidit par sa qualité occulte ; mais plutôt je considérerai une balance où les mêmes

poids dans un seul et même instant élèvent un bassin et abaissent Tautre^ et autres exemples semblables.

Four que l'esprit acquière de la sagacité , il faut Texercer à trouver les choses qui ont été déjà découvertes, et à parcourir avec méthode les arts même les moins importants, ceux surtout qui expliquent Tordre ou le supposent.

Je suis né, je l'avoue, avec un esprit tel que le plus grand plaisir de l'étude a toujours été pour moi, non pas d'écouter les raisons des autres, mais de les découvrir moi-même; cela seul m'ayant attiré jeune encore vers Pélude des sciences , chaque fois que quelque livre promettoit par son titre une nouvelle découverle, avant d'aller plus loin j'essayois si, par ma sagacité naturelle, je ne pourrois pas atteindre à quelque chose de semblable, et je me gardois bien de m'enlever cet innocent plaisir par une lecture précipitée. Cela me réussit tant de fois que je m'aperçus enfin que j'arrivois à la vérité, non plus, comme les autres hommes, par des recherches vagues et aveugles, et plutôt avec le secours de la fortune qu'avec le secours de l'art, mais que j'avois trouvé par une longue expérience des règles fixes qui ne sont pas d'une médiocre utilité pour cette étude, et dont je me suis servi dans la suite pour découvrir d'autres règles. Et ainsi j'ai cultivé toute cette méthode avec soin , et je me suis persuadé que dès le principe j'avois suivi là meilleure manière d'étudier.

Mais comme tous les esprits ne sont pas également aptes à découvrir avec leurs seules forces la vérité, cette règle nous apprend qu'il ne faut pas nous occuper aussitôt de choses difficiles et ardues, mais commencer par l'examen des arts les moins importants et les plus simples, ceux principalement oii l'ordre règne davantage, comme sont les métiers du tisserand, du tapissier et des femmes qui brodent ou font de la dentelle; comme sont encore toutes les combinaisons des nombres, toutes les opé-

rations qui appartiennent à l'arithmétique ^ et autres arts semblables, qui tous exercent Tesprit d^une manière étonnante, pourvu que nous les découvrions non par les autres y mais par nous-mêmes. En effet, comme il n*y a rien d*obscur en eux, et qu'ils sont tout à fait à la portée de Tintelligence humaine, ils nous font voir très-distinctement des systèmes innombrables, tous différents entre eux, et néanmoins réguliers; et c'est à en observer l'enchaînement comme il convient que consiste presque toute la sagacité humaine.

C'est pour cela que nous avons averti qu*il faut examiner ces choses avec méthode; or la méthode, pour ces arts de peu d'importance, n'est rien autre chose que l'observation constante de l'ordre qui existe dans la chose elle-même, ou de l'ordre qu^une ingénieuse invention a mis dans cette même chose. Comnnie, par exemple, si nous voulons lire des caractères inconnus, nous n'apercevons sans doute aucun ordre dans ces caractères ; cependant nous en imaginons un, non-seulement pour vérifier toutes les conjectures que nous pouvons former sur chaque signe, sur chaque mot ou sur chaque phrase, mais encore pour disposer chaque signe , chaque mot et chaque phrase de manière à connoltre par la voie de l'énumération ce qu*on en peut déduire. Souvent il faut se garder de perdre *son temps à vouloir deviner de pareilles choses par hasard et sans méthode; en effet, quand bien même on le pourroit souvent sans le secours de l'art, et quelquefois, avec du bonheur, plus promptement que par la méthode, cependant on émousseroit de la sorte son esprit, et on l'accoutumeroit tellement aux choses puériles et vaines, qu'il ne s'attacheroit plus désormais qu'à la superficie des choses , sans pouvoir pénétrer plus avant. Mais n'allons pas tomber dans Terreur de ceux qui n'occupent leur pensée que de choses sérieuses et élevées, sur lesquelles, après de longs travaux, ils n'acquièrent qu'une sience confuse, au lieu de la science profonde qu'ils désirent. Il faut donc commencer, mais avec méthode, par l'examen des questions faciles dont il est parlé dans le présent chapitre, et nous accoutumer ainsi à péné-

trer par des voies ouvertes et connues, et comme en nous jouant, jusqu'à la vérité in'lime des choses; car par ce moyen nous sentirons peu à peu , et en moins de temps que nous n'aurions jamais pu l'espérer, que nous pouvons déduire avec une égale facilité, de principes évidents, plusieurs propositions qui paroissent très-difficiles et très-embarrassées.

Quelques personnes s'étonneront peut-être que, traitant ici des moyens de nous rendre plus aptes à déduire des vérités les unes des autres, nous omettions tous les préceptes par lesquels les dialecticiens croient régir la raison humaine, en lui prescrivant certaines formes de raisonnement si concluantes que la raison qui s'y confie, bien que demeurant oisive et n'examinant pas la déduction elle-même pour en vérifier l'évidence, peut cependant quelquefois, par la vertu de la forme seule, conclure quelque chose de certain. Nous remarquons, en effet, que la vérité échappe souvent à ces liens, tandis que ceux-là mêmes qui s'en servent y demeurent engagés, ce qui n'arrive pas si fréquemment aux autres; et l'expérience nous prouve que d'ordinaire les sophismes les plus subtils ne trompent que les so- " phistes eux-mêmes, et presque jamais l'homme qui se sert de sa seule raison.

C'est pourquoi, craignant surtout que notre raison ne demeure oisive, tandis que nous examinerons quelque vérité, nous rejetons ces formes comme contraires à notre but, et nous préférons rechercher tous les secours qui peuvent retenir notre pensée attentive, ainsi que nous le montrerons par la suite. Pour qu'il soit encore plus évident que cet art de disserter n'est utile en rien pour la connoissance de la vérité, remarquons que les dialecticiens ne peuvent combiner aucun syllogisme qui conclue le vrai, s'ils n'en ont déjà la matière, c'est-à-dire s'ils ne connoissent déjà la vérité qu'ils déduisent par ce moyen. On voit clairement par là que l'étude de cette forme ne leur apporte à eux-mêmes rien de nouveau, et que dès lors la dialectique vulgaire est entièrement inutile à ceux qui veulent découvrir la vérité, mais que seulement elle peut servir parfois à mieux ex-

poser aux autres des raisons déjà connues, et par conséquent il

faut la transporter de la philosophie dans la rhétorique.

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