RÈGLE XI
Après avoir considéré intuitivement qnelqnes propositions simples, si nous en concluons quelque antre , il est utile de les parcourir toutes par nn moavement continu de la pensée, de réfléchir à leurs mutuels rapports, et d'en concevoir distinctement à la fois le plus grand nombre possible; car c^est ainsi que notre science acquiert beaucoup pins de certitude , et notre esprit beaucoup plus d'étendue.
G^est ici l'occasion d'exposer plus clairement ce que nous avons déjà dit de l'intuition aux règles troisième et septième. Dans l'une nous l'avons opposée à la déduction; dans Tautre seulement à l'énumération, que nous avons définie une collection de conséquences tirées de plusieurs choses séparées, tandis que nous avons dit que la simple opération de déduire une chose d'une autre se faisoit par Tintuition.
11 a dû en être ainsi, parce que nous exigeons deux conditions pour l'intuition , savoir : que la proposition soit claire et distincte, et qu'on la comprenne tout entière à la fois et non successivement. La déduction, au contraire, si nous en examinons la formation comme dans la règle troisième, ne paroît pas s'opérer tout entière à la fois ; mais elle implique un certain mouvement de notre esprit inférant une chose d'une autre; aussi avons-nous eu raison de la distinguer de l'intuition. Mais si nous la considérons comme faite, d'après ce que nous avons dit à la règle septième, elle ne désigne plus aucun mouvement, mais le terme d'un mouvement ; c'est pour cela que nous supposons la voir par intuition quand elle est simple et claire, mais non quand elle est multiple et enveloppée; nous lui avons alors donné le nom d'énumération ou d'induction, parce qu'elle ne peut être comprise tout entière à la fois par Tintelligence , et
que sa certitude dépend en quelque sorte de la mémoire, qui doit retenir les jugements portés sur chacune des parties de rénumération, pour tirer de tous ces jugements un jugement unique.
Toutes ces distinctions étaient nécessaires pour l'application de cette règle; la neuvième a traité de l'intuition, la dixième de rénumération; celle-ci explique de quelle manière ces deux opérations s'aident et se complètent mutuellement, au point de paroître se confondre en une seule, en vertu d'un certain mouvement par lequel la pensée considère avec attention chaque objet et passe en même temps à un autre.
Cette marche présente le double avantage de nous faire connoître avec plus de certitude la conclusion que nous cherchons, et de rendre notre esprit plus apte à en découvrir d'autres ; car la mémoire , dont nous avons dit que dépend la certitude des conclusions trop complexes pour être embrassées par une seule intuition, la mémoire étant fugitive et foible doit être renouvelée et raffermie par ce mouvement continu et répété de la pensée; comme, par exemple, si par plusieurs opérations je dé- ^couvre d'abord quel rapport existe entre une première et une seconde grandeur, puis entre la seconde et une troisième, puis entre la troisième et une quatrième, et enfin entre la quatrième et une cinquième, je ne vois pas pour cela quel rapport existe entre la première et la cinquième, et je ne puis le déduire des rapports déjà connus si je ne me les rappelle tous; c'est pourquoi il m'est nécessaire de les parcourir de nouveau dans ma pensée, jusqu'à ce que je passe du premier au dernier assez rapidement pour paroUre, presque sans le secours de la mémoire , en embrasser toute la suite d'une seule intuition.
Il n'est personne qui ne voie que cette méthode remédie à la lenteur de l'esprit et en augmente l'étendue. Il faut remarquer en outre que la plus grande utilité de cette règle consiste en ce que, à force de réfléchir à la dépendance mutuelle des propositions simples , nous acquérons l'habitude de distinguer sur-le-
champ quelles sont les choses plus ou moins relatives ^ et par quels degrés on les ramène à Tabsolu. Si, par exemple^ je parcours quelques grandeurs en proportion continue, je considérerai que c'est par une conception pareille , et ni plus ni moins facile, que je reconnois le rapport de la première à la deuxième, de la deuxième à la troisième, de la troisième à la quatrième, et ainsi de suite, tandis que je ne puis concevoir avec la même facilité dans quelle dépendance est la seconde à l'égard de la première et de la troisième à la fois , et qu'il m'est encore beaucoup plus difficile de concevoir dans quelle dépendance est la seconde à l'égard de la première et de la quatrième , et ainsi des autres. Par là j'arrive à comprendre pourquoi, si on ne me donne que la première et la seconde, je puis facilement trouver la troisième, la quatrième et les autres, parce que cela se fait au moyen de conceptions particulières et distinctes; mais si on ne me donne que la première et la troisième, je ne reconnoltrai pas si facilement la moyenne , cela ne se pouvant que par une conception qui embrasse à la fois les deux grandeurs données. Si on ne me donne que la première et la .quatrième, encore plus difficilement pourrai-je trouver les deux moyennes, parce qu'il faut embrasser à la fois trois conceptions. Conséquemment, il paroîtroit plus difficile encore , étant données la première et la cinquième grandeur, de découvflr les trois moyennes; mais il y a une autre raison pour qu'il en arrive autrement : c'est que, bien que dans ce dernier exemple il y ait quatre conceptions jointes ensemble, on peut néanmoins les séparer, puisque le nombre quatre se divise par un autre nombre. Ainsi je peux chercher d'abord la troisième grandeur au moyen de la première et de la cinquième; puis la seconde au moyen de la première et de la troisième, et ainsi de suite. Celui qui s'est accoutumé à réfléchir sur ces matières et autres semblables, toutes les fois qu'il examine une question nouvelle, reconnoît aussitôt la cause de la difficulté qu'elle renferme et le mode le plus simple pour la résoudre, ce qui est du plus grand secours dans la recherche de la vérité.